CHAPITRE IV
L'auteurattribue aux Russes une censure amère de Barclay de Tolly, pour y répondre par une brillante apologie de la conduite et du caractère de ce général ennemi. Il convient que Barclay avait /*at7/t, en se laissant surprendre à Wilna,..; mais on remarquait qu$ depuis, à Witepsk, àSmolensky il avait prévenu Napoléon, etc. (Page 353.) Nous prierons M. de Ségur de nous expliquer les manœuvres de ce général russe, qu'il vante tant, lorsqu'il quitta les environs de Smolensk, pour venir nous attaquer dans nos cantonnements de Witepsk, et qu'il se méprit au point de nous croire à sa droite , tandis que nous nous portions sur le flanc de sa gauche. Nous lui demanderons de nous
L»EMPIBE.
expliquer toutes les allées et venues des armées russes, à cette époque, de Smolensk à Roudnia et Nadwa. Nous lui demanderonsde nous expliquer pourquoi, si Barclay avait le plan bien formé de se retirer devant nous, il s'est battu à Smolensk , au lieu de n'occuper cette ville que par une arrière-garde, ayant déjà envoyé le corps de Bagratîon vers Dorogobouje. Nous lui demanderons encore de nous expliquer pourquoi Barclay a exposé toute son armée à être attaquée et culbutée par la nôtre, dans sa retraite par des chemins de traverse, pour se porter à Soloniewo, tandis que la grande route de Moscou , beaucoup plus courte pour atteindre ce point, n'était défendue que par une arrièregarde de Cosaques. Ce parti était tellement imprudent, que si le mouvement du duc d'Abrantès eût été exécuté ainsi qu'il avait été prescrit, les troupes que plus tard Barclay fii revenir sur la route de Moscou vers Smolensk, pour soutenir cette arrière-garde et arrêter notre marche, eussent été enlevées , et le reste de son armée eût pu très difficilement atteindre la route de Moscou.
Dans ce même chapitre, au sujet d'un parlementaire , M. de Ségur s'exprime ainsi : Nos avant-postes se gardaient mal; il y avait partout la même négligence.... chacun dormait. (Pages 351 et 352.) Nous ne ferons qu'une observation à cet égard ; c'est que le Maréchaldes-logis du palais n'est jamais allé aux avant-postes, et, par conséquent, il ne peut être sûr de ce qu'il avance. Au surplus, cet épisode manque d'à-propos; si nous nous gardions tellement mal devant un général aussi expérimenté que Barclay de Tolly , pourquoi n'enlevait-il pas l'Empereur et son quartiergénéral?
QBAPlTEtt V«
Depuis que Kutusoff a pris le commandement, tout annonce une bataille prochaine. Maintenant , l'Empereur n'est plus le même pour M. de Ségur.
Ce n'est plus cet homme fatigué, sans ressort, affaissé^sous' le poids de son entreprise, ou poussé par la fatalité vers sa perte ; c'est un génie supérieur faisant ses dispositions a avec cette tran- )> quillité d'âme des hommes extraor- » dinaires... ( page 355 ) ; envisageant )) son champ de bataille avec ce coup- » d'oeil du conquérant, qui voit tout à » la fois et sans confusion , qui perce » à travers tous les obstacles, écarte les » accessoires, démêle le point capital, )) le fixe d'un regard d'aigle , etc. » [Page 3S8.) Enfin, désespérant de peindre toute la grandeur de son héros , il s'écrie : « Qu'il faut de paroles à l'his- }) torien pour exprimer le coup-d'oeU )) d'un homme de génie ! » [Page 360.) Cependant, comme il faut toujours à ces éloges fort rares un correctif, il nous montre l'humanité, comme cet esclave qui rappelait chaque jour aux rois de Perse qu'ils étaient hommes, et il dit (( qu'à la vue de cette Gjatz qui verse » ses eaux dans le Volga, on l'entend » s'enorgueillir d'être le maître de ces » flots destinés à voir l'Asie, comme » s'ils allaient l'annoncer à cette autre » partie du monde, et lui en ouvrir le » chemin. » [Page 356.) Ces hyperboles sont d'un rhéteur, et Napoléon ne Tétait pas.
«Compans profite habilement des )) ondulations du terrain. Ses éléva- )) tions servirent de plate-forme à )) ses canons pour battre la redoute, et » d'abri à son infanterie pour la dispo- » ser en colonnes d'attaque. Le 61* » marcha le premier; la redoute fut 7> enlevée d'un seul élan et à la baïon-
CAMPAGNE DE i8t2.
» nette. Mais Bagration envoya des D renforts qui la reprirent. Trois fois le » 61* l'arracha aux Russes, et trois fois » il en fut rechassé. Mais enfin il s'y n maintint tout sanglant et à demi dé- » truit. » (Page 360.)
Cette relation contient presque autant d'assertions fausses que de mots. Mais l'auteur est peut-ôtre excusable ; il n'a pu voir par lui-même ce qu'il raconte.
