HISTOIRE
DE
JEAN BAR APHTONIAU
I. Vie pe J. B. A. — Le père de Jean bar Aphtonia, qui était rhéteur à Édesse, mourut relativement jeune et laissa cinq garcons, dont Jean, le dernier, n’était pas encore né. Leur mère, Aphtonia (2), se dévoua à leur éducation : elle fit instruire les premiers et leur procura des charges de l'empire, et elle fit élever sous ses yeux le dernier, qu'elle avait consacré à Dieu dès avant sa naissance (3).
Quand notre héros eut quinze ans, elle s'informa d’un monastère modèle où elle pourrait le conduire. On lui vanta celui de Saint-Thomas à Séleucie, près de l'embouchure de l'Oronte; mais on n'y recevait pas de jeunes gens. Elle alla donc trouver Palladios, patriarche d’Antioche de 490 à 498 (4), et lui demanda d'écrire au supérieur du monastère de Saint-Thomas d'accepter son fils malgré sa jeunesse.
Le supérieur de ce monastère, nommé Théodore, était presque centenaire, et, comme Isaac, avait perdu la vue. Il fit approcher Jean, et, sentant qu'il n'avait pas encore de barbe, refusa de le recevoir; il dit à Aphtonia de lui ramener son fils
(1) Cette histoire sous forme d’homélie (sets) est tirée du ms. de Londres add. 12174, fol. 84r-87v. — Mer Graffin, qui nous ἃ facilité tant de fois nos études syriaques, nous a prêté une photographie de cette partie du manuscrit.
(2) 11 fut donc nommé bar Aphtonia, ou fils d’Aphtonia, du nom de sa mère.
(3) II naquit de 479 à 483 d’après le synchronisme ci-dessous. -
(4) C’est le seul synchronisme que nous fournisse cette histoire. Jean B. A. avait done quinze ans sous le patriarcat de Palladios, c’est-à-dire de 490 à 498.
Extbrail de la REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
quand la barbe lui aurait poussé. Mais saint Thomas lui apparut en songe et lui révéla que cet enfant serait plus tard le sauveur du monastère; il fit donc appeler Aphtonia qui n'avait pas encore quitté l’église, et lui dit qu'il acceptait de garder son fils.
Jean n'entra pas toutefois au monastère, il fut adjoint aux frères chargés de recevoir et de servir les étrangers. Ce service était très pénible, car tous les voyageurs qui entraient dans le port de Séleucie ou qui en partaient, allaient au monastère et y étaient hébergés (1). Au bout de sept ans (entre 497 et 505) — il avait alors vingt-deux ans — on lui donna l'habit monacal, mais on l'astreignit encore au rude métier de charpentier, avant de l’appliquer aux études et à l’éloquence. Plus tard, sa mère mourut, ses frères partagèrent l'héritage et lui firent tenir tous les ans soixante dariques d’or (quinze cents francs) qu’il employait en bonnes œuvres. Il s’attira ainsi la Jalousie des frères relàchés qui l’accusèrent, le calomnièrent et le frappèrent; il s’appliqua à les apaiser par sa patience et son humilité. Il put enfin faire quelques études, car il est appelé « rhéteur » et « ex-avocat » dans l’histoire de Zacharie (2).
Après la mort de l'empereur Anastase (518), l'évêque de Séleucie, Nonnus, adversaire du concile de Chalcédoine, fut chassé et se retira dans sa famille à Amid (3); les moines monophysites du monastère de Saint-Thomas ne furent pas épargnés davantage, leur supérieur les expulsa également. Ils recoururent à Jean, qui avait alors de trente-cinq à quarante-trois ans, et, d'une voix unanime, le nommèrent leur supérieur. Ils eurent
(1) D’après Cedrenus et Théophane (A. M. 5838), le port de Séleucie avait été” creusé la dixième année de Constance II (347) et il avait fallu pour cela enlever une partie d’une montagne. Comme la présente histoire nous apprend que le monastère de Saint-Thomas était près du port, nous croirions volontiers qu'il était situé sur la montagne qui dominait le port et était un but d’excursion et de pèlerinage pour tous les voyageurs.
(2) JLSso et Kaauan,,e. Ces deux mots sont employés dans deux passages parallèles d’une même page. Le second a donc chance d'être synonyme du premier. — Ces textes sont cités plus bas.
