‹ Bibliotheque militaire (volume 2)Chapitre 78 sur 205 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous passons rapidement sur le commencement de ce chapitre fort obscur, et sur les réflexions que l'auteur met dans la bouche de l'Empereur touchant la politique de la Prusse , à l'égard de la république française ; mais nous relevons celle-ci.

(( Chaque fois que sur ses cartes, il )) (Napoléon) suivait le tracé des frontiè- » res prussiennes, il s'irritaitde les voir » encore si étendues, et (1) s'écriait: Se » peut^il que j'aie laissée cet homme » tant de pays! » (Page 13.)

Qui peut avoir dît cela à M. de Ségur? oùl'a-t-il entendu? Le maréchaldes-logis du palais n'était pas dans la confidence de l'Empereur ; il n'a jamais mis le pied dans son cabinet. S'il avait quelquefois entendu Napoléon parler des souverains, il saurait qu'il ne s'est jamais servi à leur égard d'expressions aussi inconvenantes , et qu'il ne disait pas d'une tête couronnée : cet honinie.

(1) Gomme M. de Ségur visetoujoursk l^effet, il lui a semblé que le mot s'écrier a quelque chose de plus relevé que Vexpression ordinaire, a dity disait; aussi s'en sertnl consommait dans tout le cours de son ouvrage*

CAMPAGNE Cette expression est en usage , il est i vrai, dans cei*tainssaIons, pour désigner l'empereur Napoléon. C'est sans doute par réminiscence que l'auteur en fait l'application au roi de Prusse. Ce prince , relégué au-delà de l'Elbe , et dont les états bordaient la Baltique \ jusqu'à l'embouchure du Niémen, était vulnérable partout, et Ton ne voit pas ce que Napoléon pouvait lui envier.

« Cette aversion pour un prince pa- » cifique et doux étonnait. ... on doit en )) rechercher les causes. » (Page 13.)

Si le roi de Prusse était toujours disposé à la paix , il était toujours prêt à feîre la guerre. Napoléon le savait; ce prince lui inspirait donc peu de confiance; mais il n'avait pas d'aversion contre lui. Cependant , l'auteur en indique deux causes; l'une, \e refus de Louis XYIII aux propositions qui lui furent faites par l'intermédiaire du roi de Prusse. En 1803, le cabinet prussien avait senti qu'il serait avantageux à la tranquillité de l'Europe de tirer les princes de la maison de Bourbon de la situation où ils se trouvaient. Il se chargea d'envoyer à cet effet des instructions à M. Meyer, président de la régence de Varsovie, ville où se trouvait alors le comte de Lille. Ce prince fit à l'ouverture dont il s'agit , une noble réponse que tout le monde connaît.

Comment Napoléon aurait-il gardé du ressentiment d'une démarche qu'il n'avait pas provoquée, à laquelle il n'avait consenti que par déférence pour son allié, et qui d'ailleurs ne compromettait en rien son autorité, puisqu'il n'y était nullement question de droits à la couronne de France?

Napoléon, au reste, attachait peu d'importance à cette négociation ; l'amour des Français et les intérêts nationaux lui paraissaient suflSre à l'affermissement de sa puissance.

Quant à l'autre cause , celle des réclamations de la Prusse au sujet de l'arrestation de M. de Humboldt; cet agent, ainsi que MH. Vickam, Drake, Spencer Smith, etc., profitait de son caractère de résident anglais près des villes anséatiques, pour tramer des machinations contre le premier consul.

Napoléon avait noblement signalé son indignation de la violation du droit des gens dans la personne des Irlandais réfugiés , qui furentlivrés par le sénat de Hambourg. Il montra son respect pour ce même droit des gens , en ne refusant pas de rendre la liberté à un agent diplomatique, en faveur duquel le roi de Prusse l'invoquait. La démarche de ce monarque , qui ne choquait en rien les principes reconnus par l'Empereur , ne pouvait être une cause d'inimitié.

Si l'on ne savait pas que l'aversion n'entrait jamais pour rien dans la politique d'un homme du génie de Napoléon, on pourrait citer deux causes bien autrement efficaces d'un tel sentiment: les projets et les engagements de la Prusse avant la bataille d'Austerlitz , et l'agression de cette puissance en 1806. Mais M. de Ségur , qui écrit l'histoire, parait ignorer tout cela.

« Cependant au conunencement de )) 1805, la Russie, l'Autriche et l'An- » gleterre cherchaient encore vainc- » ment à engager Frédéric dans leur » troisième coalition contre la France. )» (Page 14.)

Une troisième coalition eut lieu.

