‹ Bibliothèque internationale de l'Alliance scientifique universelle, [microforme]Chapitre 6 sur 8 · DANS LES PRAIRIES DU NORD-OUEST · texte numérisé non relu

DANS LES PRAIRIES DU NORD-OUEST

Par A.-B, ROUTHIER,

Vice-Président du Comité de Québec,

Il y a deux jours et deux nuits que nous courons à toute vitesse dans un train rapide, et quand nous regardons aux fenêtres de notre char-palais, nous pourrions croire que nous sommes toujours au même endroit, car l'horizon est toujours le même. C’est toujours la Prairie étendant à l'infini, dans toutes les directions, ses rastes solitudes, inondées de lumière,

Incommensurable tapis, tantôt vert, tantôt jaunâtre et brûlé par le soleil, tantôt plaqué d’immenses taches noires où le feu à passé.

Ici apparaissent de petits lacs desséchés, dont le lit, couvert d’une couche de sel toute crevassée, est blanc comme neige. Là sourient, comme des Champs de fleurs rouges, des bas-fonds, dont les eaux saturées d’alcali ont rongé les herbes. Plus loin brillent, comme de larges plaques d'argent, de vrais lacs dormants, où s’abattent des milliers de canards et d’oies sauvages.

Et la Prairie s’allonge toujours solitaire, monotone, silencieuse. |

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Le sol n’est pas tourmenté, mais légèrement inégal, bossué, onduleux, multipliant ses plis comme l'Océan ses vagues, et déroulant à l'horizon ses innombrables collines jaunes, vertes, émaillées dc fleurs sauvages, ou noircies par quelque incenüie.

Aussi loin que la vue peut s'étendre, pas un bouquet d'arbres ne vient reposer le regard. C’est le désert sans bornes, sans habitants, sans autre végétation que des fleurs sauvages émaillant le foin follet des sables, ou le foin plat des grèves.

Que cet aspect des Prairies me rappelle bien le Grand Désert africain !

C’est le même horizon infini, le même inconnu sans limites, brûlé par le même soleil, imprégné de la même majesté, et dormant dans le même silence.

Comme le Désert, la Prairie a ses oasis, plus ou moins nombreuses, suivant que le sol y est plus ou moins sillonné de cours d’eau. Du moment qu’une rivière y vient épancher ses ondes, des arbres croissent sur ses rivages et donnent au voyageur fatigué V'ombre et la verdure ; mais il faut que ce soit une eau courante, car nulle végétation n'apparaît au bord des lacs et des étangs.

Comme Je Désert, la Prairie a ses populations nomades qui changent de campements sans changer d’horizon, qui marchent des jours et des nuits, et qui seretrouvent toujours au milieu du même cerele monotone, sans autres variations que celles du coloris, de la température et des réfractions lumineuses.

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Errants dans ces solitudes qu’ils ont choisies pour patrie, comme les nuages dans le ciel immense, les Indiens ne se résignent pas à la vie statiounaire. Toujours ils poursuivent et recommencent leurs migrations, l’été vers le Nord, et l'hiver au Sud, comme des oiseaux de passage, sans autres biens que leurs chevaux, leurs tentes et leurs armes, mais riches de liberté et de cette indolence rêveuse qui les préserve de tout souci.

Comme au Désert, l'homme se sent dans la Prairie comme écrasé par la majesté de PInfini. Il n’y à plus là ni foules humaines, ni murailles de villes qui lui cachent Dieu. Sa souveraineté redoutable lenveloppe et il mesure avec terreur toute l’étendue de la divine puissance,

Si, par malheur, il ne connaît pas le vrai Dieu, il se tourne instinctivement vers le ciel, et surtout vers cet astre d’où lui viennent la chaleur et la lumière dont !l a besoin, et il lui offre ses hommages comme à une divinité. Aussi les sauvages qui habitent les Prairies ont-ils le culte du soleil.

Croient-ils vrain ent que cet astre est Dieu lui-même ? Le regardent-ils sculement comme une image, ou un symbole de ia ‘iv'nité, ou bien encore comme la tente lumineuse que Dieu habite ?

C’est un problème qu'il n’est guère facile d’élucider; car leurs croyances sont tres vagues et obscurcies par de nombreuses superstitions. Mais il est sûr qu'ils croient à un être surnaturel, qu'ils appellent Grand Esprit ou

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Grand Maître de la Vie, et qui aurait son habitation dans les hauteurs des cieux.

Qui sait s'ils n'auraient pas raison de croire que le Créateur des mondes, qui est essentiellement lumière, vie et fécondité, a placé sa résidence dans le soleil ? Le Prophète Roi n’a-t.il pas dit en parlant de Jéhovah : “in sole posuit tabernaculum suum ? ? ?

Ils croient en outre qu'il y a un Æsprit Bon et un Esprit Mauvais, et c’est le mauvais qu’ils honorent davantage afin de l’apaiser. Tous les hommes sont ainsi faits : ils obéissent plutôt à la crainte qu’à l'amour.

Rien d'étonnant du reste à ce qu'ils se tournent encore vers le soleil, quand ils veulent invoquer l'Esprit Mauvais. Car c’est le même astre qui, dans les Prairies, brûle et détruit les innombrables germinations que ses rayons ont fait naître.

