CHAPITRE VIL
EALLIEHBHT.
I. Ralliement de Farmée à Laon. — IL Retraite du maréchal Grouchy. — III. Ressources qui restent à la France.— IV. Effets de Tabdication de TEmpereur.
I. La chaussée de Charleroi est très large, elle suflSsait pour la retraite de rarmée; le pont de Gennapes est de
L'EMPIBE.
même largeur» cinq ou six files de voitures peuvent y passer de front ; mais, dès que les premiers fuyards arrivèrent, les parcs qui s*y trouvaient jugèrent convenable de se barricader, en plaçant sur la chaussée des voitures renverséeSy de manière à ne laisser qu'un passage de trois toises. La confusion fut bientôt épouvantable. Gennapes est d'ailleurs dans un fond ; les premières troupes prussiennes qui poursuivaient Farmée, étant arrivées à onze heures du soir sur les hauteurs qui la dominent, parvinrent facilement à désorganiser une poignée de braves qu'avait ralliés Tintrépide général Duhesme, et entrèrent dans la ville; parmi les voitures qu'ils prirent se trouva la chaise de poste de l'Empereur, dans laquelle il n'était pas monté depuis Avcsnes.
L'usage était qu'elle suivit sur le champ de bataille, derrière les réserves de la garde ; elle portait toujours un nécessaire, un rechange d'habillement, une épée, un manteau et un lit de fer. A une heure du matin , l'Empereur arriva aux Quatre-Bras, mit pied à terre dans un bivouac et expédia plusieurs officiers au maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille, et lui ordonner de faire sa retraite sur Namur. Les officiers qu'il avait envoyés du champ de bataille, pour prendre la division Girard à Ligny et la mettre en position aux Quatre-Bras, ou l'avancer jusqu'à Gennapes , si on en avait le temps, lui rapportèrent la fâcheuse nouvelle qu'il leur avait été impossible de trouver cette division. Le général d'artillerie Nègre, officier du plus grand mérite, était aux Quatre-Bras avec les parcs de réserve; mais il n'avait qu'une faible escorte ; quelques centaines de chevaux se ralli^ent, le comte de Lobau se mit à leur tète et prit toutes les mesures possible!» pour organiser une
arrière-garde. Les soldats des premier et deuxième corps, qui avaient passé la Sambre sur le pont de Marchiennes, se dirigeaient sur ce pont et quittaient la chaussée aux Quatr^Bras ou à Go&selies pour prendre la traverse. Les troupes de la garde et du sixième corps se retirèrent sur Charleroi. L'Empereur envoya le prince Jérôme à Marchiennes avec ordre de rallier l'armée entre Avesneset Maubeuge, et de sa personne il se rendit à Charleroi; quand il y arriva, à six heures du matin, un grand nom* bre d'hommes, et surtout de cavalerie, avaient déjà dépassé la Sambre, marchant sur Beaumont. Il s'arrêta une heure sur la rive gauche, expédia quelques ordres et se dirigea sur Philippeville, afin d'être plus à portée de communiquer avec le maréchal Grouchy, et d'envoyer ses ordres sur les frontières du Rhin ; après s'être arrêté quatre heures dans cette ville, il prit la poste pour se rendre à Laon, où il arriva le 20 à quatre heures après midi.
Il conféra avec le préfet , chargea son aide-de-camp, le comte de Bussy, de surveiller la défense de cette place importante, envoya le comte Dejean à Guise, et le comte de Flahaut à Avenues, n attendit les dépêches du prince Jérôme, qui lui fit connaître qu'il avait rallié plus de vingt-cinq mille hommes derrière Avesneset une cinquantaine de pièce» de canon ; que le général Morand commandait la garde à pied, et le général Colbert la cavalerie de la garde; qu'à toute heure l'armée augmentait à vue d'oeil ; que la plupart des généraux étaient arrivés, que sa perte n'était pas aussi considérable qu'on pouvait le croire ; plus de la moitié du matériel de l'artillerie était sauvé, cent soixantedix bouches à feu étaient perdues , mais les honuneset les chevaux étaient arrivés à Avesnes: l'Empereur ordonna
CÂMPA6KE qu'ils se rendisseat à la Fère pour y prendre des pièces , et chargea des officiers de confiance d'y réorganiser un nouvel équipage de campagne ; le maréchal Soult eut ordre de se placer à Laon avec le grand quartier général.
