‹ Bibliothèque hagiographique orientaleChapitre 80 sur 195 · C. — Grégoire · texte numérisé non relu

C. — Grégoire

Le quatrième grand anachorète du mont Skopa fut Grégoire. Sur le compte de ce Grégoire nous serons bref, et pour cause : les documents à son endroit nous font complètement défaut. Ils se bornent, pour tout dire d’un mot, à la petite incidente que lui consacrent les deux Vies de saint Étienne le Jeune. Τέταρτος Γρηγόριος ὁ ἐγχρατὴς nat τῆς ἱερὰς πολιάδος ἀνάπλεως, ainsi parle le diacre Étienne (1). Plus concis, le biographe anonyme

) ÉTIENNE, op. cil., col, 1088.

10 MONT SAINT-AUXENCE,

se contente de dire : ὁ ἱερὸς Τρηγόριος τέταρτος (1), et les modernes métaphraseurs de son texte ont eu la bonne inspiration de n'y rien introduire de plus. Imitons-les.

Qu'il nous suffise, du moins, d'ajouter une phrase ou deux pour mettre en garde contre la confusion de notre Grégoire avec d'autres saints de même nom et des mêmes parages. Le saint Grégoire commémoré le 5 janvier ne mit les pieds sur le sol de la Bithynie qu'en 812, et c'est au cap Acritas qu'il vécut (2). Le saint Grégoire inscrit au 2 avril ne mourut qu'en 1240, et c'est sur la rive méridionale du golfe de Nicomédie qu'il fleurit (3). Le Grégoire du mont Skopa, point élevé d’ailleurs aux honneurs du culte, n’a rien de commun avec ces deux personnages.

D. — Jean.

Nous sommes un peu mieux documentés sur l'anachorète Jean, grâce aux deux biographies qu'a méritées son disciple Étienne le Jeune.

Jean revêtit le jeune Étienne de l'habit religieux et devint son maitre en 731. Les hagiographes, qui profitent de cette occasion pour nous le présenter comme le quatrième successeur de saint Auxence, relèvent surtout en sa personne le charisme de la prophétie. Chez le diacre hagiosophite il est appelé τίμιος Tuävyns, ὁ νέος AGpaau nai τοῦ διορατιχοῦ χαρίσματος μετασχών (4): L'auteur de la métaphrase l'introduit avec ces cinq mots : ὁ τὴν Ψυχὴν διορατιχώτατος Ἰωάννης (5). De ses vues prophétiques Jean donna une preuve éclatante en instruisant le jeune Étienne de son avenir.

Celui-ci, un jour, avait été obligé de quitter le sommet de la colline. Au retour, il trouva son maitre la tête appuyée sur la fenêtre de l’ermitage et pleurant à chaudes larmes. Il entra et se prosterna comme d'ordinaire, attendant la bénédiction ; mais

(1) AXONYME D, p. 285.

(2) Cf. Saints iconophiles, dans les Échos d'Orient, τ. IV (1901), p. 347.

(3) Sa Vie, écrite par Joseph Calothète, a paru, métaphrasée en grec vulgaire, dans le Νέον ἐχλόγιον de Nicodème et reparu dansle Grand Synaxariste de Doukakis, avril, p. 27-39.

(4) Op. cit, col. 1088.

(9) ANONYME D, p. 285.

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le vieillard continua de pleurer, sans le bénir. Lui, toujours prosterné, se demandait au fond de son âme quel pouvait bien être le motif d'une si amère douleur. Alors, éclairé d’en haut sur les pensées de son disciple, Jean se tourna vers lui et d’une voix douce : « C’est, lui dit-il, à cause de toi que je pleure, mon très cher enfant. J'ai appris que le lieu où nous sommes jouira d'une grande importance et sera ruiné par nos brüleurs d'images, sous toi. » Aussitôt Étienne de pousser un douloureux gémissement et de s'écrier : « Quoi! mon père, moi aussi je périrai dans leur hérésie? Je ne ferai point mon salut? » Mais Jean le rassura. « Ce n'est point cela, mon enfant, lui dit-il, mais prends garde qu'il est écrit (1) : C'elui qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé. » Et il lui prédit tout ce qui devait arriver (2).

Jean, déjà d'un âge avancé lors de la vêture d'Étienne, eut ce dernier comme disciple durant une quinzaine d'années seulement. Les détails de son existence durant cette période nous sont inconnus. Nous Savons, cependant, qu'une simple natte constituait son lit (3). Nous savons en outre que les solitaires et les moines des environs se rendaient souvent auprès de lui et que, lors de leurs visites, il envoyait chercher au couvent des Trikhinaires tout ce qu'il fallait pour les recevoir (4).

Assidus auprès de Jean durant sa vie, ces religieux ne manquèrent point d'assister à ses funérailles. Dès qu'il eut rendu le dernier soupir, Étienne s'empressa de les en informer en frappant de la simandre (5), et cet appel, communiqué de proche en proche, les rassembla, nombreux, de tous les environs. Ils déposèrent le dernier baiser sur le front de l'ascète et descendirent ses restes vénérés au cimetière où ses prédécesseurs dormaient leur dernier sommeil. C'était en 743 ou 746. Dans l'ermitage devenu libre Étienne le Jeune allait s’enfermer.

Avant de passer à ce nouvel occupant et de résumer sa vie, nous ne pouvons pas ne pas faire une petite remarque sur la dynastie anachorétique du mont Skopa. D'après l'hagiographe

(1) Matth., x, 22.

(2) ἔτιενχε, ὁ}. cit., col. 1093.

(3) ÉTIENNE, 0p. cil., col. 1104.

(4) ἔτιενχε, 0p. cit., col. 1092 et 1093.

(5) ἔτιεννε, 0p. cit., col. 1096; AxoxvuE D, p. 285.

