V. — COUVENT DES TRIKHINAIRES
Les origines du couvent des Trikhinaires se trouvent exposées tout au long dans les Vies de saint Auxence (1).
C'était, si les biographes ont suivi l'ordre chronologique, après 460 : les foules accouraient au mont Skopa et parmi elles, plus enthousiaste que tout autre et plus assidue, se faisait remarquer une certaine Stéphanie (2) ou Stéphanis (3), ancienne cubiculaire de l’impératrice Pulchérie. Renoncer au monde, vivre en religieuse sous la direction de l’anachorète était le désir de cette àme. Longtemps rebutée, elle finit par obtenir gain de cause et put s'établir sous la colline, à un mille de l'ermitage, en un lieu dit Gyréta.
Là, Stéphanie reçut bientôt force compagnes, d'abord Kosmia, femme du pentépitrope Pamphile (4), puis la fenime d'un gardien de fauves de l’amphithéâtre, puis d'autres. En peu de temps, les postulantes eurent dépassé le chiffre de soixante-dix. Alors, il fallut songer à bâtir. Auxence fit d’abord construire une chapelle. Un couvent sortit ensuite de terre (5). Pour l'inaugurer, l'anachorète descendit jusqu'à Gyréta. La fête avait attiré une grande affluence de peuple : groupés devant l’ermitage, ces pèlerins s'organisèrent en procession et leurs rangs couvrirent les sentiers de la montagne, tandis que tous les échos d’alen-
(1) Voy. p. 1, 240.
(2) ANONYME À, p. 290.
(3) PseLLos, op. cit., p. 283. D’après Métaphraste, op. cit, col. 1129, cette femme s'appelait Eleuthera; d’après lAnonyme de M. L. Clugnet, p. 3, elle portait le nom d’Eleuthera et le surnom de Stephanis. Ce dédoublement a pour base, selon moi, un contre-sens. Il devait s'agir, dans la source primitive, de 1᾽ἐλευθέρα Στεφανίς, de la malrone Stephanis, et le premier de ces deux mots grecs aura été considéré comme un nom propre.
(4) Mérapur., 0p. cil., 61, col. 1429; PseLLos, op. cil., p. 283.
(5) Mérapur., op. cit., 62 et 65, col. 1132 et 1436.
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tour répondaient au chant des hymnes et des psaumes. Ainsi parlent deux hagiographes (1).
A ses religieuses Auxence donna un costume de même nature que le sien. Comme les hommes, ses disciples, qui vivaient en ermites dans les environs, il les revêtit d'habits grossiers connus sous le nom de τρίχινα. Ces habits, ainsi que le mot l'indique, étaient faits de poils, j'ajouterai même, en généralisant un témoignage byzantin (2), faits de poils de chèvre. Leur usage en Orient, dans le monde monastique et surtout anachorétique, est attesté des centaines de fois et les saints de l'Église grecque ne sont pas très rares qui leur doivent le surnom de Τριχινᾶς (3). Mais le public du v* siècle n'avait pas encore eu le temps de se familiariser avec cet accoutrement austère. Il en fut surpris, il en parla, et bientôt, comme l'écrit un des biographes (4), les filles spirituelles d'Auxence n'eurent d'autre dénomination que celle de religieuses Trikhinaires.
De là, sans doute aucun, l’origine du nom donné au lieu qu'elles habitaient. Oui, si le monastère s'appela Τριχιναρέας (9), où Τριχιναρία (6), où τῶν “ριχιναραίων (7), ou n'importe quoi d'approchant, il dut ce nom à ses pieuses Τριχιναραῖαι (8), Τριχιναραί où Τριχινάρεις (9), nullement à l’aspérité, τὸ τραχύ, de son emplacement. Entre ces deux étymologies, je ne l'ignore point, Étienne l'hagiosophite (10) et le biographe métaphrastique (11) ont hésité; mais je ne crois pas, pour le dire une fois de plus, qu'il y ait vraiment lieu de mettre en doute l'influence du costume adopté sur la désignation du couvent.
Dès leur installation au pied de la colline, avant la construc-
(1) MéraPar., 0p. cil., 65, col. 1435; PsEeLLos, 0p. el loc. cil.
(2) Vila δ. Basilii junioris, 59 et 26, dans Acta Sanctorum martii, t. II. Ρ. Χχχι.
(3) Le bollandiste V. de Buck cite jusqu'à trois Étienne décorés de ce surnom, parmi lesquels notre Étienne le Jeune, Acta Sanctorum octobris, t. XII, p. 678. Le saint Théodore Trikhinas fêté le 20 avril vécut dans un monastère également surnommé Trikhinas. Ménologe de Basile, dans Micxe, P. G.,t. CXNIL, col. 415.
(4) AxonyuE C, p. 283.
(9) ÉTIENNE, op. cit., col. 1092.
(6) ANONYME E, p. 603.
(7) ÉTIENNE, op. cil., col. 1148.
(8) ANONYME C, p. 283.
(9) MixLosicn ET Müicer, Acta et diplomata graeca medii aevi, τ. I, p. 18 et 19.
10) Op. et loc. cit.
(11) ANONYME E, p. 605.
