‹ Bibliothèque Mexico-guatémalienneChapitre 6 sur 35 · XX · texte numérisé non relu

XX

Avec des esprits aussi éminents, avec des travailleurs aussi remarquables que le sont les pionniers de l’école germanique, quels vastes résultats eussent été acquis par leurs efforts, combinés dans les deux mondes, en continuant la voie où s'était engagé Humboldt! Ce voyageur illustre savait bien ce qu'il fesait, lorsqu'il comparait avec tant de soin les courts vocabulaires qu'il avait pu recueillir aux bords de l'Orénoque avec les langues de notre continent : lorsqu'il pesait dans une égale balance les institutions de l'Amérique et de l'Asie et qu'il rapprochait, avec l'intuition du génie, les cycles et les calendriers du Bogota et du Mexique de ceux du Thibet et de l'Étrurie. Ce n’est pas lui qui m’eût interpellé avec aigreur, en me conseillant, comme un jour certain critique bien connu, de m'en tenir à l'Amérique, sans tenter d’empiéter sur les domaines académiques de l'Égypte et de l'Inde.

Sans écouter les cris d'alarme et de pieuse terreur de ces germanistes intéressés, j'ai marché en avant avec le maître que je m'étais choisi. Allemand de naïssance, Humboldt, qui avait du sang français dans les veines, avait choisi la langue française pour écrire ses ouvrages les plus importants ; aussi était-il des nôtres cent fois plus que ne le sont nos savants et académiciens de l’école germanique. Ce que j'ai obtenu, en marchant sur ses traces, depuis vingt-cinq ans, est immense. Aussi, quand je viens à envisager les résultats, acquis par mes seuls efforts, je sens vivement que l'essor donné en Europe aux travaux de l'archéologie et de la philologie de l'Orient, n'ait pas à la fois poussé les explorateurs scientifiques dans les deux mondes. Je ne veux pas parler ici de mes travaux antécédants, bien qu'il puissent compter pour quelque chose. Dans ce que j'ai écrit sur l'Amérique, depuis vingt ans, il y à à prendre et à laisser. L'’aveu ne m'en coûte rien. L'homme est sujet à l'erreur et celui qui, en écrivant, n’a d'autre objet que la recherche de la vérité, ne saurait se sentir humilié, en avouant qu'il s'est trompé quelquefois dans ses remarques. Il serait bien étonnant, d’ailleurs, qu’on

pût arriver tout d’un coup à découvrir la vérité entière. Je n'ai jamais eu la prétention d'écrire des livres parfaits. Les œuvres parfaites sont celles de Dieu, non les créations éphémères de l'homme.

Ce que je puis m’avouer sans orgueil, c'est que, dans mes écrits comme dans mes voyages, je n’ai cherché qu'à m'instruire et s'instruire, c'est chercher la vérité. Je suis né curieux; je suis naturellement observateur. J'ai voulu aller jusqu’au fond des choses, autant qu'il m'était donné de le faire. Je ne me suis attardé devant aucun obstacle. Intéressé dès mon enfance aux récits de l'Amérique, j'ai travaillé à découvrir dans l’histoire l'origine des nations américaines. Sans que j'eusse pris d'avance le parti d'apprendre les langues de l'Occident, le premier document original qui me tomba entre les mains à Mexico, le Codex Chimalpopoca, me convainquit à l'instant de la nécessité d'une telle étude. C'était en 1850. Depuis lors, je n'ai cessé de m'en occuper plus ou moins. Cinq ans plus tard, en mettant pour la première fois le pied sur le sol de l'Amérique centrale, à Nicaragua, les mots que j'entendis tout d’abord prononcer par les indigènes, me frappèrent par leur similitude de son et de sens avec des mots latins, flamands, allemands et anglais. C'était ma première impression. Je la consignai, à cette époque, dans une lettre écrite de Guatémala à M. Alfred Maury, depuis membre de l'Institut, lettre qui fut insérée aux Nouvelles Annales des Voyages par M. Malte-Brun. Cette impression, au lieu de s'effacer, avec le temps, n’a fait que se fortifier, par l'étude des langues de l'Amérique centrale. On en peut suivre la progression, en parcourant mes différents ouvrages, écrits depuis cette époque.