Étienne (1) etle métaphraste qui l’a suivi (2), il n'y eutque quatre solitaires à se succéder dansle vénérable ermitage entre la mort d'Auxence et l'inclusion d'Étienne le Jeune. Or, l'espace est réellement trop grand d'une date à l’autre pour que si peu d'ascètes aient pu assurer une succession ininterrompue. Mort un 11 février du règne de Léon, Auxence termina nécessairement sa carrière terrestre au plus tard en l’année 473. Serge, possesseur de son ermitage durant cinq ans, ne put l'occuper, même en mettant les choses au mieux, au delà de 178. Ajoutez à ce chiffre les quarante-deux années fournies par Bendidianos et vous arrivez à 920. Si, ensuite, vous laissez Grégoire pour passer à Jean, vous trouvez que cet ascète, mort en 743 ou 746, n’a guère pu s'enfermer dans l’ermitage avant 680. Et que vous reste-t-il d'années à combler, une fois mise de côté la part de Serge, de Bendidianos et de Jean? Il vous reste à combler de 020 à 680, ia bagatelle de plus d'un siècle et demi. Est-ce le seul Grégoire qui suffit à boucher un pareil trou? Poser la question c'est y répondre. Donc, de deux choses l’une, ou l'ermitage resta longtemps inoccupé, ou ses occupants furent plus nombreux.

La première de ces deux hypothèses ne s'accorde point avec le récit de l'hagiographe Étienne, lequel paraît bien vouloir mettre son lecteur en présence d’une série d’anachorètes se succédant l’un à l’autre sans aucun intervalle dans le même ermitage. Quant à la seconde hypothèse, elle contredit encore plus formellement ce mème hagiographe : pour lui, et la chose se trouve répétée quatre ou cinq fois, Étienne le Jeune est bien le sixième solitaire du mont Skopa (3), au même rang vis-à-vis d'Auxence que Jared vis-à-vis d'Adam (4). Il y avait évidemment une grosse lacune dans les informations du diacre de Sainte-Sophie touchant l’histoire, aux vi° et vu siècles, de la montagne ou colline de saint Auxence.

Je dis ici montagne ou colline de saint Auxence, et c'est l'expression qui s'impose. ἃ l'époque où nous sommes parvenus, en effet, le mont Skopa n’a plus d'autre nom; tout le monde

(1) ÉTIENxE, 0p. cil., col. 1088.

(2) ANONYME D, p. 284 et 285.

(3) Cette affirmation est exprimée à plusieurs reprises aux col. 1088, 1096, 1097. (4) Op. cil., col. 1096.

MONT SAINT-AUXENCE. 43

l'appelle τὸ ὄρος τοῦ ἁγίου Αὐξεντίου. Implantée dès la fin du v° siècle, cette dénomination devait rester en usage, non point, comme l’espérait un hagiographe (1), durant toute l'éternité, du moins durant toute la période byzantine, et c’est elle qu'il nous faut employer désormais.

Le mont Saint-Auxence n'a pas eu, après son éponyme, d'habitant plus glorieux que saint Étienne le Jeune.

Deux époux vivaient, au début du règne d'Anastase IT, à Constantinople, sur la grand'rue impériale, au Stavrion, près du quartier dit τὰ Ἰζώνστα (2). L'un s'appelait Grégoire (3) et l'autre Anne (4). Π15 avaient déjà deux filles depuis longtemps, mais point de garçon. Anne de ce fait éprouvait un profond chagrin, et ce chagrin allait d'autant plus en augmentant que s’approchait davantage le moment où serait perdue pour elle toute espérance de maternité. Aussi, dévote chrétienne, priait-elle avec ferveur. Tous les sanctuaires dédiés à la Vierge dans les murs de Constantinople étaient l’objet de ses pèlerinages. Elle fréquentait celui des Blakhernes à peu près chaque jour, ne manquant jamais surtout d'y prendre part à la grande vigile hebdomadaire qui réunissait les meilleurs chrétiens de la capitale dans cette église la nuit du vendredi au samedi. Une de ces nuits, la Vierge daigna donner à la pieuse femme l'assurance qu'il lui serait fait selon son désir (5).

Anne touchait presque au terme de sa grossesse le jour où saint Germain de Cyzique fut intronisé sur le siège de Constantinople. Ce jour-là, les coudes vigoureux de son mari lui ouvrant un chemin à travers les rangs pressés de la foule, elle réussit à pénétrer dans Sainte-Sophie et put demander au nouveau pa-

(1) ἕτιενχε, op. cit., col. 1088.

(2) ÉTIENNE, 0p. cit, col. 1073.

(3) ÉMENE, op. cit., col. 1088. Mais il est appelé Jean dans le Synaxaire de Sirmond, col. 261, 28, et par Nicodème l’hagiorite, Συναξαριστής, édition de Zante, 1868, t. I, p. 303.

(4) ἔτιενκε, op. cit., col. 1076; Αχόνυμε E, p. 198.

(5) ÉTIENNE et ANONYME E, 0p. et loc. cit.

{4 MONT SAINT-AUXENCE,

triarche une bénédiction toute spéciale pour le fils à naïtre. « Que Dieu le bénisse, répondit Germain, que Dieu le bénisse par l'intercession de la Théotokos et du protomartyr Etienne! »

Le nom de ce protomartyr fut solennellement imposé à l'enfant

le huitième jour après sa naissance. Le quarantième jour, ses parents le portèrent aux Blakhernes et promirent à la Vierge de le consacrer au Seigneur dans l’état monastique. Plus tard, le samedi saint, ils le présentèrent au patriarche qui le baptisa.

