MÉMOIRE PERPÉTUELLE
L'an mil nix cent soixante-quatorze le 46 février trois mil hommes de la yarnison de Camhray et des places voisines envoies par le comte do Montercy , commandés par le baron de Quincy , et yuidés par un nommé Morillon du village de Martin-Puits , sont venus piller et entièrement brûler Pailler s-le- Fer t et Morlencowt , pour n'avoir pas voulu payer contribution. Trois enfants ont été brûlés , cinq habitants et six cent soixante quinze ennemis ont été tués., sans compter les blessés.
Pour bien entendre cette inscription que nos pères nous ont laissé gravée sur la pierre ', il faut savoir :
1." Que Cambray étoit alors aux Espagnols, que les garnisons de cette place et autres désoloient la Picardie, et qu'ils avoient mis en contribution tout le pays jusqu'à la rivière d'Oise.
2." Que les contributions de ce temps ne se payoient pas comme nous avons vu payer celles du temps de Malboroug. Ces dernières ont été mieux réglées. Les seigneurs du pays, notamment feu M. le marquis de Lamet, traitèrent avec les ennemis pour celles-ci , et après être convenus d'une somme , on en a fait la répartition entre les paroisses au prorata de ce que chacun pouvoit et devoit en payer. Mais on n'en a pas agi de même en 1674. Les habitants de chaque village traitoienl eux-mêmes pour leur contribution. Conséquemment Sébastien Vignon, laboureur, demeurant à Villers et lieutenant des deux paroisses, alla avecq cinq ou six principaux habitans à Cambray. Tous, m'a-ton dit plusieurs fois , étoient montés comme des Saint-Georges , sur de beaux chevaux, bien sellés et bien caparaçonnés, avec un ruban rouge à leur queue. Je ne dis ici rien de moi-même et que je n'aye entendu réciter par les plus
1 Au haut de la tour de l'égUse de Villers ( arrondisaement de Péronne. )
anciens. Touts se rendirent en cette ville, dans l'espérance de capituler. La somme qu'on leur demanda leur parut trop considérable ou trop forte , pour y acquiescer ; et après plusieurs débats de part et d'autre , les habilans dirent publiquement sur la place de Cambray que pour cette somme d'argent ilx auraient de la poudre et des balles au service de ceux qui viendroient les voir.
A leur retour, ils racontèrent aux autres ce qui s'étoit passé et ce qu'ils avoient eu l'indiscrétion de lâcher. Ceux-ci leur dirent qu'ils n'avoient qu'à se tenir sur leurs gardes , et que les ennemis ne manqueroient pas de venir les visiter. Ils commencèrent à se prémunir contre ce qu'ils prévoioient devoir leur arriver. Ils fermèrent l'entrée des rues pendant la nuit , relevèrent les fossés , fortiflèrent les haies et firent une garde très exacte. Il y avoit des corps de garde aux extrémités des paroisses où on postoit un certain nombre d'hommes pendant la nuit , et dans le centre étoit le gros , pour pouvoir se transporter où besoin seroit.
Pendant que les habitans se tenoient sur la défensive, un nommé Morillon du village de Martin-Puitz , partisan apparement connu comme tel dans le pais , vint sur la fin de janvier ou les premiers jours de février de l'année 1674 avec quatre à cinq cents hommes, dans le dessein de faire un coup de main. Comme il savoit que les rues éloient barricadées pendant la nuit et qu'on faisoit garde, il descendit avec sa troupe derrière les haies de Villers. Étant presque au fossé qui conduit du cimetière à Morlencourt, le hasard permit que Louis Baudelocque , jeune homme de Morlencourt qui retournoit de Villers en la maison de son père, par le fossé même, s'avisa de dire à haute voix : Morillon prens garde à toi . n'avance pas davantage ou sinon je te brûle. Il ne savoit certainement pas qu'il fut si près. Allons, ajouta-til , Messieurs . il est temps ; n'aiez pas peur ; laissez-les-approcher ; visez bien votre homme et ne tirez qu'à coup sur. Il répéta plusieurs fois la même chose le long du fossé. Morillon , l'entendant ainsi parler , crut que ce fossé étoit garni de personnes armées , se retira à petits pas , pensant qu'il avoit été aperçu malgré l'obscurité de la nuit, et se sut dans le moment bon gré d'avoir affaire à gens qui ne savoient pas leur métier. Il retourna donc à Cambray , dit qu'il avoit trouvé les deux villages si bien gardés qu'il avoit jugé à propos de ne pas entrer. On n'a su que dans la suite, de Morillon môme, ce fait singulier occasionné par un pur hasard ; et ledit Baudelocque s'est ressouvenu qu'il avoit tenu ce discours en revenant de la serée à Villers, sans penser qu'il auroit eu une telle issue., mais on n'y gagna rien ; car, le général des Espagnols détacha trois mille hommes de la garnison de Cambray et des villes voisines , sous le commandement du baron de Quincy. Morillon leur servit encore de guide, et vint de rechef le 16 février 1674 en droite ligne jusqu'au pied de la montagne de Méaulte. La nuit étoit obscure et fort noire , ce qui fut cause que Morillon s'écarta de son chemin et qu'au lieu de monter à l'arbre de la Croix d'Encre , il prit sur la gauche et se trouva , à la pointe du jour, à la tête du bois d'Estael , vers la queue Blodmant. Il s'aperçut alors qu'il étoit perdu , et vint au travers champs vers l'arbre. Y
étant arrivé , le commandant fit aller droit au moulin , pour se saisir de toutes les personnes qui pouvoient y être. La sentinelle qui s'y étoit retirée, pour se mettre à l'abri du grand froid et du ' frimât , qui étoit ce jour-là assez épais, surtout le matin, fut prise avec les autres.
