BIBLIOTHÈQUE DE LA VILLE D'ARRAS
A bibliothèque d'Arras compte 40,000 volumes imprimés et 1123 ouvrages manuscrits. Ces derniers proviennent de la riche abbaye bénédictine de Saint- Vaast , de la cathédrale d'Arras, du monastère de St-Eloy et de l'Académie qui fut fondée dans cette ville par lettres royales en date du 13 Imai 1738.
Sans doute ces ouvrages n'ont ipas tous le même intérêt historique ; ascétiques pour la plupart , ils ne se recommandent guère que par leur beauté calligraphique ' et les vignettes dont ils sont ornés ; mais
' Le plus ancien manuscrit que possède la Bibliothèque d'Arras est de la fin du vm.'' siècle ; il est en velin , in-folio-parvo , rubriques au rouge de plomb et initiales romaines. Ce manuscrit , du temps de Charlemagne , est très-précieux et très-beau dit M. Quicherat. {Inventaire des manuscrits de la Bibliothèque cCArras.v." 572.)
il faut le dire, beaucoup de ces ouvrages ont été l'objet d'un vandalisme que l'on ne saurait assez anathématiser. Confiés aux soins mal éclairés d'un homme avide et ignorant , que Sir Thomas Philips dans sa juste indignation bibliographique appelle homo pessimus nomine Caron, ils furent dilapidés. On leur ôta à l'aide d'instruments tranchants des feuillets nombreux , dont on doit surtout regretter la perte dans les légendes des saints , ou même dans les chants de nos trouvères artésiens , quoique ceux-ci soient en bien petit nombre. Malgré tout, en retranchant les compilations dont tout le mérite est de faciliter les recherches sur des sujets d'intérêt local, les mémoires généalogiques la plupart d'une sécheresse aride et repoussante , il est encore quelques manuscrits dont la connaissance pourrait être utile à plus d'un titre; en effet on peut citer le manuscrit portant le numéro 139 sur velin et qui remonte au 13.' siècle; il contient des moralités curieuses, de judicieuses sentences philosophiques, des légendes qui malheureusement sont incomplètes. La plus remarquable est celle de Ste-Suzanne dont il manque le commencement : del povre clerc qui disait toujours Ave Maria ; des chansons notées dont les auteurs ne sont autres que maistre Willaume li Viniers, maistre de Fournival , Adams li boçus d'Arras , etc. , etc. ; et enfin pour terminer ce curieux manuscrit, quelques romans en prose du même temps. Un autre de la même époque, dont il reste encore 86 feuillets , contient 37 morceaux en prose sur divers saints , presque tous vénérés dans ce pays; je n'ai pas encore eu le temps de vérifier si les Bollandistes dans leurs savantes Vies des Saints ont eu connaissance de ce recueil. Nous avons les ma-
nuscrits grecs d'Ebrard de Béthune qui, dès l'an 1212, avait composé un Grecimus ou grammaire grecque ; un des deux exemplaires commence par une table où sont enregistrés les mots singuliers de l'ouvrage.
Le seizième siècle , avec ses troubles religieux et son effervescence politique , nous a légué de nombreux et intéressants manuscrits. Le registre des communications et résolutions prises en la ville de Mons , en l'assemblée des gouverneurs et des députés d'Arthois, Haynau, Douai et Orchies , etc. , pour l'éclaircissement des difficultés et obscurités du traité fait à Arras en 1579, écriture contemporaine de chancellerie, provenant de l'abbaye de Saint-Yaast; les mémoires, lettres et instructions pour servir à l'histoire des Etats tenus à Mons en 1579, provenant de la même source, écrits aussi dans le seizième siècle.
Qu'il me soit permis de citer ceux de Ponthus- Payen , encore inédits , malgré l'intérêt qu'ils présentent ; une chronique de l'an 1551 à 1554 que l'on attribue au savant abbé du Mont-St-Eloy, Jean de Feucy, et dont les 321 feuillets existants font regretter la suite sans doute perdue par le malheur des temps. Le titre du dernier chapitre est : Comment le marquis Albert fut du tout dejecté et débouté de son état, etc.; une collection d'Antoine Grotius formant quatre volumes in-folio , composés de pièces manuscrites et imprimées , ayant toutes rapport à l'histoire ecclésiastique depuis la Réforme; une autre collection où l'on compte 216 feuillets ; puis enfin quatre exemplaires de la relation d'une ambassade de Jean Sarrazin.
