‹ Bibliothèque historique, monumentale, ecclésiastique, et littéraire, de la Picardie et de l'ArtoisChapitre 18 sur 170 · SAINT -QUENTIN · texte numérisé non relu

SAINT -QUENTIN

« On veut yci ruiner deux manufactures considérables par le prétexte de religion et pour cela quelques officiers de justice qui espèrent en tirer du proffit

se sont faict présenter requeste par quelques ouvriers alTin d'ériger en maîtrize les dictes manufactures pour en priver ceux de la religion P. R. qui les ont établies avecq beaucoup de temps , de peine et de despence , et par ce moyen faire retourner ces manufactures dans les pays étrangers d'où elles ont esté tirées.

L'une est de toiles qui se nomment toiles de batiste et demi Holande lesquelles ont eu ce nom de demi par ce qu'au commencement elles n'imitoient qu'à moittié celles de Holande ; mais à présent elles les égalent , de sorte qu'on n'en tire presque plus de Holande. Ce sont nos pères qui ont apporté en France cette manufacture ; ce sont eux et leurs descendans qui l'ont soutenue et mise dans la perfection où elle est, ny en ayant point dépareille en toute l'Europe si ce n'est en Holande et Flandre. Grand nombre de personnes subsiste par ce moyen , les uns s'occupant à aprester le lin , d'autres à le filer , d'autres à faire la toile et d'autres à la blanchir comme on faict en Holande.

L'autre manufacture est de toile de soye et gaze de soye que nous avons icy établie depuis 35 ans. Elle n'étoit auparavant cognûe qu'en Angleterre. Jacques Léger, marchand de cette ville, qui y avoit des habitudes y fut en ce tempslà et en tira plusieurs familles entières de ces ouvriers qu'il amena à Saint- Quentin ce qui a eu un tel succès par les instructions qu'on en a tirées qu'un nombre infini de personnes , mesme de petits enfans y gaignent leur vie , des demoiselles indigentes si apliquans aussi parce qu'on peut estre proprement en faisant ce mettier qui est honneste , les femmes et les enfans s'apliquans à dévider et aprester la soye pour les ouvriers qui en font des toiles et gazes.

Si le desseing de la maîtrize avoit lieu et que suivant iceluy un maître ne pust prendre qu'un apprenti en cinq ans, ce seroit réduire plusieurs personnes à la misère, car dans la liberté dont on jouit à présent les pauvres gens sont deschargés de nourrir leurs enfans dès l'aage de neuf ans puisqu'à cet aage on les met en apprentissage et qu'un mois après ils gagnent trois ou quatre sols par jour et au bout de six mois quatorze ou quinze sols , au lieu que perdant ceste liberté ils seroient en apprentissage cinq ans sans rien gaigner et faudroit qu'ils fussent nouris et entretenus par leurs parens. Et d'ailleurs ceux qui proposent ce desseing n'ayant ni la conduicte ni les moyens nécessaires pour soustenir ces manufactures comme ont ceux qui en sont les autheurs et que l'on en veut aujourd'hui priver, elles se réduiroient à néant.

Plaise à Monseigneur qui est intendant des manufactures de France ayant égard à ce que dessus maintenir la liberté des manufactures.

( Manuscrits de la Bibliothèque Publique d'Amiens. )

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