‹ Bibliotheque militaire (volume 2)Chapitre 148 sur 205 · acte m · texte numérisé non relu

acte m

CÀMPA6NI DE 1814.

portét à Oriéans par le prince d'Esterhaxi, rimpératrice s'est laissé conduire à Rambouillet , où l'empereur d'Autriehe doit venir la consoler.

Madame mère et son frère le cardinal Fesch ont quitté Orléans pour prendre le chemin de Rome.

Le prince Louis, ci-devant roi de Holiande, est parti pour la Suisse.

Le prince Joseph , ci-devant roi d'Espagne , et le prince Jérôme , cinlevant n>i de Westphalie , sont encore dans les enrirons d'Orléans , et se disposent à se retirer du même edté que leur frère Louis.

k Fontainebleau, Napoléon a remis le commandement de l'armée dans les mains du prince de Neuchàtel ; celuici s'est rangé aussitôt sous les ordres du gouvernement provisoire , et c'est de Paris qu'il envoie ses ordres aux troupes.

Napoléon n'est déjà plus qu'un simple particulier* Il vit retiré dans le coin du palais qu'il habite. S'il quitte quelques instants sa chambre , c'est pour se promener dans le petit jardin qui est renfermé entre l'ancienne galerie des cerfs et la chapelle. Toutes les fois qu'il entend une voiture rouler dans les cours , il demande si ce n'est pas Berthier qui revient , ou quelques-uns de ses anciens ministres qui arrivent pour lui faire leurs adieux. Il s'attend à revoir Mole , Fontanes , et tant d'autres qui lui doivent un dernier témoignage d'attachement : personne ne vient; Napoléon reste seul avec le petit nombre de serviteurs qui ont résolu de rester auprès 'de sa personne jusqu'au dernier moment Le duc de Vicence s'occupe' avec son activité ordinaire des préparatifs du voyage :

on le croirait toujours grand-écuyer.

Le duc de Bassano ne quitte pas Napoléon un seul instant. Celui-ci , dans ses

épanchements avec le niinistre de son intime confiance, conserve cette sérénité qui régnait sur son visage aux plus beaux jours de sa gloire. A voir les manières du ministre, on ne croirait pas que ces jours sont passés. Le respect, les soins, les égards ont la même* simplicité. C'est encore le devoir et l'affection qui les commandent, et s'ils prennent parfois un caractère touchant et presque solennel, ils le reçoivent d'une àme forte et d'un cœur attendri.

Dans un dé ces moments où Napo* léon attendait encore les consolations de quelques amis , le colonel Montholon se présente. Il arrive des bords de la Haute-Loire, où il a été chargé de faire une reconnaissance militaire. Il rend compte des sentiments dont les populations et les soldats sont animés; il parle de rallier les troupes du midi... Napoléon sourit au zèle de ce fidèle serviteur, « Il est trop tard, répond-il; » ce ne serait plus à présent que de la » guerre civile , et rien ne pourrait » m'y décider. » Ces derniers témoignages de fidélité semblent consoler Napoléon des coups que l'ingratitude s'efforce de lui porter. Il lit exactement les journaux de Paris; des torrents d'injures y découlent contre lui ; il ne s'en affecte que médiocrement ; et lorsque la haine exagère au point de devenir absurde, elle lui arrache un sourire.

Ces injures et la conduite de tant de gens dont il a achevé ou commencé la fortuiy lui inspirent un dégoût qui tourne sans doute au profit de sa résignation.

De toutes les nouvelles qu'il reçoit de Paris , celle qui lui fait le moins de peine, c'est l'arrivée du comte d'Artois, puisque sa présence va mettre fin k l'autorité du gouvernement provisoire.

L'EMPIBE.

Les commissaires des alliés (1) étant tous arrivés à Fontainebleau , le départ est fixé au 20 avril.

Le 20 à midi , les voitures de voyage viennent se ranger dans la cour du Cheval blanc au bas de l'escalier du fer à cheval. La garde impériale prend les armes et forme la haie; à une heure Napoléon sort de son appartement ; il trouve rangé sur son passage ce qui reste autour de lui de la cour la plus nombreuse et la plus brillante de TEurope : c'est le duc de Bassano , le général Belliard , le colonel de Bussi, le colonel Anatole Montesquiou, le comte de Turenne , le général Fouler, le baron Mesgrigny, le colonel Gourgaud, le baron Faiu, le lieutenant-colonel Athalin , le baron de la Place, le baron Lelorgne-dldeville , le chevalier Jouanne , le général Kosakowski et le colonel Vonsowitch; ces deux derniers. Polonais (1).

Napoléon tend la main à chacun , descend vivement l'escalier, et, dépassant le rang des voitures , s'avance vers la ^arde. Il fait signe qu'il veut parler ; tout le monde se tait, et dans le silence le plus religieux on écoute ses dernières paroles.