L'Angleterre par\ânt à y faire entrer la Russie et l'Autriche. Son but avoué était de chasser les Français de l'Allemagne et de l'Italie, de rétablir le roi de Sardaigrie en Piémont, et d'enlever à la France ses alliés. Les moyens de la coalition paraissaient immenses ; cinq cent mille hommes et des flottes considérables devaient appuyer ces pré-

L'EMFIËE.

tentions que le soleil d'Austerlitc fit évanouir. Ainsi, trois mois aprè^ sa formation, la troisième coalition iîit dissoute, rAutriche forcée de signer la paix ; et ce ne fut qu'à la générosité du vainqueur que Tempereur Alexandre dut le salut des débris de son armée.

La Prusse, qui par le traité de Berlin, signé quelques mois avant la bataille d'Austerlitz, avait pris part à la ligue, dut à l'habileté du ministre Haugwitz la conclusion d'un traité d'alliance oifensive et défensive avec la France. ^

« D'abord la possession du Hanovre » séduisit Frédéric; mais quand il fal- » lut signer, sa pudeur hésita.... Na- » p^léon ne put concevoir une politi* » que si timide. Ce prince, s'écria-t-il, » n'ose donc faire ni la paix ni la » guerre, etc., etc. )> L*auteur, qui ne voyait l'Empereur que lorsqu'il traversait le salon de service, qui ne l'entendait quelquefois que dans ses audiences publiques , prend-il ses paroles , lorsqu'il le fait parler, dans son imagination ou dans ses souvenirs ? Pour qu'il les prit dans ses souvenirs, il faudrait qu'elles eussent été dites en public, et il n'en est rien.

« On assure qu'en môme temps, des » hommes, ou perfides ou abusés, ont » persuadé à Frédéric que Napoléon y> est forcé de se montrer pacifique , » parce que ce guerrier ne veut point » la guerre; ils ajoutent qu'il traite per- )) fidementde la paix avec l'Angleterre, » au prix de la restitution du Hanovre, » qu'il veut reprendre à la Prusse. »

(Page 16.)

Voici quelles furent les négociations auxquelles l'auteur parait faire allusion:

La mort de M. Pitt avait ouvert l'entrée du ministère à M. Fox. L'ambition de ce dernier était de rétablir la paix entre la France et la Grande-Bretagne,

et il fit k ce sujet les premières démar^ ches. En février 1806, une correspondance active s'établit enire les deux cabinets. On éprouvait le même désir d'ouvrir les négociations sur des bases honorables; mais on ne pouvait s'accorder sur le mode de négocier. L'Angleterre voulait traiter conjointement avec la Russie ; et la France , considérant la troisième coalition comme dissoute, ne voulait traiter qu'avec lAn- 0eterre. Cette difficulté fut levée. Ce fut l'Angleterre qui céda , sur la proposition de la France, d'adopter avant tout cette base de la négociation, que l'une et l'autre puissance pourraient intervenir dans toutes les affaires continentales et maritimes. Cette circonstance et l'arrivée à Paris de M. d'Oùbril, de la part de la Russie , décidèrent Fox à y envoyer lord Yarmouth , avec les pouvoirs nécessaires pour traiter. Ce lord eut des conférences régulières avec le cabinet français. L on était d'accord sur tout; l'Angleterre gardait Malte et le Cap, et rendait toutes les autres colonies. Mais, au moment où l'on allait signer le traité , Fox tomba gravement malade. Sa fin fut prévue , lord Lauderdale fut envoyé à Paris pour faire rétrograder la négociation, et la rompre. A peine arrivé, ce lord demande des passeports , si l'on refuse de reconnaître sur-le-champ cette assertion, fausse et nouvelle, que Vuti passtdêtis était la base convenue avec lord Yarmouth, en en exceptant le Hanovre. L'Angleterre aurait ainsi gardé toutes ses conquêtes, et la France, qui n'avait à l'A-ngletcrre que le Hanovre, n'on aurait gardé aucune.

Malgré toutes les menaces de lord Lauderdale, la France se refusa à reconnaître cette base. On écarta, dans les différentes conférences, le principe général de cette base , \x>\xt aller au

fend de là questim. Mais, à €eUe é^KH que, FAngleterre M Vdilldit plus là f$i%y parce qu'elle codieevAlt des espéranceft de reformer une quatrième coalilioD. Déjà^ par ses intirigues, elle avait etiipéc^ l'empereur Alexandre de ratifier le traité qu'avait signé ma envoyé (M. d'Oubril) , et elle avait fait naître la mésintelligence entre les cabinets de Berlin et des Tuileries. L'envoi de IcmlLauderdale, homme violent, adrwt, peu scrupuleux , avait eu principalement peur but d'arradier à la France une déclaration rdative au Hanovre, afin de s'en servir pour exciter la Prusse contre elle. La quatrième coalition fut formée et termina les négociaticMis. Les ennemis de la France espéraient beaucoup de la réunion de la Prusse, de l'Autriche et de TAngleterre. Les troupes prussiennes avaient conservé toute leur réputation.

