CHAPITRE V
Les Russes sont en retraité sur toutes fcs routes. Aussitôt se présente à Wilna M. de Balachôif , porteur de paroles d'Alexandre. « Du reste, ajoute M. de A Ségur , point de iiouvelles proposin lions ni par écrit ni dans la bouche » de Babchoff..... Napoléon n'hésita » point. Il n'avait pu s'arrêter à Paris; » reeulefàît-il à Wiltta ? )> (liages 175
rt m.)
L"auteu1^ pf»raît igtioï-cr que M. de balachoff vint proposer à Napoléon de conduire un armistice , et négocier de la paix , à condition que l'armée française repasserait leNiémen . L'Empereur nhisiiapas^ et ne devait pas hésiter à re- , fuser ces propositions. Néanmoins, son grand 'désir de la paix lui fît répondre quTl négocierait volontîet^ sans conclure d^armistice, et en occupant le pays que chacun occupait. leMarcchal-Aosïogîs aurait-il voulu que Napoléon eût repassé le Niémen avec toutes ses troupes, abandonnant les avantages que lui a\^ît procurés la réussite de son plan de campagne, et qu*îl crût ainsi donné aux iRusî^es le temps de se réunir vei's leur camp retranché de Bris-^a? Tel ent été cependant le résultat de racceptation ; des propositions dont il s'agit.
Dans renvoi de M. de Balachôff, fauteur a vu ce que peiwntte n" avait com'^ pris encore, excepté lut : « c'est qu'A- » lexandre ne de>'a}t plus s^adresser à » Napoléon, ni même lui répondre. »
(Page 1T6.) Mt de Ségur parait n'avoir qu'un but; c'est de présenter toujours nos ennemis i»ous l'aspect le plus favo^ rable, et de rejeter sur nous le reproche de l'agression. Les expressions injurieuses qu'il prête à l'Empereur , par^ lant à M. de Balachôff, au sujet d'Alexandre et de ses généraux, se réfutent d'ellesHnémes.
« AlôTB montrant GauMneourt au » mtnMre russe, voilà, dSt-it, un chetm- » lier de votre empereur : c'est un Russe » dans le camp français. » {Page 17S.) Puis, vient une longue querelle entcip GauMneourt et Napoléon. Le récit n'en peut être qu'inexact, puisqu'elle est inconvenante, et que personne, autour de l'Empereur, ne se serait permis de manquer au respect qu'on lui devait.
D'ailleurs, comment expliquer cette prétendue colère de M. de ^cence, de ce que l'Etnpereur l'aurait appelé russB^ puisque , sdlon M. de Ségur (page 86 , chapitre IH , livre H) , <;e même duc répondit fermement à Napoléon, qui l'accusait d'être devenu russe , c/t d'avoir été séduit par l'empereur Alexandre : Oui , Sire^ parce que je le crois Français, Il semble que M. deCaudam- ^ourt n'aurait pas pu r<*aser à Wilna un titre dont îl se serait glcirifié à Paris.
Après uïie esqflisse scrperfioielle de la marché du roi de Naples vers la Duna, et de celle de notre droite 'ccflrttre Doctoroff et Bagration , M. de Ségur s^exprime ainsi : « Plusieurs wit pi^tendu » qu'il y avait eu trop de circonspeo- » tion ou de négligence dans ce prej) mier mouvement d'invasion , etc. »
(Page 178.)
Ain?i , 1-atrteur reproche hNapdléon
L'EHFIBE.
de la lenteur; il oublie que jusqu'à présent il Ta accusé de précipitation.
Comme ceux qui, pour donner plus de poids à leurs assertions , imaginent des détails et des circonstances, M. de Ségur , afin de convaincre son lecteur qu'il a étudié minutieusement r£mpe^ reur, au physique comme au moral, nous le peint à Wilna « couché sur ses » cartes , dont sa vue courte comme » celle d'Alexandre-le-Grand et de Fré- » déric II , l'obligeait de se reprocher » ainsi. » (Page 179.)
Napoléon n'avait point la vue courte.
M. le Maréchal- des -logis du palais ignore que , pour examiner une carte militairement, on est obligé de s'en approcher de très près. Nous n'aurions pas relevé cette erreur de peu d'importance, si elle n'était pas une nouvelle preuve que M. de Ségur n'a jamais vu l'Empereur dans son intérieur.
CBAPrrRB VI.
