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LA LANGUE FRANCAISE EN CANADA

Par E. GAGNON, Membre du Comité de Québec,

Deux choses caractérisent la langue que nous parlons : les archaismes, que nous devons conserver comme de vieux joyaux de famille, et les anglicismes, dont nous devons nous débarrasser avec le plus d'application possible. Ilest certain que nous ne parlons pas le français absolument moderne et que l’ensemble de notre langage ressemble plutôt au français du dix-septième siècle. Malheureusement, nous n’en soignons pas assez la forme ; or, comme a dit DeBonald : ‘un style généralement faux peut détériorer une langue, comme l'usage habituellement maladroit d’un instrument juste peut, à la longue, le fausser.”

Les étranges qui ne font qu’un court séjour au milieu

de nous, netrouvent pas les singularités de notre langage

(1) J'écris : ‘‘ en Canada,”” selon l’usage canadien, et comme on écrivait autrefois dans l’Ancienne et la Nouvelle-France. J'ai sous les yeux le texte d’une lettre adressée par Louis X£V au comte de Frontenae, le 22 avril 1675 ; le Roi Soleil y dit : ‘en Canada,” comme tous les écrivains du grand siècle,

et non : ‘‘au Canada *’ comme on écrit ordinairement en France aujourd’hui.

GG

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aussi choquantes qu’on pourraitle croire. Ils voient du pittoresque là où nous ne voyons que des incorrection: ; pour eux un anglicisme à peine compréhensible devient une curiosité philologique tout à fait intéressante.

Dans nos belles campagnes exclusivement francocanadiennes, là où l’on dit encore : ‘“ Espérez un instant, je vais m’en aller quand et vous...” le peuple se sert rarement de mots anglais; et les personnes instruites de nos villes tiennent à honneur de n'employer que des mots français lorsqu'elles parlent le français.

Certains patriotes sont là-dessus d'une chauvinisme adrnirable ; ce qui ne les empêche pas de s'exprimer le mieux possible en langue anglaise lorsqu'ils ont à parler anglais.

Employer fréquemment des mots anglais en parlant et surtout en écrivant le français, est considéré non seulement comme l'indice d’une mauvaise éducation, mais encore comme une sorte d’apostasie nationale par la bonne société canadienne, qui comprend que notre langue est une des choses les plus précieuses que nous aient léguées nos ancêtres.

La classe ouvrière des villes n’y regarde pas de si près. L'industrie et le commerce anglais où américain lui apportent, avec leurs produits, des termes propres qu’elle accepte sans hésiter, tels qu’ils sont, ou traduits à sa manière,

Les Français de France qui viennent ici après avoir passé par les Etats-Unis, n’ont pas d’idée de l'impression pénible que nous ressentons à les entendre presque tous

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émailler leur conversation du plus grand nombre de mots anglais possible.

L'un d’eux me parlait, ces jours derniers, de l’architecture du City Hall de Montréal :—Pourquoi ditesvous City Hall au lieu d’hôtel-de-ville, lui dis-je ? Pourquoi dites-vous dollar au lieu de piastre, boat au lieu de bateau, Pacific Railway au lieu de chemin de fer du Pacifique ?

—Mais c’est pour être compris, me dit-il,

Pour être compris !....J’eus envie de le battre ! Mais comme c'était là une opération fatigante, et qui, du reste, pouvait tourner autrement qu’à la confusion du coupable, je me contentai d’une admonition éloquente et de quelques phrases bien senties sur la mission de la race française en Amérique.

— Vous avez raison, reprit mon interlocuteur après quelques instants de réflexion, et je comprends que la conservation de la langue française parmi vous nécessite des efforts de chaque jour et une surveillance incessante. J'ai le tort de suivre ici une petite mode très parisienne.

Là-dessus il me cita ce dialogue entendu, prétend-on, sur le boulevard des Italiens, mais qui n’est probablement qu’une charge de Max O’Rell :

— Voulez-vous venir five o’clocker avec moi cette aprèsmidi ?

—Très volontiers. A quelle heure ?

Notre langage, trop souvent défectueux au point de vue de la forme grammaticale, l’est également, dans

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une certaine mesure, sous le rapport de la prononciation et de l’articulation, bien que, à proprement parler, nous n’ayons pas d’accent et que le langage du peuple ‘anadien-français ait beaucoup de ressemblance avec celui des classes populaires des bords de la Loire. Mais le défaut le plus dangereux, le plus subtil, le plus difiicile à faire disparaître du langage des habitants de nos villes, c’est l’anglicisme, l’affreux anglicisme, sous ses formes multiples, ‘ qui nous entre par les oreilles et nous sort par la plume,” comme l’a dit le plus spirituel de nos écrivains, et que même les personnes qui évitent soigneusement l'emploi de mots anglais en parlant le français, commettent tous les jours, sans s’en apercevoir.

