‹ Bibliothèque hagiographique orientaleChapitre 88 sur 195 · XI. — MONASTÈRE DES CINQ-SAINTS · texte numérisé non relu

XI. — MONASTÈRE DES CINQ-SAINTS

Il serait difficile assez de composer un volume sur le monastère des Cinq-Saints. Jusqu'iei la lettre qui nous révèle son existence renferme à elle seule toute son histoire. En l’éditant, M. M. Treu n'a pas manqué d'ajouter une longue note sur le mont Saint-Auxence; mais, pour le monastère lui-même, il s'est vu obligé d'écrire : Monasterium quinque sanctorum sub clivi Auxentii radicibus Situm aliunde non novi (1). Répéter le même aveu après un auteur si au courant des choses byzantines ne saurait vraiment me coûter beaucoup.

Mais pourquoi le savant éditeur s'est-il abstenu de consacrer un petit commentaire au titre du couvent et à ses patrons? L'expression οἱ ἅγιοι πέντε n'est pas, que je sache, familière à tout le monde, au moins en Occident, et plus d’un lecteur du Mazximi monachi Planudis epistulae a déjà regretté sans doute qu'elle ne fût point expliquée. C’est que, jeté hors de son milieu byzantin, le texte de Maxime Planude ne peut que passer pour très imprécis. À la longue, en le parcourant jus-

(1) M. TREU, Maximi monachi Planudis epistulae, p. 215.

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qu'au bout, l'on y découvre à la vérité que les saints en question sont des martyrs (1); mais qui pourrait se contenter d'un si maigre renseignement? À nous donc, puisqu'il le faut, de suppléer au vague de l'écrivain et au silence de l’annotateur.

Dans le style ecclésiastique de l'Orient, la formule οἱ ἅγιοι πέντε désigne les saints martyrs Eustrate, Auxence, Eugène, Mardarios et Oreste, mis à mort en Arménie aux premières années du 1v° siècle. Syméon le métaphraste nous ἃ conservé le récit de leur mort pour la foi (2). Au 13 décembre, jour de leur fête, l'Église grecque se plaît à célébrer leur quintuple couronne. Le poète des vêpres les appelle : τὴν πενταυγὴ τῶν μαρτύρων χορείαν, et l’auteur du canon : χορείαν μαρτυριχὴν πεντάριθμον. Un stychère de Byzas en leur honneur débute par les mots : Τὴν πεντάριθμον χορείαν, et un autre de Cassia s'ouvre sur les deux vers : Τὴν πεντάχορδον λύραν χαὶ πεντάφωτον λυχνίαν. Cette même pièce de la femme mélode compare les cinq martyrs aux cinq vierges sages de l'Évangile : ὁ ἰσάριθμος χορὸς τῶν φρονίμων παρθένων. Seraitce à cause de ces expressions semées dans l'office qu'Eustrate et ses compagnons sont devenus les Cing-Saints par excellence? Je ne le crois pas. Il me semble plutôt qu'on leur aura décerné ce titre par suite d'un rapprochement établi entre eux et les Quarante Martyrs de Sébaste (3). Suppliciées dans la même province et presque à la même époque, les cinq victimes de Dioclétien et les quarante de Licinius devaient se présenter unies à la pensée des peuples : les unes auront été nommées οἱ ἅγιοι πέντε Comme les autres étaient appelées οἱ τεσσαράχοντα μάρτυρες.

Quelle que soit la valeur de cette explication, la formule employée par Maxime Planude est une formule absolument réservée et personne autre qu'Eustrate et ses compagnons n'y ἃ droit. Je dis ceci pour réfuter d'avance une objection facile à prévoir. Comme il existe plusieurs groupes de cinq martyrs ΟἹ qu'un de ces groupes appartient à Nicomédie (4), plus d'un

lecteur pourrait incliner à croire que les cinq patrons de notre

(1) Lettre XXIV, ligne 49.

(2) Micxe, P. G., t. CXVI, col. 468-565. De même, mais en latin seulement, Su- RiuS, De ΚΞ Sanctorum, Venise, 1581, t. VI, p. 281-285.

(3) Fêtés le 9 mars dans l’Église grecque et le 10 dans l'Église latine.

(4) Acta sanctorum juni, t. IV, p. 90.

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monastère bithynien sont plutôt les saints mis à mort dans la capitale romaine de la Bithynie. Or, pareille supposition serait fausse de tous points. Ici, en effet, l'argument basé sur la situation géographique des lieux ne tient point devant les traditions du langage ecclésiastique grec, lequel, je le répète encore une fois, n’applique l'expression οἱ ἅγιοι πέντε qu'aux cinq martyrs Eustrate, Auxence, Eugène, Mardarios et Oreste.