Dans une dernière conférence, les plénipotentiaires français firent à lord Lauderdale ce raisonnement: « Supposez que la Prusse soit battue comme l'a été l'Autriche , et qiie l'Empereur soit à B^lin trois nK)is après l'ouverture de la campagne, comme il a été à Vienne. N'aurefr^ous pas à regretter d'avoir laissé détruire ce boulevart qui garantissait le Hanovre, la Hollande et toutes les embouchures de l'Elbe et du Yéser, si importantes pour votre commerce? Or, les Russes sont encore loin ; avant la mi^octobre, le choc entre l'armée prussienne qui couvre Berlin, et l'armée française qui veut j arriver, aura eu lieu. ^, comme il est probable, l'armée prus»enlie e$t battue, elle sera détrwte comme l'a été l'armée autridhiBuae; et les Russes ne pourront pas da^antaga pour la Parusse , après sa dé-

Lord Itftud^ate ébtntirit la juatësse de ces observations. II pressentit si bien que la quatrième coalition était imorte à sa naissance , pâ^ce qu'elle n'aurait dû se déclarer qu'à l'arrivée deb Russes entre la Vistule et l'Oder, qu'il demanda K si i dans le cas où TAngleterre ferait la paix ^ l'Empereur ne marcherait pas oontre la Prusse. » On lui répondit par l'affirmative* Mais le conseil des ministres de Londres ne vit que les noutelles dianees qu'allait courir la France , sans calculer les probabilités de l'issue de la campagne: la guerre de Prusse eut lieu.

M. de Ségur reproche à Napoléon de n'tàfétr P9U âémemèré là Pfnne. (Page 17.)

Une question aussi grave et que M. le Maréchal-des-logis du palais tranche si légèrement, mériterait un long examen. 9i Napoléon a reculé devant ce démembrement, c'est sans doute par des considérations bien autrement importantes que les frivoles hiotife cpil lui sont prêtés par l'auteur^ tels que l'effet de la préS9nce éT Alexandre, etc. Si l'affaiblissement de la Prusse a produit dans ce royaume une telle exaltation, que n'eût point opéré son démembrement total?

a Cette vaste conspiration était celle » des amis de la vertu. Son chef... fut » Stein. Peut-être Napoléon eût-il pu » le gagner ; il préféra le punir. » {Page 18.)

Le baron de Stein était un ennemi ; Napoléon le savait. Mais il savait aussi qu'un homme de ce caractère était audessus de la corruption. Il n'eut point à choisir; il exigea qu'un ennemi fût éloigné de la cour d'un prince ami.

« En 1809... c'étaient des Prussiens

Uti»i qu'Hs n'ont pu pour l'Autriche, i^ qui , les premiers, avaient osé lever nonarehie qui avait bien plus de res- » contre Napoléon l'étendard de l'insourees. » » dépendance. Il les avait fait jeter dans

» les fers destinés aux galériens. »

(Page 20.)

Le major Schill avait violé la loi des nations. Aux yeux des publicistes et des gens d'honneur de tous les pays, Schill et ses compagnons, traversant une partie de F Allemagne, en pillant et tuant les Français, lorsque la Prusse était en paix avec la France, se rendaient coupables de vols et d'assassinats. Leur crime était le même que celui des forbans qui , sans lettres de marque ou en pleine paix , vont attaquer les navires d'une puissance amie.

L'Empereur ne lu fit pas jeter aux galères i ils furent jugés et condamnés par des tribunaux légalement constitués.

Cette satisfaction était duc par la Prusse; c'est la Prusse qui Ta donnée.

<c Dès que Tannée 1812 s'approcha. . .

» Frédéric, inquiet et fatigué de son » asservissement , voulut en sortir par » ralliance ou par la guerre. Ce fut en » mars 1811 qu'il s'oflrit comme auxi- » liaire de Napoléon pour l'expédition )) qui se préparait. » (Page 20.)

Il ne se préparait pas alors d'expédition. La Russie armait ; elle réunissait des forces considérables sur le Dniester; et la Prusse, qui voyait Forage se former , chercha un allié puissant pour se mettre à l'abri du danger. Mais la France n'armait point encore ; des explications étaient demandées sur ces armements: on négociait. Accepter ralliance de la Prusse , c'eût été manifester des intentions hostiles, c'eût été commettre une faute politique. Napoléon n'accepta donc point; mais il ne refusa pas, réservant les dispositions de la Prusse pour le moment opportun.

