LES LANGUES SAUVAGES ET LE PATER
Par N. E. DIONNE
Secrétaire du Comité de Québec
La sublime oraison que le Sauveur de l'humanité
apprit lui-même à ses disciples, le Pater, servit de pre-
mière leçon religieuse aux sauvages de la Nouvelle France. Ceux qui en enseignèrent la lettre aux Hurons, aux Algonquins et aux Iroquois, se recrutaient parmi les missionnaires, et surtout les Jésuites. Ils commencçaient par faire apprendre aux aborigènes l’eraison dominicale, afin que le grand Manitou rendît leur apostolat plus efficace, et sans doute aussi, dans le but de tirer de tête-à-tête répétés, quelque profit pour leurs travaux de linguistique. Comme il leur fallait avant tout frapper l'imagination de ces grands enfants des bois, les bons religieux leur enseignaient les versets du Pater, tout en leur en expliquant-le sens et la portée. Certains passages sonnaient plus agréablement que d’autres aux oreilles des élèves. Le Père Le Jeune demandait un jour à un Montagnais quelle était l’oraison qu’il aimait le mieux.— Tu nous dis plusieurs choses, répliqua l’Indien, mais la
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suivante me paraît la meilleure : Mirinan oukachigakhi nimilehiminan ; c’est-à-dire : ‘“ donne-nous notre nourriture.”” Le fait est que pour arriver au cœur des naturels de l'Amérique, il fallait tout d’abord s'assurer si la partie animale était en bon état. Et, comme dit la Sagesse : celui qui n’a jamais été qu'à l’école de la chair, ne saurait parler le langage de l'esprit.
Les langues sauvages étaient très dificiles À apprendre. Certains missionnaires ne purent jamais y parvenir. D’autres réussirent à demi et quelques-uns cependant, — ceux-ci étaient doués d’une facilité hors ligne—,s’en rendirent presque les maîtres, mais seulement À force de travail et de persévérance. C’est ainsi que le Père Le Jeune écrivait de Québec en 1634 : ‘“ Je jargonne néanmoins, et à force de crier je me fais entendre.” “ Huit ans, écrivait le Père Mengarini, jésuite, auteur d’une petite grammaire de la langue des Têtes Plates, ne sauraient suflire à un Européen, même dix-huit, pour parvenir À connaître tout le mécanisme d’une seule langue indienne.”
Les difficultés inhérentes À ces sortes d’études se conçoivent aisément, les interprètes, au début de la colonie surtout, faisant presque toujours défaut, soit par mauvais vouloir de la part des truchements indiens, soit encore par timidité de la part des interprètes français qui, dans le principe, ne devaient pas être fort versés dans les divers dialectes parlés par les sauvages du Canada. C'était si bien le cas, que le Père Le Jeune en fait une mention spéciale dans sa lettre de 1633 :
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J'ai remarqué, dit-il, dans l'étude de leur langue qu’il y à un certain buragouin entre les Français et les Sauvages, qui n’est ni français ni sauvage ; et cependant quand les Français s’en servent, ils pensent parler sauvage, et les sauvages en lusurpant croient parler bon français.”
Le même système avait cours dans l’ancienne Acadie; les Basques français jouèrent un grand rôle dans la primitive histoire de ce pays alors soumis à la Couronne de France. Les Basques avaient inculqué aux Micmacs une foule de mots de leur pays, et ceux-ci s’en servaient tout en les dénaturant, et en émaillaient ensuite leur langage avec une facilité prodigieuse. Les missionnaires et les Français se ;,curtèrent tout d’abord à ces difficultés qu’ils trouvaient insolubles. C’était du jargon ou mélange confus de deux idiomes peu faits pour s’allier ensemble.
Les langues sauvages ne manquent pas de richesse ; mais elles sont pauvres, en ce sens qu’elles n’apportent pas toujours le mot propre pour exprimer les choses les plus ordinaires de la vie. Ainsi, pour ne parler que de l’idiome algonquin, nous ne rencontrons point dans son dictionnaire de mots qui traduisent littéralement les verbes pardonner et sanctifier qui figurent dans ie Pater. Les mots père, ciel, royaume, terre, pain, tentation, pour un chrétien ont aussi un autre sens que le sens littéral. Voilà pourquoi il devient impossible de traduire le Pater en algonquin, sans déranger un peu la signification du
texte, tant les mots qui le composent représentent des
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idées étrangères à l’entendement comme au langage de ces indiens, Que l’on ne soit done pas surpris de la diversité des versions que nous en ont léguées depuis deux cent cinquante ans les missionnaires de l Amérique, à commencer par le Père Massé qui le premier a traduit le Pater en montagnais, jusqu’au Père La Brosse qui en 1767 publia, aussi er montagnais, le Livre de prières des hommes nationaux, Tadoussac, Portneuf, ele. ® Que l’on compare les deux textes de l’oraison dominicale, et l’on sera cependant étonné de leur ressemblance, bien que nous ayons franchi un espace de deux cent cinquante ans.