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tion des cellules qui devaient les abriter d’une façon définitive, Stéphanie, Kosmia et leurs compagnes ne manquèrent pas de mettre à profit la présence du saint anachorète. Deux fois par semaine, le dimanche et le vendredi, elles montaient auprès de son ermitage, et lui, sage directeur, leur donnait une conférence ou une instruction. Les paroles qu'il leur adressa dans une circonstance plus solennelle nous sont parvenues par la voie du Métaphraste (1). Jusqu'où sont-elles conformes au texte même de l’orateur, jusqu'où la néfaste facilité de Syméon les a-t-elle embellies, je ne saurais dire. Mais elles ont cela de remarquable, ces paroles sur la grandeur et les avantages de la virginité, qu'on peut les regarder comme le testament spirituel de l’anachorète à ses filles. Auxence, en effet, les prononça dans son ermitage le jour même où fut inauguré le couvent. Trois jours plus tard il tombait malade et dix jours de maladie le conduisaient au tombeau.
La chapelle des Trikhinaires avait dû, à peine construite, recevoir les saintes reliques dont Stéphanie s'était défaite en faveur de son père spirituel. Α la mort de ce dernier, comme Je l'ai dit, cette même chapelle s'enrichit de son corps et cette relique y fut plus précieuse à elle seule que toutes les autres, et plus vénérée. Endormi là, Auxence attira la dépouille mortelle de ses successeurs dans le voisinage. Ainsi fut créé, tout contre le couvent, le cimetière que l’on trouve plusieurs fois mentionné par les biographes de saint Étienne le Jeune.
Ce que fit la pieuse communauté du dernier quart du v° siècle au premier quart du vii® nous est inconnu. Serons-nous téméraires, pourtant, si nous supposons que chacun des nouveaux anachorètes établis sur la montagne fut pour elle un nouvel Auxence, je veux dire un père et un guide? Très probable pour Serge, pour Bendidianos et pour Grégoire, la chose parait à peu près certaine pour Jean et pour Étienne le Jeune. Au temps de ces deux derniers les rapports entre l'ermitage et le couvent sont de toutes les heures. Avant de prendre rang parmi les Trikhinaires, déclare le diacre de Sainte-Sophie (2), Anne et Théodote, mère et sœur d'Étienne le Jeune, vinrent recevoir la bénédiction et les conseils de Jean.-Par leur profes-
(1) Op. cit., 62-64, col. 1432-1456.
(2) Op. cil., col. 1095.
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sion dans le monastère, ajoute le même auteur, ces deux femmes devinrent les filles selon la grâce de celui qui était leur fils et frère selon la chair. Évidemment, les successeurs d'Auxence devaient rendre toute sorte de bons offices spirituels aux religieuses et celles-ci, en retour, devaient s'intéresser à leur temporel. Jean, pour sa part, envoyait chercher chez les Trikhinaires tout ce dont il avait besoin. Et comment ne pas mentionner ici le petit chien dont il employait le ministère? Étienne, disciple de l'ermite, avait la charge de monter l'eau ainsi que toutes autres provisions prévues, etil s’en acquittait chaque jour, par le soleil d'août comme par les neiges de Janvier, avec une régularité parfaite. Mais parfois, tandis qu'il était en course ou occupé à d’autres soins, arrivaient soudain des visiteurs inattendus. Le moyen, avec la pénurie de l’ermitage, de subvenir à leurs nécessités? C’est alors que Jean recourait à son petit chien. Il écrivait un billet et, le lui attachant au cou : « Descends au monastère, lui disait-il, porte ce billet à la supérieure et reviens au plus vite. » Quelques minutes plus tard le fidèle animal se trouvait devant la cellule de la supérieure, aboyant de
toutes ses forces jusqu'au moment où les gens du monastère lui:
prenaient le billet pour le passer à qui de droit et faire ensuite selon son contenu (1).
A lire ces dernières lignes, à voir comment la destinataire du billet ne le prend point elle-même, il paraîtrait assez naturel de croire que la supérieure était une recluse. Cette opinion semblerait confirmée par le fait que les soldats de Constantin Copronyme envahissant l'église conventuelle à l'heure de l'office, trouvèrent toutes les religieuses au chœur, mais point l'higouménesse. Ἔν χελλίῳ γὰρ ἡσύχαζεν, dit le biographe (2), à τιμία Ξστῶσα. Il est vrai que le biographe ajoute :
γραῦς χαὶ The μονῆς TP φοδον γνοῦσα... ἔξεισι πρὸς αὐτούς. Mais'que con-
Ταύτην τὴν μιαρὰν ἔφοδ clure? Cette sortie au-devant des soldats peut s'expliquer chez une recluse par la gravité de la circonstance, comme aussi cette absence du chœur peut s'expliquer chez une cénobite par tout autre motif que la réclusion. Il y ἃ donc là un petit problème peu susceptible d'une solution absolue. Je pencherais volontiers, cependant, pour la réclusion. Auxence avait vécu de la sorte,
(1) ÉTIENNE, op. cit., col. 1092 et 1095.
(2) ÉTIENNE, 0p. cit, col. 1128.
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ses successeurs aussi. Ce genre de vie était si ancré dans les traditions de la montagne qu'il n'y ἃ rien d'invraisemblable à ce qu'il fût pratiqué par la supérieure des Trikhinaires. D'autant que, nous le constatons par plusieurs exemples, diriger une communauté de cénobites et vivre soi-même en reclus ne s'excluaient point sur notre colline, pas plus d’ailleurs qu'en bien d’autres endroits.