Ces faits, racontés par le diacre Étienne (1), par un métaphraste (2) et par le biographe anonyme de saint Germain (3), ne peuvent laisser aucun doute sur la date de la naissance de saint Étienne le Jeune. Pour Nicodème l’hagiorite (4) et pour K. Doukakis (5), Étienne serait né en 713. Pour M. M. Gédéon (6), il serait né en 714. Ni 713, ni 714 ne sont acceptables. Germain, au témoignage exprès de Théophane le Chronographe (7), inaugura son patriarcat seulement le 11 août 715, et le fils d'Anne, ainsi que l’affirme le diacre hagiosophite (8), naquit seulement plusieurs jours après l'intronisation du prélat. Étienne le Jeune vint donc au monde vers le mois de septembre 715, et son baptême, célébré par le patriarche au premier samedi saint qui suivit sa naissance, eut lieu le IS avril

A six ans, le petit Étienne fut appliqué aux études et sa vie, dès lors, fut toute de travail, toute de prière. Auprès de ses maitres, il fit les plus rapides progrès. Avec sa mère, il apporta dans les églises la plus extraordinaire ferveur. Là, durant les lecons de l'office, au lieu de s'asseoir, il se tenait debout le plus près possible du lecteur, écoutait de toutes ses

oreilles la lecture faite et en apprenait ainsi le texte par cœur

au point de pouvoir le réciter ensuite de mémoire. Passion de martyr, vie de saint, passage patristique, il apprenait touf,

(1) Op. eit., col. 1076, 1077 et 1080.

(2) ANONYME E, p. 198 et 199.

(3) Βίος τοῦ ἁγίον Γερμανοῦ, n° 7 et 8, publié par M. A. Papadopoulos-Kerameus dans les ᾿Ἀνέχδοτα ἑλληνικὰ τῆς μαυροχορδατείον βιδλιοθήχης, Constantinople, 1884, p. 8.

(Ὁ) Μέγας Συναξαριστής. novembre, p. 600.

(7) Chronographia, ad annum 6207.

(8) Op. cil., col. 1077.

MONT SAINT-AUXENCE. 45

bien qu'il eût une préférence marquée pour les extraits de saint Jean Chrysostome (1).

Avec de pareils goûts, l'enfant ne pouvait que sourire à cette vie monastique dont ses parents avaient fait vœu pour lui. Grandi, tous ses désirs furent d'entrer dans un des monastères de Constantinople. Mais comment, dans ces monastères. se promettre le calme nécessaire à la vie religieuse? L'iconoclasme venait d'éclater, un hérétique pesait sur le trône des empereurs, un intrus occupait le siège des patriarches : orthodoxe, iconophile ardent, le monachisme était en proie à toutes sortes de persécutions. Anne et son mari estimèrent que leur fils serait mieux hors des murs de la capitale. Aussi, lorsqu'il eut seize ans (2), le conduisirent-ils au mont de saint Auxence. L'anachorète Jean, qui sanctifiait alors cette colline, prévit l'avenir du Jeune postulant et fut trop heureux de se l’attacher en lui donnant l'habit religieux (3).

De 731, date de sa vêture, à 743 ou 746, date de sa propre réclusion, Étienne fut le disciple le plus soumis et le plus dévoué. Il pria Dieu et servit Jean. Le service personnel de l'anachorète n'avait rien, à vrai dire, de bien compliqué. Seulement, les visiteurs affluaient à son ermitage et quelqu'un devait être là pour les introduire auprès de lui. De plus, il n'y avait point d’eau sur le sommet de la colline et force était d'aller s'en approvisionner au couvent de femmes établi au bas. Recevoir ces visiteurs et monter cette eau était le travail du disciple (4).

Au cours des années qui nous occupent, le père d'Étienne mourut à Constantinople. Étienne obtint aussitôt d'aller régler ses affaires de famille et ce règlement lui fut aisé, grâce aux bonnes dispositions de sa mère et de ses deux sœurs. Une de ces dernières avait déjà pris le voile au monastère urbain de Monokionion (5). L'autre, qui s'appelait Théodote (6), éprouvait, elle aussi, l'attrait le plus vif pour la vie religieuse. Quant à la mère, elle avait trop de piété pour ne pas, devenue veuve,

(1) ÉTIENNE, 0p. cil., col. 1081 et 1084.

(2) ἔτιενχε, 0p. cil., col. 1089; AxoxyuE D, p. 285. (3) ÉTIENNE, op. cil., col. 1088 et 1089. À (4) ÉTIENXE, ορ. ci, col. 1092.

(3) ÊTIENXE, 0p. cil., col. 1093 et 1177.

(6) ÊTENXE, 0p. cil., col. 1156.

40 MONT SAINT-AUXENCE.

se consacrer tout entière à Dieu. Cela étant, quelques jours suffirent à tout arranger : les biens de la famille furent vendus et, tandis que la vierge de Monokionion restait dans sa cellule, Anne et Théodote se rendirent avec Étienne auprès de l'anachorète Jean. Là, elles obtinrent l'habit monastique et descendirent s'enfermer au pied de la colline dans le monastère fondé par Auxence (1). Étienne accompagna jusqu'au seuil de leur nouvelle demeure cette mère et cette sœur qui ne devaient jamais plus cesser de vivre auprès de Jui.

En 743 ou 746, lorsque Jean s'éteignit, Étienne devint l'héritier de son ermitage. Le nouveau reclus, àgé de vingt-huit ou de trente et un ans (2), ne voulut point vivre aux dépens d’autrui. Il apprit à tisser les filets de pêche, à copier les manuscrits, double source de petits revenus où les pauvres ne manquèrent point de trouver leur compte. Bientôt, avec les pauvres, une foule d'autres chrétiens accourut auprès de l’ermite. Bientôt même, quelques-uns de ces pèlerins s’éprirent si fort de lui qu'ils résolurent de quitter le monde et de vivre à ses côtés. De là, ainsi que nous le verrons plus tard, la construction d'un monastère qui s'appela monastère de saint Auxence.

Étienne, quoique reclus, se trouva réduit à subir l’higouménat. Il le subit le moins possible. Dès 754 ou 757, en effet, pour être moins distrait dans son ascétisme, il promut le moine Marin à la dignité d’économe et lui confia la direction de tous les autres religieux. En même temps, pour se mortifier davantage, il abandonna la grotte de ses devanciers et s’improvisa une prison encore plus étroite tout au sommet de la colline, en un point que le diacre hagiographe estimait être le véritable em placement du χλουῤός primitif (3). C'est là que les moines de Constantinople et des environs, partout malmenés, accoururent chercher conseil et réconfort contre l'iconoclasme; là aussi que la persécution vint prendre l’illustre reclus.

