‹ Bibliotheque militaire (volume 2)Chapitre 82 sur 205 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

chapjt:.2 r^

Les départements de la France que traversa Napoléon , l'enivrèrent de témoignages de confiance et de dévouement; mais en Allemagne, il trouva moins <t affection , dit M. de Ségur (page 103). On n'accusera pas cette réflexion de manquer d'innocence.

La réunion de Dresde , à laquelle un historien , digne de ce nom , aurait dû chercher de hauts et graves motifs, n'en a eu qu'un seul pour Napoléon , suivant le Maréchal-des-logis , celui démontrer son pouvoir et d'en jouir (page 10^*).

Mais, plus bas (page 110), il est d'un autre avis, quand il fait dire, par TEmpereur, au général Desselle : £a réunion de Dresdejn* ayant pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus F attendre que de la guerre. De puissantes consi dcrations avaient donc amené cette réunion de Dresde. Un homme aussi bien instruit que M. de Ségur aurait pu nous donner sur cette grande circonstance de la vie de l'Empereur quelque chose de moins puéril. Car, enfin, M. de Ségur est un homme universel ; à Paris, il pénètre dans les conseils ; il juge les afliiires et les hommes ; à Dresde, il voit tout ; il assiste à la réunion des souverains , à leurs banquets , à leurs conversations les plus intimes ; il pénètre dans les replis de leurs cœurs; il y saisît Thumiliation , le ressentiment et la haine. Il n'est pas jusqu'aux impératrices dont il ne surprenne le secret : l'une est jalouse de laparure desabelUfille; l'autre pleure (page 107) , si Napoléon lui demande de retrancher quelque chose à sa parure, pour ne pas humilier sa belle-mère. Le Maréchal-

LEMPIBE.

des-logisdu palais aeplaceainsi en tiers entre rimpératrice et son époux.

<c Cependant, dès les premiers jours » on s'était étonné de n'avoir point vu » le roi de Prusse grossir la cour impé- » riale; mais bientôt on apprit qu'elle )) lui était comme interdite. Ce prince » s'eifrayad'autantplusqu'ilavaitmoins )) de torts ; sa présence devait embar- » rasser : toutefois , encouragé par Nar- » bonne (1) , il se décida à venir. On » annonce sou arrivée à l'Empereur.

» Celui-ci , irrité , refuse d'abord de le » recevoir. Que lui veut ce prince?

» N'était^e pas assez de Timportunité » de ses lettres et de ses réclamations » continuelles? Pourquoi vient-il en- » core le persécuter de sa présence ?

» Qu'avait-il besoin de lui ? Mais Duroç » insiste ; ilrappelle le besoin queNapo- » léon a de la Prusse contre la Russie , » et les portes de l'Empereur s'ouvrent » au monarque , etc. » (Page 109).

L'auteur, suivant son usage , n'oublie rien, cite les propres paroles, nomme les témoins. Ces témoins ne les démentiront pas , puisqu'ils sont morts ; mais nous n'avons pas besoin d'eux ; les faits suffisent et vont apprendre que dans toutes ces belles pages il ne se trouve pas un mot de vérité.

Napoléon était attendu à Berlin ; les palais qu'il devait occuper étaient prépai'és. Il renonça à ce voyage; mais, dans le désir de plaire au roi de Prusse, il s'empressa de l'informer des motifs qui avaient changé ses projets, et de l'inviter à venir se réunir à Dresde, aux illustres hôtes du roi de Saxe. Une personne attachée au ministère des relations extérieures, M. Benoît, fut envoyé à Berlin avec une lettre du duc de Bassano au Roi , et des dépèches pour

Wilna*

de Narbonne éuit à cette époque k

H. de Hardemberg et H. de Saint- Marsan. Ces lettres furent accueillies avec empressement. Le Roi se hâta de se rendre à l'invitation qui lui était faite ; il partit pour Dresde , et l'accueil qu'il reçut à son arrivée fut tel qu'il devait l'être après de semblables antécédents.

Dans l'émotion qu'il en éprouva, il offrit son fils à Napoléon pour l'accompagner comme aide-de-camp, et le présenta aux aides-de-camp de l'Empereur, en demandant leur amitié pour cet illustre compagnon d'armes.

Que deviennent cette intervention du comte de Narbonne et cette résistance de V Empereur irrité , qui ne veut pas voir le roi de Prusse ? Que deviennent cette résistance de Duroc, qui fait la leçon à son maître , et cette charitable insinuation que le roi de Prusse «'e/*fraya d'autant plus qu'il avait moins de torts?...,

GHAPITRB II.