Notre aile droite avait devant eUe tt un général et un pays difficiles à » vaincre. » (Page 182.) Mais, dès l'ouverture de la campagne, ce général difficile à vaincre cherche à se mettre en retraite sur le centre de Tannée russe, dont il est coupé. Les manœuvres habiles de Napoléon rendant vains ses efforts, il n'a d'autre parti à prendre que de s'enfoncer dans les marais qui sont en arrière de lui , pour arriver sur le Dnieper avant les Français. Si Davout, d'un côté , et le roi de Westphalie, de l'autre, exécutent I^ ordres qu'ils ont reçus , toutes les issues de ces marais seront fermées à Bagration. Napoléon s'attend d'un instant à l'autre à recevoir la nouvelle que le général russe a mis bas les armes avec ses quarante mille honunes.
U est à Wilna, avec une forte réserve, en mesure de recevoir les rapports de sa droite et de sa gauche , et ceux des mouvements de l'ennemi qui lui est opposé. U ne pouvait quitter cette position centrale avant de savoir le parti que prendrait Bagration, et tant que ce général menacerait de s'y porter. Il s'occupe en même temps à organiser le gouvernement de la Lithuanie, à faire élever des ouvrages de fortifications autour de sa capitale, à bien se pénétrer des projets de l'ennemi , à presser l'arrivée de ses équipages de ponts, de ses parcs et de sesnombreux convois de vivres, enfin à entretenir l'enthousiasme des Polonais.
À ces motifs puissants du séjour de l'Empereur à Wilna, M. de Ségur juge à propos d'ajouter celui d'un prétendu dépérissement. Cette opinion, qu'il répète sans cesse, et où il puise Forigine des fautes qu'il prête à l'Empereur, ainsi que nous l'avons déjà dit, est toutà-fiait dénuée de fondement. Une vigoureuse constitution ne secondait plus , comme autrefois, Cùt-il dire à ceux qui l'approchaient, ce génie si vaste , etc.; son embonpoint, les bains dont il faisait usage, sont un sujet de regrets et de tristes réflexions pour eux. ( Page 189.)
Dès sa jeunesse, Napoléon avait l'habitude de prendre des bains , « non » comme secours indispensable contre )> une souffrance d'une nature grave , » que sa politique cachait avec soin » (page 189), mais, d'abord, parce que sa constitution en avait besoin ; et qu'ensuite un travail &ssidu de cabinet, et les fatigues, les lui rendaient nécessaires.
U homme n'a pas plus manqué au héros (page 189) que le héros n'a manqué à Vkomme. L'auteur sacrifie souvent la vérité au désir de faire de brillantes antithèses.
CAMPAGNE DE i8i2.
Cette entreprise, que jusqu'à présent il avait présentée comme intempestive, et qu'il appelle ici la plus utile peut-être à l'Europe, n'a point manqué par l'effet d^unjour d'orage ou (Tune fièvre fm^ daine, (Page 189.) Tout ce qui était humainement possible a été tenté et accompli. La bataille de la Moskowa a eu le Succès qu'elle pouvait avoir. Ce n'est pas plus rétat de maladie du chef de l'armée française, que Thabileté des généraux russes , qui a fait échouer cette entreprise européenne : c'est le froid prématuré.
L'auteur, par la description emphatique qu'il &it de la Bérésina, semble craindre qu'on ne sache pas assez tôt les malheurs que l'armée y a essuyés à son retour. Les connaissances géographiques qu'il y déploie sont encore en défaut, quand il avance que « toutes les » rivières qui, dans ce pays, coulent » dans la direction d'un pôle à l'autre , » ont leur rive orientale dominant-leur » riTe occidentale, comme l'Asie, TEui> rope.» (Page 183.) L'Europe, dans sa partie nord, forme un plateau, au centre duquel on peut placer Moscou. Or, audelà de cette capitale, le versant du plateau fait que toutes les rivières, dans cette partie, ont au contraire leurs rives orientales plus basses que leurs rives occidentales.
GHAPITBB VII.
Aussitôt que Napoléon fut certain que Bagration ne pouvait plus atteindre Wilna, et qu'il apprit que l'armée de Barclay de ToUy s'était concentrée dans le camp retranché de Drissa, il se porta sur le point central de Glubokoé. Dès que les Russes connurent ce mouvement, ils craignirent que Na-
poléon n'arrivftt avant eux àWitepsk, où
ils espéraient se réunir à Bagration , et s'y dirigèrent en toute hAte. Napoléon, apprenant l'évacuation du camp de Drissa, devina leur projet et marcha dans cette direction.