Le second personnage de cette liste, il importe de le remarquer, est un saint Auxence. N'est-ce pas lui qui a valu à tout le groupe de se voir spécialement honoré dans notre monastère? Je le croirais volontiers. Au couvent bâti sous la montagne qu'Auxence le confesseur couvrait de sa protection, la piété byzantine aura sans doute voulu qu'Auxence le martyr ne refusät pas non plus son patronage, et c'est ainsi, dans le désir de rapprocher les deux homonymes dans un même culte, que les Cinq-Saints auront acquis droit de cité si loin de chez eux.

D'ailleurs, je dois l'ajouter, Eustrate et ses compagnons ont toujours joui d’une certaine popularité de par toute l'Église byzantine. La présence de leur fête, au 1x° siècle, dans le calendrier de Constantinople (1) et la célébration de leur synaxe, aux siècles suivants, dans l'église Saint-Jean l'Évangéliste près Sainte-Sophie (2) nous en sont une preuve convaincante. Les œuvres dont ils ont été les objets de la part des hymnographes et des mosaïstes ne le prouvent pas moins. Outre le canon anonyme et les autres pièces propres qu'on lit encore au ménée le 13 décembre, jour de leur fête, je citerai les strophes que leur ἃ consacrées le Studite (3), celles que leur a consacrées Joseph (4), celles que leur ont consacrées deux anonymes (5), sans compter les trois ou quatre petits poèmes d’un autre genre, publiés l'un par J. A. Cramer sous le nom de Jean le Géomètre (6), les autres par M. L. Sternbach sous le nom d'Ignace

le patriarche (7). Voilà quelques exemples d'œuvres littéraires.

(1) A. DMITRIEVSKW, 0p. cil., p. 30.

(2) M. GÉDÉON, Βυζαντινὸν ἑορτολόγιον, p. 200.

(3) Pirra, Analecla, t. I, p. 310-373.

(4) Jbid., p. 390-393.

(9) Zbid., p. LIX et 667.

(6) Dans ses Anecdota graeca, d'où Migne l'a introduit dans sa P. G., t. CVI, col. 909.

(7) Methodii patriarchae et Ignalii palriarchae carmina inedita, dans l’'Eos, à

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Et en voici quelques autres d'œuvres artistiques. Eustrate et son groupe sont représentés à Daphni près d'Athènes (1), à Saint-Luc en Phocide(2?), à Kahrié-Djami de Constantinople (3), à la Néa-Moni de Chio (4), à la Martorana (5).

La popularité des Cinq-Saints ressort encore de ce fait que le monastère de Maxime Planude n'était pas le seul monument religieux du monde byzantin à les avoir pour patrons. En avril 1331, le diocèse de Méthymne, dans 1116 de Leshos, comptait parmi ses établissements monastiques un monastère τῶν ἁγίων πέντε (6). Ce monastère ἃ subsisté plus ou moins florissant durant de longs siècles. Un archimandrite grec, ancien higoumène du fameux couvent lesbien de Leimôn, m'assurait naguère que le souvenir en subsiste encore dans l'île et que l'on montre toujours son emplacement. D'autre part, le 1“ septembre 1652, durant un voyage, le patriarche Macaire d'Antioche disait sa messe à Bor, à mi-chemin entre Césarée et Koniah, dans une église des Cinq-Saints (7). Et si l'on cherchait tant soit peu, il serait sans doute aisé de rencontrer d'autres monastères ou d'autres églises dédiés aux mêmes patrons. Il est vrai qu'à multiplier les exemples nous n’apprendrions rien de plus. Mieux vaut donc, sans nous attarder davantage à l'expression οἱ ἅγιοι πέντε, recueillir les quelques renseignements épars dans la lettre de Maxime Planude.

A la date de cette lettre, c'est-à-dire aux dernières années du χη" siècle, Maxime Planude habitait en personne le monastère des Cinq-Saints du mont Saint-Auxence. Il en était le

Lemberg, t. IV (1898), p. 150-163. Je ne connais les carmina ainsi attribués à saint Ignace que par un compte rendu des Analecta bollandiana, t. XX (1901), p. 322, mais je soupçonne fort, à un mot de ce compte rendu, que le premier des trois petits poèmes de Sternbach se confond avec celui de Cramer.

(1) ἃ. Mizcer, Le monastère de Daphni, p.78, pl. X, XI.

(2) Zbid., p. 88, not. 6.

(3) Zbid., p. 88, not. 3.

(4) Zbid., p. 89, not. 1.

(5) 1bid., p. 88, not. 3.

(6) Mxcosica ET MuLrer, Acta et diplomala graeca medii aevi, τ. 1, p. 165; A. PapapopouLos-KÉRAMEUS, Μαυροχορδάτειος βιδλιοθήχη, p. 3: S. KARDONES, Τὰ ἐν Καλλονῇ τῆς: Λέσόδου... μοναστήοια τοῦ ἁγίου ᾿Ιγνχτίου ἀρχιεπισχόπου Μηθύμνης, Constantinople, 1900, p. 10 et 18.

(7) The travels of Macarius, Londres, 1836, t. I, p. 7. A noter ici que Balfour, le traducteur anglais du texte arabe, y a vu cinq lumières au lieu de nos cinq martyrs.