(3) Il avait été élevé dans cette ville, au temps de l'évêque Jean, du monastère de Qarthemin. Celui-ci désirait avoir Nonnus pour successeur. En réalité ce fut Thomas qui lui succéda après la prise d’Amid par les Perses. Ce Thomas bâtit Dara, et, après sa mort, les habitants accomplirent le vœu de Jean et prirent Nonnus pour évêque (cf. Land, Anecdola Syr., HI, 247).
sans doute bien des épreuves et des persécutions à subir, mais restèrent, semble-t-il, en possession du monastère, car, au mois d'avril 839 (528 de J.-C.), d'après le colophon d’un manuscrit (1), Jean était encore archimandrite du monastère de Saint-Thomas de Séleucie. Nous savons d’ailleurs qu'il fut expulsé avant l'année 931 (2). Il alla donc fonder à Qennesré, sur la rive de l'Euphrate, en face d'Europus (Jérabis), un nouveau monastère dont il fut le premier supérieur. Nous le retrouvons à Constantinople vers 531, où il rédige les conférences des évêques monophysites avec l'empereur et les évêques orthodoxes (Land, Anecd. Syr., I, p. 278). Les privations qu'il avait endurées au temps où il était proscrit et les nombreux voyages qu'il avait dû faire jusqu'à Constantinople, avaient altéré sa santé, il ne passait aucune journée sans souffrir.
Enfin il reçut une lettre du patriarche Sévère qui lui prédisait sa mort, et il mourut, comme nous l'avons déjà vu dans la Vie de Sévère, quinze jours plus tard, le 4 novembre 849 (537), âgé de cinquante-quatre à soixante-deux ans, après avoir désigné le vieillard Alexandre pour son successeur et lui avoir recommandé de ne rien supprimer des préceptes et des lois qui devaient régir le nouveau monastère de Qennesré. Sa présente
(1) Cité par Assémani, 2. O., IL, p. 46 : Lio Ra Jo υὐῤόρθ vais SANS JHSaidol Niaÿ eau «ὐ!» μόν Ska οὐ χάκαὶ :HRoSIL Lio FXéGo Jr FARol 5 té ui fra «αὐοᾶλο « Ce livre a été terminé au mois d'avril de l’an (des Grecs) 839 (528) à Édesse, ville de Mésopotamie, au temps de Mar Jean bar Aphtonia, archimandrite du monastère de Séleucie (appelé de) S. Thomas. » (2) Cf. Land, Anecd. Syr., UT, p. 245.
Loass RE boys HR So ussasr Lis HSogso fiasas 9/0 .ciS5Ro 3 (Ὁ 000 axts .Hasakamo [Lim «oo fammasxgisolo μἼοαλξυν» Jias Ko oopriwas So Luis ον; Fe Las] yas Lis Sy Jason LuRo] τ Ji ai Hs a Las ioañuwns foo/ls Jisoaso
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« Les moines fidèles de l'Orient furent chassés de la troisième à la neuvième année (de cette indiction, 525-531), une semaine d'années, et s’éloignèrent de leurs demeures, dans le district d’Antioche, l’Euphratésie, l'Osroëne et la Mésopotamie. Le couvent de Thomas de Séleucie avec la communauté fut transporté et établi à Qennesré sur l'Euphrate, par Jean le rhéteur, fils d’Aphtonia, le supérieur ». — On trouve au même endroit un texte analogue : « Le couvent de Saint-Thomas fut installé à Qennesré sur l'Euphrate par Jean, homme illustre, supérieur d'alors, ex-avocat (ou rhéteur), (qui était) d’Édesse, fils d'Aphtonia ».
histoire fut écrite en syriaque (1), par l’un de ses disciples (2), et fut utilisée plus tard par Jean Psaltés dans l'hymne qu'il composa sur J. B. A. et que nous publions à la fin.
