‹ Bibliotheque militaire (volume 2)Chapitre 76 sur 205 · AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT- PROPOS

Tout homme qui veut écrire rhistoire , doit , après s*étre bien pénétré de soa sujet , et avant m(^me de se créer un plan , puiser dans l'ensemble des faiU le but moral de son livre , à moins quil n'ait pris le parti de les assujettir à un système* Le$ lecteurs qui entreprennent de juger son ouvrage , doivent chercher à reconnattre dans laquelle de ces deux situations Fauteur s'est placé.

La pensée dominante de M. de Ségur se manifeste dès son premier chapitre.- U va montrer Napoléon rempli du vaste projet de rester seul maUre de r Europe. ( Page 8. } Peu lui importe que par cette imputation, il soit Técho des écrits su* perficiels et malveillants qui ont jugé un grand homme après sa chute ; ou des ennemis qui , lorsqu'il était debout , s'en faisaient une arme pour le renverser, ir est sûr de plaire aux uns , et de ne pas déplaire aux autres. Il flatte l'esprit de parti et la médiocrité contemporaine ; il sera lu , il sera loué.

Ce n'est pas tout. Après avoir montré un génie uuesi grande aussi universel , se jetant de gaité de cœur dans une folle entreprise , il essaiera de prouver que H le iueeès n*a pas couronné sa témérité , la cause en est à C affaiblissement précoce de sa santé ; et que le grand honune n'était qu'un ambitieux, qui a embrassé plu« que tes forces de rhomme physique ne pouvaient étreindre. Voilà le but de l'auleur.

Quant à fi(Hi plan , nous nous flattons de démontrer qu'il n'en a point , qu'il écrit presque au hasard , mêlant les faits, les rapportant sans suite et sans ordre ; confondant, lorsqu'il traite une époque , ce qui appartient à une autre ; dédai« gnant de justifier ses accusations ou ses éloges; adoptant sans examen , et sans eet esprit de critique si nécessaire à rhistorien , les faux jugements de la prévention, de la rivalité ou de l'inimitié, et les exagérations de l'humeur ou de la malveillance ; prêtant aux uns des actions ; aux autres des discours incompatibles avec leur position et avec leur caractère ; ne citant jamais d'autres témoins que lui-même , et d'autre autorité que ses propres assertions.

Il raconte tour à tour , et tout à la fois , la politique et les faits militaires.

La politique , qui la lui a révélée? Étranger aux affaires , n'ayant jamais q)proché ni le cabinet, ni les conseils , ni les hommes d'état , avec lesquels son service au quartier-général ne lui donnait aucun rapport, où a-t^l pris ses documents? dans les pamphlets ou dans las conversations des détracteurs de Napoléon.

Quant aux faits miUtaires , ils se bornent , dans l'ouvrage que nous examinons, k ttM suite 4e réeits inexacts , 4e tableaux sans vérité , à de petites annotes, la

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plupart controuvées , ou à la copie souvent littérale de quelques écrits que presque toujours la malveillance a dictés.

Sans doute il serait injuste d'exiger de M. de Ségur , sous le rapport militaire , ce qu'il n'a pas mis dans son livre. Il a bien le rang et letitre de général ; mais où en aurait-il acquis Texpérience? Tous ses grades, il les a reçus en remplissant des fonctions civiles , auxquelles l'usage du palais affectait des broderies et des épaulettes. D'abord adjoint aux adjudants du palais (1) , il est devenu maréchaldes-logis, lorsque ses fonctions ont été désignées par ce nouveau titre (2) ; il n'en exerçait pas d'autres dans la campagne de Russie , et les partageait avec M. Ernest de Canouville , auditeur au conseil d'état. M. de Ségur , qui , de colonel des chevau-Iégers de la garde nationale parisienne , s'était trouvé maréchal-decamp(3) , cessa , il est vrai , à son retour de Russie, ses fonctions de maréchalnleslogis; mais il n'entra pas pour cela dans la carrière militaire active : il fut nommé gouverneur des pages , emploi civil qui n'avait encore de militaire que l'habit. S'il ftit plus tard chargé d'organiser un régiment de gardes d'honneur , qui se formait à Tours, il dut à cette circonstance l'avantage de faire avec ce corps la campagne de 1814, et de pouvoir offrir la fidélité de ses gardes au prince de Bénévent (Talleyrand), lorsque l'Empereur était encore à Fontainebleau (4).