Dans ce chapitre, M. de Ségur semble avoir pour but de représenter l'armée comme une horde de pillards. Il va jusqu'à dire que (c quelques chefis donnè- )> rent l'exemple ; qu'il y eut émulation » dans le mal.» [Page 116.) L'auteur nous peint Napoléon toujours menaçant, mais en vain, et ne sachant pas se faire obéir. Il prétend qu'il « peut se » reprocher d'être la cause de ces dé- » sordres qui l'irritent. » (Page 113). Qu'entend par là M. de Ségur ? Veutil insinuer que l'Empereur les excite, ou a négligé les moyens de les prévenir? Non, puisqu'il dit que Napoléon veut l* ordre (page 116); qu'il tance vertement un prince étranger, fils de roi, pour les désordres commis par ses troupes; que (c des approvisionnements de » vivres, immenses comme l'entreprise, » étaient ressemblés ; qu'aucun détail

0 n'avait été négligé; que le génie actif » et passionné de Napoléon était alors » fixé tout entier sur cette partie im- » portante et la plus difficile de son ex- D pédition; qu'il fut en cela prodigue » de recommafadations, d'ordres, d'ar-

D gent même que les jours sepas-

i> saient à dicter des instructions sur » cet objet; que la nuit, il se relevait » pour les répéter encore, etc. » (Page 120.) Que conclure de pareilles contradictions? Comment Napoléon pourrait-il se faire des reproches quand l'auteur lui-même le peipt comme irréprochable ?

Ce n'est pas assez d'avoir représenté l'armée comme désorganisée avant d'entrer en campagne, il fout qu'il montre les maréchaux divisés entre eux. n suppose une altercation extrêmement vive entre Davout et Berthier, dont l'inimitié date, suivant lui, de plusieurs années. « En 1809, » dit-il, a Berthier fut son chef pendant quelques » jours, et Davout gagna une bataille » et sauva l'armée en lui désobéissant. » De là une haine terrible.» (Page 117.) L'auteur se trompe encore ici grossièrement sur des faits connus de tout le monde. En 1809, l'Empereur arriva à l'armée dans la nuit du 16 au 17 avril. Les Autrichiens avaient passé llnn, et marchaient sur l'Iser. Il n'y avait pas eu de bataille : seulement quelques escarmouches avaient eu lieu entre les Autrichiens et les troupes bavaroises.

Napoléon n'approuva pas les dispositions que Berthier avait faites jusque-là, et il se hâta d'envoyer des ordres aux divers corps d'armée. L'exécution de ces ordres amena les combats de Phaffenhofen et la bataille de Thann le 19. celle d'Abensberg le 20, le combat de Landshut le 21 , et la bataille d'Eckmûhl le 22. Au dire de Napoléon , la bataille d'Abensberg, la manœuvre de Lands-

hut et la bataille d'Eckmûhl sont ses plus hardies , ses plus savantes et ses plus belles manœuvres. Comment donc l'auteur peut-il avancer que Davout gagna une bataille et sauva C armée en désobéissant à Berthier, puisque , ainsi que nous venons de le dire , il n'y avait pas eu de bataille avant l'arrivée de l'Empereur, et que celles qui eurent lieu ensuite, furent livrées par ses ordres et sous son commandement immédiat? Cependant il fait accuser Berthier de trahison par Davout pour amener cette incroyable exclamation de Napoléon : Il m'arrive quelquefois de dou- » ter de la fidélité de mes plus anciens )> compagnons d'armes; mais alors la » tête me tourne de chagrin, et je » m'empressede repousser de si cruels » soupçons. » (Page 118.) Il faut avoir une tête organisée comme celle de M. de Ségur, pour concevoir de pareilles pensées. On voit bien qu'il a écrit son ouvrage depuis 1814.

Voici qui est encore plus fort. L'armée de Davout est complètement munie de tout, a II a prévu tous les be- » soins ; tous les moyens d'y suppléer x> sont prêts. » Et l'auteur ajoute :

a Tant de soins devaient déplaire ; ils » déplurent. » (Page 119.) Comment caractériser une pareille réflexion?

Quoi ! devait-on déplaire à Napoléon en exécutant ses ordres ?

« Ce maréchal , disait-on à l'Empe- » reur , veut avoir tout prévu , tout » ordonné, tout exécuté. L'Empereur » n'est-il donc que le témoin de cette » expédition? La gloire en doit-elle être » à Davout? » (Page 119.) Qui ne s'attend à voir Napoléon réprimer celui qui aurait pu tenir de semblables discours?

Il n'en est point ainsi. Le bénin empereur , comme éclairé par un trait de lumière, s'écrie ingénument: « En » effet , il semble que ce soit lui qui

i;empirk.

