CHAPITRE VI
Le maréchal Mortier, laissé au Krem* 1 Un avec huit mille hommes , a était '
» regardé comme sacriAé ; les autnas
» chefs , ses vieux compagnons de » gloire, l'avaient quitté les larmes aux » yeux, etc. » (Page 148.)
L Jùnpereur quitta le Kremlin le 19 octobre au matin , laissant l'ordre au maréchal Mortier de l'évacuer le 23. Ce prince se portant sur la route de Kalouga , contre l'armée de KutusofF, le maréchal Mortier ne se croyait pas sa^' crifié en restant dans cette citadelle. On en avait augmenté les fortifications par vingt jours de travaux , au point de la rendre susceptible d'une longue défense avec une division de la jeune garde, et Mortier n'avait à redouter (juc les attaques des Cosaques de Wintzingorode et des paysans russes. Où M. de Ségur a-t-il vu que ces Cosaques ét'lairaient dix mille Russes? et qu'entcnd-il par les quatre jours de résistance du maréchal Mortier au Kremlin, où il n'a pas eu de si<'>ge à soutenir? Ce qui prouve que la garnison de cette citadelle n'avait pas même été reconnue par rennemi, c'est que, quand Yintzingorode et son aide-de-camp vinrent s'y taire prendre, ils n'étaient suivis que de quel(|ues cavaliers. D'ailleurs , le général Vintziiigerode n'avait point d'infanterie russe avec lui. Comment les Cosaques, avec leurs lances, auraient-ils voulu atta((uer le Kremlin, dont les hautes et épaissies murailles les auraient seules emj)4.ichés d'y pénétrer , lors même qu'il n'y aurait pas eu de garnison ?
Les reproches que Napoléon adressa à M. de Yintzingerode , quand on le lui amena prisonnier, sont exactement rap* portés. Mais à l'occasion de la distinction établie par l'Empereur entre un Russe combattant pour sa patrie et un étranger qui louait ses services , M. de Ségur dit, « qu'il y avait du calcul jus- » que dans sa colère, p (Page 156.)
Quftût mx paroles qti'il me! danâ la bouche de M. de Vintzingerode, « qu*A- » lexandre étA\i son bienfaiteur et celui » de sa famille ; que tout ce quMl pos- » sédait il le tenait de lui , etc. » (page 155) ; cette réponse était noble et juste ; de pareils sentiments honorent ceux qui les professent; il est à regretter que l'auteur n'en ait pas senti la convenance.
L'Empereur , qui est toujours présenté comme un homme dont les facultés sont affaiblies, comme ayant perdu tout ressort, montre cependant ici une énergie qui aurait dû imposer tux désapprobateurs de son quartiergénéral. Ces messieurs qualifient les justes reproches adressés à M. de Vintzingerode « de violence qui leur déplut, » et s'empressent autour du général » prisonnier, pour le rassurer et le con- » soler. » (Page 155.) Quelle vraisemblance y a-t-il dans ce récit ? J'en appelle à l'auteur. Que l'expression du ressentiment si juste de l'Empereur lui ait déplu , il faut bien le croire, puisqu'il le dit. Mais que lui et ses amis aient témoigné leur déplaisir par une désoWigeance affectée envers leur chef, c'^st ce dont il est permis de douter. Cela est fort bon à dire aujourd'hui ; tnats on ne petit y voir la couleur locale.
GHAprrRB tu.
L'auteur , qui n'a chargé sa palette que des couleurs les plus sombres pour peindre cette mémorable expédition , anticipe^ dès-à-présent, surles désastres causés par la rigueur du froid. Qu'il contienne son impatience, les tableaux ne lui manqueront pas; mais qu'il ne se hâte point de dire que Thiver avait atteint Tarmée trois jours après sa sortie de Moscou. Jusqu'au 6 novembre,
c'est*à-dire , pendant seize ou dix-sept jours, le temps a été beau, et le ffoîd beaucoup moindre qu*U ne l'avait été dans quelques mois des campagnes de Prusse et de Pologne, et même en Espagne (dans les montagnes des Castilles) pendant la campagne d'hiver que l'Em* pereur y fit en personne, en 1808.
M. de Ségur donne comme un fait positif et évident, le rapport fait par un prisonnier russe le 28 octobre, que toute l'armée ennemie marchait par Medyn sur Viazma, et il ajoute que « le » premier mouvement de iTmpereur le )) porta à mépriser cet avis. » (Page 15? ) Malgré les connaissances géographiques que l'auteur suppose à ce soldat, il était impossible qu'il pût donner un tel renseignement à l'Empereur; car ce jour-là , Kutusoff lui-tnème ne pensait nullement à marcher sur Viazma, ainsî que nous allons le prouver par ses marches.