L*empereur Alexandre, forcé d'abandonner les grands maga^ns qu'il avait formés sur sa ligne d'opérations par Pskow, quitta son armée pour se rendre à Moscou, afin de s'y créer de nouvelles ressources, tant en hommes qu'en subsistances. Les proclamations qu'il fit alors ne se distinguent pas par l'esprit de modération que M. de Ségur a tant vanté, en parlant de celle qui fut publiée à Wilna. Devrait-on en conclure que le caractère d'Alexandre était changé? Si , comme le dit notre historien, la première peignait son caractère, celles-ci devraient le peindre également. Napoléon y est désigné sous le nom de Moloch, et les Français y sont comparés à une race de sauterelles qui brûlent la terre, et que la terre repoussera, la trouvant trop pesante pour son sein outragé. A quoi attribuer cette différence? Ne proviendrait-elle pas de ce que l'empereur Alexandre n'avait plus le même besoin de dissimuler? Ce sont les flèches que les Parthes lançaient en fuyant.
Napoléon dirige ses forces du centre sur Bezenkowiski. Il se rend à Kamen « toujours en voiture pendant la nuit, » par nécessité, ou peut-être pour que )> l'armée ignorât que son chef ne pou- » vait plus partager ses fatigues. »
(Page 192.)
Ces insinuations montrent que l'auteur ignore absolument les détails delà vie que menait l'Empereur à la guerre, ou feraient croire, de sa part, à un sentiment d'injustice qui le porterait à présenter sans cesse ce prince sous un
it8
L'ËHPIRE.
jour défavorable. Nous ne pouvons mieux répondre à ses allégations qu'en faisant connaître quel était Temploî des journées de Napoléon lorsqu'il était à larmée.
La vie active qu'il menait dans les camps était subordonnée aux opérations militaires. Habituellement, il marchait à cheval avec l'armée , quand elle était à la suite et près de l'ennemî. Lorsqu'elle était en grandes manœuvres, et que les opérations avaient lieu à de fortes distances, il attendait que les corps qui étaient en marche fussent près d'être rendus dans les positions qu'il avait indiquées. Il restait alors à son quartier-général. Là , il donnait ses soins à l'administration intérieure de la France, et répondait aux rapports qui lui étaient journellement adressés de Paris par ses ministres ; car il gouvernait l'empire, en môme temps qu'il dirigeait l'armée. Econome de son temps, il calculait l'époque de son départ, de manière à se trouver à la tête de ses corps au moment où sa présence y devenait nécessaire. Il s'y transportait alors rapidement en voiture. Mais, pendant ce trajet même, il ne restait pas oisif. Il s'occupait à lire ses dépêches, et, le plus souvent, il recevait des raj)ports de ses généraux et expédiait à l'instant ses réponses. Des estafettes de Paris lui étaient quelquefois remises en même temps. Une lumière, disposée dans le fond de sa voiture, l'éclairait pendant les voyages de nuit, et lui permettait de travailler comme s'il eût été dans son cabinet. Aux portières marchaient toujours ses aides-de-camp et ses officiers d'ordonnance, et une brigade de ses chevaux de selle suivait îivoc l'escorte.
C'est ainsi qu'il était resté hWilnn; pendant qu'une partie dos corps do son armée se dirigeait sur !a Duna. Il ne
quitta cette ville que le 16, k dix heures du soir (1). Le 17, de bonne heure, il était à Swentzianî, d'où, ayant reçu un rapport qui lui faisait connaître que l'ennemi avait repassé laDunaàDruïa, et surpris la cavalerie que commandait Sébastianî, il expédia de nouveaux ordres aux corps d'armée, et arriva, au milieu de ses troupes à Glubokoé, le 18 à midi, n fit de même dans sa marche sur Kamen et Bczenkowiski , , où il se trouva au moment même où les corps qui avaient ordre de s'y rendre , y arrivaient.
Telle était l'organisation privilégiée de cet homme extraordinaire en tout, qu'il pouvait dormir une heure, être réveillé par un ordre h donner , se rendormir, être réveillé de nouveau , sans que son repos ou sa santé en souffrissent. Six heures de sommeil liii suffisaient, soit qu'il les prit de suite , soit qu'il dormît, à différents intervalles, dans les vingt-quatre heures.