(1) ÉTIENNE, 0p. cil., col. 1093.

(2) ÉTIENNE, 0p. cit, col. 1097. La métaphrase moderhe d'Agapios Landos, p.201, et de K. Doukakis, p. 604, dit trente ans; mais le texte métaphrastique primitif cité par M. M. Gédéon, Βυζαντινὸν ἑορτολόνιον, p. 295, porte trente et un ans comme celui du diacre. J'introduis, pour ma part, l'âge de vingt-huit ans dans l'hypothèse que le diacre Étienne, biographe primitif, a mal calculé la date de la naissance du saint. Il sera question plus bas de cette hypothèse.

(3) ÉTENXE, op. cit, col. 1101.

MONT SAINT-AUXENCE. A7

En 753, un conciliabule ouvert au palais de Hiéria le 11 février et clôturé à l'église des Blakhernes le 27 août, avait lancé l’anathème aux saintes images, et, depuis, Constantin Copronyme imposait la reconnaissance de son hérésie à tous les sujets de l'empire. Voisin de la capitale et connu comme il l'était, Étienne finit par être mis en demeure de souscrire à la doctrine iconoclaste. On devine l'échec du patrice Calliste chargé de le conquérir. Calliste, de retour à Constantinople, fit son rapport. Aussitôt des ordres lui furent donnés et des soldats pour qu'il s'en retournät sur la montagne arracher Étienne de son trou et ses moines de leurs cellules. Parqués au bas de la colline, dans le cimetière contigu au couvent des Trikhinaires, les malheureux y restèrent sans nourriture six jours durant. Ils y seraient morts de faim, sans doute, si la guerre à soutenir contre les Bulgares n'avait placé Copronyme dans la nécessité d'employer ses soldats à autre chose qu'à torturer de pauvres religieux. Le septième jour donc, à l'arrivée d’un messager impérial, Étienne et les siens reçurent la permission de regagner le sommet de la montagne et les hommes de Calliste allèrent rejoindre leur corps pour entrer en campagne (1).

Calliste, avant de partir, avait acheté un moine auxentien, le moine Serge, et combiné avec lui tout un plan contre Étienne. Serge s'enfuirait auprès d'Aulicalamos, préposé aux douanes dans le golfe de Nicomédie; là, il accuserait son higoumène d'entretenir des relations coupables avec Anne, religieuse au couvent des Trikhinaires, et s'empresserait de faire parvenir cet acte d'accusation au camp de l'empereur. Celui-ci, aussitôt, enverrait ordre au patrice Anthès, préfet de Constantinople, de lui expédier la prétendue complice. Anne, dont on avait déjà gagné la servante, succomberait sans doute aux flatteries, tout au moins à la peur; en acceptant de gré ou de force la honte des crimes infàmes qu'on lui imputerait, elle finirait par fournir une arme contre Étienne. Alors, ce misérable iconophile serait déshonoré tout ensemble et perdu : on pourrait sévir contre lui et le mettre à mort sans risquer de le voir passer pour un martyr. Tel était le plan. Il échoua au dernier moment devant la fermeté héroïque d'Anne (2).

(1) ÉTIENNE, op. cit, col. 1121-1125, (2) ÉTIENNE, 0p. cil., col. 1125-1132,

18 MONT SAINT-AUXENCE,

Une autre manœuvre agencée dès le lendemain réussit mieux. Si elle n'atteignit pas la réputation du saint, elle suffit du moins à établir son mépris des ordonnances impériales. Entendez ici les mesures prises par Léon ΠῚ et Constantin V contre le monachisme. Dans cette comédie Georges Syncletous, jeune courtisan chéri de Copronyme, fut destiné à jouer le premier rôle. Il s'en alla, mani d'instructions détaillées, trouver l'ermite, feignit auprès de lui un profond dégoût pour la vie du monde, sollicita ardemment lhabit religieux, l'obtint au bout de trois Jours, resta trois autres jours dans le monastère, puis s'en revint à la cour avec son froc, preuve indiscutable de la propagande monastique exercée en dépit des lois aux portes mèmes de Constantinople. Le retour du fourbe fut l'occasion des scènes les plus sacrilèges sur l'Hippodrome. Quant à Étienne, il y gagna d'être arraché de son ermitage et enfermé à Chrysopolis, dans le couvent de Philippique, durant dix-sept jours. Là, une fois, il eut à tenir tête à tout ce que l’iconoclasme comptait de docteurs, à des prélats comme Théodose d'Éphèse, Constantin de Nicomédie, Constantin de Nacolia (1), Sisinnios Pastillas de Pergé, Basile Trikakabos de je ne sais d'où, à des fonctionnaires civils comme Calliste, Kombokonon et Masaras. Il réfuta sans peine tous leurs arguments et fut exilé à Proconnèse (2).

Exilé, Étienne ne se départit point de sa vie solitaire. Un creux de rocher lui servit d'abri sur la falaise de Kissouda, au sud de l'ile, près d'une église dédiée à sainte Anne. Peu de jours après son installation dans cette grotte, qu'une petite construction devait bientôt remplacer, il vit accourir auprès de lui presque tous les religieux du mont Saint-Auxence. Anne, sa mère, et Théodote, sa sœur, quittant le couvent des Trikhinaires, vinrent également se fixer dans l'ile à proximité de son ermitage. C'est là que la carrière de ces deux femmes devait prendre fin. Anne mourut la seconde année de son séjour à Proconnèse. À sa fille, avant de rendre le dernier soupir, elle

(1) Je maintiens ce nom ici pour donner la liste complète fournie par l’hagio= graphe; mais il semble bien que, lors du passage de saint Étienne à Chrysopolis, le fameux Constantin de Nacolia était mort depuis de longues années déjà, Cf. A. Louparp, Constantin V, empereur des Romains, Paris, 1902, p. 7 οἱ 8.