Il n'a eu pour guides que les relations publiées sur la guerre de Russie, relations pour la plupart faites par des personnes qui n'ont point vu les actions militaires qu'elles décrivent, et n'y ont point pris part.
Cette redoute, armée de douze pièces de position, avait été élevée sur un mamelon situé entre le village de Schwar* dino, et le bois qui couvre la vieille route de Smolensk à Moscou. Du côté du village, la pente de ce mamelon était moins raide que de l'autre côté; mais entre cette pente et le bois, se trouvait une plaine assez étendue. En avant de la redoute, et à environ une soixantaine de toises , s'élevait un petit monticule. Le générai Compans, que nous avons vu, dans les chapitres précédents, mai'cher avec Tavant-garde, fut chargé directement par l'Empereur, dé l'attaque de cette redoute. Napoléon attachait une grande importance à s'emparer le soir même (5 septembre) de cette position, qui couvrait le centre gauche de la ligne de bataille des Russes. C'est pourquoi , sans attendre l'arrivée des autres divisions du premier corps, il en ordonna l'attaque. En arrière et sur les flancs de la redoute, on apercevait de fortes colonnes russes , infanterie , artillerie et cavalerie, formant plus de quinze mille hommes.
Le général Compans chassa promptement l'ennemi des villages de Fonkino
dans sa position sur les flancs du ma-
melon.llfit jeter sur le petit monticule, dont nous avons déjà parlé , cinq ou six compagnies de voltigeurs. Ceux-ci, éparpillés sur le monticule, et s'en couvrant le plus qu'ils pouvaient, avaient ordre de faire un feu continuel sur les canonniers, qui servaient l'artillerie de la redoute, dans laquelle il y avait fort peu d'infanterie. Un bataillon fut établi en arrière du monticule pour soutenir ces tirailleurs.
L'artillerie de la division Compans prit position pour battre celle de la redoute et les troupes russes placées sur ses flancs. Entre la droite de Compans et le bois, s'avança une partie delà cavalerie du roi de Naples; maisrartillerio et la cavalerie ennemies la continrent.
Le général Compans, à la tête des 57® et 61* régiments , se dirigea sur la droite du mamelon où était la redoute.
En même temps, il fit marcher le général Dupelain, avec le 25% sur la gauche , du côté de Schwardino. Il fit placer le 111^ encore plus à gauche, afin de tourner la droite des Russes.
Dans son mouvement, le général Compans fut attaqué par des masses de cavalerie; mais il tira habilement parti des accidents du terrain et de la circonstance d'un clayonnage , qui lui permit de continuer son mouvement , malgré ces masses de cavalerie, et même de les repousser avec une grande perte. Une fusillade des plus meurtrières s'établit bientôt de ce côté, entre les deux régiments de Compans et l'infanterie russe, qui soutenait le flanc gauche de la redoute. On n'était séparé que d'une dizaine de toises; mais les troupes, sur deux versants opposés du terrain, se trouvaient couvertes jusqu'à la poitrine. Cette sanglante fusillade dura ainsi trois quarts d'heure, sa vivacité, son bruit
et deDoronino > et le força de se retirer I empêchèrent d'entendre le comman-
L'EMPIRE
dément du général , de se porter en avant à la baïonnette; manœuvre qui nous eûtcoûté beaucoup moins de monde.
De leur côté, les généraux russes, souffrant encore plus que nous de cette jftisillade presque à bout portant, firent de vains efforts pour décider leurs troupes à marcher contre les nôtres ; la nuit approchait , rien ne paraissait encore décidé. Compans, voulant à tout prix sortir de cette terrible situation, prit un bataillon du 67* , et, ayant fait ouvrir les clayonnages sur sa droite , il le fit avancer en colonne serrée par divisions, couvrant quatre pièces d'artillerie chargées à mitraille, qui marchaient à sa suite. Il conduisit ce bataillon sur Textréme gauche des Russes qui flanquaient la redoute ; quand il en fut à cinquante toises, il démasqua sa batterie dont la mitraille fit un ravage épouvantable chez les ennemis. Compans, profitant du désordre qu'il remarqua dans leurs rangs, chargea à la baïonnette avec son bataillon. L'ennemi plia sur ce point, et le désordre se communiquant de sa gauche à sa droite, il abandonna la position qu'il avait si longtemps défendue, et se retira sur sa seconde ligne, laissant ainsi en notre pouvoir la redoute.
Ce bataillon du 67'' , qui décida l'affaire^ eut son chef de bataillon tué, et deux cents hommes tués ou blessés dans l'espace qu'il parcourut en se por*tant sur l'ennemi.
Pendant que ceci se passait à notre droite , le lll^' , qui était & notre gauche , suivit le mouvement général ; mais le feu qui avait pris au village de Schwardino, ayant laissé voir au général russe qu'un seul réginient le poursuivait de ce côté, il le fit charger par sa cavalerie. Ce régiment soutint le choc avec fermeté; mais dans cette
charge, il perdit ses deux pièces régimentaires.