» commando Tarméc. » { Piigo 119.) Il faut trancher lo mot, tous ces commérages sont absurdes. Napoléon savait beaucoup de gré à Davout de Thabileté avec laquelle il conduisait ses troupes et pourvoyait à leurs besoins ; îl signalait le talent administratif de ce général comme un modèle, et les hommes qui approchaient réellement TEmpereur, l'ont entendu souvent s'étendre avec complaisance sur de tels éloges. C'était le mérite spécial de Davout, on ne le lui a jamais contesté , et il serait singulier que Napoléon, à qui il était si profitable, s'en fût jamais montré mécontent.

CHAPITRB III.

Ce chapitre débute par un tableau vrai, qui repose l'àme du lecteur, fatiguée des sentiments pénibles qui Tassiogont depuis le commencement de l'çuvrage. Ces pages font regretter que M. de SéguT n'ait pas écrit tout son livre avec ce ton de vérité; mais il se hâte bientôt de quitter cette allure simple et franche, pour rentrer dans la route tortueuse des conjectures et des divagations.

L'état qu'il donne des forces de l'armée est très inexact. Il résulte des documents officiels que nous possédons, surchargés môme dénotes delà main de Napoléon, que l'armée comptait au passage du Niémen, trois cent vingt-cinq mille neuf cents hommes présents sous les armes, dont cent cinquante-cinq mille quatre cents Français, et cent soixantedix mille cinq cents alliés, et neuf cent quatre-vingt-quatre bouches à feu.

M. de Ségur porte à quatre cent quarante-cinq mille deux cents hommes, le nombre des troupes entrées en Russie à l'ouverture de la campagne. Il est encore plus élevé que celui que M. de Czernitcheff avait procuré à Té-

lat-iiiajor russe, et qu'il avait obtenu, par la séduction, d'un employé des bureaux de la guerre, auquel celle trahison coûta la vie. Cet état ne se montait qu'à quatre cent quatorze mille six cents hommes. Maintenant, si Ton songe que ce dernier état est celui des corps supposés au complet ; si, ensuite l'on fait entrer dans ce calcul les pertes que ces corps ont nécessairement éprouvées dans leurs marches vers les frontières russes; on comprendra combien l'état de situation donné par M. d3 Ségur est exagéré.

Dans l'analyse alambiquée et métaphysique des sentiments qui animent l'armée, on cherche vainement les deux sentiments les plus naturels aux Français, riionneur et l'amour de la patrie, dont les noms même ne sont pas cités.

Est-ce omission ? ou l'auteur serait-il assez malheureux pour n'en avoir pas senti la puissance? Il ne parle que de mobiles frivoles et dépourvus d'élévation. « Â cela, dit-il, il faut bien ajou- » tel 'espoir du pillage ; car Texi- )) géante ambition de Napoléon avait » souvent rebuté ses soldats, comme » les désordres de ceux-ci avaient gâté » sa gloire. Il fallut transiger : depuis » 1805, ce fut comme une chose con* » venue ; eux souffrirent son ambition, » lui, leur pillage. » (Page 126.)

Comment la plume d'un militaire français a-t^ellc pu tenir note de l'espoir du pillagel et de quelle odieuse transaction ose-t-il nous donner l'idée! ! A la lecture de ces lignes, qu'il nous coûte de répéter, les vétérans français repousseront avec indignation la dédicace que l'auteur leur oiSre d'un livre où il leur fait un si sanglant outrage. Nos ennemis les plus acharnés n'ont jamais avancé une accusation aussi déshonorante pour le nom français. Il était réservé à M. le Maréchal-des-logîs

CAMPAGNE DE 1812 du palais d'en prondi'O la responsabilité.

N'avons^noiis pas vu tous avec quelle sollicitude FEmpereur s'occupaitderiiprimer les désordres dans l'armée?

Avide de connaître la vérité, il interrogeait les habitants et les officiers.