Cet homme dont n'ont parlé ni Bayle, ni Foppens, ni Mircus, fut l'un des savants les plus remarquables
du seizième siècle, de cette époque si fertile en grands hommes. Tour-à-tour chapelain de l'abbé , grand prévôt et grand-prieur de l'abbaye de Saint- Vaast, il fut victime d'une vive persécution lorsque les Calvinistes s'étant rendus maîtres de la ville, l'évêque effrayé chercha son salut dans la fuite , après lui avoir confié le soin de son troupeau. Sarrazin accepta cette rude tâche , et les tourments les plus rigoureux ne purent le faire faiblir. Ce n'est pas ici le lieu de consacrer une longue notice à un homme que ses services firent nommer abbé de Saint-Vaast , conseiller-d'état et évèque de Cambrai, le 14 septembre 1596. Ce fut peu de temps après qu'il fit le récit de son ambassade ; voici le titre : Ambassade du révérend père en Dieu , dom Jean Sarrazin , abbé de Sainl-Vaast , du conseil-d'état de Sa Majesté , son premier conseiller en Arthois , etc. , etc.
Il prit pour épigraphe ce verset tiré du 6.* livre de l'Ecclésiaste : « La douce parole multiplie les armes » et apaise les ennemis, et la langue gracieuse abonde » en l'homme de bien. »
On pourrait encore citer quelques manuscrits intéressants ; ainsi le numéro 166, journal de dom Girard Robert religieux de St- Vaast, commençant en 1475, contenant les détails les plus curieux sur les désordres qui eurent lieu à Arras après la surprise de cette ville en 1492.
x\u mois de novembre 1841 , M. le Ministre de l'instruction publique a envoyé à Arras M. Quicherat, savant élève de l'école des Chartes. Un catalogue des manuscrits a été dressé par ses soins, et il faut espérer que ce travail ne tardera guère à paraître dans la collection des documents inédits. Qu'il me soit cepen-
dant permis, avant de terminer cette notice, peut-être déjà trop longue, de parler encore de plusieurs manuscrits dont la connaissance peut être d'une grande utilité. La bibliothèque possède le Chronicon Brahantiœ^ d'Edm. de Djnler. Je ne puis mieux faire que d'extraire de l'ouvrage de M. Qùicherat la description qu'il fait de ce manuscrit :
u In-folio, parvo papier, longues lignes, 15/ siècle , n initiale au vermillon; commence par un éloge de la » Belgique , en vers hexamètres signés : Henricus Es- » teruick , medicus.
» Sur le folio verso est écrit , d'une main moderne , » le témoignage que Le Myre a porté d'Edmond de Djnler » dont il possédait l'ouvrage complet.
« L'ouvrage commence à l'origine des Francs; ce » manuscrit n'en renferme que la moitié , car il s'arn réte en 1355, avec le livre 5.* prov.* de la cathé- » drale d'Arras. Subsistent 388 feuillets. »
La bibliothèque d'Arras possède aussi deux exemplaires du très-curieux mémoire qu'à la sollicitation de l'empereur Maximilien, Jean d'Auffay, natif de Béthune, adressa à Louis XI, voulant ainsi faire valoir les droits de Marie de Bourgogne au comté d'Artois ; Mais le rusé monarque tenait trop à sa conquête pour écouter les raisons plus ou moins puissantes de notre savant, et il se contenta de faire réfuter ce mémoire par Jean de Saint-Romain, procureur du Roi. Quoiqu'il en soit, cet ouvrage qu'on voyait autrefois manuscrit dans la bibliothèque de l'église cathédrale de Tournai , n'en est pas moins curieux pour l'histoire locale, et je pense que le savant Leibnitz qui l'a publié l'an 1693 ne connaissait pas les exemplaires que nous possédons , et
qui offrent même entre eux de nombreuses et curieuses variantes. L'un sur vélin blanc est sinon l'original , du moins une copie du temps ; il est à regretter que des coupures malveillantes aient déparé un ouvrage aussi remarquable tant sous le rapport calligraphique que par l'érudition. Voici les rubriques du premier chapitre : Cy commence le traicté que très redoublé seigneur et ma très redoublée dam,e sa compaigne remontrent louchant le tort dont le roy use par force en occupant les seignories des traictés de Conflans et de Péronne.
Le second exemplaire beaucoup moins soigné est en papier ; l'écriture est celle de la fin du seizième siècle. Tous deux proviennent de Saint-Vaast.
Comte A. DHÉRICOURT.