MARINA
(Gravure de la première moilié du Δ [1 siècle
B. A. Bolwert sculps.)
: A. Blomaert inv.,
LÉON CLUGNET
VIE ET OFFICE
DE
TEXTES LAMINS; GRECS, COPTES, ARABES, SYRIAQUES, ÉTHIOPIEN, HAUT-ALLEMAND BAS-ALLEMAND ET FRANCAIS)
PUBLIÉS PAR
Léon CLUGNET
Avec la collaboration de MM. -
E. BLOCHET, I. GUIDI, Η. HYVERNAT, F. NAU er F.-M.-E. PERFEIRA
(Ouvrage orné de neuf gravures)
Tr ϑοφθεσξος...Ἐ.ἘἙ..Φ-ἘΨἘ.-.ἙἘΨΨἘ.-ἘἙ .
PARIS
BR ΑΓΕ ΕΣ PAP PIC AR ἘΠῚ ETES 82, rue Bonaparte, 82
L'histoire de sainte Marine peut se résumer en quelques lignes.
Un homme, devenu veuf, se retira dans un monastère et y fit accueillir également sa fille, une jeune enfant qu'il ne vou-
-lait pas abandonner et dont il avait dissimulé le sexe sous des
habits masculins. Après sa mort, l'enfant resta dans le monastère et y grandit, tout en faisant l'édification des religieux par sa conduite exemplaire.
Mais, un jour, la fille d’un habitant du voisinage ayant eu des rapports coupables avec un étranger, prétendit, lorsqu'il lui fut impossible de dissimuler sa faute, que c'était le jeune moine qui lui avait fait violence. Plutôt que de révéler son
(1) C’est M. l'abbé Nau, professeur à l’Institut catholique de Paris, qui, par un travail sur sainte Marine, inséré dans la Revue de l'Orient chrétien (vol. VI, 1901, p. 276-290), n'a suggéré la pensée de faire paraitre dans cette même revue tous les documents relatifs à la sainte en question. C’est à lui, en outre, que je dois la connaissance de plusieurs des textes donnés sous mon nom, Je tiens à l'en remercier ici, comme je remercie également les autres savants qui ont bien voulu, sur ma demande, concourir à cette publication,
Trouvés à des époques differentes et devant, pour la plupart, être imprimés dans une publication périodique, ces différents textes n’ont pu être classés dans un ordre méthodique, comme cela eût été convenable, Le lecteur voudra bien, je l'espère, regarder avec indulgence une irrégularité que je suis le premier à regretter.
D'un autre côté, on ne devra pas s'étonner si je n'ai essayé d'établir la filiation ni des manuscrits qui contiennent les textes latins ni de ceux qui contiennent les textes grecs. Pour le faire, il eût fallu avoir tous ces textes sous Îles
Il VIE DE SAINTE MARINE.
sexe, Marine préféra ne pas repousser l'accusation et fut, en conséquence, soumise à une pénitence des plus rigoureuses, au cours de laquelle elle fut un modèle de patience et d’humilité.
Lorsqu'elle mourut, les moines chargés de l’ensevelir reconnurent son sexe. Aussitôt, le mépris qu'on lui avait témoigné se changea en admiration et, dès lors, elle devint l'objet d'une grande vénération, non seulement pour les religieux du monastère, mais encore pour toute la population de la contrée.
Marine ne serait pas la seule femme qui ait vécu sous des habits d'homme dans un couvent de religieux et elle ne serait pas la seule, non plus, qui ait eu à élever un enfant supposé être le sien. Cette répétition de circonstances presque identiques dans plusieurs Vies de saintes ἃ jeté un certain discrédit sur celle de sainte Marine, que certains ont prétendu être une pure invention. Je ne crois nullement qu'il faille se ranger à cette opinion. Tout d'abord, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que dans ces temps primitifs, où les monastères de religieuses " n'existaient pas encore ou, du moins, étaient fort rares, certaines femmes, désirant fuir le monde, aient usé du même moyen, c'est-à-dire aient déguisé leur sexe sous des vêtements d'homme, afin de se faire admettre dans des couvents de moines (1). La chose était d'autant plus facile qu’à l'intérieur des vastes enceintes des anciens monastères de l'Orient, les cellules des moines n'étaient pas contiguës, de sorte que ceux-ci vivaient presque autant en anachorètes qu'en cénobites. La présence d'une femme pouvait donc y passer inapercçcue. Il est vrai que le côté forcément assez romanesque d'une pareille existence, rendue plus étrange encore, pour ce qui concerne Marine, par la nécessité où elle fut d'élever un enfant dont on l’accusait d'être le père, devait plaire à l'imagination des anciens hagiographes, toujours en quête d'extraordinaire pour l'intercaler dans les Vies de telles ou telles de leurs héroïnes, qui se prêtaient à la chose,
yeux. Or, comme on le verra par la liste donnée plus loin, il en est un grand nombre dont je n'ai pas la copie entre les mains, et, de plus, il en est certaine ment beaucoup d'autres dont j'ignore même l'existence.
