VII. — LE MONACHISME AUXENTIEN AUX IX°-XII° SIÈCLES
A défaut de ce reclus imaginaire, le mont Saint-Auxence dut recevoir de nouveaux hôtes à l’avènement d'Irène, car la régence de cette princesse fut une époque d'universelle restauration pour le monachisme de Constantinople et de Bithynie. Rien ne prouve cependant que le monastère auxentien fut relevé de ses ruines tout aussitôt.
Vers 807, le diacre hagiosophite dédiait sa biographie de saint Étienne le Jeune à un émule des Auxence, des Serge, des Bendidianos et de leurs successeurs, à un Épiphane qu'il interpellait ainsi : Q πάτερ τίμιε, χαὶ τοῦ αὐτοῦ βουνοῦ χαὶ τοῦ σπηλαίου χαὶ τοῦ τρόπου διάδοχε, ὁσιώτατε Κπιφάνιε (3). Où l'on voit que cet ascète, malheureusement inconnu par ailleurs, occupait sur notre colline l'ermitage d'Étienne le Jeune. A la pratique personnelle de la vie érémitique joignait-il, comme Étienne le Jeune, la direction plus ou moins directe d’un monastère d'hommes? Ceci, l’hagiographe ne le dit point et l’on peut en douter.
Il reste que vers 807 le mont Saint-Auxence possédait, sinon de nouveau son monastère d'hommes, du moins un homme pour y continuer les traditions du passé. Je dis vers 807 et cette date est sûre. Il s'était en effet écoulé quarante-deux ans depuis le martyre de saint Étienne le Jeune, survenu le 28 novembre
(1) Op. cit., p. 251.
(2) H. DELEHAYE, op. cit, col. 577. (3) ÉTIENNE, 0p. cil., col. 1184.
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764, le jour où Étienne l’hagiosophite écrivit sa biographie à la prière de l’ascète Épiphane (1). Cette indication formelle précise et corrige un peu la phrase de M. M. Gédéon, d'après laquelle Στέφανος ὁ διάκονος... δῆλός ἐστι τιθεὶς τὴν ἐν τῷ βουνῷ ἄσχησιν τοῦ Eripaviou περὶ τὰ τέλη τοῦ H' αἰῶνος nai χατά τινας μέχρι χαὶ τῶν πρώτων ἐτῶν τοῦ Θ΄ (2).
Au χι siècle, la colline Saint-Auxence prêta sa hauteur au service des feux qui donnaient l'éveil à Constantinople chaque fois que s'opérait quelque mouvement de troupes ennemies aux frontières ciliciennes.
L'organisation de cette sorte de télégraphe optique était des plus simples. Au fort de Loulon, en Cilicie, et au palais sacré, à Constantinople, deux cadrans semblables partageaient le jour en douze heures et portaient, inscrit en face de chaque heure, le nom d'un des douze événements principaux susceptibles de se passer à la frontière. Les guetteurs de Loulon allumaient leur feu à telle ou telle heure suivant ce qu'il s'agissait d’annoncer. Ils le faisaient, par exemple, à une heure pour les invasions sarrasines, à deux pour l'ouverture des hostilités, à trois pour les incendies. Dès que leur feu brillait, les postes intermédiaires s'allumaient l'un après l’autre, sans aucun retard, et les diétaires de veille au palais impérial n'avaient qu'à prévenir qui de droit. Voilà quel était le système. Voilà du moins comment Syméon Magister nous le décrit (3), peut-être en l'embellissant et en le compliquant un peu.
Quels que fussent au vrai les détails de son fonctionnement, ce télégraphe avait été mventé ou tout au moins perfectionné, sous le règne de Théophile, par le fameux philosophe Léon (4), neveu du patriarche iconoclaste [anni et métropolite de Thessalonique(5) durant trois ans, de 840 à 843. Il ne devait pas servir longtemps. On sait, en effet, comment l'empereur-cocher Michel l'Ivrogne ordonna de l’abolir à l'automne 866, furieux que de sinistres nouvelles vinssent le surprendre à Saint-
(1) ÉTIENNE, op. cil., col. 1072.