Que la Prusse inquiète ait traité secrètement avec Alexandre, comme le dit ensuite l'auteur, cela ne prouverait rien, sinon que le roi de Prusse n'avait

pas compris tout ce que la prudence imposait à Napoléon.

L'auteur nous révèle une anecdote curieuse ; c'est que, dès 1810, Alexandre a été au moment de tomber à l'improviste sur Napoléon (page 21), et àce sujet M. de Ségur nous dit même une chose assez piquante. Si Alexandre a changé de résolution , t*est parce quHl voulut mettre la Jostice bu Ciel ce e opinion des hommes de son côté, en ne paraissant pas C agresseur. (Page 21.) M. de Ségur peut bien supposer que le promoteur de la sainte alliance voulait tromper les hommes; mais supposer qu'il voulût tromper Dieu , c'est trop fort!

Que le roi de Prusse, lorsqu'il a proposé son alliance et ses places à l'empereur Alexandre, ait été refusé par ce souverain , comme le dit encore l'auteur, que devait-il en résulter? Qu'il insisterait pour son alliance avec la France, et c'est ce qui n'arriva point. D'où l'on pourrait conclure que le témùin subalterne (page 22) qui a cité la réponse de l'empereur Alexandre à Frédéric , n'a pas dît la vérité. Car, nous le répétons, si la Russie avait refusé l'alliance de la Prusse, la Prusse aurait persisté à aller au devant de la France. Cependant, lorsque le moment fut arrivé où Napoléon reconnut que , malgré ses efforts pour la paix, toutes les probabilités étaient pour la guerre , il eut à choisir entre deux partis, l'alliance ou la destruction de la Prusse. Il choisit l'alliance plus facilement que Frédéric ne s'y détermina lui-même. L'auteur convient que ce prince hésita ; et il rattache à cette circonstance l'occupation de la Poméranie, et l'ordre donné au prince d'Eckmûhl de se tenir prit à s* emparer subitement de toute la Prusse et de son roi. (Page 22.) L'occupation de la Poméranie fut un acte impoliti-

que, qui ne résulta d'aucune combinaison, mais seulement du caractère du gàiéral qui Ventreprit, et de Texagération de son zèle pour Texécution du système continental. Il crut, sur de &UX rapports, que de nombreux bâtiments chaînés de denrées coloniales étaient entrés dans les ports de Tlle de Rugen et à Stralsund. Il vit l'occasion de prendre en même temps en faute le gouvernement suédois, et de porter un coup sensible aux intérêts de TAngleterre. Le maréchal Davout envahit ces provinces suédoises, sans autre ordre que ses instructions contre le commerce britannique. 11 ne fut pas désavoué, perce que le mal étant fidt, un désaveu n'eût remédié à rien; il fut excusé sur un excès de zèle.

Cette opération n'avait rien de commun avec les mesures à prendre pour décider la cour de Berlin. On ne sait par quels motife M. de Ségur suppose Tordre de s'emparer de la personne du roi de Prusse. Il aurait dû se rappeler qu'après la défection du corps d'Yorck, Napoléon avait vingt mille hommes à Berlin et autant à Potsdam; que la politique et Fagitation des esprits en Prusse auraient pu , à cette époque, lui donner de justes motifs de prendre le roi en otage ; que néanmoins il ne l'avait point fiiit , et qu'au contraire il avait ordonné à Âugereau, qui commandait à Berlin , d'avoir pour ce monarque les plus grands égards.

Le prince d'Eckmûhl avait reçu Tordre de se tenir prêt à entrer en Prusse, si le traité d'allîance n'était pas signé. En effet, dans des circonstances si pressantes, il fallait que la Prusse fût amie ou ennemie, et le refus de s'allier à la France ne devait plus laisser de doute sur les liaisons de cette puissance avec la Russie, que la prudence la plus ordinaire commandait de prévenir

puisque la guerre était imminente.

« Cette soumission (celle de la Prusse) » n'a point encore rassuré Napoléon ; » à sa force il ajoute la feinte; les for- » teresses que par pudeur il laisse à » Frédéric, sa défiance en convoite en- » core l'occupation. . . Il exige en même » temps qu'on leur enlève tout ce qui » pourrait leur servir dans une révolte; » il désigne tout , jusqu'à la moindre » arme. » (Page 23.)

Nous ne citons ce passage que pour montrer Tesprit dans lequel M. de Ségur a composé son ouvrage. Nous ne relèverons pas les expressions de feintey de pudeur^ employées à Tégard d'un homme aussi puissant que Napoléon, dont le caractère a toujours répugné à de si petits moyens. Les assertions avancées fussent-elles exactes , cette surabondance de précautions envers une puissance sur Tamitié de laquelle on ne pouvait pas compter, serait justifiée par la {»rudence. L'événement, au contraire, a démontré que Napoléon avait été trop confiant dans la Prusse , en lui laissant une nombreuse armée en Silésie; et ce qui prouve qu'il ne lui a pas enlevé tout jusqu'à la mmndrearme^ c'est la rapidité avec laquelle, lors de la trahison d'Torck, elle arma cent mille landwehrs avec des fusils de réserve , et les fournit de l'artillerie nécessaire.