Je viens de montrer la soldatesque pénétrant dans l'église du couvent. Cette invasion, qui constitue un des mille épisodes tristes de la lutte engagée par Copronyme contre le monachisme, devait être le point de départ de toutes sortes de souffrances morales et physiques pour une des religieuses Trikhinaires. Il s'agit ici d'Anne, cette veuve constantinopolitaine, que la calomnie, on se le rappelle, voulut présenter comme la complice des désordres imaginaires imputés à saint Étienne le Jeune. « Livrez-nous Anne, la maîtresse d'Étienne: l'empereur la veut dans son camp », tels étaient les cris des soldats répandus dans le monastère. Il n'y avait pas à résister. La supérieure appela sans retard sa religieuse calomniée, lui adjoignit une compagne du nom de Théophano, les munit l'une et l'autre de ses conseils et les envoya.
Au camp où le retenait la guerre bulgare, Constantin Copronyme ne put rien arracher de ce qu'il désirait à la fermeté d'Anne. Alors, il la fit garder en prison, tandis que Théophano, désireuse de partager sa captivité, était reconduite de force jusqu'à son couvent. La campagne terminée, l'empereur revint à Constantinople et Anne fut incarcérée dans les ténèbres de la Phialè. Là, un soir, je ne sais quel eunuque du cubiculariat palatin vint la trouver au nom du maitre. Celui-ci avait résolu de l’interroger en public le lendemain matin et il lui faisait porter ses dernières propositions. Ou elle chargerait Étienne, et alors, débarrassée du froc monastique, elle vivrait à la cour, avec l’impératrice, comblée d'honneurs et de présents. Ou elle continuerait à nier, et alors, convaincue de mensonge par sa domestique, elle subirait sur-le-champ les pires tortures, le corps partagé en lambeaux. Anne à tout cela n'eut que trois mots de réponse : « Va-t'en, homme, va<'en! Que la volonté du Seigneur soit faite! »
Et le lendemain matin, ayant réuni une foule immense,
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Constantin Copronyme arracha la religieuse de son cachot et la fit comparaître nue sur la place publique. Des nerfs de bœuf gisaient devant elle, en quantité. « Tout cela, dit l'empereur en les montrant, c'est pour t'abîmer le dos et le ventre, si tu ne... » Anne dédaigna de répondre. Furieux, Constantin lui lança une grosse injure et commanda la flagellation. Huit hommes aussitôt se saisirent d'elle, grands et vigoureux, la tirèrent quatre par chaque main et la maintinrent ainsi debout, les bras étendus en forme de croix, dans la position la plus favorable au jeu des deux bourreaux chargés de la frapper, l’un devant et l’autre derrière. Sous les coups de ces brutes, sous les crachats de la servante dont on avait acheté le mensonge infame, Anne sut rester fidèle au devoir et à la vérité : elle ne cessa de protester de son innocence jusqu'au moment où l’atrocité de‘la douleur éteignit la voix sur ses lèvres. Ce n'est pas cela que l'empereur avait espéré. Il se leva et partit en ordonnant de jeter sa victime dans un coin de monastère (1).
Anne succomba-t-elle aux suites de sa flagellation? Y survécut-elle? Le diacre de Sainte-Sophie ἃ négligé de nous le dire et nous ne pouvons nous prononcer ni dans un seps ni dans l’autre. Mais il est certain, par contre, que l'héroïque femme conquit à son supplice la palme des martyrs. L'Église grecque l'a inscrite comme telle dans ses livres liturgiques et elle en fait mémoire le 28 novembre, le Jour même où elle fête saint Étienne le Jeune.
Anne de Constantinople, veuve, religieuse et martyre, est la seule sainte de nous connue qui ait habité le couvent des Trikhinaires. Ce couvent, si menacé lorsque saint Étienne le Jeune attirait toutes les colères de l’iconoclasme, ne sombra point dans cette affreuse tempête. L'hagiographe hagiosophite, qui écrivait vers 807, nous le montre encore existant et prospère. “Ὅπερ ἅγιον φροντιστήριον, dit-il (2), μέχρι τῆς δεῦρο" φυλάττεται χαὶ βίῳ λαμπρύνεται ταῖς τῶν θείων πατέρων εὐχαῖς.
Peut-être exista-t-il plusieurs siècles encore. Du moins, en février 1192, lorsque l'empereur Isaac l'Ange confirma le traité passé entre ses prédécesseurs et les Pisans, Constantinople
(1) ÉTIENNE, op. cil., col. 1128-1132.
(2) ÉTIENNE, op. cit., col. 1092.
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possédait dans ses murs un μετόχιον τῶν Τριχιναρῶν (1) et rien ne prouve que ce métokhion ne füt pas une dépendance de notre monastère du mont Saint-Auxence.
Chercherons-nous maintenant à dire en quel endroit de la colline s'élevait le couvent? Diverses petites incidentes des hagiographes peuvent nous aider à déterminer exactement sa position.