« Soldats de ma vieille garde , dit-il, » je vous fais mes adieux. Depuis i> vingt ans, je vous ai trouvés cons- » tamment sur le chemin de l'honneur » et de la gloire. Dans ces derniers » temps, comme dans ceux de notre » prospérité , vous n'avez cessé d'être » des modèles de bravoure et de fidé- » lité. Avec des hommes tels que vous ,

(t) Les commissaires des alliés élaieiit le général russe Sehouwalotr, le général autrichien Koller, le colonel anglais Campbell, et le général pras^en Valdebouch-Truchsels.

(t) Le duc de Viccnce et le général Flahaut élaif'nl en mission.

» notre cause n*était pas perdue ; mais D la guerre était interminable : c'eût » été la guerre civile , et la France » n'en serait devenue que plus mal-- » heureuse. J'ai donc sacrifié tous nos » intérêts à ceux de la patrie ; je pars : » vous , mes amis, continuez de servir » la France. Son bonheur était mon » unique pensée; il sera toujours l'ob- » jet de mes vœux I Ne plaignez pas » mon sort ; si j'ai consenti à me sur- » vivre , c'est pour servir encore à » votre gloire. Je veux écrire les » grandes choses que nous avons faites » ensemble!... Adieu, mes enfoats!

» Je voudrais vous presser tous sur » mon cœur; que j'embrasse au moins » votre drapeau!... »

A ces mots , le général Petit , saisissant l'aigle , s'avance. Napoléon reçoit le général dans ses bras , et baise le drapeau. I^ silence d'admiration que cette grande scène inspire n'est interrompu que par les sapglots des soldats. Napoléon, dont l'émotion est visible , fait un effort et reprend d'une voix i^us ferme : « Adieu , encore une » fois, mes vieux compagnons! que » ce dernier baiser passe dans vos » cœurs ! »

Il dit , et , s'arrachant au groupe qui l'entoure , il s'élance dans sa voiture , au fond de laquelle est déjà le général Bertrand.

Aussitôt les voitures partent; des troupes françaises les escortent, et Ton prend la route de Lyon. Partout sur son passage. Napoléon recueille des témoignages touchants d'amour et de regrets. .. « On peut contester les » louanges , mais jusqu'ici , ce me » semble , on n'a pas contesté les re- » grets; et quand les peuples pleurent » un souverain, il faut les en croire (1)1 »

I II I ■ . -^1 *.^f ..ni ■

(1) La H^rpe.

L'EMPEREUR XAPOLEON

Deux relations de la Campagne de 1815 sont sorties de Sainte-Hélène.

Dans la première, publiée en 1818, le général Gourgaud s'exprime ainsi : « L'Empereur Napoléon , ayant daigné me faire connaître son opinion sur les » principales opérations de cette campagne , je profitai de cette circonstance » favorable et des souvenirs de la grande catastrophe dont j*avais été témoin, » pour écrire cette relation, j^

Napoléon fit de sa propre main quelques rectifications sur le manuscrit du général, et Tinvita aie publier aussitôt son arrivée en Europe. Des embarras sus* cités au général Gourgaud par le gouvernement anglais, pendant son séjour à Londres , ne lui ayant pas permis de s'occuper de suite de l'impression de cet ouvrage, Napoléon, impatienté de ces retards, rédigea une nouvelle relation de la Campagne, et la remit au docteur O'Méara, qui la fit connaître au commencement de 1820.

Entre ces deux versions, dans lesquelles on retrouve d'ailleurs la même ori* gine, notre choix ne pouvait être douteux. Le général Gourgaud, de si regrettable mémoire, l'avait compris Iui*naême, tout en voulant bien mettre son travail à notre disposition.

Citons toutefois le passage suivant que Ton trouve dans sa préface : « Le » hasard exerce bien moins d'influence sur les opérations qui précèdent et con- » duisent à une bataille; c'est par elles qu'un général établit toute sa supériorité. » Aussi , dans cette funeste campagne , voit-on Napoléon , quoique avec une » armée d'une infériorité effrayante, rencontrer ses ennemis presque à forces » égales sur tous les champs de bataille. Son habileté seule rétablit partout

» réquilibre; rennemi surpris dans ses cantonnements , avec des troupes dissé- 9 minées à vingt lieues à la ronde, est forcé de se battre isolément, et réduit 9 enfin à recevoir le dernier combat dans une position telle, que s'il est battu, il » est perdu sans ressources. La grande lutte n'est plusqu*une bataille ordinaire : » c'est là que la question doit se décider. »

Les causes qui ont concouru à la perte d'une bataille si bien combinée , pour laquelle tout semble prévu, et où l'on voit des soldats d'une bravoure incon-* testable conduits par le plus grand capitaine des temps modernes; ces causes , disons-nons , chacun les explique à sa manière , et l'historien des Derniers Jours delà Grande-Armée, les classe sous le nom ie Fatalités, Il y en eut beaucoup, en effet, avant et pendant la lutte, personne ne le conteste ; mais nous n'avons pas à nous en occuper ici.

Ce que nous devons dire à nos lecteurs, c'est' que cet écrit si remarquable de clarté et de concision , ot qui émane incontestablement de l'Empereur , nous semble présenter le document le plus curieux qui ait paru sur cette campagne mémorable.

DB

L'EMPEREUR NAPOLÉON

Page 1