(1) On trouve la liste de celles d’entre ces femmes qui sont connues dans Ace:
Sanct., Janvier I, Anvers, 1643, p. 258.
pe
par exemple, dans celle de sainte Théodora (1). Mais, tandis que, en lisant ces Vies et particulièrement celle de cette dernière sainte, on ne peut éviter cette impression qu'on se trouve en face d'additions qui dénaturent des textes primitivement plus simples, on n'éprouve pas un sentiment semblable en parcourant l'histoire de Marine. En fait, on sent que ces traits, qui, ailleurs, paraissent être des interpolations répréhensibles, sont les seuls qui constituent la véritable histoire de notre sainte. Les supprimer reviendrait à la supprimer elle-même. Il est possible qu'on ait voulu rehausser la gloire d'une sainte Théodora en lui prêtant un genre de vie en partie modelé sur celui de sainte Marine, mais on ne voit rien dans la biographie de cette dernière qui ait dû être tiré d’ailleurs.
Cette histoire de sainte Marine se trouve dans des manuscrits latins, grecs, syriaques, coptes, arabes et éthiopiens (2). Or, il suffit de parcourir rapidement ces différents textes pour reconnaitre immédiatement que le plus simple, le plus dépourvu d'amplification et, par conséquent, le plus conforme à la rédaction primitive, est le texte latin (3). Et, cependant, celui-ci contient déjà divers détails qui sont dus uniquement à l'imagination de l’auteur qui l’a composé. Ainsi, tandis qu'il nous apprend que le sexe de Marine ne fut jamais révélé ni par elle-même ni par son père, il n'hésite pas à rapporter les paroles par lesquelles celui-ci aurait invité sa fille et celle-là se serait engagée à con-
(1) « Acta cjus fabulosa », disent les Bollandistes en parlant de l'histoire de cette sainte (Ac. Sanct., Septembre ΠῚ, Anvers, 1750, p. 788).
(2) Ces anciens textes, les abrégés qu'on en trouve dans les vieux légendaires français, allemands, anglais, espagnols, provençaux, ete., et enfin les diverses poésies composées dansles siècles passés en l'honneur de Marine, prouvent combien cette sainte, inconnue aujourd'hui en Europe, sauf à Venise, était estimée et vénérée dans les temps où les chrétiens avaient l'habitude de lire les Vies des saints.
(3j Je veux parler, bien entendu, du texte latin ancien, c'est-à-dire de celui qui à été inséré par Rosweyde dans son recueil De vila el verbis seniorum, et non de celui que Lipomani a donné dans son ouvrage De vilis sancloruwm. Ce dernier, plus moderne, est une traduction du grec métaphrastique. Il faut écarter aussi les recensions, qui, tout en reproduisant l’ancienne, l'ont amplifiée d'une facon parfois assez plaisante, telles que celle du ms. Mm. VE 1 de Cambridge. C'est du texte ancien, publié par Rosweyde, que Le Nain de Tillemont disait : « Le style en est simple et grave, et il n'y a aucune circonstance qui en affaiblisse la vérité » (WMém. pour servir à l'hist. ecclés. des six premiers siècles, Paris,
1701-1712, vol. XVI, p. 167).
server inviolablement son secret. Cet exemple suffit pour prouver que nous ne possédons pas, dans la plus ancienne rédaction connue, une histoire originale de Marine.
Après cette version latine, les deux plus anciennes sont la grecque et la syriaque. Quant aux textes copte, arabe et éthiopien, ils dérivent du texte grec métaphrastique, cela n’est pas douteux.
Le récit contenu dans la version latine, le plus ancien, ainsi que je l'ai dit, donne lieu aux remarques suivantes :
Tout d'abord, on y voit que notre sainte porte le nom de Marine (Marina), dont la forme masculine estMarin (Marinus). Or, elle est appelée Marie en grec (Δ αρία) et en syriaque [μοὶ tandis que son nom masculin est Marinos (Μαρῖνος) dans ja première de ces langues et Marinà (Ie;>) dans la seconde. Il semble donc fort probable que c'est le nom Marinà, dont la terminaison est féminine pour l'oreille d’un Occidental, qui aura été pris par l’auteur de la version latine pour le nom féminin de Ja sainte moniale. Dans ce cas, il faudrait admettre que cette version latine ἃ été écrite ou d'après un texte syriaque primitif (1) que nous ne connaissons pas, ou d'après un texte grec original, également inconnu, dont l’auteur ἃ été le premier à prendre ce mot Marinà pour un nom féminin. Il est difficile de choisir entre ces deux hypothèses. Ce qui inviterait à adopter la seconde, c'est que le mot Marinà n'est pas d'origine syriaque (2), alors que Mzpiyz est le nom porté au moins par une autre sainte chez les Grecs et que son correspondant masculin n'est pas rare en latin et en italien (Marinus, Marino). Mais, si notre sainte était appelée Μαρῖνα dans un texte grec disparu, comment expliquer que dans le texte métaphrastique qui lui a été substitué, elle soit nommée Μαρία En somme, la question est insoluble pour le moment. Tout ce qu'on peut
(1) Si cette supposition tait juste, on comprendrait, sans doute, pourquoi le traducteur latin, ne reconnaissant pas dans la transcription syriaque le mot grec πανδοχεύς, hôlelier, en a fait le nom propre Pandocius.
(2) M. Blochet a écrit que marinà signifie en syriaque notre maître (Noy. p. 107). Mais M. Guidi m'a envoyé à ce sujet la note suivante : « En syriaque notre maîlre ne se dit pas marinà, mais A#ûran. Il est à supposer que l'origine céographique de la légende pourra éclairer l'origine du nom de la sainte. » Selon moi Marin serait simplement la transcription avec une terminaison syriaque, du grec Μαρῖνος.