(2) ÉTIENNE, 0p. cit, col. 1132-1145.

MONT SAINT-AUXENCE. 49

dit : « Ne pleure point, ma Théodote, tu vas me suivre. » Et, en effet, Théodote s'éteignit doucement sept jours plus tard (1).

L'anachorète avait fermé ces deux tombeaux depuis plusieurs mois lorsque la persécution se ralluma contre lui. Un de ses miracles en fut la cause. Il avait guéri un soldat arménien de Thrace, et le miraculé, par reconnaissance, vénérait les images. « Comment, s'écria l'empereur en apprenant le fait, comment, même déporté, il continue à prêcher au peuple son idolàtrie! » Et il ordonna sur-le-champ d'aller prendre le solitaire, de le jeter pieds et poings liés dans un des cachots de Constantinople.

Après quelques jours d’incarcération dans la Phialé, Étienne comparut devant Constantin Copronyme. Il parla, durant linterrogatoire, avec une entière franchise, et même, pour donver plus de poids à son argumentation, il ne craignit pas de fouler aux pieds une monnaie frappée à l'effigie du prince. Tant de hardiesse ne pouvait lui valoir sa grâce : il fut remis dans les fers et dirigé sur la prison du Prétoire. La prison du Prétoire à ce moment ne comptait guère, en fait de criminels, que des moines, mais elle en comptait beaucoup, exactement 342, et pas un sur le nombre qui n'eût souffert pour la foi, pas un auquel il ne manquât ou les cheveux, ou la barbe, ou les oreilles, ou le nez, ou les yeux, ou les mains. Cette phalange de glorieux mutilés choisit d'un commun accord Étienne pour supérieur et la prison du Prétoire se trouva transformée en couvent (2).

Étienne y languit durant onze mois (3). Un beau jour, ce temps écoulé, ordre fut donné de lui trancher la tête. Moins d'une heure plus tard, tandis que l’on conduisait sa victime au supplice, Constantin Copronyme feignit de se raviser et contremanda l'exécution. [l ne voulait pas, disait-il, chagriner l'impératrice Eudoxie, en l'honneur de qui, ce jour-là, tout le paganisme de la cour était en fête. Mais son unique mobile, au vrai, était de préparer par cette mesure le succès du suprême effort qu'il voulait tenter pour gagner cet iconophile dont la perversion lui importait plus que la mort. Dès la nuit

(1) ÉTiENxE, op. cil., col. 1145-1156.

(2) ÉTIENNE, 0p. cit, col. 115C-1168.

(3) ÉTIENNE, op. cil., col. 1164,

20 MONT SAINT-AUXENCE.

venue, il envoya deux fonctionnaires solliciter Étienne, leur enjoignant, si lanachorète restait obstiné, de lui arracher l'äme sous les coups de verges. Meilleurs que leurs maîtres, les deux fonctionnaires ne firent ni l'un ni l’autre. L'empereur s'en plaignit au réveil. Tout aussitôt, de féroces courtisans se précipitèrent au Prétoire, attachèrent une corde aux fers de l'anachorète et le trainèrent ainsi, par les pieds, hors de sa prison. Piétiné, lapidé, bätonné, Étienne eut encore la force de saluer au passage le sanctuaire de saint Théodore. A linstant même, en punition de cette marque de vénération, il reçut d'un certain Philommatès un coup si violent sur la tête qu'il en mourut. Son cadavre n'en fut pas moins trainé, plusieurs heures encore, à travers les rues de la ville, parmi les outrages de la populace. On le conduisit même au couvent de Monokionion dans l'intention de forcer la sœur d'Étienne à jeter de ses propres mains une pierre ou deux sur les restes du martyr. Si la religieuse, prévenue à temps, ne s'était enfermée dans un tombeau qui la déroba à toutes les recherches, elle serait devenue, elle aussi, la victime de ces misérables. A la fin, le corps d'Étienne fut jeté dans le lieu réservé à l'inhumation des païens et des criminels (1).

Seule, une partie du cerveau reçut une sépulture plus digne. L'iconophile Théodore, attaché au couvent de Dalmate, l'avait furtivement recueillie dans la rue. Il la porta à l'higoumène de Dios qui la déposa religieusement dans un des oratoires du monastère, dans loratoire du protomartyr Étienne. Cette opération, en dehors de l'higoumène et de Théodore, eut un troisième témoin, qui devait plus tard se jeter dans l'hérésie et tout dévoiler à Constantin Copronyme (2).

Le supplice d'Étienne est fixé par l'hagiographe primitif (3) et ses métaphrastes à un 28 novembre. Le mois est certain. Le jour l'est aussi. Si le texte de Théophane porte : τῇ χ' τοῦ voeuὀρίου (4), et la traduction d'Anastase : 12 calendas decembrias (5), c'est que le chronographe ou sa source a oublié par

(1) ἔτιενχε, 0p. eit., col. 1168-1177.

(2) ÉTIENNE, 0p. cit., col. 1177-1181.

(3) Op. cit, col. 1177.

(4) Chronographia, ad annum 6257.

() Chronographia, Micxe, P. «ἐς, το CVIT, col.A1382.

MONT SAINT-AUXENCE. 9] distraction l’4 de χη΄. Du moins, les documents liturgiques, d'accord avec le biographe, sont trop unanimes en faveur du 28 pour que l'on puisse hésiter un seul instant sur ce quantième. Mais le 28 novembre de quelle année? C’est ici que la certitude manque et que les auteurs discutent.

