CHAPITRE V
M. rOfflcier du palais a déjà dit, dans le chapitre III , que Napoléon , se disposant à traverser la Bérésina, « 8*y » prépara comme pour une action dé- » sespérée. » Il dit ici, a en sortant de » Borisow, il crut partir pour un choc » désespéré.» (Page 3U).) Nous avons déjà répondu à cette supposition , aux chapitres III et IV. Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit à ce sujet.
CAMPAGNE L'auteur dit que <« Napoléon re- » poussa comme une voie honteuse, D comme une lÀclie fuite , t> la proposition qu'il assure lui avoir été faite, par le roi de Naples , de sauver sa personne, (Page 3^1.) Il est d'abord douteux que le roi de Naples ait fait à l'Empereur une telle proposition. M, de SéguT ajoute toutefois : « Il n en voulut » pas à Murât , peut-être parce que ce 1» prince lui avait donné lieu de mon- » trer sa fermeté, etc. , etc. » (Page 342.) Ge n'est pas la première fois que nous avons signalé cette déplorable disposition d'esprit, qui porte l'auteur à négliger la vérité , et même la vraisem- Uance, pour faire parade d'une connaissance du cœur humain, supérieure à tout autre , et pour dire ce qui n'a été remarqué par personne. Larochefoucauld, dans son livre des Maximes ^ a fait de l'intérêt personnel le mobile des actions des hommes. M. de Ségurva plus loin; il y ajoute un égoïsme farouche et une injustice toute gratuite.
Dans sa présomption d'avoir seul deviné TEmpereur, d'avoir surpris son secret caché au fond de son cœur, il parait se l'être représenté comme un être mystérieux , incompréhensi ble , hors de l'humanité , tel que le génie de lord Byron nous a peint Mansfred. Napoléon montre un sentiment noble et généreux ; la réflexion de l'auteur le décolore. Napoléon devait naturellement savoir gré à Murât de l'intention ; mais cela serait trop vulgaire ! Selon M. de Ségur, il se contente de ne pas lui en vouloir, parce que sa vanité et son égoïsme y trouvent leur compte.
Cette manie de torturer ainsi la pensée et les sentiments de son héros, est digne d'observation.
a L'Empereur, impatient de prendre » possession de l'autre rive, la montre » aux plus braves. L'aide-de-camp
)) finançais Jacqueminot et le comte li- » thuanien Predziecki se jetèrent les » premiers dans le fleuve, etc. » (Page 34^.)
Le but constant de l'auteur est de faire croire que tout , dans l'armée française, se faisait sans ordre, et qu'au moment de passer le fleuve elle se croyait perdue ; il n'en était cependant pas ainsi. L'Empereur n'avait pas besoin de montrer la rive aux plus braves^ qui auraient été difficiles à distinguer sans faire injure aux autres. D'ailleurs, pour montrer de la bravoure , il faut qu'il y ait des dangers à courir, et le seul, dans cette circonstance, était de passer une rivière qui charriait quelques glaçons. Napoléon donnait ses ordres, et depuis le maréchal jusqu'au .
soldat armé, tout le monde s'empressait de les exécuter. Un escadron (de la brigade Corbineau) dont chaque cavalier portait un fantassin en croupe , précédé par quelques tirailleurs, passa le premier. Il fut, peu de temps après, soutenu par une partie de la brigade, qui se forma en bataille sur la rive droite, pour éloigner les Cosaques et rendre plus facile le travail du pont.
L'Empereur fit également passer à la nage un de ses oflSciers (1), afin de reconnaître si le terrain, sur la rive opposée, permettait à l'artillerie de passer, sans être obligé d'employer des fascines. En même temps , au moyen de trois radeaux, on transportait de l'infanterie sur l'autre bord, pour nettoyer les broussailles qui la couvraient, et en chasser les Cosaques.
Napoléon avait ordonné la construction de trois ponts, deux par l'artillerie, un par le géoie. Mais la rivière ayant été trouvée plus large qu'on ne l'avait
(1) H. Gourgaad.
présumé, le général Chasseloup, du génie, déclara ne pouvoir construire ce troisième pont, et remit au général Ëblé les sapeurs, en même temps qu'il lui livra les chevalets qu'il avait construits. A une heure (le 26) le pont supérieur fut achevé ; il était destiné pour l'infSuiterie. L'Empereur fit aussitôt passer le corps d'Oudinot. La brigade de cavalerie Gastex passa la première ; elle fut suivie de la brigade d'infanterie Albert, puis du reste de la division Legrand et de tout le deuxième corps ; ces troupes étaient pleines d'ardeur.