La même chaleur qui a fécondé les germes et répandu la vie partout, sème aussi dans la prairie la destruction et la mort. C’est le même soleil qui tarit les rivières et les lacs, dessèche les gazons et les fleurs, et boït le sang et les larmes de cette terre qui ne demanderaït qu’à produire toujours des floraisons nouvelles.

Cependant, il ne faut rien exagérer. Cette sécheresse ne nuit à la culture que dans quelques parties élevées des Prairies qui avoisinent le chemin de fer entre Swift Current et Calgary ; et dans ces régions mêmes l'élevage des bestiaux réussit très bien. De grands ranches y sont en pleine exploitation, et la plaine est sillonnée par de nombreux troupeaux de moutons, de

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bêtes à cornes et de chevaux, qui y trouvent d'excellents paturages, et des lacs que le soleil ne peut dessécher.

Ailleurs, le sol de cette immense zône des Prairies qui s’étend de la Rivière Rouge aux Montagnes Rocheuses, est presque partout excellent. On calcule qu’elle contient plus de cent millions d’hectares de bonne terre arable, et, quand la marée humaine qui l’envahit, y aura jeté un nombre suffisant de cultivateurs, elle pourra fournir des céréales au monde entier,

Il y a des siècles et des siècles que les végétaux en décomposition et les cendres des foins brûlés s’accumulent ici sur un fonds d'argile, et y forment une couche épaisse de terreau noir dont la fécondité est inépuisable.

L'éloge de la province de Manitoba comme pays agricole n’est plus à faire. Elle a fait ses preuves, et les chiffres toujours croissants de ses étonnantes productions en grains sont aujourd'hui connus du monde entier. Personne n’ignore qu’elle a produit en l’année 1891 environ vingt-cinq millions de minots de blé. 4)

Mais les territoires du Nord-Ouest qui l’avoisinent sont moins connus. Beaucoup de gens croient, qu’une fois la frontière du Manitoba franchie, on ne rencontre plus que stérilité jusqu'aux Montagnes Rocheuses. |

C’est une grave erreur. Il y a dans les territoires de

(1) Aussi est-elle entrée dans une voie de prospérité sans exemple, Déjà les chemins de fer la sillonnent en tous sens pour transporter ses céréales, et

des villes florissantes surgissent partout, groupées autour de vastes élévateurs.

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vastes étendues très propres à la culture, et les autres parties moins favorisées comme terre agricole, sont très avantageuses pour l'élevage.

11 semble même que toute la vallée de la Saskatchewan, sur une longueur de plus de cinq cents milles, offre aux colons des avantages que la province de Manitoba ne peut plus leur assurer. Car ils y trouvent un sol aussi riche, des boïs en abondance, une quantité de terres encore libres et qu’ils obtiennent gratuitement, une rivière navigable sur une longueur de mille milles, et un climat très salubre.

À l’extrémité Ouest de cette vallée, Edmonton, jolie petite ville bâtie sur un promontoire élevé, dans un site enchanteur, grandit à vue d'œil. Elle est à la fois la tête de la navigation de la Saskatchewan, et le terminus d’un chemin de fer qui la relie à Calgary, avec la voie principale du Pacifique Canadien.

Au centre, Prince-Albert qui, depuis deux ans, a pris une extension extraordinaire, grâce au chemin de fer qui l’a mise en communication avec Regina, et qui sera bientôt l’une des plus jolies villes des territoires du Nord- Ouest.

Entre ces deux villes, échelonnées au bord de la Saskatchewan, Battleford, Fort Pitt, Fort Saskatchewan sont en voie de progrès, et l’on parle déjà d’un chemin de fer qui les traverserait en allant de Prince-Albert à Edmonton et qui s’étendrait jusqu’à la rivière Athabaska.

Le fait est qu’il est presque impossible aujourd’hui de

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prévoir le grand avenir réservé à ces contrées et d’en exagérer les perspectives pleines de promesses.

L'immense vallée sur laquelle je n'ai pu jeter qu’un coup d'œil rapide dans les lignes qui précèdent, est arrosée par la Saskatchewan du Nord ; mais des terres également avantageuses attendent les défricheurs aux bords de la Saskatchewan du Sud, de la rivière Bataille, et de la rivière à la Biche.

Pour complèter cet aperçu absolument insuffisant des richesses inexploitées des Prairies, il faudrait décrire la région des ranches qui couvre une étendue d’environ deux cents milles au pied des Montagnes Rocheuses, en courant du Sud-Est au Nord-Ouest, et qui nourrit déjà d'immenses troupeaux.

Il faudrait étudier les richesses minières des Prairies, et surtout ses sources de pétrole, ses puits de gaz d'éclairage, et ses inépuisables houillères.

Il faudrait faire connaître les villes qui bordent la voie du chemin de fer, ou qui surgissent aux bords des rivières, et surtout Regina, Medecine-Hat, Calgary, la jolie capitale d’Alberta, Lethbridge et Macleod.

Mais cette étude m’entraînerait trop loin, et l’espace qui m’est accordé m’oblige de clore ici ce travail, que je complèterai ailleurs.

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