Après le combat de Malo-Jaroslavetz, Kutusoff battît en retraite sur fa route de Kalouga , et s'arrêta , le 26, à Gonzarewo. Le mouvement que Poniatowski avait faît du côté de Krcmskoë , ayant faît craindre aU général russe que Napoléon ne se dirigeât par Medyn sur Kalouga , il se porta avec son armée à Polotnîanoizavod , sur la route de Kalouga à Medyn. Miloradowich, quoiqu'il eût appris que fes Français avaient quitté Malo-Jaroslavetz, craignant de les trouver déjà à Medyn, se porta en arrière, à Adamskoe, entre cette ville et la position où était Kutusoff. Ainsi, Kutusoff était à Polotnîanoizavod le 28; il y séjourna même, quand Napoléon était à Oupenskoë, vers Mojaïsk , c'est-à-dire à vingt lieues de là. Il arait fait ce mouvement, dans la pensée que Napoléon marchait sur Kalouga par Medyn. Le soldat russe y quand bien même i! eût été le
L'EMPIRE
confident intime de Kutusoff, et en supposant qu'il eût parcouru vingt lieues en un clin d*œil, n'eût donc pas pu dire le 28, à Napoléon, que l'armée russe marchait sur Viazma. En outre, Kutusoff ayant appris , le 29, que l'armée française s'était retirée sur Mojaïsk , voulut s'en rapprocher, afin de la suivre dans sa retraite, qu'il croyait dirigée sur Witepsk, en passant par Wolokolamsk, Zoubtzow, Beloi et Souraj ; et le 29, il se mit en marche sur deux colonnes , et vint coucher à Adamskoê, en arrière de Hedyn. Le lendemain 30, il vint à Kremskofi; ce ne fut qu'alors qu'il connut la vraie direction de retraite de Tannée française.
Nous sommes entré dans ce détail de marches, pour prouver matériellement à M. de Ségur combien il s'est trompé, puisqu'à l'époque où il fait parler son soldat russe, Kutusoff croyait que l'armée française se dirigeait par Hedyn sur Kalouga; ce qui le décida à manœuvrer pour ne pas être coupé de cette dernière ville.
Ce qu'avance ensuite l'auteur, de Davout, qui envoie ce soldat russe, afin que sa nouvelle soit répandue, et pour se venger de ce que l'Empereur n'a pas suivi son conseil (page 157) , est une supposition indigne du caractère de ce maréchal. Quel est donc ce besoin de rapetisser à la fois l'Empereur et les généraux français ?
La figure « du temps qui n'avait )> point été appelé à son conseil, et qui » parut s'en venger, etc. » (page 158) , est un jeu de mots digne des Précieu* set ridicuUi.
On ne peut point supposer qu'il n'y eût pas de pont sur la Kolocza (page 158) au retour de l'armée. Car tous les convois d'artillerie et autres, qui se rendaient à Moscou, passaient par là ;
il y avait à l'abbaye de Kolostkoï un établissement d'artillerie , et le huitième corps était stationné à Mojaîsk.
Cet incident donne lieu à l'auteur de censurer le prince de Neuch&tel, auquel il ne peut du moins refuser une longue expérience, et Thabitude des détails d*une grande armée. M. de Ségur fait entendre qu'il « n'y avait » point d'ordre général, point de nœud » commun, rien qui liât tous les corps » ensemble. » (Page 158.) En admettant même que ce pont n'eût pas été réparé , le reproche devrait en être adressé au huitième corps; mais il ne Fa point mérité : ce pont existait. Le grand parc de Tartillerie de l'armée, pour ne pas encombrer le passage du défilé, (ut dirigé sur la droite de Borodino, au moyen d'un pont qu'on construisit à cet effet.
« Après la Kolocza, dit M. de Sé- » gur , on marchait absorbé , quand » plusieurs de nous , levant les yeux ,
» jetèrent un cri de saisissement
» Le cri : (fest le champ de la grande » bataille ! forma un long et tiîste mur- » mure. » (Pages 159 et 160.) Cela prouve évidemment que Fauteur n'a pas examiné le champ de la bataille. U suppose qu'elle a eu lieu sur la rive gauche de la Kolocza , tandis que la grande redoute, les trois autres redoutes prises par Ney et Davout, le village de Semenovvskoï enlevé par Priant, enfin tout ce dont il parle , se trouve sur la rive droite.