Un homme très bien noté dans le monde financier, disait, en ma présence, il y a quelque temps : “ Vous savez que B.... vient de l'avant pour le comté de R.... Il est bien qualifié pour faire un membre, malheureusement, il n’est pas de la place. IT a adressé une assemblée où se trouvait N...., qui l’a accusé de s’entendre avec les deux partis, afin de n’être pas opposé. B..., a nié emphatiquement et N.... a fait apologie. X...., dont le fils a envoyé une application à l’Orateur pour avoir une place de clerc sessionnel, a publié, ce matin, un article éditorial contre B...., mais vous verrez qu’il finira par le supporter. Le Courrier ue se donnera pas le trouble de lui répondre. L’émanation des brefs est fixée à lundi; l’officier-rapporteur a été notifié ; | Evcnement et l Electeur seront corrects.”

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Celui qui tenait ce langage croyait sincèrement s'exprimer en langue française.

On a remarqué que nos classes populaires font un fréquent usage d'expressions maritimes. M. Alexis Delaire, de Paris, étant de passage à Québec, lan dernier, et voulant se rendre au département de VInstruction publique, demanda à un ouvrier, qui se tenait auprès de la fontaine du Palais législatif, par où il devait passer :

—“ Entrez par la porte du coin, lui répond Jean. Baptiste ; dévirez à droite et rendez-vous jusqu’au fond du corridor ; là vous embarquerez dans lélévateur ; rendu à la deuxième étage, dévirez encore à droite : vous serez quasiment arrivé.”

Notez que cet ouvrier, que je connais bien, ne boit pas de cidre, et que cinq ou six générations le séparent de ses ancêtres de Normandie.

Il est possible que plusieurs expressions devenues aujourd’hui exclusivement maritimes, aient eu autrefois un sens plus général, Dans une lettre adressée par Montcalm à la supérieure de l'Hôtel-Dieu de Québec, le 11 octobre 1756, le vainqueur de Chouaguen, qui était un lettré, un membre ou tout au moins un correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, priait madame la Supérieure de faire placer six bouteilles de baume de Canada et dix livres de sue d'érable dans ‘ une caisse bien AMARRÉE,” et d’expédier le tout à madame de la Bourdonnaye, à Paris Montcalm s’était-il canadianisé pour faire plaisir à Vaudreuil ? Cela

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est peu probable, Le sens du mot amarrer est-il devenu plus restreint aujourd’hui qu'il ne l'était autrefois ? Cela est possible. Ce qui est certain, c’est que, malgré les préférences de la Sorbonne, la laugue française ne peut être tenue à fixité d’une manière absolue.

On a reconstitué, au moins dans les grandes lignes, l’histoire de certains peuples 4e l’ancien monde par l'étude de leurs langues. Aïnsi, l’idiome particulier d’un peuple, dont on retrouvait l’usage dans une contrée éloignée, indiquait, d’une manière certaine, une migration ou une conquête à une date plus ou moins reculée. Selon le degré d’altération de lidiome, on jugeait du degré d'ancienneté de la migration ou de la conquête.

Pour un étranger, le plus ou moins de pureté avec lequel nous parlons et écrivons la langue française, le nombre et l’espèce de mots anglais qui se glissent dans notre langage, indiquent l’espace de temps qui nous sépare du régime français, la facilité, la multiplicité, la nature de nos rapports avec les populations anglologues qui nous entourent, le degré de consentement ou de résistance que nous avons apporté à l’influence anglaise dans le domaine des choses intellectuelles, etc., ete. Je crois qu’il y a là le sujet d’une étude intéressante pour un esprit observateur.

Celui qui borneraït à la seule forme de notre langage ses observations sur notre société, serait sans doute un homme bien superficiel. Les idées, les principes, la moralité, le caractère, les tendances d’un peuple, le degré de culture de son intelligence, sa situation agricole,

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commerciale, industrielle, les lois qui le régissent, la forme de ses institutions politiques, voilà le vrai et vaste champ d'investigation du moraliste, de l’économiste, du philosophe. Cependant, comme la dit Joseph de Maistre, ‘ jamais un philosophe digne de ce nom ne doit perdre de vue la langue, véritable baromètre dont les variations annoncent infilliblement le bon et le mauvais temps.”

Québec, 12 juillet 1892,

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