D'abord, il n'était pas au haut de la montagne, mais au bas, mais au pied. Le diacre de Sainte-Sophie l'appelle, en effet, une fois τὸ χάτω μοναστήριον (2) et une autre fois τὸ μοναστήριον τὸ πρὸς πόδα τοῦ Αὐξεντίου βουνοῦ (3). Il ne faudrait pas, toutefois, le descendre tout à fait en plaine. On serait tenté d'en agir ainsi en voyant que le premier biographe de saint Auxence le met ἐν ἐπιπέδῳ (4); mais les données du diacre Étienne s’y opposent. En fixant la construction ἐπὶ τὸ πρανὲς χαὶ χαθόμαλον et en cherchant à justifier l'étymologie du mot 7rikhinaires Dix τὸ τραχὺ τοῦ τόπου χαὶ δύσδατον (5), Étienne l'hagiosophite nous maintient aux approches immédiates de la colline, ou plutôt sur le flanc.
En second lieu, de l’eau sourdait au monastère, car c'est là, 16 l’ai dit et redit, que le disciple de l’anachorète Jean allait en chercher la provision nécessaire aux besoins de l’ermitage.
De plus, le séjour fixé à Stéphanie et à ses compagnes par Auxence n'était distant du sommet que d’un mille, ἀπὸ ἑνὸς σημείου (6), que d'environ un mille, σταδίου ὡς ἑνός (7).
Enfin, les cellules des Trikhinaires s’élevaient au midi de la colline : ἐπὶ νότον μέρος τοῦ ὄρους (8).
Complétés et corrigés les uns par les autres, ces quatre renseignements nous conduisent tout droit, ce me semble, au large col par où le Kaïch-Dagh soude son flanc méridional aux autres sommets de la chaine qui descend vers Mal-Tépé. Là se trouve, encore entouré de larges murs en pierres sèches, un
(1) Mxcosicu et Muicer, ὁ}. cit.,t. II, p. 18 et 19. (2) ἔτιενκε, 0p. cit, col. 1108, 1125.
3) ÉTIENNE, op. cil., col. 1128.
Mérapur., 0p. cil., 61, col. 1429.
ANONYME B, 0p. cit., p. 13. Lisez σημείου au lieu de σταδίου. ÊTIENNE, 0p. et loc. cit.
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vaste emplacement qui répond à toutes les conditions requises, assez plat pour être dit χαθόμαλον, assez en pente pour être qualifié de πρανές. Là se distinguent par endroits, au milieu des buissons et des ruines, les arasements des murs extérieurs d'une modeste église. Là coule silencieusement, à trois mêtres environ de profondeur, l'hagiasma que les orthodoxes de Beuyuk-Bakal-Keuï visitent à l'Ascension et qu'ils appellent ἁγίασμα τοῦ ἁγίου Αὐξεντίου d’après les renseignements recueillis par M. 1. Miliopoulos (1), ἁγίασμα τῆς ᾿Αναλήψεως d'après le dire des gens que j'ai rencontrés moi-même sur les lieux.
On peut objecter à l'encontre de cette identification que la distance entre l’hagiasma et le sommet de la colline est de beaucoup inférieure à un mille. Mais l’objection n'a pas grande valeur. En effet, le trajet entre les deux points demande, à l'ascension, plus d’un quart d'heure et c'est bien là, comme temps, l'équivalent d'un mille. D'ailleurs, la présence d’une petite source à l'endroit indiqué rend tout doute impossible. Quand ils s'approvisionnaient d'eau, les ermites du sommet s'en approvisionnaient évidemment au plus près. Or, ils s'en approvisionnaient aux Trikhinaires, C'est donc que les Trikhinaires n'habitaient pas plus loin que l'excellente petite source dont nous parlons.
Introduite au mont Skopa par des femmes, la vie cénobitique devait y être pratiquée aussi par des hommes.
Les ouvrages ne manquent pas où nous trouvons saintAuxence présenté comme un archimandrite bithynien, fondateur d'un monastère et chef de cénobites. En fait, nous l'avons vu dans le chapitre consacré à sa vie, Auxence n’a jamais rien eu d'un higoumène proprement dit. Le seul couvent qu'il fonda est celui des femmes Trikhinaires. Il fut le conseiller des moines qui venaient le visiter un peu chaque jour, il fut l'initiateur à la vie anachorétique d'un grand nombre d’'ermites, mais jamais on ne le vit à la tête d'un monastère d'hommes.
Si pareil monastère s'ouvrit sur la montagne au temps de
(1) Βουνὸς Αὐξεντίον, etc., dans la Byzantinische Zeitschrift. t. IX (1900), p. 66.
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Bendidianos, on ne peut ni l’affirmer trop haut ni le nier trop fort. La Vie du saint, ainsi qu'il a été dit en son lieu, nous met en face de cénobites. Mais quel degré de confiance doit-on accorder à cette Vie? Jusqu'où la paraphrase moderne, dans laquelle on nous l’a donnée, reproduit-elle exactement la teneur de l'original? Jusqu'où l'original, en qui l'on devine à première vue un écrit de date postérieure, restait-il lui-même fidèle au document primitif? Jusqu'où enfin le document primitif constituait-il une source sûre? Toutes questions qui, demeurant sans réponse, ébranlent notre confiance en la Vie de saint Bendidianos et nous permettent de tenir son renseignement en suspicion. D'autant qu'une précieuse liste de 536, où figurent quarante monastères d'hommes appartenant au diocèse de Chalcédoine (1), ne présente aucune maison qui soit, comme il faudrait s’y attendre si la donnée biographique était Juste, désignée par le nom de Skopa, d'Auxence ou de Bendidianos. Et vers 807, dans tous les cas, Étienne de Sainte-Sophie ne soupçonne même pas qu'il ait pu exister au mont Saint-Auxence un monastère d'hommes contemporain de saint Bendidianos. Pour lui, exception faite en faveur des Trikhinaires, le cénobitisme ne s’introduisit sur la colline qu'au milieu du vur‘ siècle.