Si le raisonnement que M. FOfiicicr du palais a fait lors de la bataille de la Moskowa, si les conversation^ qu'il a rapportées n'avaient assez démontré qu'il n'a pas vu ce qu'il raconte, nous en trouverions une nouvelle preuve dans la description romantique qu'il fait du champ de bataille à notre retour. Mais nous ne lui envions
pas la jouissance qu'il éprouve (page 159) , à supposer sur sa route « trente » milliers de cadavres à demi dévorés, » qui n'y étaient pas. Si le voyageur dont il parle le prend un jour pour cicerofM, il court grand risque de s'égarer.
GHAPITRK VIU.
L'auteur ne résiste pas au désir de nous repéter une histoire, qu'il n'a pas même le mérite d'avoir inventée ; elle appartient tout entière à M. Labaume.
C'est celle d'un soldat français dont les deux jambes avaient été brisées dans le combat , et qui pendant cinquante jours vécut dans le corps d'un chevill. En rendant compte de la bataille, notre écrivain nous a déjà raconté une histoire semblable; la seule variante est que le premier soldat était russe, et celui-ci français. L'imagination de l'auteur ne se lasse-t-elle point à enfanter d'aussi dégoûtants tableaux !
Tous les blessés avaient été relevés le soir de la bataille, et dans les premiers jours qui suivirent. Le huitième corps avait été laissé en position à Mojai^, et chargé de ce soin. On peut assurer que tout ce qui se trouvait sur le champ de bataille, avait été ramassé, môme les boulets. Le général d'artillerie en fit recueillir plus de vingt mille, dont on fit de nouvelles munitions.
La description que H. de Ségur fait de l'hôpital de Kolotskoï, paraît être une accusation dirigée contre l'administration militaire. Des ordres multipliés avaient été donnés de Moscou , et c'était surtout aux soins qui devaient être prodigués aux blessés, que l'infatigable activité de l'Empereur s'était appliquée. L'artillerie a constamment pourvu à toutes ses consommations, et, loin de manquer de munitions, l'armée
dans sa retraite a été obligée d'en sacrifier une partie. Etait-il plus difficile à l'administration, de se procurer des médicaments et des effets de pansement, qu'à l'artillerie de faire venir ses munitions? L'Empereur en partant de Moscou avait expressément ordonné que toutes les voitures sans distinction, les siennes comprises, reçussent les blessés transportables. C'est ainsi qu'en Egypte , au retour de l'expédition de Syrie, après avoir fait servir tous les chevaux à porter les blessés , on l'avait vu lui-même marcher à pied , dans les sables du désert, pour céder à un blessé le cheval qu'il montait.
L'auteur dit « qu'on vit une action » atroce , commise par les cantiniers , » qui jetèrent dans des fossés des blesi> ses placés sur leurs charrettes. Un » seul survécut. » (Page 164-.) La chose est par trop exagérée. Il est vrai que quelques misérables cantiniers, poussés par la cupidité, se souillèrent de ce crime; mais il fut aussitôt réprimé que commis , et des menaces sévères empêchèrent cette infamie de se renouveler.
Pour effacer de l'esprit du lecteur les pénibles impressions que fait naître un tel acte de cruauté , M. l'Officier du palais aurait pu citer de nombreux exemples de cette humanité active, qui caractérise en général les Français, et qui eut occasion de s'exercer dans cette malheureuse circonstance. La plupart des blessés qui , d'après les ordres de l'Empereur, avaient été reçus sur ses voitures et sur celles de l'armée, furent sauvés. Parmi eux se trouvait M. de Beauveau, lieutenant de carabiniers, qui , placé sur une des voitures impériales, dut la vie à cette disposition.
Le fait relatif aux cadavres des prisonniers russes, trouvés gisant sur la route, est rapporté avec la même inex-
LISiriRE,
^clitude. Voici ce qui sq passa : l'Empereiir, h la tête de son état-roajor, marchait sur la droite de la grande route de Smolensk. Il avait remarqué les corps de deux ou trois soldats russes, étendus non loin de cette route. Il appelle Tofficier d'ordonnance (1), qui marchait devant lui , et le charge d'aller voir ce que c'était. Cet officier revient lui rendre compte que c'étaient des Russes. L'Empereur parut fort étonné et dit: Comment l des Russes devant nous ! L'officier d'ordonnance répondit: « Sire, j'ai appris que les Espagnols et les Portugais , chargés de l'escorte des prisonniers, en avaient fusillé plusieurs, qui ne voulaient pas marcher. » La physionomie de Napoléon devint sévère : « Comment ! dit-il avec vivacité, on massacre les prisonniers?
Berthier , qu'est-ce que cela veut dire ? » Berthier répondit qu'il l'ignorait, et qu'il allait s'en informer. Une enquête fut faite ; les soldats espagnols prétendirent que U colonne de prisonniers ayant trouvé de l'eau-de-vie dans un fourgon abandonné sur la route, en avait bu outre mesure, et que plusieurs étant ivres avaient voulu désarmer des soldats de l'escorte, qui avaient tiré sur eux. Des mesures furent prescrites pour que de pareils désordres ne se renouvelassent plus.