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supérieur, gouvernait ses religieux et administrait ses propriétés. Pourvu d'une situation privilégiée, il ne tenait pas ses pouvoirs des moines et se trouvait assuré pour l'avenir contre les hasards de toute élection. C’est, en effet, le métropolite de Chalcédoine qui lui avait directement donné la maison des Cinq-Saints et qui la lui avait donnée pour la vie.

A ce détail nous reconnaissons tout de suite que le monastère était diocésain, soumis à l'ordinaire du lieu, contraireinent à tant d'autres, dits stavropégiaques, sur lesquels le patriarche de Constantinople seul étendait sa juridiction. Pour relever d'un prélat très à même d'y exercer une surveillance active et personnelle, le couvent ne s'en débattait pas moins dans une situation économique extrêmement précaire. Des négligences prolongées avaient failli amener sa ruine. De sor église il ne restait guère que les quatre murs et le toit. Aussi Maxime Planude travaillait-il à lui assurer des jours meilleurs. Dans la lettre de lui que nous analysons, nous le voyons multiplier les instances pour obtenir un individu qui est au service de son correspondant. Cet homme, dont le vieux père vit aux Cinq-Saints en qualité de moine, est, parait-il, indispensable au relèvement du monastère. « Vous, écrit l'higoumène à son correspondant, vous pouvez avoir des ouvriers par dizaines de mille; moi, je n'ai personne, Pour qui a des hommes par myriades, un homme ne compte pas; pour qui n'a personne, un homme en vaut dix mille. » Malgré l'affectation byzantine qui coule à pleins bords dans ces paroles, on sent tout le long de la lettre un désir très sincère et très vif de remédier coûte que coûte aux difficultés de la situation présente. Rien n'est là, malheureusement, pour nous dire si quelque succès vint couronner de si légitimes efforts.

Nous ne savons pas davantage par la faute de qui le monastère était ainsi descendu à deux doigts de sa perte. Accuserons-nous les Latins d’avoir compromis son existence? Les Latins, cela est sûr, venaient de porter à la prospérité de l’empire, à celle de Constantinople en particulier, un coup dont ni l'empire ni Constantinople ne devaient jamais cesser de se ressentir; pourtant Maxime Planude, qui n'aimait guère les fidèles de Rome, s'abstient de leur imputer la décadence de sa maison, et c'est là peut-être une preuve que les conquérants de 1204

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et leurs successeurs n’ont pas à porter cette responsabilité.

Tout pauvre qu’il fût, le monastère des Cinq-Saints ne manquait pas de charmes. Debout à quelques heures de Constantinople, dans un site retiré, il semblait fait tout exprès pour Maxime Planude. Celui-ci, on ne l'ignore point, n'avait rien de commun avec les gyrovagues fainéants toujours en circulation dans les rues des grandes cités, rien de commun non plus avec les vieux solitaires de la Thébaïde. Si le calme d’une cellule bâtie en pleine campagne allait à ses goûts d'homme studieux et favorisait ses méditations d'écrivain recherché, sa curiosité de moine byzantin quelque peu répandu à la cour et versé dans la ville devait s'’accommoder fort bien de ce voisinage avec Constantinople qui lui permettait de recevoir jour par Jour les nouvelles de la capitale et du palais sacré. Oui, le monastère des Cinq-Saints lui convenait à merveille et 11 a dû y faire à plusieurs reprises de longs séjours. De là, du moins, sont parties, au sentiment de M. M. Treu (1), plusieurs de ses lettres.

Le couvent n'avait guère à montrer que son église, laquelle, bien que dépouillée de tout, était une construction remarquable, ni très grande ni très petite, où toutes les proportions étaient observées. Mais le site, pour en parler une fois de plus, rachetait l'absence de tout autre avantage. Bâties au pied de la montagne, entourées de champs fertiles, pourvues d'eaux abondantes, situées hors de la grand'route sans en être à une distance excessive, les constructions des Cinq-Saints pouvaient rivaliser sans crainte avec beaucoup d’autres pour la beauté de l'emplacement. Pourquoi faut-il qu'elles ne soient plus debout? Pourquoi faut-il que leurs habitants de 1295 ou 1300 aient cessé trop tôt d'avoir des successeurs ?

Aujourd'hui, autour du Kaïch-Dagh de vastes espaces restent en friches; les bois en ont disparu, les sources y ont diminué. De-ci, de-là, parmi cette désolation, quelques ruines muettes marquent les différents points où s'élevaient les centres monastiques d'autrefois. Telles, avec leur reste de crypte ou de citerne, les ruines couchées à l’ouest de la colline, non loin des platanes où la grande source laisse actuellement échapper ses eaux. Leur position répond de tous points à celle que Maxime

(1) Op. cil., p. 215.

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Planude nous indique pour son monastère. Ces gros murs enfouis sous terre, ces vieilles voûtes byzantines à peine dégagées, ces mille débris épars sur une aire à peu près carrée appartiennent-ils vraiment au monastère des Cinq-Saints?

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