Dans les environs de la colline, au contraire, les maisons religieuses s'étaient multipliées à profusion bien avant cette date. Elles y fleurissaient en grand nombre dès le v° siècle. Dans sa biographie de l'higoumène saint Hypace, qui mourut à Rufinianes le 30 juin 446, Callinique nous montre que la ville de Chalcédoine et ses faubourgs avaient toute une armée de moines dès 434 ou 435 (2). Il eite, en particulier, le petit couvent dirigé par le pieux higoumène Eumathios à trois milles du proasteion rufinien (3). En 452, on se le rappelle, entre le mont Oxia et le cloître de Saint-Hypace, Auxence rencontrait un monastère de Saint-Jean-Baptiste. La quantité vraiment considérable d’ermites à qui l'exemple de saint Auxence et de ses successeurs suggéra de s'établir aux alentours ne manqua certainement point d'y provoquer une sensible augmentation de monastères, car on sait le peu de peine des ermitages
(1) Maxsi, Amplissima conciliorum collectio, τ. NII, col. 1014-1018.
(2) De vita δ. Hypalii liber, édit. Teubner, Leipzig, 1895, p. 70 et 71. (3) Op. cil., p. 57-59,
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à se transformer en couvents. Plusieurs d'entre eux durent subir cette métamorphose auprès de notre colline. De fait, au vu siècle, les hauteurs voisines se trouvaient couvertes de maisons religieuses. Aussi passionné pour la chasse qu'il létait contre les moines, Constantin Copronyme fit détruire ces asiles de l'iconophilie, afin de rendre la contrée plus giboyeuse (1). 11 ne pensait pas, le pauvre empereur, qu'un nouveau monastère établi là même au beau milieu de son règne, allait s'y perpétuer durant plusieurs siècles. Telle devait être pourtant la destinée du monastère dit de Saint-Auxence.
Depuis 743 ou 746, Étienne le Jeune habitait l'ermitage et ses vertus y brillaient d'un éclat chaque jour plus vif : quelques disciples vinrent à lui, sollicitant de vivre sous sa direction. Lui, solitaire avant tout, leur opposa tout d'abord un refus catégorique et net. Eux, point découragés, insistèrent. Ils insistèrent tant qu'ils finirent par avoir gain de cause, et le monastère désiré surgit avec douze moines.
De ces douze sujets, le premier reçu fut Marin, un homme que le diacre de Sainte-Sophie ne sait comment louer suffisamment. Après lui vint Jean, puis Zacharie, puis Christophore. Deux vipères, Étienne et Serge, se glissèrent dans le nombre : leurs crimes, dont nous aurons encore à dire un mot, leur ont seuls valu d'échapper à l'oubli. Plût au ciel qu'ils eussent imité leurs six autres premiers compagnons, moines obscurs, mais vertueux, dont les noms, déclare l'hagiographe, sont écrits au livre de vie!
Les constructions du nouveau couvent s’élevèrent tout à côté de l’ermitage, au sommet de la colline, non point sur la plateforme supérieure, mais un peu en contre-bas, sur une petite terrasse méridionale, inférieure de cinq ou six mètres comme niveau et protégée contre le vent du nord par un mur de rochers. L'ensemble fut placé, comme 1] convenait, sous le patronage de saint Auxence.
Tant que la communauté resta composée comme au début, Étienne le Jeune en fut le seul directeur. Du réduit qui le tenait reclus, il ne laissa point passer un seul jour sans lui prêcher les devoirs des vrais religieux et sans veiller en per-
(1) ÉmENNE, 0p. cit., col. 1092.
MONT SAINT-AUXENCE. 8]
sonne ἃ l’accomplissement exact de tout ce qu'impose la discipline cénobitique. Mais bientôt, le nombre des moines atteignit la vingtaine. Alors, c'était en 754 ou 757, il se déchargea sur un autre de presque toutes ses obligations de supérieur. S'il conserva le titre d’'higoumène, il ne joua plus guère que le rôle de père spirituel et vécut à l'écart dans une retraite plus éloignée. Marin, constitué économe, eut à prendre sur lui d'assurer la marche régulière de la maison dans les mille détails de la vie quotidienne (1).
Quelques années plus tard, au printemps 760, le monastère Saint-Auxence avait affaire au patrice Calliste et à ses soldats. J'ai déjà raconté, à propos de saint Étienne le Jeune, comment les moines restèrent alors durant six jours sans nourriture enfermés dans un cimetière; je n'y reviens pas. Mais il me faut ajouter ici que la reprise de la persécution amena, pendant l'automne ou l'hiver suivant, la mise à sac et la ruine du monastère.