Personne n'arrivait auprès de lui, d*une division ou d'un corps d'armée, ou de la route que les troupes avaient parcourue, que ses premières questions n'eussent pour objet ce qui se passait sur les derrières. A peine le vérité étaitelle connue de lui, que sa résolution était prise; il faisait former des colonnes mobiles. Il écrî\'ait aux généraux, aux commandants des places sur la route de Tarmée; il menaçait de son animad version, si les désordres ne cessaient pas immédiatement. Il répétait sans cesse que le pillage déshonore les troupes, et détruit les ressources du soldat discipliné. S'il faut citer une époque où sa sollicitude fut surtout remarquable, ce fut précisément celle que l'auteur assigne à la transaction honteuse, dont il essaie de flétrir la gloire du chef, des soldats et de la France. M. de Ségur a ignoré tout cela, parce que M. de Ségur n'a ricQ vu et n'a été en position de rien voir. Sa situation subalterne réduisait à un champ trop étroit le cercle de ses petites observations. Mais comment ne connaltril pas les ordres du jour foudroyants de Saint-Polten en 1805, etc., etc. ? Comment ne sait-il pas qu'entre autres oxomples, l'Empereur fit juger et fusiller à Berlin en 1806, un grenadier de la f;arde; et en 1808, à Madrid, deux voltigeurs de cette même garde, convaincus de pillage, etc.?

Gomment concilier les imputations odieuses de la' page 126, avec ce que l'auteur dit à la page 130, où se trouve ce désaveu éclatant? « Nous aimions en D lui le compagnon de nos travaux, le

» chef qui nous avait conduits à lu re- » nommée; l'étonnemenL, l'ndmiration » qu'il inspirait flattait noti'e amour-

» propre temps d'ivresse et de

» prospérité, où le soldat fiançais, » maître de tout par la victoire, s'esti- » mait plus que le seigneur ou mémo » le monarque dont il traversait les » états! Il lui swnblait que les rois de » l'Europe ne régnaient que par la per- » mission de son chef et de ses armes, n (Pages 129 et 130).

LlVRi; QUATRIÈME.

CHAPITEB V\

« Napoléon satisfait se déclare. »

Ainsi commence ce chapitre. L'auteur oublie que, dans les pages qui précèdent, il nous a montré l'Empereur sîins cesse « irrité et mécontent. »

De quoi donc est-il s^itisfait, maintenant que tout^ les démarches en faveur de la paix ont échoué, et qu'il est obligé de recourir aux armes ? M. de Ségur a-t-il voulu insinuer que, quand Napoléon désirait si ardemment le maintien de la paix, c'était dans l'ospoir d'obtenir la guerre? S'il eût voulu écrire l'histoire avec impartialité, il n'eût point passé sous silence un fait important, connu de toute l'Europe, C'est que le retour de M. Prévost, secrétaire de légation, arrivé le 19 juin h Gumbinen, apprit seul à l'Empereur que l'ordre donné au général Laurîston, de se rendre à Wilna auprès d'Alexandre, n'avait pu avoir son eflet, des passeports lui ayant été refusés; et qu'ainsi le dernier espoir du maintien de la paix était détruit. Ce ne fut même que trois jours après, que l'Empereur fit sa proclamation à l'armée.

ses

L'EMPOIE.

« A Tilsitt, dit Napoléon, la Russie a juré étemelle alliance à la. France, et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses serments. Elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. »

Voilà les vrais motifs de la guerre , exposés franchement. L'auteur ne parle de la proclamation de l'empereur Alexandre que pour lui donner l'avantage sur celle de Napoléon; il la trouve simple et modérée. Simple ! et l'empereur Alexandre fait d'une guerre politique une guerre de religion et de fanatisme. Modérée I oui ; mais pourquoi Tétait-elle ? C'est parce que ce prince était effrayé du danger de la fausse position où il se trouvait placé.

Depuis 1810, tous ses actes avaient eu pour objet Tenvahissement du duché de Varsovie. L'arrivée des divisions russes de la Moldavie sur les frontières de Pologne; le recrutement extraordinaire opéré dans tout l'empire russe, à une époque où , à l'exception des garnisons des places fortes delà Prusse, il n'y avait plus dans toute l'Allemagne qu'une faible armée française à Hambourg; les menées sourdes qui se tramaient avec le cabinet de Berlin, avaient assez dévoilé ses projets. Si l'on pouvait en douter, la disposition des armées russes, placées sur la lisière de la Prusse et de la Pologne, les immenses magasins rassemblés à Wilna, à Minsk, etc. , convaincraient les plus incrédules.

Certes, si Alexandre eût voulu se tenir sur une simple défensive, il n'eût point placé ses troupes sur une étendue de soixante lieues de frontières, et n'eût pas établi , en première ligne , d'aussi immenses magasins. Surpris par les savantes manœuvres de l'Empereur,

et par la rapidité de ses marches, il voyait son centre enfoncé, et le sort de son aile gauche tout-à-fait compromis.

Ajoutons qu'en même temps qu'il fai^ sait sa proclamation , il envoyait son ministre de la police Balacholfau quartier-général de Napoléon, pour arrêter la marche de l'armée française par de feintes négociations. Telles sont les causes du ton modéré de la proclamation

d'Alexandre.

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