(3) Annales, Michael et Théodora, 46, Micxe, 2. G., τ. CIX, col. 744.
(4) Sym. MaGisr., 0p. et loc. cit.: ConsranriN MaxassÈs, Compendium chronicum, MiGxe, P. (r., τς CXX VII, col. 417 et 418; Σύνοψις χρονική, SATHAS, Bibliotheca graeca medii aevi, t. VII, p. 144.
(5) L. Perir, Les évêques de Thessalonique, dans les Échos d'Orient, t. IN, p. 217.
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Mamas et distraire le peuple chargé d'applaudir à ses exploits hippiques (1).
Tant que le système fut en usage, la colline auxentienne porta le poste le plus voisin de la capitale. A cette occasion, on trouve le nom de notre hauteur sous la plume de tous les chroniqueurs ou historiens byzantins qui nous ont rapporté la stupide mesure de Michel l'Ivrogne. Tous, et ils sont nombreux (2), l'appellent d'un commun accord Saint-Auxence. Il n'y ἃ que le Porphyrogénète, plus érudit et plus archéologue, qui ne se contente point de cette dénomination; il y ajoute celle de Skopos, écrivant : ὁ τοῦ ἁγίου Αὐξεντίου βουνὸς ὁ Σχοπὸς προσαγ
La présence des guetteurs impériaux sur le sommet de la montagne pouvait ne pas empêcher la présence de cénobites sur la terrasse un peu inférieure où nous avons vu, au milieu du vu* siècle, la communauté de l'économe Marin. Des cénobites y vivaient-ils réellement? Nous ne pouvons pas plus répondre pour 866 que nous ne l'avons fait pour 807. Mais si l'heure de la restauration n'avait pas encore sonné pour le monastère Saint-Auxence au temps de l'ermite Épiphane ou de l'empereur Michel IT, elle sonna plus tard. La chose est certaine. Jusqu'ici, faute de documents, on était peut-être en droit de nourrir quelque doute à cet égard. IT n'en va plus de même aujourd'hui, après les textes fournis par la Vie de saint Syméon le nouveau théologien, d'une part, et le Typikon du monastère de la Theolokos Eleousa, d'autre part.
C'était au second quart du xI° siècle, après 1022, date de la mort de saint Syméon le nouveau théologien, avant 1090, date de la mort de son biographe Nicétas Stéthatos ; c'était un 3 janvier, anniversaire de l'exil de Syméon : ses dévots célébraient la mémoire du grand événement au lieu de sa retraite, près de Chrysopolis. Or, dit l'hagiographe (4), εἴς τῶν συνεορταζόντων χαὶ
(1) Taéopx. Conr., IV, Michael et Theodora, 35, Mine, P. G., t. CIX, col. 212; Sy. MAG, op. et loc. cit.; Coxst. PORPHYROGÉNÈTE, De Cerimoniis, MiGxE, P. G., τ. CXIT, col. 933; Coxsr. Maxassës, 0p. et loc. cit. Noir pour plus de détails J. ParGoiRE, Les Saint-Mamas de Constantinople, dans Του βία russkago arkheologitcheskago Institula v Konstantinopolié, τ. VIE, 1904.
(2) Aux auteurs déjà nommés ajoutez Skylitzès, Cedrenus, Zonaras.
(3) Op. et loc. cit.
(4) La Vie de Syméon par Nicétas est encore inédite. Le R. P. L. Petit, qui en prépare la publication, m'a signalé et communiqué les textes que je cite ici.