IT. Ses ÉcRiTSs. — II composa, dit. M. Wright (3), un commentaire sur le Cantique des cantiques dont quelques fragments sont conservés dans une Catena Patrum au Brit. Mus. (add. ms. 12168), et un certain nombre d'hymnes —soixante et onze au plus d’après un catalogue (4). — Ces hymnes ne renferment d’ailleurs ni faits précis ni dates. Elles furent écrites en grec, ajoutées à l'oc{oëchus de Sévère d'Antioche, puis traduites en syriaque vers 624 par l'abbé Paul (5), réfugié alors dans l'ile de Chypre. Jacques d'Édesse revisa cette traduction sur le texte grec en 675. Nous traduirons à la fin de ce travail six de ces hymnes d'après la revision de Jacques d'Édesse. — M. Wright attribue encore à J. B. A. la composition de la Vie de Sévère que nous avons résumée jadis (20C., 1900, p. 293- 302; cf. dans le tirage à part, Vie de Sévère, p. 89-98). Cet écrit, dit-il, dut être son dernier ouvrage, car il ne survécut guère que neuf mois à Sévère (6). Or nous avons trouvé dans cette
(1) Car on y trouve deux noms propres “9 et sass caractéristiques de la version Peschito. Cependant l’auteur utilisait non pas la Peschito elle-même, mais l’une de ses revisions.
(2) Ce disciple était en même temps son contemporain. Il fut du nombre des moines expulsés vers 218.
(3) Syr. Lit., Londres, 1894, p. 84.
(4) D’après le Calalogus codicum syriacorum de la bibliothèque Bodléienne (Oxford, 1864), les hymnes de Sévère et de J. B. A. sont au nombre de 851 (cf. col. 510); d’ailleurs celles de Sévère sont au nombre de 980 (col. 512). Il en resterait donc 71 pour J. B. A. Ce nombre est un maximum, car il comprend sans
doute encore des hymnes de Jean Psaltés dont ce ms. ne parlait pas au com- :
mencement (col. 510), mais qu’il mentionne à la fin (col. 512), comme le font tous les manuscrits similaires; ces nombres varient aussi avec les mss.
(5) Assémani supposait que le traducteur était Paul de Callinice, cé'èbre de 500 à 530 (B. O., I, p. 47). Toute une famille de manuscrits nomme au contraire Paul, évèque d'Édesse. Or celui-ci, ordonné en 910, exilé en 522, rétabli en 226, mourut enfin en 927 et ne put donc traduire aucune hymne de Jean Psaltés qui écrivait encore après 991; d’ailleurs le traducteur des hymnes fit sa traduction à Chypre, où il s'était réfugié lors d’une invasion des Perses (cf. Cal. cod. syr., col. 512), ce qui ne peut s'appliquer à Paul d'Édesse. On est done amené à attribuer la traduction des hymnes de Sévère, de 4. B. A. et de Jean Psaltés (Octoëchus), à Paul l'abbé, qui était à Chypre en 624 et qui était un traducteur de profession, car on sait par ailleurs qu'il traduisit saint Grégoire de Nazianze.
(6) Syr Lil., p. 85.
Vie que J. B. A, était mort avant Sévère et nous avons cru voir qu'elle avait été complétée par un auteur postérieur (/oc. cif., p. 97, note3). Pour trancher cette question, nous nous proposons de discuter ici 1° la date de la mort de J. B. A. et de Sévère d'Antioche et 2° la date de la composition de la Vie de Sévère attribuée à J. B. A. (1); enfin nous conclurons 5° que si J. B. A. a pu écrire le commencement de cette Vie, il nous semble cependant plus probable pour l'instant qu'elle ἃ été écrite tout entière par un autre supérieur du monastère ce Qennesré (2), par exemple par Jean Psaltés (3), bien que cette dernière attribution souffre aussi des difficultés (4).
1° Date de la mort de J. B. A. et de Sévère.
Nous ne connaissons la date de la mort de J. B. A. que par un texte de Jean d'Asie (pseudo-Denys de Tellmahré) cité par Assémani, B. O., t. II, p. 51.
(1) Nous avons trouvé cette seconde Vie par hasard dans le ms. de Berlin Sachau 321, que nous avions demandé pour collationner la première Vie de Sévère écrite par Zacharie le scolastique dont nous donnions alors la traduction. Nous nous sommes borné à résumer cette seconde Vie qui nous était indispensable pour compléter la biographie de Sévère. Nous n'avons pas cédé au désir que nous avions de la publier, parce que nous savions que M. Kugener avait ce même dessein et que nous le savions tout préparé par ses connaissances grecques et syriaques pour faire cette publication. Nous regrettons qu'il ait été empêché jusqu'à ce jour d'accomplir son projet, d'autant que de jeunes auteurs pourraient ne pas imiter notre réserve.
(2) Nous nous rangeons donc, avec une simple restriction, à l'opinion énoncée par M. Kugener, ROC., 1900, p. 477.