II est tout simple que l'empereur Na« poléon ait refusé les vingt-cinq millions que la Prusse fit demander à cette épo» que par M. de Hatzfeld, puisque cette puissance devait encore à la France près de quatre-vingts millions, et que d|ailleurs elle n'inspirait pas de confiance. Quant aux nombreux magasins que, par son traité du 24 février, elle mit à la disposition de Napoléon, elle ne le fit que par l'impossibilité où elle se trouva de les livrer aux Russes, auxquels ils étaient originairement destinés.

L£MHRE.

Telâ sont les faits. Faute de les con^ naître , l'auteur s'égare dans des conjectures; c'est la condition de tout écrivain qui veut parler de ce qu'il ignore , et c'est celle de M. de Ségur, qui foit de la diplomatie sans aucune connaissaiice des négociations, et qui ▼a, dans tout le reste de son livre, faire de la stratégie sans aucune connais^ sance de la guerre.

CBAPITRB III.

a La Russie est maltresse des hau-

» teurs de l'Europe Son gouverne-

« ment ne peut que difficilement être » acculé et forcé à composer dans un » espace presque imaginaire.... sans le » concours de la Suède et de la Tur- B quie, la Russie est moins attaqua- » bie. ))(Page2d.)

Si , par ces expressions singulières , l'auteur veut dire que la Russie ne peut Atre attaquée que par une puissance alliée de la Suède et de la Turquie , nous répondrons :

L'alliance de la Suède aurait été très avantageuse, sans doute, puisquclic aurait menacé la Russie d'une diversion dangereuse au nord. Par 1 alliance avec la Turquie , on eût atteint un but important, celui de la maintenir en guerre avec la Russie , parce que cette guerre eût opéré une puissante diversion au midi : voilà le véritable secours qu'il eût été utile d'obtenir. Rien n'a été négligé , quoi qu'en dise l'auteur , d'après les fausses rumeurs qu'il a prises pour guides.

Quand M. de Ségur (jUt plus bas, que k$ fdus êiinpks d^ms fias rangs s'atttn^ iaknt à apprtndrê lé murtheém grand •mr veri Kio» (page 26) , il nous foit voir qu'il était de ce nombre. Le grand visir étant en présence d'une aniiôe

russe , il aurait fallu qu'il l*eùt battat plus d'une fois , avant de marcher sur Kiow. Indépendamment des alliances, qui avalent été conclues avec TAutrichc et la Prusse (c'étaient les plus im«> l>ortantes) , et avec les princes de la confédération du Rhin , des négocia»

tions se suivaient en même temps avec le Danemarck et la Suède. Celle avec le Danemîurck réussit; il en fut autrement avec la Suède. La négociation avec cette puissance échoua , parce qu'elle y mit une condition que l'honneur ne permettait pas d'accorder. Les succès de la politique furent donc obtenus partout où ils pouvaient l'être. A Constantinople l'alliance subsistait; il ne s'agissait que de la maintenir , et elle fut maintenue. Elle ne devint pas offensive contre la Russie , piirce que l'Angleterre rcmpcH*ta au camp du grand visir par une fraude heureuse , au moment même on le succès paraissiiit assuré au divan. Le sultan Mahmoud était dans les intérêts de la France; illes soutenait encore, lorsqu'il apprit que la paix venait détre signée par le grand visir. Il hésita longterap s^ y donner sa ratification. Le grand visir avait été trompé perles Anglais, qui lui avaient persuadé que le comte de Narbonne , envoyé à Wilna auprès d'Alexandre, était un négociateur prêt à signer un traité qui mettait la Porte à la merci de la Russie. L'astuce britannique donna des assurances et fournit même des preuves; le visir trompé trompa le sultan.

(( L'ambassadeur turc est accueilli » avec des égards minutieux dans le » camp français ; il accompagne Napo- » léon dans ses revues ; les soins les » plus caressants lui sont prodigués, et » déjà le grand éeuyer de France trai- » tak avec lui d'une alliance offensive » et défensive, quand une attaque ino- »pinée des Russes vint interrompre

» cette aégodation. Cet ambassadeur i> retourne à Varsovie, etc. » (Page 30.) M. de Ségur , qui ne sait les choses qu'à peu près, qui prend pour guide des notions incomplètes et des souvenirs mal digérés, et rarement les siens, et qui d'^lleurs était prisonnier de guerre en Russie à cette époque (1) , a entendu parler d'ambassadeur venu d'Orient au quartier^général. Il ne fiait mention que d'un ambassadeur turc, et il attribue à celui-ci un accudl qui fut obtenu et mérité par un autre. S'il avait pris la peine de s'instruire avant d'écrire, voici ce qu'il aurait appris.