Les jours qui précédaient une grande baUùUe , il était constamment à cheval pour reconnaître la force et la position de l'ennemi, étudier son champ de bataille , parcourir les bivouacs de ses corps d'ai^mée. La nuit même, il visitait la ligne pour s'assurer encore de la force de l'ennemi par le nombre de ses feux ; et en quelques heures, il fatiguait plu-
(i) On a Y<u plus haut que le corps du maréchal Davoui avait marché dSins la direction de Minsk. Arrivé en ccUe ville, le 8 juillet, îi en était parti le 18, débordant toujoors la gauche dé Bagration; et passant par Ygumen, il traversa la Bérésina à Bérésino, et arriva à Mobilof le 20, empêchant ainsi la réunion de l'armàe de Bî»gral!oii h celle de Barchy sur la Duna. Le corps du Vice-Roi avait ffiii lié les environs de Wilta (Neutroki) le 7, et pissant par Oeliiiiiuna, ciali arrive le 17 ù l):>Kszitzi. Le ujarrclial MorlkT, avec la j;arde ei la caYalerie l)avjruîso, arrivai 10 à Glubokoé.
CAMPÂ(iI^K 1>É 1812. i%
«Aeurs chevaux, te jourtîfefcibauiîlte, 11 ^ » Heticsdé ce villcige,bomoni,fiùt!oel-
se plaçait sur un point central, d'où il pouvait Voir tout ce qui se passait. Il avait près de lui ses aides-de-camp, ses officiers d'ordonnance. Il les envoyait porter ses ordres sûr tous les points. A. quelque distance, en arrière de lui, étaient quatre escadrons de la garde , tin de chatte arme; mais, lorsqu'il Quittait cette posîtiott , il ne prenait pour escorte qu'un peloton. Il indiquait ohiinairemettt le lieu qu'il avait choisi à ses maréchaux, afin dVÈtre facilement trouvé pdr les officiers qu'ils lui enverraîerit. Aussitôt que sa présence devenAil nécessaire quelque part, il s'y portait au galop.
Coraftient M. de Ségur a-t-il la baiveté de dire (page 1Ô3) que ce ne fut pas une ijanxté puMU qui fit passer la Duna h Napoléon ? A l*esprit de qui une pareille puérilité a-t-8lle pu se présenter ? L'Empereur passa la Dutia pour faire lui-même Une reconnaissance, afin de s'assurer si Fanneb de Barclay de ToUy avait déjà passé ce point datis sa marche sur Witepsk ; c© dont 11 s'fîgsura.
Après avoir fait l'éloge de la précision des marches de tous les corps, qui , au bout d'un mois de séparation et à cent lieues du point où ils s*étaicnt quittés, arrîvèreht à Berenkotviski , te même jour et à h même heure^U. de Ségur flous donne un tableâtt exagéré du tumulte qu'une telle réunîoil produisit dans cette tille. Il ne peut cependant ignorer que toutes les atinéesdu mdnde offrent le tnéme aspect, lorsqu'un grand nombre de troupes se rassemble sur un poislt capital. Cette circonstance esl-eile particulière à no$ soldats, où chcrche*4Km à les feire passer pour une borde sans discipline?
« Le 2i juillet. Murât marchait vers » Ostrowno avec sa cavalerie. A deux
» losquet, Cârignan et le 8 ■ de hussards » s'avançaient en colonnes. » (Page 196.)
A la lecture de ce passage, ne croîralton pas que JÏM. Bomont, Coctlosquet, Cârignan étaient tout au moins des généraux , puisqu'il les nomme comme II nomme Murât , sans les désigner p^v aucun titt^e? On serait dans une grande errent; ces messieurs sont tout simplement des officiers du 8*^^ de hussards, et Ton saura pourquoi l'auteur les cite seuls, si l'on s'enquiert de ce*qu'lls sont maintenant.
Le corps d'Osterman veut défendre les défilés d'Ostrovrno: tihe action assez vive s'engage. M. de Ségur ne s'aperçoit pas qu'il attaque l'honneur d'un de nos braves régimetits (le 84® de ligne) , en disant que beaucoup de soldats, « soiis » le prétexte de soutenir les blessés, ou » d'être blessés eux-mêmes, se déta- » chaient successivement des rangs. »
(Page 199.) C'est une tache gratuite qui serait faîte à la gloire française. Le Maréchal-des-logis du palais n'était poîrit à cette affaire. 11 rie saurait dire également qu'il a vu Murât à la tête d'un Wgiittent de lanciers polonais, chargeant malgré lui , poussé par « les lan- » ces polonaises qui étaient en arrêt et » serrées derrière lui. » (Page 200.) l'auteur devrait avoir assez de connaisstmces militaires, pour savoir que l'intervalle entre les escadrons eût permis au roi de Naples de se retirer, si sa brdvoure personnelle ne l'eût entraîné à prendre part à la charge.