Le P. Carpentier, des bollandistes, défend 767 (1). Fabricius, qui indique une fois 767 (2), indique une autre fois 766 (3). M. C. de Boor se prononce pour 765 (4). M. A. Lombard donne ses préférences à 704 (5). C'est 764, en effet, qu'indiquent Théophane le Chronographe et Nicéphore le patriarche. Théophane (6), suivi par Anastase (7) et Cedrenus (8), fixe le martyre à la vingt-cinquième année de Constantin et à la dernière IV® indiction de son règne : or, d'après une particularité chronologique récemment mise en lumière (9), cette vingtcinquième année s’ouvrit le IS juin 764 et cette IV° indiction commença de courir le 1‘ septembre 764. Quant à Nicéphore, il raconte la mort de saint Étienne (10) avant la.chute du patriarche Constantin (11), et ce patriarche, nous le sa-, vons par Nicéphore lui-même (12) et par Théophane (13), chuta le 30 août 7695. Les deux chroniqueurs sont donc bien pour novembre 764. Par malheur, le diacre de Sainte-Sophie ne parle point dans le même sens. Le saint, déclare-til (1), mourut le 28 novembre durant la cinquante-troisième année de son âge, et cette indication amène nécessairement au ?8 novembre 767. Des chroniqueurs ou de l'hagiographe qui ἃ raison ?

Je n'ose jeter la pierre aux chroniqueurs. En effet, non con-

(1) Acta Sanclorum octobris, t. VII, p. 131.

(2) Bibliotheca graeca, NV, 32, éd. Hambourg, t. IX, p. IA. (3) Op. cit., N, 11, t. VII, p. 478.

(4) Nicephori opuscula historica, Leipzig, 1880, p. 72.

(9) Constantin V, empereur des Romains, p. 156, note 3.

(6) Op. el loc. cil.

(7) Op. et loc. cil.

(8) Hisloriarum compendium, Micxe, P. G., τ. CXXI, col. 895. (9) H. Huserr, Chronologie de Théophane, dans la Bys. Zeilschrif, τ. VI, p. 491. (10) Opuseula historica, p. 72.

(11) Op. cit, p. 74.

(12) Op. cil., p.75.

(13) Op. cit., ad annum 6257.

(14) Op. cil., col. 1177.

Ὁ MONT SAINT-AUXENCE.

tents d’être d'accord entre eux, non contents d'affirmer l’un et l'autre avec assurance, ils mettent tous deux la mort de l’ermite en relation avec des événements trop considérables pour qu'on puisse aisément supposer qu'ils les ont fixés trois ans trop tôt. Rien de pareil ne défend le biographe.

Celui-ci doit être cru quand il écrit que la naissance d'Étienne suivit l'intronisation de saint Germain : la raison en est qu'il tenait directement le fait de plusieurs personnes à qui la mère du solitaire l'avait elle-même affirmé par serment (1). Mais cette naissance, qu'il faut ainsi placer au commencement de l'automne 715, je soupçonne fort le biographe de l'avoir rattachée dans son esprit et dans ses calculs à une date antérieure de deux ans. Au vrai, la seule donnée chronologique explicite qu'il mette à la base de son récit, et très solennellement, c'est l'an 1“ d'Anastase IT avec l'an 6222 de l'ère mondaine d'Alexandrie (2), et pareille indication se rapporte de toute nécessité à l'automne 713. Ainsi, le biographe aura cru que son héros, né en 715, au début d'une quatorzième indiction, était né en 715, au début d’une douzième.

A cette première inadvertance, il en a, ce me semble, ajouté une autre. Comme Théophane, il a su que le solitaire auxentien était mort durant la dernière quatrième indiction de Constantin Copronyme, mais, au lieu d’imiter Théophane et de nous transmettre cette donnée telle quelle, il ἃ préféré nous indiquer la date par l’âge du saint. En calculant cet âge il ἃ fait erreur. La chose, certes, lui était facile. Aux premières années du x° siècle, alors que l’indiction rendue irrégulière en 725 était redevenue régulière en 773 (3), nul ne songeait plus à l'avance de douze mois que l'indiction byzantine officielle avait eue, durant quarante-huit ans, sur l'indiction véritable. Faute d'y soncer, le diacre hagiosophite se dit : « Né en septembre-octobre, durant la douzième indiction contemporaine d’Anastase II, et martyrisé le 28 novembre, durant la dernière quatrième indiction de Constantin V, mon héros est mort dans la cinquantetroisième année de son âge ». Il fallait : cinquante-deuxième.

De là, si nos hypothèses sont justes, il reste que le biographe

(1) ÉTIENNE, 0p. cit., col. 1077.

(2) ἔτιεννε, 0p. cil., col. 1073.

(3) H. Huserr, ὁ}. cit., p. 505; A. LomBaRD, 0p. cil., p. 54, note.

ῳ Le “

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a donné trois ans d'existence de trop à saint Étienne le Jeune, deux au commencement de sa vie, un à la fin. Le saint, au lieu de 53, n'a vu que 90 novembres sur la terre. Il ἃ vécu, non pas de la douzième indiction (septembre-octobre 713) à la quatrième indiction régulière (novembre 765), mais bien de la quatorzième indiction (septembre-octobre 715) à la quatrième indiction anticipée (novembre 764). Moyennant quoi, il n'est plus question de 767 comme date mortuaire et le biographe se trouve d'accord avec les chroniqueurs.

Pouvons-nous, sur ces bases, essayer de résumer la chronologie de saint Étienne? Les dates de l'hagiographe, nous l'avons dit, sont données par l’âge du martyr. Les deux dernières, qui se rapportent à un détail du séjour dans l'ile de Proconnèse et à la mort, sont nécessairement comptées, dans notre système, d'après l’âge fautif. La première qui se réfère à la vêture, doit être plutôt comptée d'après l’âge réel, sous peine de faire débuter le saint excessivement jeune. Quant aux dates intermédiaires, elles peuvent être comptées soit d'après l'âge réel, soit d'après l’âge fautif, selon que le diacre hagiosophite a appris d'autrui ou ἃ calculé lui-même le nombre d'années qu'avait le saint lors de tel ou tel événement. Nous nous arréterons donc à ceci :

715, septembre-octobre : naissance.