Le Père Massé commençait ainsi le Pater : Noutaouynan ca tayen ouascoupetz ; Notre Père qui es ès-cieux.
Le Père La Brosse, de son côté, écrit: Nuttauinan, tshir uaskutsh ka taien ; Notre Père toi dans le ciel qui es.
Le Père La Brosse emploie l’u au lieu de ou. Cette rariante n’affecte guère le texte. Maïs une autre, plus sensible, se remarque surtout dans le changement du X en sh.
Continuant le Pater, le Père Massé écrit: ÆAit-ichenicassouin sagitaganiouisit ; Ton nom soit en estime,
Le Père La Brosse traduit ainsi ce verset : Tshitshituaueritagquanuoin tshitishinikasuin ; Il est fait grand ton nom.
Comme on le voit, la différence se trouve surtout dans la manière dont on a voulu faire comprendre aux sau-
(1) Ce livre, le premier né de l’imprimerie canadienne, est intitulé : Nehiro
Irinui Aiamihe Massinahigan, ete.
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vages la portée des deux premiers versets du Notre Père, Elle indique peut-être un progrès dans la langue plutôt qu'une inconsistance dans la manière de la parler. D’autres exemples analogues surgissent en foule dans chacune des versions que nous fournissent les dialectes congénères à l’algonquin, comme le chippewa, le malécite, le cris, avec leurs transformations “nultiples.
L'on remarque toutefois que les traductions les plus anciennes, bien qu’elles soient moins correctes que les modernes, servent à établir que l’indien tient plus à sa langue qu’on ne le croit généralement, Sans doute les différents idiomes n’ont pas été à l’abri des mouvements de croissance ou de déclin qui sont appréciables ailleurs que dans la solitude des forêts américaines. Rien d’étonnant que dans le cours des siècles, des mots vieillis soient disparus ou d’anciennes locutions aient été emportées avec les générations. Comment ces peuples auraient-ils pu résister au contact des influences étrangères et ennemies, à l'isolement, aux migrations fréquentes, au morcellement des tribus, à labsorption même de nombreuses familles parlant un langage à part ? Autant de dangers qu’ils ont merveilleusement évités !
Que l’on prenne pour exemple la grande famille algonquine qui étendait jadis des rameaux vigoureux dans les coins les plus reculés de l Amérique Septentrionale, et que l’on confronte les dialectes particuliers à chacune des nombreuses tribus qui la composaient. Comparons le micmac de lancienne Acadie avec le chippewa de Missisauga, le malécite du bas du fleuve
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Saint-Laurent avec le cris de la Rivière-Rouge, et nous retrouvons chez tous un air de farille qui doit étonner l’indianalogue, Les variantes seraient peut-être moins nombreuses, si le même homme pouvait reproduire dans des livres, les dialectes qu’il a entendus luimême dans un court espace de temps. Mais comment peut-on raisonner sur ces langues, dont la connaissance ne nous est parvenue qu’à des intervalles souvent très éloignés, par l'intermédiaire de manuscrits ou de volumes dont l'impression a été négligée. Si le montagnais du Père Massé nous est connu depuis 1632, ® si le miemac a trouvé tn imprimeur dès 1719 par l’entremise de La Croze, © il ne faut pas oublier que le cris ne nous à été révélé qu’en 1857 par M. le grand-vicaire Thibault. ® Combien d’autres dialectes congénères à l’algonquin sont ignorés du monde des linguistes ?
Les américanistes de l’Europe ont un vaste champ ouvert à leur ambition de savants. L'étude des langues orientales a sans doute un grand attrait pour plusieurs de nos collègues de l'Alliance scientifique. Mais s’ils dirigeaient leurs études philologiques vers l’ancienne colonie de la France, qui renferme encore un groupe de plus de cent mille sauvages, ne rendraïent-ils pas de grands services à l'Eglise et au Canada en facilitant la tâche des missionnaires et des colons français qui vont.