Voici une autre assertion j qui attaque encore h réputation d'un régiment français. Les Russes défendaient un bois, « le ga* régiment, étonné du feu ï) qui en sortait , étourdi par une grêle ••) déballes, demeurait immobile , n'o- » sant ni avancer ni reculer, retenu par » deux craintes contraires , c^lle éb la
L'EMPIRE
» honte et du danger, et n'évitant ni » l'une ni Tautre. » (Page 200.) Comment M. le Maréchal-des-logis du palais peutr-il prendre sur lui de œmpromettre ainsi Thonneur de nos régiments !
N'étant point présent à Taffaire, il aurait dû lire les rapports du prince Eugène ; il y aurait vu que ce prince, en parlant de ce régiment , s'exprime ainsi : « U » Mait la valeur des troupes et Topi- » niâtreté du général qui commandait, » pour réussir dans une attaque aussi » difficile..»
GHAPITRB Vni.
L*armée française, après avoir repoussé les Russes au combat d'Ostrowno , continue sa marche sur Witepsk.
Le 27 , on découvre Tarmée russe rangée en bataille près de cette ville. L'avant-garde française fait ses dispositions pour approcher de l'ennemi; la présence de l'Empereur augmente encore l'ardeur des troupes.
(( Le roi de Naples qu'enivraient tant » de regards, se livrant à sa fougue or- » dinaire, précipita les chasseurs du » 16* sur toute la cavalerie 'russe. On » vit alors avec effroi, cette &ibie ligne » firançaise rompue dans sa marche par » un terrain tranché de profondes ra- » vines, s'avancer contre les masses » ennemies. Ces malheureux se sentant » sacrifiés, marchaient avec hésitation » à une perte certaine. Aussi , dès le » premier mouvement que firent les » lanciers de la garde russe, tournèrent- » ils le dos. Mais les ravins qu'il &llait » repasser , arrêtèrent leur fuite, etc. .. )) Us furent culbutés dans ces bas-fonds » où beaucoup périrent. » (Page 20&.)
Ce fait est rapporté avec autant d'inexactitude que de partialité en faveur des Russes. On y voit avec regret
le peu de justice rendu à une poignée de braves.
Après avoir passé le petit pont, qui nous séparait de l'ennemi, le 16* de chasseurs, précédé par deux compagnies de voltigeurs du 9* régiment de ligne, dut se former en bataille en avant du défilé, afin d'en faciliter le passage aux autres corps qui suivaient. La gauche du 16" de chasseurs s'appuyait aux voltigeurs, qui avaient gagné le bord de la Duna.
Le 16* ne se porta point en avant, conduit par le rovde Naples, pour charger l'ennemi, mais seulement pour gagner du terrain , et empêcher l'èhcomfarement sur le pont. Ce fut dans ce moment que la cavalerie de la garde russe, protégée par le feu d'une, batterie de douze pièces, chargea ce régiment, à la tête duquel était le général Pire. Le 16* de chasseurs voulut employer une miH nœuvre qui lui «vait déjà réussi plusieurs fois; il attendit la charge sans s'ébranler, et à trente pas de distance, fit un feu de carabine. La vélocité de la cavalerie russe ne put pas être arrêtée par ce feu , 'qui ne fit que causer du désordre dans les rangs du seizième. Ce régiment fut repoussé jusque sur notre infanterie; mais sa perte fut peu cdhsidérable , et bien moindre que celle des Russes. Ceux-ci perdirent beaucoup de monde, en voulant enlever les deux compagnies de voltigeurs , qui avaient été dépassées, et qui, par leur feu , se firent un rempart des chevaux et cavaliers ennemis : voilà la vérité. Où donc M. l'Officier du palais peul^ii avoir pris que les braves chasseurs du 16* marehaietu avec hésitation à une perte certaine, se sentant sacrifiés, et taumi^ rent le dos au premier mouvement des Russes ? Ces sentiments pusillanimes ne peuvent entrer dans le cœur de soldats français vainqueurs. Dans un ouvrage dédié aux vétérans de l'armée û'auçaise,