Le 25 avril 1807, MirzaRizza, homme d'un mérite éminent et l'un des personnages les plus illustres de la cour de Téhéran, arriva à Finkenstein en qualité d'ambassadeur extraordiniûre auprès de l'empereur Napoléon. Le duc de Bassano fut chargé de négocier avec lui les conditions d'une alliance offensive et défensive entre la France et la Perse ; et au bout de quelques jours, la négociation parvint à un heureux résultat. C'est cet ambassadeurquiaceompagnm Napoléon dam âtâ retuts ; c*est à lui que Us soins les plus curessants furent prodigués. Le 7 mai , il partit pour retourner en Perse. C'était une chose assez nouvelle qu'une ambassade persane, et une chose asse^ importante qu'une alliance entre la France et la Perse, pour qu'on en fit mention.

Toute l'Europe fut occupée de cet événement, excepté M. de Ségur, qui n'en a ni trouvé la trace dans son profond sar voir historique, ni cherché l'indication dans les documents contemporains.

S'il avait seulement lu les bulletins , qu'un auteur qui écrit sur la guerre

(t) M avait été pris en décembre f SOS, prépftrant le lo^i^einest de TEmpereori dans le village de Nasielk.

CAMPAONB DE 1812. 547

doit au ihoins consulter, il aurait été averti de cette omission (1). Ce fait démontre avec quelle légèreté M. de Ségur écrit l'histoire. Quelques personnes qui ont remarqué la défaveur que l'auteur , dans le cours de son livre , jette sur le ministre qui fut chargé alors de négocier avec Mîrza Rizza , ont pensé qu'il n'u^'ait point parié de l'ambassadeur persan , afin de ne pas nommer le négociateur français dans une circonstance où il n'y avait rien de défavorable à en dire. Si le grand écuyer, qui protégea longtemps le Maréchal-deslogis du palais qui le protège à son tour, eût été chargé de cette mission , Mirza Rizza eût peut-être obtenu quelque mention.

Il y avait trois semaines que l'ambassadeur persan avait quitté le quartiergénéral , lorsque l'ambassadeur turc y arriva (le 27 mai).

Au commencement de 1807, la Porte envoya Emin Wahîb Effendi pour conclure un traité d'alliance avec la France. Cet envoyé négocia longtemps à Varsovie , sans résultat , avec M. de Talleyrand. L'Empereur , impatient de terminer, fit venir cet ambassadeur à Finkenstein, où il arriva huit jours avant le départ de l'Empereur de ce quartier-général. Le duc de Vicence fut chargé de conférer avec lui, mais il n'avança pas davantage la négociation.

L'Empereur voulut lui parler luimême ; mais , fatigué du peu de capa-

(1) Soixame-treulème bulietin. Elbfaig, le 8 mai 1807. L*ambassadear persan areçason audience de congé ; il a apporté de très beaux présents à TEmperenr de la part de sou maître, et a reçu en échange le portrait de l*Empereur, enrichi de très belles pierreries. Il relourne en Perse directement. C*esl un peromuage très considérable dans son pays, et un homme d*csprît et de beaucoup de sagacité. Son retour dans sa patrie était nécessaire, etc.

L'EMPIRE

cité de cet envoyé, il le renvoya à Gaulaincourt, ne voulant pas perdre son temps en de vaines conférences.

L'Empereur quitta Finkenstein, et l'ambassadeur suivit à Dantzig le. duc de Vicence et le ministère des affaires étrangères. Là, après trois jours de conférences aussi infructueuses que les précédentes, le duc de Vicence partit de Dantzig pour rejoindre le quartier-général, etEminWahib fut envoyé à Paris.

La mission de ce Turc, qui se trouva être un homme inepte, et dont on eut lieu de soupçonner que le choix avait été influencé par les Russes, avait pour but d'obtenir que la France s'engageât à ne faire aucun traité avec la Russie, sans le concours de la Turquie. En vain lui représenta«t-on que la France ne pouvait ainsi se lier les mains ; que cette complication ne produirait que des difficultés, des obstacles; que, d'après les rapports subsistant entre les deux empires, la Turquie devait se reposer sur la France du soin de ses intérêts ; Wahib Effendi resta impassible. Napoléon finit par lui dire , à l'audience qu'il lui donna: « Vous avez tort; l'empereur Alexandre m'a déjà fait parvenir des propositions de paix. Si vous ne voulez pas en finir avec moi , je ferai la paix avec lui et sans vous, d Ce fut la seule chose que parut comprendre l'envoyé ottoman. Il proposa d'expédier un courrier à Constantinople pour demander des instructions ; mais les événements se pressaient, et la paix de Tilsitt suivit bientôt les victoires d'Heilsberg et de Friedland. L'Empereur avait à cœur de resserrer son alliance avec la Porte , puisqu'il avait fait venir son am- I}assadeur auprès de lui, et avait pressé la conclusion des négociations de tout son pouvoir. Si ses efforts furent inutiles, on ne peut en attribuer la cause qu'au choix de l'envoyé.