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Κοσμᾶς εὐλαδέστατος μοναχὸς rai καθηγούμενος τοῦ ᾿ΑὙίου Στεφάνου τοῦ χατὰ τὸν βουνὸν τοῦ ἁγίου Αὐξεντίου ἔτυχεν εἶναι. Cet higoumène Cosmas tenait le nouveau théologien en très haute estime : possédant ses œuvres, il voulut introduire sa fête dans le couvent auxentien, et, pour cela, pria Nicétas Stéthatos de lui donner une copie des panégyriques et des hymnes que celui-ei avait composés en l'honneur de Syméon, de lui donner aussi une image représentant ses traits. L'icone, que Nicétas s'empressa d'accorder, fut remise par l'hig’oumène à un de ses moines, avec ordre de la porter directement à la montagne où elle devait être conservée ἐν τῇ ῥηθείσῃ τοῦ ἁγίου Στεφάνου μονῇ. Paresseux et
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δ᾽ désobéissant, le susdit moine se déchargea de la commission À sur un domestique de l'higoumène, sur un barbare de Scythie, 5
lequel ne trouva rien de mieux que d'aller en faire un peu de monnaie : courir à Chalcédoine, prendre une barque, passer à Constantinople, y chercher des brocanteurs, leur vendre la e, pieuse image, tout cela ne fut pour lui que l'affaire de quel-
ques heures. On devine la consternation de Cosmas, lorsque,
de retour au mont Saint-Auxence, il n'y trouva point son tré-
sor. Heureusement que Dieu se mêla de l'affaire et tout finit par s'arranger : l'image recouvrée occupa une place d'honneur ἐν
τὴ τοῦ ἁγίου Στεφάνου μονῇ, le diable reçut quelques jours d'hospitalité dans le corps du Scythe, le saint délivra miséricordieusement ce malheureux, et l’on ne parla plus de la chose que
pour louer le Seigneur.
Cette page, sur laquelle se termine la Vie de saint Syméon par Nicétas Stétathos, est le seul passage, que je sache, où saint Étienne le Jeune soit donné comme le titulaire d'un couvent auxentien. À mon humble avis, le couvent Saint-Étienne doit répondre au couvent Saint-Auxence relevé de ses ruines. Du moins, sans affirmer l'identité d'emplacement entre l’ancienne et la nouvelle maison religieuse, il me semble tout naturel d'identifier le monastère Saint-Étienne mentionné par Nicétas Stéthatos avec la μονὴ τοῦ ἁγίου Αὐξεντίου signalée quelques années plus tard dans le Typikon de la Theotokos Eleousa.
Celui de qui les moines de Notre-Dame de Pitié, près de Stroumitza en Macédoine, reçurent leur règle, déclare être Μανουὴλ ὁ ἐλάχιστος μοναχὸς χαὶ ἐπίσχοπος Τιθεριουπόλεως εἴτουν Στρουμδίτζης
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γενόμενος χαὶ ἐν τῇ τοιαύτη μονὴ τὸν ἀσχητιχὸν πάλαι μετελθὼν χαὶ τὸ χαλὸν τῆς μοναδιχῆς διαγωγῆς πρὸς γάλα (1). Manuel occupait déjà le siège de Stroumitza en 1080 (2) : ses débuts dans la vie religieuse devaient remonter au milieu du x1° siècle. A cette époque donc, le monastère Saint-Auxence florissait et c'était un titre à réglementer la marche d'une maison religieuse que d'y avoir revêtu lhabit monastique et fait profession.
De son passage sur la colline, l'évêque Manuel avait gardé, avec la connaissance et l'amour du monachisme, un culte spécial pour les saints patrons du lieu. L'inventaire, dressé longtemps après lui, des objets renfermés dans l'église et la sacristie de son couvent, mentionne en son grec plus ou moins régulier deux icones caractéristiques. La première est une εἰχὼν πηχυαῖον, μάρτυρες τρεῖς Μανουὴλ, Σαδὲλ χαὶ ᾿Ισμαήλ (3) : on sait que ces trois Persans, victimes de Julien l’Apostat, souffrirent à Chalcédoine avant d'expirer dans les supplices à Constantinople. La seconde image est une ἑτέρα εἰχὼν, σὺν τῷ ἁγίῳ Στεφάνῳ τῷ νέῳ ὁ ἅγιος Αὐξέντιος, πηχναῖον (4). Détail curieux, dans la bibliothèque du couvent nous trouvons un livre ἀρχόμενον ἀπὸ τὸν σεπτέμόριον μῆνα μέχρι τοῦ ἁγίου Erepavou τοῦ νέου (5), puis un autre qui ne nous intéresse pas, puis un autre ἀρχόμενον ἀπὸ τοῦ ἁγίου Στεφάνου τοὺ
Ainsi, rien de mieux attesté que la présence d'un monastère sur notre colline vers le milieu du χα" siècle; rien de plus probable que l'existence sur notre colline d'un monastère à qui saint Auxence et saint Étienne le Jeune prêtaient tour à tour leur nom. Ce qui nous échappe, ce sont les origines de ce couvent. Faut-il les chercher au premier quart du siècle et en faire honneur au vénérable Antoine dont il est question dans la Σύνοψις χρονιχή de Sathas? Cet Antoine joua, semble-t-il, un certain rôle auprès de Romain ΠῚ Argyre, 1028-1034, et de Michel IV le Paphlagonien, 1034-1041. Τούτῳ, dit l’auteur anonyme en
(1) L. Perir, Le Monastère de Notre-Dame de Pitié, dans les Zzvieslia russkägo arkheologitcheskago Institula v Konstantinopolié, τ. VI, p. 70.