Avant de pleurer ce désastre, les moines eurent à déplorer l'apostasie de deux d'entre eux. Étienne et Serge comptaient parmi les plus anciens du couvent : ils succombérent l’un et l'autre aux intrigues du trop fameux Calliste. Pour de l'or versé et de l'or promis, Serge s'enfuit de la montagne et s'en alla dresser, auprès de l'officier des douanes Aulicalamos, un acte d'accusation calomniateur destiné à ruiner la réputation de saint Étienne le Jeune. Après une pareille infamie, il n'avait plus qu'à jeter le froc : c’est ce qu'il fit. Étienne, complice de Serge, rentra aussi dans le monde, bien que prêtre. Il avait passé autrefois par le service de Calliste, et c'est là sans doute ce qui explique sa chute. Constantin Copronyme, aimable à tous les apostats, voulut le revêtir de l'habit séculier de ses propres mains. « Seigneur, lui dit alors le misérable, vous m'avez arraché à la gueule de Satan et vous me revêtez de lumière. » Pour récompenser tant de flagornerie, l'empereur prit cet homme. à son service dans le palais de Sophianes, sauf à le surnommer papas de joie, τῆς χαρὰς παπᾶν (2).
Tandis qu'Étienne et Serge s'engageaient ainsi dans la voie
(1) ἔτιεννε, 0p. cit., col. 1097-1104.
(2) ETIENNE, ὁ}. cit., 1148. Le mot χαρά, au moins actuellement, signifie noce en grec vulgaire.
mauvaise, leurs confrères ne reculaient devant rien pour demeurer jusqu'au bout fidèles à leur vocation. Les gens de l’empereur avaient incendié Saint-Auxence; de l’église et des cellules, il ne restait plus qu'un monceau de cendres (1). En outre, Copronyme venait de porter ce décret : « Quiconque sera surpris allant à la colline d’Auxence le paiera de sa tête (2). » Que pouvaient faire dans ces conditions les cénobites auxentiens? Tous n'eurent qu'une idée : rejoindre Étienne le Jeune au lieu de son exil. Quelques semaines après leur dispersion, Proconnèse les vit débarquer l'un après l’autre et l’'ermitage d'Étienne à Kissouda se compléta d’un monastère.
Ainsi le couvent Saint-Auxence ne fleurit pas longtemps, au moins dans sa forme première, sur l'ancien Skopa. Inauguré après 743 ou 746, très probablement vers 750, confié à la direction de Marin en 754 ou 757, il succomba sous les coups de Copronyme à la fin de 760. M. M. Gédéon donne à sa carrière des dates toutes différentes : 744 pour la fondation et 755 pour la ruine (3). Mais 744 ne peut être accepté, ni 799. En 744, Étienne le Jeune était encore, ou du moins cessait à peine d'être le simple disciple de Jean, point à même, par conséquent, d'exercer une grande action et d'attirer des vocations religieuses. En 755, le monastère prospérait, on ne peut mieux : sa ruine est assurément présentée par le biographe comme une des conséquences désastreuses du conciliabule tenu en 753, mais cette conséquence, ainsi qu'il appert de plusieurs indications très formelles, ne se fit pas sentir avant de longues années. Ici, d'ailleurs, nous sommes en face de détails chronologiques déjà établis dans le chapitre relatif à saint Étienne le Jeune et je n'ai pas à y insister de nouveau. Je néglige même de relever les trop nombreux auteurs, tel Héfélé (4), tel M. T. Évangélidès (5), qui font un higoumène de l’ermite Jean et conduisent Étienne le Jeune, lors de son arrivée sur la colline, dans une maison religieuse constituée (6).
(1) ἔτιεννε, 0p. cil., col. 1137.
(2) ÉTIENxE, 0p. cil., col. 1139.
(4) Histoire des conciles, trad. franc., t. IV, p. 306.
(5) Βίοι τῶν ἁγίων, p. 897. D'ailleurs, dans ce polygraphe, la Vie de saint Étienne le Jeune, comme celle aussi de saint Auxence, n’est qu’un tissu d’inexactitudes.
(6) On lit dans telle notice de saint Étienne : Ἰωάννης ὁ τούτου χαθηγούμενος.
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Done, pour en revenir à l'histoire, le monastère bàti vers τοῦ disparut au bout de quelque temps seulement. Mais disparut-il pour toujours? Ce serait peu connaitre la ténacité des moines byzantins et leur esprit traditionaliste que de le penser. Un lieu sanctifié par un ascète comme Auxence et par un martyr comme Étienne était sacré pour eux et l'abandonner sans retour leur eût paru sacrilège. Aussi, la persécution de Copronyme passée, ermites et cénobites revinrent-ils au poste.
Tel anachorète, S'il fallait en croire deux auteurs modernes, y serait même revenu immédiatement après la dévastation de 760. M. M. Gédéon dit, en effet, à propos d'un Μαχαρίου ἑσιομάρae qu'il inserit au 17 août : METRE ἔγχλειστος ἐν τῷ βουνῷ
οὔ Αὐξεντίου, ἤθλησεν ὑπὲρ τῶν ἁγίων εἰχόνων ἐπὶ Κοπρωνύμου τῷ 168 (1 ). Et M. J. Miliopoulos met également au mont Saint- Auxence un saint Macaire, martyr en 768 (2). Ce faisant, M. J. Miliopoulos ne fait que reproduire, sans le citer naturellement, l'assertion de M. M. Gédéon dont il ignore la source, et M. M. Gédéon,en parlant comme il parle, ne fait qu'entendre à la façon de Goar (3) un passage de Théophane qui demande à être entendu tout autrement.