Au reste , l'alliance avec la Russie , et la déposition de Sélim, qui arriva en même temps (29 mai), donnèrent une autre direction à la politique de Napoléon, et furent une raison sufSsante pour le refroidir à l'égard de la Turquie.

(( Cependant une députation de » Wilna vient lui demander la liberté, » et lui offirir le même dévouement » qu'a montré Varsovie , etc. » ( Page 31).

Le prince d'Eckmûhl accueillit ces députés , et le duc de Bassano, à qui ils furent renvoyés par l'Empereur, remplit à leur égard un devoir d'honnête homme , en les soustrayant aux regards des Russes, en les désabusant de leurs espérances, et en les déterminant à retourner en hâte auprès de leurs commettants, qu'une démarche sans résultat aurait exposés à l'ànimadversion de leur souverain. En 1812 , ils manifestèrent hautement la reconnaissance qu'ils devaient à ce ministre.

<( L'empereur de France continua )) donc à traiter avec la Russie ; et l'am- » bassadeur turc, dédaigné, oublié, » erre dans nos camps, sans être ap- » pelé aux négociations qui vont termi- » ner la guerre. Bientôt il retourne à » Constantinople pour y porter son » mécontentement. » (Page 32.)

Il n'était pas resté d'ambassadeur turc dans nos camps. Celui qui était retourné à Paris apprit bientôt la déposition du sultan Selim , et reprit la route de Constantinople. La mort d'un prince détruit les pouvoir de son ambassadeur. Celui-ci ne pouvait point avoir de mécontentement contre le gouvernement français, puisque la cause qui lui avait ôté ses pouvoirs était indépendante de la France. Tout le monde sait que les choses se passent toujours ainsi. Sélim fut déposé le 29 mai ; il ne pouvait pas avoir, le 7 juillet,

GAMPA6NS DE 1812.

SA

un plénipotentiaire intervenant dans la paix de Tilsitt.

a Si même on doit tout dire , dans » Tentrevue de Tilsitt et depuis,' on as- 9 sure qu'il fut question d'un traité de » partage de la Turquie. » (Page 32.)

Un auteur qui écrit Thistoire , doit tout dire sans doute, mais ne doit pas répéter des assertions sans fondement ; or, il est faux qu'il ait été question d'un traité de partage de la Turquie à Tilsitt.

« Ce qui est sûr, c'est que bientôt » après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre 1» ne se trouva plus disposé à tant d'am« » bition. » (Page 33.)

Ce qui est sûr, c'est que des idées de partage de l'empire ottoman furent mises en avant longtemps après Tilsitt, et qu'elles furent di&cutées entre la France et la Russie. La France y renonça complètement dès le premier moment où la mésintelligence commença à naître entre les deux états. Les paroles que M. de Ségur fait dire à l'Empereur, sont de son invention ou de celle de personnes qu'il a consultées.

Il en est de même des discours rapportés dans les pages suivantes* Le général Sébastian! , qu'on met en scène, et Napoléon, connaissaient trop bien la géographie de l'Europe, pour en faire le partage à la manière de M. de Ségur, et pour dire qu'on laist»raU C empereur Alexandre s'emparer de la Turquie jus^ <[U*au Danube (page 35) , comme si la Valachie et la Moldavie étaient en Turquie, et comme si la Turquie n'était pas en deçà du Danube.

M. de Ségur a la louable ambition d'imiter les grands historiens de l'antiquité, qui mettaient dans la bouche de leurs personnages de beaux et nobles discours justement admirés ; ce qui lui a valu , de la part de quelques amis complaisants, le surnom de Thucydide et de Tacite moderne. Certes, l'éloge

est rare et grand; mais selon nous^ peu mérité. Ces historiens , indépendamment de l'éloquence et de l'élévation qui caractérisent leurs harangues, s'attachaient à y mettre des choses vraies , justes, raisonnées, appropriées au caractère et àla position des personnages.

M. de Ségur ne parait pas avoir profité de l'étude de ses modèles.

Dans une de ces conversations particulières, que l'auteur prête à Napoléon , après lui avoir supposé l'idée de réunir l'Espagne à la France , il lui iait dire : Quant à Joseph, je le dédommagerai.