Le préfet prit toutes les mesures pour compléter tes magasins de la ville et assurer les approvisionnements pour une armée de quatre-vingt à quatrevingl-dix mille hommes, qui serait réunie sous peu de jours autour de cette ville. L'Empereur s'attendait à ce que les généraux ennemis, profitant de leur victoire t pousseraient leur armée jusque sur la Somme ; il ordonna au prince Jérôme de quitter Avesnes le 22 avec l'armée et de l'amener sous Laon, point de réunion donné au maréchal Grouchy et au général Rapp. N'étant éloigné que de douze heures de marche de Paris, il jugea nécessaire de s'y rendre ; sa présence était inutile à l'armée pendant les journées des 21, 22, 23 et 24 ; il comptait être de retour à Laon le 23 ; ces six jours dans la capitale , il les emploierait à organiser la garde nationale, à achever les préparatifs de défense de Paris , et à activer tous les secours que pouvaient fournir les dépôts et les provinces. Il était facile dès^lors de juger, en supposant, comme on n'en pouvait pas douter, que le corps du maréchal Grouchy arrivât intact , que la perto de l'armée française serait inférieure & celle que les armées ennemies avaient éprouvée aux batailles de Ligny et de Waterloo , et au combat des Quatre- Bras; il a effectivement été constaté depuis, que la perte des alliés s'est élevée à soixante-trois mille hommes et que celle des Français n'a pas dépassé quarante-un mille hommes, y compris les prisonniers qu'on leur avait faits dans la retraite.
n. Le 18, le maréchal Grouchy avait attaqué Wavres à six heures du soir , le général Thielman opposa une vive résistance ; mais il fut battu. Le comte Gérard, à la tête du quatrième corps, força le passage de la Dyle. Le lieutenant général Pajol , avec douze mille hommes, avait été détaché sur Limate; il y repoussa l'arrière-garde du général Bulow , passa la Dyle , et couronna les hauteurs opposées; mais l'obscurité de la nuit devint telle à dix heures du soir , qu'il ne pouvait alors continuer sa marche , et n'entendant plus d'ailleurs la canonnade de Mont-Saint- Jean , il prit position. Le comte Gbbard fut grièvement blessé à l'attaque de Wavres; une balle lui traversa la poitrine; mais heureusement sa blessure ne fut pas mortelle. Le 19, à la pointe du jour , le général Thielman attaqua le maréchal Grouchy et fut vivement repoussé. Le village de Bielau et toutes les hauteurs au-delà de Wavres furent emportés par les Français. Le général de brigade Peine, ofiicier distingué, fut blessé à mof-t dans ce combat. Le maréchal Grouchy ordonnait de poursuivre l'ennemi et de marcher dans la direction dé Bruxelles , lorsqu'il reçut la nouvelle de la perte de la bataille et l'ordre de l'Empereur de faire sa retraite sur Nagiur. Il la commença sur-le-champ; les Prussiens le suivirent avec précaution ; mais s'étant cependant trop avancés, ils furent repoussés et perdirent quelques pièces de canon et quelques centaines de prisonniers. Le général Vandamme prit position sur Namur , le maréchal Grouchy sur Dinan. Le général Thielman échoua dans toutes les attaques qu'il tenta. Le 2i , tout le corps du maréchal Grouchy étaitàRethel; le26, il se réunit à l'armée de Laon : il comptait trente deux mille hommes, dont
six mille cinq cents de cavalerie et cent huit pièces de canon, indépendamment d'un millier d'hommes éclopés ou petits dépôts de cavalerie qui étaient à la suite.
III. La position de la France était critique après la bataille de Waterloo, mais non désespérée. Tout avait été préparé , dans Thypothèse qu'on échouât dans l'attaque de la Belgique.
Soixante- dix mille hommes étaient ralliés le 27 entre Paris et Laon ; vingtcinq à trente mille hommes , y compris les dépôts de la garde , étaient en marche de Paris et des dépôts. Le général Rapp , avec vingt-cinq mille hommes de troupes d'élite , devait être arrivé dans les premiers jours de juillet sur la Marne ; toutes les pertes du matériel de l'artillerie étaient réparées. Paris seul contenait cinq cents pièces de canon de campagne; et on n'en avait perdu que cent soixante -dix.