et où Ton remarque tant de minutieux détails, M. de Ségur aurait dû citer les noms des deux braves oiBciers qui commandaient les compagnies du 9® (les capitaines Guillard et Savary). Il est vrai que ce sont des noms plébéiens. ' L'auteur nous représente Napoléon hésitant à attaquer les ennemis dans la position qu'ils occupaient, a Les soldats, » dit-il, furent étonnés de cette inac- D don, à rinstant où ils avaient atteint » une armée. » Il nous montre a Murât jf ne pouvant persuader son chef d'at- D taquer, allant témérairement planter » sa tente presque au milieu des en- 9 nemis. » (Page 207.) Que nos soldats, animés par la vue des Russes, aient exprimé le plus grand désir de les attaquer aussitôt , cela se conçoit; mais que le roi de Napies presse l'Empereur d'aller attaquer une armée de près de cent mille hommes en position, avec le peu de forces qui étaient en ligne, c'est prêter à ce prince des discours et une opinion que son habitude de la guerre ne pouvait &ire naître en lui. Pour bien reconnaître une armée , qui occupe plus d'une lieue de terrain, rhomme le jdus habile , celui qui a le plus d'expérience , d'activité et de génie, ne peut pas employer moins d'une journée ; une première reconnaissance ne lui donne qu'une idée générale; une seconde reconnaissance, au milieu du jour, lui est nécessaire pour arrêter son plan d'attaque, dont une troisième, fiûte le soir, doit confirmer les dispositions. Ce n'est qu'alors qu'il donne ses ordres pour le lendemain ; et il passe la nuit à juger, par la disposition des feux, si l'ennemi n'a pas changé sa ligne.
Le général Barclay changea sa détermination, et pendant la nuit, l'armée russe se retira dans toutes les directions.
DE iSiS. 58i
Écoutons M. de Ségur &isant la description du camp russe : « Tout y at- » testait la science de la guerre, son )> heureux emplacement, la symétrie de )) toutes ses parties, l'exacte et exclu- » sive observation de l'emploi auquel » chacune d'elles avait été destinée, » l'ordre , la propreté qui en résultait. . . )) Il parut plus d'ordre dans leur défaite » que dans notre victoire, etc., etc. » (Pages 206 et 209.)
Il paraît que M. de Ségur, que ses fonctions appelaient à Witepsk, pour y faire le logement du quartier impérial, n'a pas vu ce camp tant vanté. Nous qui avons été chargé de l'examiner en détail, nous n'y avons trouvé qu'une extrême irrégularité, une grande malpropreté , et un désordre tel qu'il était impossible d'estimer le nombre d'hommes et d'animaux qui avaient bivouaqué dans cet endroit.
Quant aux leçons que le Maréchaldes-logisnous fait donner par les Russes fuyants, nous n'en parlons que pour montrer dans quel esprit son ouvrage paraît écrit , et à quelle nation il cherche à plaire.
« Dès que l'Empereur eUt pris sa ré- » solution r il revint à Witepsk avec sa )) garde. Là, le 28 juillet, en entrant )) dans son quartier impérial , il détacha » son épée , et la posant brusquement » sur les cartes dont sa table était cou- » verte, il s'écria : Je m'arrête ici ; je » veux m'y reconnaître , y reposer, y » rallier mon armée et organiser la Po- )> logne. La campagne de 1812 est finie ; » celle de 1813 fera le reste. » (Pages 211 et 212.)
L'Empereur, en se portant rapidement sur Witepsk , avait eu le double but de gagner cette ville avant l'armée de Barclay, et d'en^pêcher la réunion deBagration. Aussitôt qu'il apprit la retraite précipitée de Barclay sur Smo-
i;|;mpi&k.
lonsk, |)our s*y joindre à Bagralion, qui avait échappé à la poin^suitc des cinquième et huitième corps, il dut s'arrêter. Les moti£s de ce repos que nous donne ici M. de Ségur sont légitimes; n(iais comme s*il en coûtait trop à Fauteur d'être conséquent , il fait dire à l'Empereur : la campagne de 1812 est finie; celle de 1813 fera le reste; et il développe cette idée dans le chapitre suivant.
Il ne serait jamais venu dans la tête d'un militaire que Najpoléoii ait voulu pi^endre des quai^tiers d'hiver au mois f\ç juillet.