(Page 35.) Par cette insinuation, le Maréchai-des-logis du palais chercherait-il à faire croire que Napoléon voulait s'emparer de l'Autriche pour la donner à son frère ?

« Ce fut alors que le congrès d'Er- » furt eut lieu. . . Napoléon a donc voulu » s'assurer des dispositions d'AIexan- » dre, conclure avec lui une alliance D oiTensive et défensive, etc. » (Page 35.)

Tels seraient, suivant l'auteur, les motifs de l'entrevue d'Erfurt, qu'il appelle un congrès. Il avait été convenu positivement à Tilsitt, entre les deux souverains alliés , qu'ils se reverraient dans un an. Le bombardement de Copenhague par les Anglais, les événe-ments d'Espagne, les nouvelles atteintes portées à l'indépendance des pavillons neutres par les ordres du conseil britannique (du 11 novembre 1807) , rendirent plus nécessaire cette entrevue.

Elle avait uniquement pour objet de s'entendre sur les moyens d'obliger l'Angleterre à faire la paix ; but constant des efforts de Napoléon.

« Napoléon, forcé de ménager Alexan- » dre, et tout plein de regrets de la 7> mort de Sélim , détestant la barbarie » des Musulmans , et méprisant un » gouvernement si peu stable, ne ré- » pondait pas depuis trois ans, au nou-

LBMMBS.

» veau sultan, et paralssiùl ne {his le » reconnaître. Il était dana cette poai* u lion.... quand tout à coup» le 21 » mars 1812, etc. » (Page 36.)

Il semblerait que le sultan Mahmoud n'était pas reconnu par Napoléon, et ne lui avait pas répondu d$puû trou ans , 01121 mars 1812. Il y avait, cependant, une ambassade française à Constantioople, et une ambassade ottomane à Paris. Comment M. de Ségur nous expliqucra-t-il de tels rapports entre des souverains qui ne se reconnaissent pas?

Nous dira-t-il comment il se fait qu'on n'ait pas répondu pendant trois ans à un gouvernement avec lequel on traitait par des ambassadeurs?

M. de Ségur n'était pas à l'armée en 1807 , lorsque l'ambassadeur persan a été vu par tout le monde à Finkenstein. A Paris, ses fonctions de maréchat-des* logis ne l'obligeaient à aucun service au palais. Étranger à tout ee qui se passait, soit dans les cercles des Tuileries, soit dans le cabinet, il est fort exensable de ne pas savoir les choses les plus simples. Mais il ne l'est pas de n'avoir pas cherché à les apprendre, lorsqu'il s'est donné la mission d'écrire l'histoire. S'il avait pris seulement la peiîic d'ouvrir l'almanach, il y aurait vu que nous avions à Constantinople , en 1808 et 1809, M. le général Sébastian! ; en .1810, 1811 et 1812, M. de Latour- Maubourg; et que, pendant tout ce temps, Mouhib-Effendi était ambassadeur à Paris. Ce dernier n'obtint son rappel, qu'il avait demandé , que dans les premiers mois de l'année 1812.

Ayant été comblé d'égards pendant son séjour en France, ses dispositions, peu favorables dans les premières années, étaient tellement changées à son départ, qu'à son arrivée à Constantinople, il fut au divan le zélé promoteur de l'union la plus intime entre les deux

puissances. Ses vues politiques étaient si bien connues que le sultan Mahmoud, qui les partageait , lui donna entrée au conseil, où Ton discuta la ratification du traité de paix de Bucharest, et où, malgré ce secours, l'influence du muphti et des janissaires l'emporta.

«( Ce qu'on ne peut présumer, c'est }) que Napoléon ignorât que les usages » invariables des Musulmans s'oppo- » saient à ce que le Grand -Seigneur » commandât en personne son armée.»

(Page 36.)

Ce qu'on n'aurait pas présumé, c'est l'ignorance que montre l'auteur , d'un point d'histoire qu'il était aussi facile d'éclaircir. S'il se fût donné la peine d'ouvrir l'histoire de l'empire ottoman, il y aurait vu que depuis Othman, premier empereur des Turcs, jusqu'à Mahmoud, aujourd'hui régnant , quatorze sultans ont commandé en personne leurs armées (1) , et qu'un sultan fait un acte méritoire dans sa croyance, et qui le recommande aux yeux de ses peuples, quand il s'arrache à la moUesee du sérail , pour marcher à la tête de ses troupes contre les infidèles.

Tout ce que dit M. de Ségur sur la Turquie est aussi exact qu'on peut l'attendre d'un historien qui ignore même ce qu'on trouve dans les almanftchs.

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