Ces détails ne sont point hors de propos. Une génération nouvelle , qui était à peine sortie de l'enfance, quand oï\t fini nos jours de gloire , et le peuple des salons pour qui cette gloire ne fut longtemps qu'un bruit importun , en lisant sur le titre d'un ouvrage , que les journaux ont prôné avant même qu'il eût un lecteur , ces mots : par M. le Général comte de Sigur, ont pu croire que ce général, qui s'érigeait en juge du grand homme, avait combattu à ses côtés, tandis qu'il n'avait été employé qu'à faire ses logements. Ils ont pu le croire l'émule ou le rival , du moins le camarade de ces vieux généraux , dont le sang et les hauts faits ont , pendant trente années, marqué tant de champs de bataille. Ils ont pu voir en lui, sur sa parole , un de ces vétérans de la Grande-Armée, que M. le maréchal-des-logis appelle ses compagnons dans son épttre dédicatoire, sans songer combien sont faibles ses titres à la vétérance et à cette illustre confraternité. S'il est utile d'apprendre aux lecteurs de M. le comte de Ségur, que sa plume n'est point celle d'un militaire , quoique son épée , dans les occasions rares où elle sortit du fourreau, ait été celle d'un brave soldat, il est juste aussi de l'absoudre des erreurs nombreuses qu'un officier plus expérimenté n'aurait pas commises.

(1) Le 6 octobre 1803.

(4 Le M septembre ISM.

(8) tt révritf 1812.

(4) Momteur do lundi 11 avrU 1814.

Extrait de la lettre de M* te comte de Sëifur am GowememetU prwieoire.

« J*oflfre aujourd'hui mes leiye cents gardes et mol, au suoœneor, au descendant des rois de » mes pères.

» Je lai jure ûdélité, au nom de mes ofliciars, de tous jnes gardes» «t en mon nom, qui ré^imd » de mes sermenu. »

Les qualités militaires qui manquent à M. de Ségui*, ne pouvaientr^Iles pas être suppléées par sa position au quartier-f;énéral, et par les relations que lui donnait le service civil dont il était chargé pendant la cœnpagne de 1812? Pour répondre à cette question , que nous avons déjà touchée, il faut en peu de mots &ire connaître la nature de ce service.

Lorsqu'on se mettait en marche , le maréchal-des-logis recevait du grand* maréchal du palais , ou de celui qui en faisait les fonctions , Tordre de devancer de quelques heures le quartier-général impérial sur le point où il devait s'ai^ réter. Là, ayant sous ses ordres deux fourriers du palais, qui composaient le personnel de son commandement , U faisait préparer le logement de l'Empereur et de sa suite , veillait à l'établissement du service de santé , de celui de la table , de l'office et des écuries. Ce devoir rempli , M. le comte de Ségur , dans ses loi* sirs , pouvait voir quels officiers-généraux arrivaient au quartier impérial , et en partaient ; il pouvait recueillir les bruits qui se répandaient, les conjectures qui se formaient au milieu des officiers qui allaient en mission, ou en revenaient; les conversations plus ou moins animées, et les clameurs souvent indiscrètes du salon de service , ou des officiers qui se délassaient des fotigues de la journée , en exhalant leur humeur sur les hommes et sur les choses. Voilà les témoins de M. de Ségur , voilà ses garants , voilà les sources où il a puisé. C'est ce qui a fait dire à un homme de beaucoup d'esprit , que son Uvre était le procès -verM de$ caquets du quartier-général.

Une expéditibn aussi importante , aussi difficile que celle de Russie, demandait un historien qui joignit le discernement à la connaissance des faits, qui fût inaccessible à toute influence étrangère; qui, se plaçant dans une situation indépendante , ne vit que les temps , les circonstances , et sût se [dérober à l'empire de toute affection nouvelle. Privé de ces qualités indispensables, M. de Ségur n'a pu produire et n'a produit qu'un roman mal tissu , qu'il a décoré du nom d'histoire. Etourdi du succès de ses phrases à effet , et de ses descripr tiens romantiques, il ne s'est pas aperçu des inconséquences dans lesquelles il est tombé. Cette grande armée , à la gloire de laquelle Iç jeune vétéran prétend s'associer, est sous sa plume une horde , qui ne combat que pour le pillage. Le grand homme, dont il voudrait qu'on le crût l'admirateur reconnaissant et fidèle , et qui épuisa sur son grand-père , sur son père et sur lui-même les trésoi*s de sa faveur et de ses bienfaits (1) , est un insensé courant aveuglément à sa ruine. Le génie prodigieux, qui jusqu'alors avait couronné sa tête de tant de lauriers, et signalé son nom par la réconciliation des partis, et par toutes les prospérités de la patrie , n'est qu'un homme débile , incertain , irrésolu , sans énergie , sans courage , accablé sous le poids de la fatigue et de la maladie. Il est mort avant l'heure suprême ! ! !