Dans mon istoire des nations civilisées du Mexique, etc., publiée de 1857 à 1858, encore trop peu au courant de la matière, je me contentai d'insinuer que les Scandinaves auraient bien pu arriver en Amérique, avant l'époque, assignée par les Sagas, selon les recherches savantes de Carl Rafn et

DES €: à à PE

des autres antiquaires de Copenhague. De retour dans l’Amérique centrale, deux ans après cette publication, je repris d’une manière plus suivie l'étude des langues de ces contrées et, dans la préface de ma Grammaire Quichée, publiée en 1861, je témoignais, en rédigeant le vocabulaire monosyllabique qui la suit, de la quantité d’analogies que j'avais découvertes entre les mots du groupe guatémalien et les langues du nord de l’Europe. Le D' Pruner-Bey, qui en rendit compte à la Société d'Anthropologie, ne vit là qu'un jeu d'esprit et des coïncidences, tout en faisant du reste la part de l'imagination. C'était attribuer à la mienne une grande fécondité et le malicieux Docteur qui a découvert tant de choses dans les tubes capillaires, chacun le sait, a de l’imagination à revendre.

Avouons, cependant, que quand, sur deux mille monosyllabes, il y en a six cents d’identiques de son, de sens et souvent même d'orthographe avec des mots de nos langues, cette identité ne saurait être le résultat de l'imagination. Je n'ai pas l'habitude de tirer les mots par les cheveux, docteur, ni de leur faire subir les évolutions sans nombre que se permettent les germanistes, sous le nom un peu vague de permutations. Je les prends tels qu'ils sont et tels je les examine. Je m'en tiendrai par exemple aux premiers de mon vocabulaire. Ah, épi, en quiché, me paraît bien ressembler à ax, épi en danois; am ou amag, tribu, à amt, canton; au, ensemencer un champ, à aut, industrie agricole; ban, faire, agir, à bane, rendre possible, faciliter; be, marcher, à be, être, en anglais; bey, chemin, à bei, chemin, en danois; &, dire, à bid, dire, en anglais, et de bi, le verbe binaah, donner un nom, formant le prétérit binaam, au vocable flamand binaem, surnom. Telle est la copie d’un petit nombre de mots dans deux lettres différentes. Le lecteur est à même de juger de leur ressemblance. Je ne parlerai qu’en passant, de bob, coton, comparé au mot français, bobine; de bot, boule et bouler; de boz, éclore, crêver, d'où le flamand botsen: de

bu (pron. bou) terre molle et boue, en français, d’ich, la galle comme ich en anglais; de rax (pron. rash), exactement de son et de sens, comme le mot rash, anglais, de run, courir l'eau, comme le mot run, courir, dans la même langue. Il serait fastidieux d'en citer davantage. Il suffit d'ajouter qu'il y en a plus de six cents semblables, dans le vocabulaire de ma Grammaire Quichée et des milliers, dans les vocabulaires manuscrits de ma bibliothèque.

L'école germanique serait-elle en état de fournir, pour ce qui concerne le sanscrit et l’aryaque, des exemples aussi frappants et aussi multiples, j'en doute fort. Qu'on ne vienne pas me dire, comme un jour, certain professeur fort connu au collége de France, que plus il y de dissemblance entre un mot européen et un vocable indou, plus il y a de chance pour le premier d’être issu du second, on me permettra de ne pas admettre de si grossières subtilités. Elles conviennent tout au plus aux Grecs du Bas-Empire ou aux jongleurs de l'Inde.

Si j'ai scandalisé les germanistes, en leur mettant devant les yeux les affinités des langues du nord de l'Europe et de celles du groupe guatémalien, que diront-ils, s'ils daignent se donner la peine de parcourir mon vocabulaire maya, publié avec le Manuscrit Troano, par ordre de l'Empereur. l'an dernier, à l'Imprimerie Impériale ? Ce n'est plus seulement avec le danois, l'anglais ou le flamand que les affinités se font voir, c’est avec le grec et le grec le plus pur. Sur 15,000 vocables mayas, au moins sept mille présentent une ressemblance si frappante avec la langue d'Homère, que là même ou le mot grec renferme un 9, le maya vous donne la contre-partie avec son 4h barré. Mais ce qui est plus étonnant, c'est que dans le maya seul ou bien dans le mexicain se trouvent les étymologies du grec, dont les vocables s'y décomposent jusqu'à une simple voyelle.

Après tout, les hellénistes n'auraient pas lieu d'en être trop surpris, s'ils s'appliquaient à étudier avec moins de pré-

Page 1