Copronyme, déclare le Chronographe (4), mit à mort un certain Stratège : “πτράτήγιον τὸν τοῦ [[οδοπαγούρου.... “ποὺς ἔχοντα
πρὸς τὰς ἀθεμίτους ἀνδρομανίας αὐτοῦ, χαὶ τῷ Μαχαρίῳ τῷ ἐγχλείστῳ τοῦ Αγίου Αὐξεντίου ταύτας ἐξαγορεύοντα, σωτηρίας τε φάρμαχα λαμθάνοντα... σὺν τῷ ἐγχλείστῳ, ὡς προλέλεχται, ἀνεῖλεν. Voilà le texte grec, tel qu'il ἃ été donné dans l'édition primitive et tel qu'il est passé de là dans les éditions postérieures (5), sauf dans celle de M. C. de Boor (6). Mais est-il vrai qu'il s’y agit d’un Macaire? Point du tout. [s’y agit purement et simplement de saint Étienne le Jeune. Et en voici une double preuve.
Les mots ὡς προλέλεχται, placés où ils sont, signifient que
Mais ces quatre mots, pour ne pas aller contre l’histoire, doivent se traduire : dan, son maître. Is ne signifient ee que Jean était un supérieur de monastère. H. DELEHAYE, 0p. cit., p. 261, 32; 1107.
(2) Βουνὸς Αὐξεντίου, Byzantinische Zeitschrift, τ. IX (1900), p. 67.
(3) Note à la Chronographie, Micxe, P. G., τ. ΟΥ̓́Τ, col. 893.
(4) Chronographia, ad annum 6259
(5) Même dans celle de Bonn, t. I, p. 685.
(6) Chronographia, t.'T, p. 419.
84 MONT SAINT-AUXENCE.
Théophane a déjà mentionné la mort de Stratège et du reclus. Or, avant le passage qui nous occupe, le Chronographe n’a nullement mentionné la mort d’un reclus Macaire, mais il a bel et bien raconté comment l'empereur envoya au supplice : 15 saint Étienne le Jeune, ἔγχλειστον ὄντα els τὸν “Αγιον Αὐξέντιον (1); 2° Stratège, frère de Constantin Podopagouros (2). Le reclus du passage cité ci-dessus ne peut donc que s'identifier avec saint Étienne le Jeune.
La seconde preuve est plus convaincante encore. Pourquoi, d'après le texte discuté, Stratège fut-il mis à mort? Parce que, victime des luxures contre nature de l'empereur, il s'était rendu auprès du reclus de Saint-Auxence pour lui confier son cas et lui demander conseil. Or, avant de dresser la liste des 19 personnages sacrifiés en une seule fois par Constantin Copronyme, liste où figurent au premier rang le patrice Constantin Podopagouros, logothète du drome, et son frère le patrice Stratège, domestique des excubiteurs, Théophane dit expressément que certains de ces malheureux souffrirent δι εὐλάθειαν χαὶ ὡς εἰς τὸν προρρηθέντα ἔγχλειστον ἀπερχομένους vai τὰ πάθη αὐτοῦ θριαμδεύοντας (3). Et quel προρρηθέντα ἔγχλειστον entend-il désigner ici, sinon saint Étienne le Jeune dont le martyre est raconté aux lignes qui précèdent immédiatement? Le reclus du mont Saint- Auxence auprès de qui se compromit Stratège est donc bien saint Étienne le Jeune en personne.
M. M. Gédéon, qui sait combien se tromper est chose facile, se rendra peut-être à ces deux raisons, mais point, je parie, M. J. Miliopoulos. Cet homme, toujours en guerre contre les vérités les plus évidentes, m'objectera : Comment serait-ce Étienne le Jeune que Stratège alla voir au mont Saint-Auxence, puisque Étienne le Jeune, d'après la chronologie donnée cidessus, avait cessé d'habiter le mont Saint-Auxence dès les derniers mois de 760? À cela je réponds que l’objection, tout en restant facilement soluble, signifierait pourtant quelque chose, si Théophane disait : Sératège alla au mont Saint- Auxence voir un reclus. Mais Théophane ne dit point cela; il dit que Shralège fil certaines révélations au reclus du
(1) Chronographia, ad annum 6257.
(2) Chronographia, ad annum 6257.
(3) Chronographia, ad annum 6257.
MONT SAINT-AUXENCE. δο
mont Saint-Auxence, et la différence des deux expressions vaut la peine d'être remarquée. Même après 760, même pendant son exil à Kissouda, même pendant son incarcération à Constantinople, Étienne le Jeune restait aux yeux de ses contemporains, comme il l’est resté pour tous depuis, le reclus du mont Saint-Auxence. Rien n'empêche donc les confidences rapportées par le chronographe d’avoir eu lieu hors de la colline, postérieurement à 760. Et cela suffit pour que l’objection reste sans valeur.