Ainsi , une armée de cent vingt mille hommes , égale à celle qui avait passé la Sambre le 15 , ayant un train d'ar** tillerie de trois cent cinquante bouches à feu, couvrirait Paris au 1" juillet.
Cette capitale avait, indépendamment de cela, pour sa défense, trente-six mille hommes de garde nationale, trente mille tirailleurs , six mille canonniers , six cents bouches à feu en batterie , des retranchements formidables sur la rive droite de la Seine , et en peu de jours ceux de la rive gauche eussent été entièrement terminés. Cependant les armées anglo-hollandaise et prusso-saxonne , affaiblies de plus de quatre-vingt mille hommes, n'étant plus que de cent quarante mille, ne pouvaient dépasser la Somme avec plus de quatre-vingt-dix mille hommes; elles y attendraient, la coopération des armées autrichienne et russe , qui ne pouvaient être, avant le 15 juillet., sur
L'EMPIRE
la Manie : Paris avait donc vingt-cinq jours pour préparer sa défense, achever son armement , ses approvisionnements , ses fortifications , et attirer des troupes de tous les points de la France. Au 15 juillet même il n'y aurait que trente ou quarante mille hommes arrivés sur le Rhin ; la masse des armées russe et autrichienne ne pouvait entrer en action que plus tard. Ni les armes , ni les munitions , ni les officiers ne manquaient dans la capitale ; on pouvait porter facilement les tirailleurs à quatre-vingt mille hommes, et augmenter l'artillerie de campagne jusqu'à six cents bouches à feu.
Le maréchal Suchet, réuni au général Lecourbe, aurait à la même époque plus de trente mille hommes devant Lyon, indépendamment de la garnison de cette ville , qui serait bien armée , bien approvisionnée et bien retranchée. La défense de toutes les places fortes était assurée ; elles étaient commandées par des officiers de choix, et gardées par des troupes fidèles.
Tout pouvait se réparer , mais il fallait du caractère , de l'énergie , de la fermeté, de la part des officiers, du gouvernement , des chambres, de la nation tout entière! Il II fallait qu'elle fût animée parle sentiment de l'honneur, de la gloire , de l'indépendance nationale, qu'elle fixât les yeux sur Rome après la bataille de Cannes , et non sur Carlhage après Zama ! ! ! Si la France s'élevait à cette hauteur, elle était invincible ; son peuple contenait plus d'éléments militaires qu'aucun autre peuple du monde; le matériel de la guerre était en abondance et pouvait suffire à tous les besoins.
IV. Le 21 juin, le maréchal Blûcher et le duc de Wellington entrèrent sur deux colonnes sur le territoire français; le 22, le feu prit au magasin à
poudre d'Àvesnes ; la place se rendit.
Le 2k , les Prussiens entrèrent dans Guise, et le duc de Wellington à Cambrai : le 26, il était à Péronne. Pendant tout ce temps, les places de première, deuxième, troisième lignes de la Flandre étaient investies. Cependant ces deux généraux apprirent le 25 Tabdication de TËmpereur, qui avait eu lieu le 22 , insurrection des chambres, le découragement que ces circonstances jetèrent dans l'armée, et les espérances qu'en concevaient les ennemis intérieurs ; dès^lors ils ne songèrent plus qu'à marcher sur la capitale , sous les murs de laquelle ils arrivèrent les derniers jours de juin , avec moins de quatre-vingt-dix mille hommes, démarche qui leur aurait été funeste et eût entraîné leur ruine totale , s'ils l'eussent hasardée devant Napoléon; mais ce prince avait abdiqué!!!
Les troupes de ligne qui se trouvaient à Paris , plus de six mille hommes des dépôts de la garde, les tirailleurs de la garde nationale, choisis dans le peuple de cette grande capitale, lui étaient tous dévoués ; il pouvait foudroyer les ennemis intérieurs!!! Mais pour développerles motifs qui ont réglé sa conduite dans cette occasion si importante, et qui a eu de si funestes conséquences pour lui et pour la France, il faut reprendre le récit de plus loin, et c'est ce que nous allons faire dans le livre suivant.