De là le commandant vint ranger ses trois mil hommes dans le cimetière de Morlencourt. Dès qu'on les aperçut on sonna le tocquesin , dans les deux clochers , et aux premiers coups de cloche , les hommes et les garçons se retirèrent chacun dans leur clocher * ou dans le château dont les murailles éloient alors garnies de petites tourelles et de créneaux. Ensuite, le baron de Quincy détacha cinquante reltres , sous les ordres de son neveu , pour aller au premier clocher sommer les habitants de se rendre et payer la contribution qu'on leur demandoit. M. Fery , normand d'origine , curé de Morlencourt , étoit alors dans le clocher avec ses paroissiens. Comme il ignoroit les règles de la guerre , il dit qu'il vouloit avoir le coup d'honneur et tirer le premier. Il visa l'officier qui étoit en tête , et dès qu'il le vit tourner le coin de la rue qui descend le cimetière, il lâcha son coup et le jetta par terre. Les dragons qui l'accompagnoient , et qui n'avoient pas ordre de faire feu , retournèrent dire au baron qu'on les avoit salués d'un coup de fusil et que son neveu étoit resté sur la place.
M. de Quincy, outré de cette mort, donna sur-le-champ ordre de piller et de brûler les deux villages. Ses gens avoient des grenades qu'ils jettoient à la main et avec lesquelles ils mirent le feu. Ceux qui étoient retirés dans les clochers et dans le château firent une décharge continuelle sur les ennemis qui ne purent brûler les granges du château. Touts les autres bâtimens ont été incendiés à l'exception de la maison d'Antoine Bellart en la haute rue de Villers... Les ennemis ont éprouvé (essayé) d'enfumer les deux clochers pour forcer les habitants qui y étoient de mettre bas les armes. Mais ils n'ont pu en venir à bout , parce qu'on avoit eu la précaution d'en couvrir le plancher d'un bon mortier et de bien boucher les conduits des cordes. Les murailles des deux églises ont été teintes du sang des ennemis mêmes.
Un soldat escalada la fenêtre du chœur de l'église de Villers du côté de l'épitre. Comme il étoit dessus , on lui lâcha un coup de fusil et il tomba dans l'église. On le crut tué et on ne pensa plus à lui. Mais il se traîna par terre jusqu'à la porte et l'ouvrit aux autres. Ils allumèrent de la paille sous le clocher, mais inutilement. Ils prirent ensuite la femme du lieutenant pour la faire monter la première à l'échelle , et pouvoir à sa faveur pénétrer dans le clocher ; mais elle a tant fait par ses cris et sa résistance qu'ils n'ont pu l'avoir en haut. Son mary l'y attendoit et avoit dit hautement que si elle
1 L'usage de se retirer ainsi duas les clochers pour résister aux attaques de l'ennemi est assez ancien. Le continuateur de la chronique de Naugis nous apprend qu'en 1558, au signal donné avec les cloches , les habitants des villages ouverts se réfugiaient dans les tours des églises qu'il» remplissaient de pierres pour s'y défendre en cas d'invasion.
( Note de M. H . Dusevel . )
montoit il la tueroit lui-même. Pendant tout ce temps les fusiliers tuèrent tous ceux qu'ils purent. La douleur qu'ils avoient de voir leurs maisons et leurs grains brûlés, leurs bestiaux et leurs meubles enlevés, les aguérissoit et leur otoit tout sentiment d'humanité et de compassion pour ceux qui en manquoient à leur égard.
Ces troupes n'étoient néanmoins pas venues pour piller et brûler , mais seulement pour mettre les deux paroisses à contribution. L'imprudence de M. Fery et des paroissiens a occasionné ce pillage et cet incendie dont on se ressentira toujours.
Je tiens tout ceci des anciens de Villers et de Morlencourt qui en ont été les tristes témoins.
Ce 14 août 1744. Signé Le Roux ,
Curé de Villers-le-Vert , doyen d'Albert.
( Document communiqué par M. l'abbé Larozière , desservant de Morlencourt et Villers. )