Cette objection paraitra encore plus insignifiante et notre manière de voir s'entourera d'une évidence nouvelle, si j'ajoute que l’on peut aisément fixer l'année, le mois, le jour, presque l'heure, où saint Étienne le Jeune et Stratège se rencontrèrent. Ouvrez la Vie d'Étienne par le diacre hagiosophite au récit de sa mort : qu'y lisez-vous? Que le soir du 27 novembre 764, Constantin Copronyme ayant appelé δύο τινὰς ὁμοπατρίους χαὶ ὁμομιητρίους ἀδελφούς, ἐν ἀξία προὔχοντας, ὡραίους τε τῷ εἴδει χαὶ τῇ Ψυχὴ, χαὶ πάνυ θαυμαστούς, οὕσπερ ἐσχάτως ζήλῳ φθονήσας πεφόνευχεν (1), les envoya tenter le reclus dans sa prison du Prétoire, et que ces deux envoyés, au lieu d'exécuter la consigne reçue, traitèrent le captif avec toute sorte d'égards, l'encourageant à persévérer dans son orthodoxie, baisant ses pieds et demandant sa bénédiction. Et comment dans ces deux personnages de l'hagiographe ne pas reconnaitre les deux Podopagouri du chroniqueur? L'hagiographe nous présente deux frères; le chroniqueur nous présente deux frères. Dans l'hagiographe nous avons deux dignitaires investis de hautes fonctions; dans le chroniqueur nous avons deux patrices, dont l'un logothète du drome et l’autre domestique des excubiteurs. Les deux frères, chez l'hagiographe, sont doués d’un physique agréable ; l’un des frères, chez le chroniqueur, est exposé aux excès voluptueux de Copronyme, suffisant indice d’un extérieur avantageux. Les deux anonymes de l'hagiographe ont de belles àämes; l’un des deux Podopagouri du chroniqueur expose au reclus les secrets de sa conscience inquiète, preuve assez claire d'un intérieur délicat. Les deux personnages de lhagiographe sont tués par Copronyme, les deux personnages du chroniqueur
(1) ÉTIENXE, 0p. cil., col. 1172 et 1173.
6 MONT SAINT-AUXENCE.
sont décapités par Copronyme. Voilà ce que disent les deux auteurs parallèlement l’un à l'autre, en parlant l'un et l'autre du reclus du mont Saint-Auxence. Si, d'une pareille confrontation, vous ne coneluez pas à l'identité des anonymes d'Étienne l'hagiosophite avec les Podopagouri de Théophane le Chronographe, il faut que la science historique renonce pour toujours à chercher la lumière dans le rapprochement des textes. L'identité des deux Podopagouri et des deux dignitaires envoyés au Prétoire le soir du 27 novembre 764 ne permettrait plus de douter, si l'on en doutait encore, que le reclus auxentien auprès de qui se compromit Stratège ne soit notre saint Étienne le Jeune en personne. Anastase le bibliothécaire, pour citer son témoignage, ne l’a pas entendu autrement. L’empereur, lisons-nous dans sa traduction (1), Séraltegium Podopaguri fratrem…., cum... sensissel eum moleste lulisse infandas in viros moleslias suas, el bealo Stephano inclauso sancti Auxentii has manifestas reddidisse, salulisque remedia suscepisse.… una cum inclauso, ul praedicltum est, interfecit. D'où il suit que le texte grec, au lieu de τῷ Μαχα-
ρίῳ τῷ ἐγχλείστῳ, doit se lire τῷ μαχαρίῳ «Στεφάνῳ,» τῷ ἐγ-
χλείστῳ, et C'est τῷ μαχαρίῳ Στεφάνῳ τῷ ἐγχλείστῳ que M. C: de Boor a imprimé dans son édition (2).
Ainsi croule, sans remède aucun, l'existence du Macaire imaginé par Goar. Ce fantôme, je dois l'ajouter, n’en imposait déjà plus à personne depuis les observations de Combefis (3), et je m'étonnerais fort de voir M. M. Gédéon le prendre encore au sérieux,'si je ne devais réserver toutes mes puissances d'étonnement pour la hardiesse avec laquelle M. M. Gédéon a osé lui assigner une place dans le festival de Constantinople. Sans doute quelques rares manuscrits liturgiques inscrivent au 17 et IS août un saint Macaire homologète dont MF Serge distrait (4) ἃ fait une victime de Constantin Copronyme. Mais, en l'inscrivant au 19 août, d’autres manuscrits (5) et M£ Serge
(1) Historia ecclesiastica, dans MiGxe, P. G., τ. CVIIL, col. 1388.
(2) Chronographia, t. 1, p. 443.
(3) Note à la Chronographie, ad annum 6299.
(4) Dans son Polnij Miésiatseslov Vosloka, etmême dans la seconde édition de cet ouvrage, Vladimir, 1901, t. II, p. 250.
(9) ἢ. DELEHAYE, 0p. cil., col. 909.
lui-même (1) le donnent très expressément pour le saint Macaire, higoumène de Pélécète, plus communément fêté le 1° avril (2). Il n'y ἃ donc rien là qui justifie le faire de M. M. Gédéon. Celui-ci, très préoccupé dans sa préface de montirer comment certains personnages suspects ont forcé l'entrée des catalogues hagiologiques, aura voulu sans doute se ménager pour une seconde édition de son ouvrage un exemple encore inédit, typique et frappant, de canonisation peu régulière. En attendant, je crains fort que le prétendu saint Macaire, ermite et martyr auxentien, ne soit guère invoqué que par M. J. Miliopoulos.