(i) M. PhUippe de Ségur a été doté par TEmpereur, ie 24 septembre 1800, d'une reste de dix mille francs sur le Krand-livre, à l'occasion de son mariage ; GraUfié, le 15 août ISOd, d*une dotation de dix mille francs de rente ; Idem, le 1" Janvier 1S12, d'un supplément de dotation de quatre mille francs, etc«

Cspanduit , en pe» d« tnois , il a réptré toutes ses pêrleft ; la tnaiii ^réitfiee a Mconoposé cette annéo qui , toua sas ordres , a vainca à Luteen, k Bmitten , à Broade. Béduil pfau tard k un petit nombre de brades y il a tenu en échec, dune laa plaines de la Champagne, toutes les forces de TEurope ; et s'il est tombé par la trahison , c'est encore au bruit des chants de victoire de Champaubert et de Mantmirail. Un an s'était à pane écoulé depuis sa chute, qu'il s'est relevé par «ne entreprise dont la ccmception , non moins hardie que Texécution , fera Vétonnement des siècles. Mais abandonné de nouveau par la fortune, il a, durant six années, donné au monde, sur le rocher de Sainte-Hélène, le mémorable «lemple d'une fermeté héroïque et d'un caractère invincible.

M. de Ségur nous apprendra*t*il par quel prodige ce génie , que sa plume BOUS peint dans la décrépitude , conservait cette vigueur, cette puissance , qui furent si longtemps encore la terreur et l'admiration de ses ennemis? Qu'ii eût écrit de telles choses au retour de la campagne de Russie , on aurait pu l'attribuer aux erreurs d'une imagination malade , et d'un esprit mélancolique troublé par l'ispeet de si grands désastres ; qu'il l'eût fait après les événements de 1813 , de 181i et de 1816, il était sans excuse; et c'est en 1825 qu'il feit paraître son Uvrel S'il avait publié, avant la mort du héros, cette oeuvre accueillie par des suffrages éphémères, sans doute une protestation éloquente, s'élevant du milieu de l'Océan Atlantique , aurait mis un grand témoignage dans la balance ; et la postérité, qui gardera la mémoire des paroles comme des actions de Napoléon , k postérité , avec laquelle ï historien de la Grande^Armée n*aura rien à démêler , Salirait un jour que Tauteur et TouxTage ont existé. M. de Ségur a eu peur de cette célébrité; il ne l'obtiendra pas de nos critiques. C'est aux contemporains seuls que nous avons la prétention de parler.

Officier d'ordonnance de l'Empereur pendant la campagne de 1812, les ordres que nous avons transmis , les discussions auxquelles nous avons assisté ^ nous ont lè^mi de grands souvenirs ; mais c'est surtout à Sainte-Hélène que nous avons été k même d'amasser des documents historiques. Là, nous avons vécu trois ans dans lé passé; là, nous avons pu recueillir dans les conversations du grand homme, qui nous avait admis dans son intimité, des renseignements précieux.

Ces considérations, mais plus encore notre admiration pour l'Empereur^ nous ont fait un devoir d'entreprendre ce travail. Il faut bien , quand un détracteur compte sur le silence du tombeau, qu'une voix au moins , quelque feible qu'elle soit, fasse entendre les accents de la vérité.

Nous avons puisé dans les souvenirs de nos amis, et nous avons été principalement secondé dans notre entreprise par un homme qui , placé dans le cabinet de l'Empereur depuis la paix d'Amiens jusqu'à la fin de son règne , a été constamment honoré de sa confiance.

NOTA. — Cet examen critique a été fait sur la première édition de Touvrage de M. le comte de Ségur; notre subdivision en livres et chajpltres se rapporte à la sienne.

EXAMEN CMTIQUE

rODIfKAfiE DE I. LE COITE f\L DE StGVI.

VAR Ll OtMÉIUL GOURGAUD.

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UVBE PREMIER.

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