(3) Jean Psaltés nous est connu par le colophon des mss. de l'Octoëchus qui portent :
aSalo Kialo Lis He FSRaS ν ωῖν μδμὸ νέο Hp JR ASS LORS Visé Do LS Psoësr où μὰ Hu) LG Jhauër Jhrei Loto 5. Hé «ὁμῖννϊ Bin οὐ Lo μβόῤδι séas Lits fée Lis [961 pi «ὁομόνολ sit fr Hiiulio
« Tous les hymnes de saint Mar Sévère qui figurent dans ce volume sont au nombre de 295. Les autres sont de Jean bar Aphtonia, supérieur de Qennesré, d'un autre Jean supérieur du méme monastère et d’autres dont les noms ne sont pas connus. (Ce volume) renferme la recension de Mar Paul (l'abbé) et de Mar Jacques d’Édesse. » Assémani, B. O., t. Il, p. 47. — D'ailleurs dans l'en-tête de certaines hymnes de l’Octoëchus qui lui appartiennent, Jean est appelé Psallès (mins) (ef. Wright, Calal. des mss. syr. du Bril. Mus., Ὁ. 332-335); il estencore appelé calligraphe (mas;Kesye) dans le ms. add. 18816.
(4) L'auteur de la Vie de Sévère était supérieur de Qennesré avant 544, tandis que Jean Psaltés écrivit encore une hymne sur Julien, patriarche d’Antioche de-591 à 5%. Il est difficile de croire qu’il fut supérieur durant un temps si long.
μιϑάλδοί; BERS ἡμόμὸ jo 45 Hé Ho Ço cas vrilé KSSifo JHaidol is DS il piles aimés 15. «τό, νέο [Ars Ai [iris οἱ JRa5o {Ras Faisons énoi :5 é& cé LS οἱ L'an 849 (538), saint Mar Sévère, patriarche d'Antioche, quitta ce monde, le huit de Schebat (février); saint Mar Jean bar Cursus (1) mourut le six
du même mois, et Mar Jean bar Aphtonia mourut le quatre du second Teschri (novembre).
On interpréta Jusqu'ici ce texte d’après notre division actuelle de l’année qui commence en janvier pour se terminer en décembre, aussi M. Wright put écrire (loc. cit.) que J. B. A. survécut neuf mois à Sévère. Mais si l’on se rappelle que l’année des Grecs va du 1° octobre ou 30 septembre et si l’on remarque que Jean d'Asie semble bien suivre une marche régressive puisqu'il mentionne la mort de J. bar Cursus le 6 février, après la mort de Sévère arrivée le 8 février, on en conclura sans hésitation que Jean d'Asie place la mort de Jean bar Aphtonia le 4 novembre de l'an 849 des Grecs, c'est-à-dire le 4 novembre 537 de notre ère. Jean bar Cursus est mort ensuite (2) le 6 février 538 et Sévère le ὃ février 538.
Nous nous en tenons à ces dates, car la Vie de Sévère, écrite par Jean supérieur du monastère d’Aphtonia (ROC.; 1900, p. 300, et p. 96 du tirage à part), et l'histoire que nous publions aujourd'hui, nous apprennent toutes deux que Sévère prédit dans l’une de ses lettres la mort de J. B. A. et la sienne. Or J.B. A. mourut quinze jours après la lecture de la lettre et nous croyons que Sévère ne tarda pas à le suivre, c'est-à-dire mourut quatre mois après; Car s'il n'était mort que six ans plus tard, comme on le suppose quand on place sa mort en 543, sa prédic-
tion, à l’âge où il était arrivé, ne serait plus qu'une phrase sans ὁ
portée aucune et n'aurait pas été relevée. D'ailleurs Jean d'Asie,
(1) Jean évêque de Tella. — Assémani écrit mas;s, mais c'est une pure conjecture, car, dans sa transcription du ms. de Rome, M. Martin indique que la première lettre est illisible. La lecture «mass est imposée par le passage parallèle du Liber chalipharum (Land, Anecd. Syr., I, p. 113) qui avance toutes les dates d’une année et place à tort la mort de Jean bar Cursus le 9 février 848 (537).
(2) Le Liber chalipharum, qui donne en général des dates plus exactes que le pseudo-Denys (Jean d'Asie), fait mourir Sévère le 8 février 537, ce qui placerait la mort de J. B. A. en 536. Nous nous en tenons cependant pour l'instant à la date 538, à cause du texte de Jean d'Asie cité dans la note suivante.