‹ Bibliotheque militaire (volume 2)Chapitre 121 sur 205 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le début de ce livre prouve l'incohérence des idées de Fauteur. « J'avais » atteint le départ de Napoléon, et je » me pei*suadais qu'enfin ma tâche » était remplie, n (Page 393.) Cependant, quand il a pris la plume, les événements étaient passés , et les faits qui devaient fournir la matière de son ouvrage bien connus. Comment son plan n'était-il pas arrêté?

« Je m'étais annoncé comme l'histo- » rien de cette grande époque, où,

» du faite de In plus haute des gloires , » nous fûmes précipités dans l'ablmd )> de la plus profonde infortune. »( Page 393.) Lkiëtorien de cette grande ipoquf n'a point rempli la tâche qu'il s'était imposée. Il s'est fait le chantre des calamités et des désastres, et non des grandes choses qui ont rempli cette mémorable expédition. En disant que nous fûmes précipités du faîte dt la plus haute des gloirei, l'auteur n'exprime pas sa pensée. Nous aimons mieux croire qu'il a voulu dire de la plus haute des prospérités. Si cette expédition a été désastreuse, elle a été féconde en traits d'héroïsme et de dévouement, qui ont jeté sur l'armée française un éclat impérissable. Tout ce que nous avons lu Jusqu'ici flétrit l'âme; et, cependant, M. de Ségur nous annonce qu't/ ne tut reste plus à retracer que d'effroyable.i misères. Il s'adresse de nouveau à ses eompa'gnons , et leur demande : « Pourquoi j) ne nous épargnerions -nous pas, » vous, la douleur de les liie, moi, les » tristes efforts d'une mémoire qui n'a » plus à remuer que des cendres, à ne » compter que des désastres, et qui ne » peut plus écrire que sur des tom- » beaux?» (Page 393.)

C'est ici que notre tâche devient pesante, et que nous sentons plus que jamais tout ce que l'accomplissement de notre devoir a de pénible. Pourquoi récrivaîn n'a-t-il pas écouté cette heureuse idée de terminer ici les tristes efforts de cette mémoue , qui devrait en effet êfre fatiguée de remuer des cendres? Nous le suivrons jusqu'à la fin, en surmontant notre répugnance, et ce qui devrait nous décourager sera pour nous un nouveau véhicule.

Dans la situation où le départ nécessaire de l'Empereur plaçait l'armée, elle dut se ressentir du vide immense

L'EMPIRE

qu'il y laissait. Mais peut-être les malheurs qui survinrent après son départ ne fussent-ils pas arrivés, si, moins empressé d'atteindre Wilna , on eût fait des marches moins longues. Ce fut à ces marches, dans un moment où le froid avait redoublé d'intensité ( il s'éleva jusqu'à vingt-huit degrés) que les corps d'armée durent leur désorganisation.

a La plupart des colonels de l'armée, » qu'on avait admirés jusque-là, mar- » chant encore avec quatre à cinq offi- » ciers ou soldats, autour de leur aigle » et à leur place de bataille, ne prirent » plus d'ordres que d'eux-mêmes ; cha- » cun se crut chargé de son propre sa- » lut.... ce fut un cri de sauve qui peut » presque général. » (Page 397.)

La situation affreuse de l'armée ne peut absoudre l'auteur de l'imputation qu'il laisse planer sur les colonels, qui, pendant la campagne , avaient eu à supporter tant de peines morales et physiques , bien autrement poignantes que celles d'un général uniquement chargé d'un service civil dans la maison de l'Empereur. Ce qu'il était juste de dire, c'est que le maréchal Ney, qui avait à l'arrière-garde des pelotons composés de colonels et d'officiers supérieurs, ayant vu plusieurs de ces officiers enlevés par un coup de mitraille, trouva que leurs services seraient achetés trop cher par les pertes que l'armée ferait en eux de son avenir. Il pensa avec raison qu'il était préférable d'avoir quelques centaines d'hommes de moins en ce moment , et d'assurer la recomposition future de l'armée , en sauvant de leur propre dévouement les colonels , officiers supérieurs et autres, qui, n'ayant plus de soldats, s'obstinaient à rester à l'arrière-garde pour combattre. Il ordonna donc à tous les officiers sans troupes de se retirer et de

gagner le Niémen. Il renvoya même des sergents-majors et fourriers; et, dans les troupes qui lui restaient, il ne voulut conserver que le nombre d'officiers et de sous-officiers proportionné à celui des soldats. M. de Ségur n'avait loué qu'un seul colonel ; il les blâme en masse. Nous voulons croire qu'il a ignoré l'ordre donné par le maréchal Ney; mais, dans le doute, il devait s'abstenir. Nous avons eu tant d'occasions de signaler, dans cet ouvrage, des omissions et des erreurs produites par l'ignorance des faits, que celle-là ne doit point nous étonner. Mais, qdand on manque de renseignements exacts, il y a de la témérité à se charger d'écrire l'histoire.

L'anarchie et le désordre sont peints avec la même exagération. U y eut sans doute de grands traits d'égoïsme, tels qu'on doit s'attendre à en trouver dans d'aussi grandes calamités; mais il y eut une foule d'actes de générosité et de dévouement. Des amis, des camarades ont partagé entre eux leurs chétiCs aliments, leur linge; des soldats, des domestiques ont porté leurs officiers ou leurs maîtres ; le général Legrand le fut par ses grenadiers ; le général Zayoncheck fut sauvé par ses soldats ; le jeune Sainte-Croix (1), amputé à Mojaïsk, fut sauvé, à son retour, par des amis; le colonel Marin (de l'artillerie de la garde) fut transporté par ses canonniers, etc., etc. Pourquoi ne montrer que des points de vue hideux? L'auteur craignait-il de manquer le but qu'il parait s'être proposé, s'il nous laissait voir de beaux côtés?

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