Deux boudies à feu passèrent également sur ce pont. Le maréchal Oudinot fit prendre position à ses troupes sur la route de Borisow, couvrant celle de Zembin.
Le second pont, éloigné du premier de cent toises, et qui était destiné pour les voitures, fut terminé à quatre heures; aussitôt l'artillerie du deuxième corps, celle de la garde^ le grand parc (1 ) et celle des autres corps d'armée, défilèrent successivement. Plusieurs fois, les chevalets de ce pont, s'enfonçant dans la vase de la rivière, causèrent des interruptions de passage, et exigèrent des réparations; mais les braves pontonniers, stimulés par la présence de l'Empereur , et encouragés par le général Eblé et par leurs officiers (MM. Chapelle, Chapuis, Peyberimofi*, Zabem, Delarue, etc., etc.) (2), surmontèrent tous les obstacles. Plongés dans l'eau glacée jusqu'aux épaules, ils travaillèrent sans relâche à réparer et à entretenu* les ponts : dévouement héroïque et presque au-dessus des forces
deriiumanitél M. de Ségur aurait dû considérer qu'une armée qui comptait de pareils soldats ne pouvait être vaincue par les Russes. *
Il dit que l'Empereur , voyant ses troupes maîtresses du bord opposé, s'était écrié : a Voilà donc encore mon » étoile! )) (Page 344.) Napoléon, dès l'instant qu'il avait pu faire mettre ses pièces en batterie, pouvait se regarder comme mattre du bord opposé, puisque aucune batterie russe n'aurait pu résister à notre feu. Ce n'était point le passage proprement dit , qui offrait des dangers, c'était le cas où le corps de Titchakoff se fût présenté avec vigueur pour nous empêcher de déboucher du pont, ou seulement eût détruit les ponts nombreux qui sont sur les marais de la route de Zembin. Or, les combats que nous avions soutenus depuis la Moskowa, ainsi que la charge brillante que le général Berkheim avait faite contre la division Lambert, du corps de Titchakoflf, nous donnaient la conviction que nous ne pouvions être arrêtés par les Russes. L'Empereur n'a donc pas pu dire : Voilà encore mon étoile ! Où, d'ailleurs, l'auteur a-t-il entendu ce prince parler de son itoUel Si Napoléon y avait placé cette confiance, il se serait bien gardé de le pro« clamer si haut et à chaque instant.
La réflexion qui suit nous parait renfermer une contradiction : « Car il » croyait à la fatalité comme tous les » conquérants , ceux des hommes qui, » ayant eu le plus à compter avec lu » fortune , savent bien tout ce qu'ils » lui doivent, et qui, d'ailleurs, sans
(1) Le grand parc, sons les ordres du général Neigra, était composé de troia cents voitures, dont cinquante pièces de canon.
(2) On regrette de ne pouvoir citer tous les
officiers, sous-officiers et pontonniers qui ont
mérité d*étre signalés à la reconnaissance de l*année. Ces intrépides soldats, sans iactaace, sans hésiution, sacrifièrent presque tous leur vie, mus seulement par rhonneur et par le sentiment de leur devoir.
» puissance intennédiaire entre eux et » le ciel , se sentent plus immédiate- » ment sous sa main. » (Page 3kk.) Si les conquérants croient à la fatalité , ils sont superstitieux. S'ils reconnaissent devoir tout à la fortune ou au hasard , ils sont matérialistes. S'ils n'ont point d'intermédiaires entre eux et le ciel, ils doivent tout rapporter à la divinité. Or, ils ne peuvent être superstitieux , matérialistes et éminemment religieux tout ensemble. Ainsi, dans tout le cours du livre, la contradiction passe alternativement des faits aux raisonnements.
GHAPITBB VL
« Napoléon se plut à publier à haute » voix les succès du prince de Schwar- » zenberg sur Sacken, en ajoutant que » Schwarzenberg s'était aussitôt re- » tourné sur Titchakoff , et qu'il venait » à notre secours. » (Page 345.)