(( Napoléon garda un morne silence; )) mais le lendemain , les meurtres » avaient cessé. » (Page 165.) Que peuton entendre par là, si ce n'est que l'Empereur était auteur ou complice de ces meurtres? Cet outrage gratuit fait au caractère élevé de Napoléon , ne peut qu'exciter l'indignation. Sa politique était même intéressée à ne pas tolérer c^s cruautés , car les Russes étaient en
(1) M. Goorgaud.
position d'user de représailles ^ Qt avep bien plus d'avantage.
L'auteur prétend a qu'on se contenta » de laisser ces malheureux mourir de » faim » (page 165); et il ajoute, quelques lignes plus loin ; a mais que pou- » vait-on faire? » Ce qu'on a fait. Leç soldats russes prisonniers ont vécu, comme nos soldats, la plupart de chair de cheval. «On fut cruel par nécessité.» (Page 165.) On ne fut pas cruel , et il n'y avait pas nécessité de l'être. Troî^ ou quatre mille Russes désarmés, eu liberté, ou prisonniers, n'ajoutaient rien à nos maux ou à notre bien-être. Ces prisonniers restèrent successivement en arrière, et furent recueillis par leun compatriotes.
« Pendant une halte dans un champ » gelé et parsemé de débris russes et » français, Napoléon voulut se déchar- » ger du poids do l'insupportable res- » ponsabilité de tant de malheurs. Celte » guerre qu'en etfet il avait redoutée, » il en dévoua l'auteur à l'horreur du » monde entier.... Le duc de Vicence, » trop impatient peut-être, s'irrita ; il » fit un geste de colère et d'incrédulité, » et rompit brusquement ce pénible » entretien, » (Page 166.)
C'est une tache pénible, que d'avoir à signaler sans c^sse cette étrange manie de présenter, sous un faux jour, des sentiments naturels à Napoléon dans la situation où il se trouvait , et qui ne pouvaient que lui faire honneur. Il faut être malheureusement organisé, pour supposer que la perversité soit poussera au point de revêtir de Tapparence de la sensibilité une imposture réfléchie.
Non, la responsabilité de malheurs, encore inconnus à l'époque dont parle l'auteur, ne pèse point m Napoléoo.
a Cette guerre qu'il avait en effet re» )) doutée , » (pourquoi ne pas dire qu'y avait cherché à l'éviter?) ne pwtUli
kte imputée. M. le duc de Yicence , toujours choisi pour principal acteur de ces scènes inoonTeuantes^ qui n'ont existé que dans l'imagination de Tau*teur, n'accepte certainement point le râle que M. de Ségur lui fait jouer.
CHAPITRB IX.
L'Empereur séjourne à Viazma pour attendre le maréchal Davout, qui exécute son mouvement trop lentement.
M. rOfiicier du palais fait faire des reproches à ce sujet , par le corps du prince Eugène , à ce maréchal , qui répond que « son horreur pour le désor- » dre l'a porté à vouloh* régulariser cette » fuite. » (Page 169.)
Le maréchal Davout n'a pas pu se servir de cette expression ; l'armée française n'a jamais fui devant les Russes.
De Moscou , elle pouvait se porter sur Saint-Pétersbourg, et certes l'auteur n'eût pas appelé cette marche une fuite« L'Empereur aima mieux se porter sur Smolensk, pour passer l'hiver en Lithuanie. Cette marche , exécutée volontairement par Napoléon, ne peut donc pas être appelée fuitt. Ce n'étiiit pas les Russes que l'on cherchait à éviter, mais bien l'hiver au milieu de la Russie.
Le goût de M. de Ségur pour la métaphore, lui fait dire que a dans ce » marais de Czarewo-Zuïmicziî, le bruit » des tambours ennemis se mêlait à la M voix de Davout. » (Page 170.) Ce i\\\\ ne peut pas être, puisque quelquesCosaques seulement suivaient ce niaréclial sur cette route , où la seule infanterie qui s'y trouva (celle du général Paskovitch) n'arrivait (ijatz que dans la nuit. Celle de Tavant-garde du général Miloradowitch, qui marchait sur notre flanc gauche, n'arriva également que dans la
nuit,à lahauteurde Czarewo-Zalmicze.
L'auteur termine ce chapitre par un portrait flatteur du général russe Miloradowitch, et nous prépare à ses hauts faits d'armes. Mais dès le chapitre suivant, au combat de Viazma, ce général réfute lui-même les éloges pompeux qui lui ont été donnés par l'historien de la Grande-Armée.