731 vêture.

745 ou 746 réclusion.

94 ou 757 changement d'ermitage.

760, printemps entrevue avec Calliste.

760, automne séjour à Chrysopolis, exil à Proconnèse. 760, fin, ou 761, début réclusion dans l'exil.

762 mort d'Anne et de Théodote.

763, décembre rappel à Constantinople.

764, janvier comparution devant Constantin V. 764, 28 novembre martyre.

Ce n'est pas cependant que cette chronologie ne souffre deux grosses difficultés : 1° Contrairement à l'hagiographe qui place le séjour forcé d'Étienne à Chrysopolis immédiatement après une campagne de Constantin Copronyme contre les Bulgares, on ne voit pas que pareille campagne ait eu lieu en l’année 760; 2° Contrairement à l'hagiographe qui enferme au Prétoire avec

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Étienne un moine torturé en Asie par le stratège Michel Lakhanodrakon, l'on ne voit pas que pareil stratège ait pu agir en Asie avant le 1° septembre 765. Telles sont les deux difficultés. Elles sont considérables assurément. Le sont-elles au point qu'il faille leur sacrifier la chronologie établie ci-dessus?

Examinons la première. Qui nous renseigne sur les luttes byzantino-bulgares aux années 755-765? Deux chroniqueurs, Nicéphore et Théophane. Mais celui-ci, au témoignage du récent historien de Constantin V (1), est incomplet. Et celui-là, tout le monde peut le constater, raconte les événements de cette décade en deux fois sans les distribuer chronologiquement. Cela étant, au lieu de chercher dans les deux chroniqueurs un élément d'objection contre l'hagiographe, ne vaut-il pas mieux chercher dans l'hagiographe un élément de précision pour les deux chroniqueurs? Une succession de faits qui arrangerait toutes choses serait celle-ci : invasion des Bulgares jusqu’au Long-Mur (755); expédition de Constantin V contre les Slaves de Thrace (758); campagne des Grecs contre les Bulgares et succès de ceux-ci à Veregaba (759); nouvelle campagne et revanche des Byzantins à Marcellae (760); révolutions intérieures en Bulgarie (761-762); campagne de Copronyme contre Teletzès et défaite de ce dernier à Anchialo (30 juin 762); nouveaux changements politiques en Bulgarie et négociations avec Byzance (762-764); courte campagne contre les Bulgares (764); autre campagne de Constantin V du 21 janvier au 17 juillet (765). Cette succession des faits, Je le répète, non contente d'arranger toutes choses, ruinerait l'objection par la base. Et qui nous dit, dans le désaccord ou le silence des chroniqueurs, que les événements ne s'enchainèrent pas ainsi?

La seconde difficulté, à peine indiquée plus haut, veut être expliquée en détail. Au Prétoire, écrit le diacre de Sainte-Sophie (2), Étienne eut pour compagnon le prêtre Théostériete de Pélécète qui lui raconta les cruautés exercées par Lakhanodrakon, gouverneur d'Asie. Or, au témoignage de Théophane (3), Michel Lakhanodrakon ne fut promu stratège du thème des Thrakésiens, ancienne province d'Asie, que durant la cin-

(1) A. LomBarD, 0p. cil., p. 44.

(2) ETIENNE, 0p. cil., col. 1165.

3) Op. cil., ad annum 6258.

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quième indiction, laquelle courut du 1% septembre 765 au 31 août 766. Comment, martyrisé dès novembre 764, notre anachorète aurait-il jamais entendu parler des exploits iconoelastes de ce haut fonctionnaire? A cela je n'ai qu'une réponse : c'est que la rencontre de saint Étienne et de saint Théostéricte n'a pas eu lieu. M. A. Lombard ἃ déjà vu de la lécende dans cet épisode (1). Si, obstiné à le tenir pour historique, on préfère fixer le martyre d'Étienne à novembre 767, on se heurte à une autre difficulté non moins grande. En effet, le biographe ménage une entrevue entre deux certains Podopagouri et le saint la veille même de la mort de celui-ci. Or, nous attestent les chroniqueurs (2), les deux personnages en question furent décapités le 26 août 765. Leur rencontre avec le saint ne peut donc être postérieure à novembre 764. Transférer le martyre trois ans plus tard, c’est dire que l'hagiographe ἃ erré en affirmant cette rencontre. Erreur pour erreur, autant vaut admettre celle dont nous parlons plus haut, surtout si l'on songe que les relations des Podopagouri avec Étienne, attestées par l'hagiographe, le sont aussi par Théophane (3). Saint Étienne mort ne tarda pas à jouir d'une grande célébrité. La légende, en s'emparant de lui, étendit démesurément la durée de sa réclusion. D'après Georges Hamartole (4), cette réclusion aurait été de quarante ans; d’après Théophane (5), transcrit par Anastase (6) et par Cedrenus (7), elle aurait atteint une soixantaine d'années. Ce même Théophane, qui mentionne le supplice d'un autre iconophile trois ou quatre ans plus tôt (S), présente saint Étienne comme le protomartyr de l'iconoclasme. C’est que l’ermite du mont Saint-Auxence éclipsa tous ses émules, Soit à cause de son homonymat avec le diacre de Jérusalem, soit à cause d’une sainteté plus grande, il groupa autour de son nom, sous la date du 28 novembre, la plupart des autres martyrs tués par Constantin Copronyme. Ces der-

(1) Op. cit, p. 8 et 156.

(2) Ὑπέορηλνε, ad annum 6297; NiCÉPHORE, p. 74. (3) Op. et loc. cit.

(4) Chronicon, 11, Micxe, P. G., t. CX, col. 944. (9) Op. et loc. cit.

(6) Op. et loc. cit.

(7) Op. et loc. cit.

(8) Op. cit., ad annum 6293.