L'Empereur pensait qu'aussitôt que Schv^arzenberg aurait appris le mouvement de Titchakoff sur Minsk , il se hâterait de le suivre dans cette direction. Nous n'expliquerons pas la lenteur que montra alors ce général; les événements postérieurs ont suffisamment mis à découvert les causes qui ont dirigé la conduite des Autrichiens dans cette circonstance importante, dont les suites ont eu une si funeste influence sur les malheurs de l'armée.
Le Maréchal-des-logis du palais insinue que Titchakoff ne quitta le Bug que pour venir s'opposer à notre passage sur la Bérésina. C'est depuis les événements, que l'on a supposé que son mouvement avait eu lieu dans cette intention. Le fait est que Titchakoff se porta sur Minsk et sur la Bérésina, pour chercher à se joindre à
Wittgenstein. C'est pourquoi, après s'être emparé de Borisow, il se hâta de faire passer la Bérésina à la division Lambert , pour se porter à la rencontre de Wittgenstein. Mus cette division ayant été culbutée par la brigade Berkeim , du corps d'Oudinot, cet échec d'une part, et de l'autre , des avis de Wittgenstein et les ordres de Kutusoff, que l'amiral reçut en ce moment , le décidèrent à descendre la Bérésina eX à se rapprocher de la grande armée russe.
Dans tout ce chapitre , l'auteur parait s'attacher à convaincre ses lecteurs, que c'est à l'hésitation des manœuvres de l'amiral Titchakoff, qu'est due la réussite du passage de la Bérésina par l'armée française. Sans chercher à attaquer ou à défendre les opérations militaires de ce général , nous nous bornerons à dire que , lors même qu'avec toutes ses forces il se fût trouvé en position vis-à-vis le point où l'Empereur avait résolu de passer , le passage eût encore eu lieu ; seulement les deux armées auraient eu à regretter la perte d'un grand nombre de soldats.
tt Titchakoff pouvait , le lendemain
»27, culbuter, avec dix-huit mille
» hommes, les sept mille soldats d'Ou-
» dinot et de Dombrowski. » ( Page
3W.) Pour répondre à cette assertion ,
nous sommes forcé de répéter ce que nous avons déjà dit, que notre artillerie se montait à plus de deux cent cinquante bouches à feu bien approvision* nées. La rive droite domine de beaucoup la ,rive gauche de la Bérésina sur ce point où elle n'a que cinquantequatre toises de largeur; notre mitraille eût balayé tous les abords de cette rivière , et les batteries ennemies eussent été obligées de se tenir hors de
L'EMPIBE.
portée de notre feu» sous peine d'être détruites. Dès lors, Tennemi n'eût pu gêner la construction des ponts; et, sous le feu de toute notre artillerie , Tarmée se fût formée en bataille audelà de la rivière , pour , de là , marcher à rennenaî, s'il avait voulu entreprendre une manœuvre semblable à celle que fit Vendôme, pour empêcher Eugène de déboucher de son pont de Cassano. Dans notre situation, ce n'eût été qu'une bataille ordinaire, dont toutes les chances de succès eussent été pour nous, puisque notre armée eût pu se déployer, et qu'indépendamment de la qualité de nos troupes, et de l'exaltation qu'elles puisaient dans les circonstances, nous nous serions trouvés supérieurs en noiiibre aux Russes. Ce n'eût pas été seulement contre les sept mille soldats d'Oudinot que TitchakofT aurait eu à lutter, mais encore contre la garde impériale, les corps d'Eugène, de Ney, deDavout, ce qui aurait présenté une masse de forces beaucoup plus considérable que celles de l'amiral.
Maintenant que les événements sont loin de nous, il est peut-être à regretter que TitdiakoiT n^ait pas (ait cette manœuvre; car son armée eût été, suivant toutes les probabilités , détruite par la nôtre ; et quelque grandes que nos pertes eussent pu être, il eût mieux valu pour nous périr en soldats victorieux , que de succomber, quelques jours plus tard, par le froid. Les pertes que nous avons éprouvées au passage de la Bérésina doivent être attribuées à la négligence apportée dans l'exécution des ordres que l'Empereur avait donnés pour bire les préparatifs nécessaires au passage , tels que construction de chevalets, etc. On a vu plus haut, que le corps du maréchal Oudinot occupait le point de passage > deux jours
avant l'arrivée de TEmpereur, mais que le travail des chevalets avait été fait avec si peu de soin qu'il fallut te recommencer. Sans cette circonstance, le passage eût été effectué vingt-quatre heures plus tôt, et s^s pertes.