(2) L. PETIT, 0p. cil., p. 6.
(3) L. ῬΕτιτ, op. cil., p. 119.
(4) L. Perir, 0p.cit., p. 119.
(3) L. PErir, op. cit., 121.
(6) L. Perir, op. cil., p. 122.
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parlant de Romain, ὁ χατὰ πνεῦμα πατὴρ αὐτοῦ ὁ ὅσιος ᾿Αντώνιος διαφερόντως ἡγαπᾶτο (1). De même, au sujet de Michel : Διαφερόνds ἐυλ
ARBRE EE te ae et ER 10 ἂν δ ΒΕ
τως δὲ χαὶ οὗτος τοὺς ἐυλαθεῖς ἐτίμα μοναχοὺς χαὶ μᾶλλον τὸν δηλωθέντα Ἢ 35 Ro » 2 ce £
ἁγίου Αὐξεντίου βουνῷ ἀσχήσαντα θεαρέστως (2). Et, comme si les attaches auxentiennes de cet Antoine, favori de Michel IV, ou son identité avec l'Antoine, favori de Romain IT, pouvaient être douteuses, le Chronographe à soin d’intercaler entre parenthe-
à ses : Ὃ χτήτωρ τῆς ἀπ᾿ αὐτοῦ χαλουμένης μονῆς ἐν τῷ τοῦ ἁγίου Αὐξεν- à τίου βουνῷ οὗτος ἦν, ὃν nat ἹΡωμανὸς εἶχε διὰ τιμῆς (3). Voilà bien un ᾿ auxentien,un fondateur ou restaurateur de monastère auxentien. ὰ
Le monastère en question est appelé par le chroniqueur mo- cà nastère d'Antoine. Est-ce à dire qu'il y eut dès lors sur la Η
montagne deux couvents d'hommes différents, celui qu'Antoine établit vers 1020 et celui qu'habitèrent quelques années plus tard Cosmas et Manuel? On peut le croire. On peut croire le contraire aussi. Car, si rien ne prouve l'identité, rien ne s’y oppose non plus. Supposez qu'Antoine ait mis sa maison sous le double patronage d'Auxence et d'Étienne, les deux saints locaux les plus vénérés, et vous n'aurez pas de peine à comprendre qu'une pareille maison puisse apparaitre dans l'histoire sous un triple nom, sous le nom du fondateur dans la Σύνοψις χρονική, sous le nom du premier patron dans le Typikon de la Theotokos Eleousa, sous le nom du second patron dans la Vie de saint Syméon le nouveau théologien.
Mais ceci, bien entendu, n'est qu'une hypothèse. Nous rencontrerons bientôt au mont Saint-Auxence d’autres monastères et rien ne nous dit qu'Antoine n'ait précisément fondé un de ces autres couvents.
Et maintenant ne cherchons pas à suivre les destinées de la maison gouvernée par Cosmas et habitée par Manuel. Soit qu'elle ait disparu, soit qu'elle ait subi un changement de nom, les documents postérieurs à ceux que nous venons d'indiquer n'en parlent plus, du moins à notre connaissance. On trouve, par contre, dans ces documents un monastère auxentien des Saints- Apôtres.
(1) K. Saruas, Bibliotheca graeca medii aevi, τ. NII, p. 159.
(2) Zbid., Ῥ. 160, (3) 1bid.
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