Ὁ0 MONT SAINT-AUXENCE.

niers, bien que généralement pourvus d'un culte spécial au jour anniversaire de leur mort ou aux environs, se virent inscrits une seconde fois à ses côtés, et plusieurs livres liturgiques, partout suivis de nos Jours encore, n'hésitèrent pas à les donner comme ses compagnons de martyre.

Cette erreur, comme celle de la durée prêtée à sa réclusion, prouve la grande place dévolue à notre saint parmi les premiers iconophiles confesseurs de la foi. D’autres erreurs commises sur le compte d'Étienne le Jeune prouvent simplement l'ignorance ou la distraction de certains auteurs. Antoine de Novgorod, si précieux pour qui veut connaître la Constantinople religieuse de l'an 1200, ἃ montré qu'il était parfaitement peu au courant de l'histoire byzantine en écrivant (1) que « le saint père Auxence.., vivait sur la colline avec saint Étienne le Jeune ». Moins excusable que l'archevêque russe, M. l’abbé E. Marin s'est récemment rendu coupable d'une tout aussi grosse inexactitude. Le monastère de Khénolakkos, a-t-il prétendu (2), fut « bâti par saint Étienne le Jeune, l'un des plus ardents défenseurs des images ». Où l’auteur a-t-il pris ce renseignement? Chez Du Cange et ἃ. Henschen. nous répondent ses références. A l'endroit indiqué (3) Du Cange écrit : Chenolaccus.. monasterium aedificatum a δ. Stephano qui vixit sub Leone Isauro, cujus festum agunt Graeci XIV januarti. A l'endroit indiqué (4) ἃ. Henschen écrit : C'henolaccus.… monasterium aedificatum sub Leone Isaurico, uti constat ex elogio quod ex menaeis graecis edidimus ad diem XIV januarii. Et Du Cange a raison. Et G. Henschen ἃ raison. Maïs le saint Étienne fêté le 14 janvier a-t-il quoi que ce soit de commun avec « saint Étienne le Jeune, l'un des plus ardents défenseurs des images » ? Il eût suffi à M. l'abbé Marin, pour se convaincre du contraire, d'aller à la source clairement signalée par ses deux guides et de la confronter avec cette Vie du véritable saint Étienne le Jeune dont il a su tirer si grand parti dans un autre endroit de son ouvrage (5).

(1) B. ne Kmirrovo, Jlinéraires russes en Orient, t. I, p. 105.

(2) Les moines de Constantinople, p. 25.

(3) Constantinopolis christiana, 1. IV, sect. xv, n° 4, éd. de Venise, p. 125.

(4) Acta Sanctorum junii, τ. ΠῚ. p. 443, note Ὁ.

(9) Ajoutons ici, d’ailleurs, que le monastère bithynien de Khénolakkos est

MONT SAINT-AUXENCE. 57

J'en aurai fini avec saint Étienne le Jeune si j'ajoute quelques mots sur ses reliques et son office.

Le fragment de cerveau dont j'ai déjà parlé s'évanouit miraculeusement, dit l'hagiographe (1), lors des poursuites exercées contre les deux personnages qui l'avaient déposé au monastère de Dios. Le corps, jeté au lieu dit τὰ Πελαγίου (2), y fut enseveli par des iconophiles dans un tombeau qui le conservait encore au moment où fut rédigée la notice des ménées. Antoine de Novgorod, l'archevêque pèlerin de vers 1200, ne manqua point d'y venir prier. « Plus loin, dit-11 (3), dans un couvent, est enterré saint Étienne le Jeune, et, le jour de sa fête, on apporte sa tête près de la fosse où il fut jeté. Le préfet de la ville porte la tête en procession pendant toute la nuit, suivi par une quantité de monde qui tient des cierges et qui chante : Kyrie eleison. » De son côté, Ignace de Smolensk écrit (4) après son pieux voyage de 1389 : « Nous nous rendimes à Périblepte et baisämes... le front d'Étienne le nouveau. » A la date d'octobre 1396, un inventaire du trésor de Sainte-Sophie signale : ἡ ἁγία χάρα τοῦ ἁγίου Στεφάνου τοῦ νέου (5). Après Tonace de Smolensk d’autres pèlerins de Russie mentionnent encore des reliques d'Étienne le Jeune à Constantinople (6). D'autres documents en mentionnent ailleurs, par exemple au monastère athonite des Ibères (7). Un petit ossement, un λείψανον τοῦ ἁγίου Στεφάνου τοῦ νέου se trouvait enchâssé dans le magnifique tableau reliquaire du x° siècle dont le monde savant doit la connaissance et la description à M. G. Schlumberger (8). Par malheur, pour plusieurs de ces reli-

un de ceux, trop nombreux, que M. E. Marin a indüment introduits ou indüment conservés parmi les maisons religieuses de Constantinople. Cf. J. PARGOIRE, Saint Méthode de Constantinople avant S21, dans les Échos d'Orient, τ. VI, p. 196. Notons en outre que le couvent, plus haut mentionné, de Pélécète ne se trouve pas, comme il le dit, p. 340, près d'Éphèse. Cf. A. HerGès, Monastères de Bithynie : Saint Jean le Théologue de Pélécète, dans les Échos d'Orient, τ. I, p. 274.

(1) ÉTIENNE, op. cil., col. 1181.

(2) Sur l'église et le cimetière de ce nom voir Du Cange dans sa Constantinopolis christiana, 1. IV. sect. vu, n° 26, p. 103, et dans ses notes à J. Zonaras, Annales, xv, MiGxe, P. G., τ. CXXXIV, col. 1356.

(3) B. ne KmirRoOvo, 0p. cit, p. 102.

(4) B. ne KuirRovo, op. cil., p. 138 et 139.

(9) Mxcosicu Er Mucrer, Acta et diplomala graeca medii aevi, t. 11. p. 567.

(6) B. De Knirrovo, op. cit., p. 204, 205, 231, 234.

(7) Codex 98] de Saint-Pantléimon, part. II, p. 30.

(8) Un tableau reliquaire byzantin inédit du X° siècle, extrait des Monuments

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