L'Empereur avait compté que la marche sur la droite que faisait le prince Poniatowski, aurait beaucoup favorisé l'attaque de la redoute. Mais, malgré tous les efforts de ce prince, les obstacles qu'il rencontra dans les bois ralentirent sa marche ; une seule de ses batteries put prendre part au combat.
La redoute ne fut point enlevée par assaut; elle fut abandonnée par les Russes, lorsque le mouvement du bataillon du 67* les obligea à quitter la position. Nous y trouvâmes toutes les pièces dont elle avait été armée.
Les canonniers, les chevaux, tout avait été détruit par la fusillade de nos voltigeurs. Il est faux que cette redoute, une fois en notre pouvoir , ait jamais été reprise par l'ennemi ; il ne pouvait donc pas s'y trouver un seul Français tué.
« Le lendemain, quand l'Empereur )) passa ce régiment en revue (le » 61') , il demanda où était son troi- » sième bataillon. — Il est dans la re- » doute, repartit le colonel. » (Page » 361.)
D'après le récit que nous venons de faire des événements qui eurent lieu sur ce point , on voit combien est ridicule cette réponse prêtée au colonel du 61*; mais, pour dire la vérité, M. de Ségur n'en est point l'auteur.
Il a pris ce trait dans Labaume, qui l'a pris on ne sait où. Le fait est qu'aucun bataillon français n'entra dans la redoute de vive force. Ainsi que nous l'avons expliqué, ce fut l'attaque brillante du bataillon du 67*^ qui décida le corps russe , chargé de, défendre le mamelon où était la redoute à se retirer , mouvement qui laissa la redoute en notre pouvoir. L'auteur dit que ce fut surtout la témérité
d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis : ce fait est encore inexact. Lorsque le 111* se porta en avant, vers la droite de Tennemi, et que la cavalerie russe le chargea, le régiment Joseph Napoléon , faisant partie de la division Priant , se porta pour le soutenir ; mais le feu du lll^* avait seul suffi pour éloigner les Russes. Tout ce chapitre se ressent de Tignorance où Fauteur a été de ce qui s*est passé dans ce combat du 5.
CHAPITBS ¥!•
Les premiers rayons du soleil du 6 septembre nous montrèrent Tarmée russe dans les mêmes positions où on l'avait reconnue la veille; et, nous en conviendrons avec M. de Ségur, ce fut une joie générale. Voici dans quels termes il en déduit les motifs :
« Enfin cette guerre vague , molle , » mouvante, où nos efforts s'amortis- » saient, dans laquelle nous enfoncions )> sans mesure, s'arrêtait ! On touchait » au fond, au terme ! et tout allait être » décidé. » (Page 364.)
CDAPITRB VII.
Pendant que l'Empereur est occupé à examiner la position des Russes , le prince d'Eckmûhl vient lui annoncer qu'il a examiné leur gauche, et lui propose un plan pour la tourner avec ses cinq divisions et le corps de Poniatowski. Napoléon refuse, le maréchal Davout insiste , mais inutilement. Ce plan est probablement l'ouvrage de M. de Ségur , tracé d'après les dires de certaines personnes sur ce qui aurait pu être fait à la bataille de la Moskowa. Il (ait retourner Davout à son poste,
en murmurant contre tant de prudence.
Parmi le grand nombre de raisons que l'on pouvait donner pour justifier le refus de l'Empereur, pourquoi l'auteur nous cite-t^il Cage , qui Pa rendu moins entreprenante (Page 370.) Napoléon était-il un vieillard à quarante-trois ans ? Le fait est qu'aujourd'hui même, que nous connaissons toutes les forces des Russes sur ce champ de bataille, et leur emplacement, personne ne saurait affirmer ce qui serait arrivé, si le mouvement proposé par Davout avait été exécuté. Pour qu'il réussit , il aurait fallu qu'il se fût opéré pendant la nuit. Or, l'on sait les inconvénients de pareilles marches faites dans un pays boisé et inconnu , presque sans guide.
Lorsqu'il s'agissait de manœuvres beaucoup plus simples, et dont les conséquences étaient moins graves, nous voyons ce qui eut lieix avant et après Smolensk au corps de Junot. D'ailleurs, il^stbien probable que l'ennemi, avec son immense quantité de troupes légères, eût bientôt appris ce mouvement; ce qui eût pu le décider à y parer ou à se mettre en retraite; et la bataille que nous cherchions eût encore été retardée.
Comment M. de Ségur , après nous avoir peint l'armée désorganisée, mourant de faim et de fatigue , affaiblie et découragée, nous dit-il « qu'elle était » saine, souple, nerveuse, tels que ces » corps virils qui venant de perdre » les rondeurs de la jeunesse, mon- » trent des formes plus mâles et plus » prononcées ? Toutefois, il la trouve » silencieuse comme la nature au mort ment d'un grand orage , ou comme )) le sont les foules à l'instant d'un » grand danger. » (Pages 371 et 372.)
(( La témérité de la position où Na- » poiépn a poussé son année » parait évidente à l'auteur; « il n'y a plus de
lL*EMnilE.
» repos pour eUe que dans la mort ou » la victoire. » Mais sur quoi comptet-il ? « Sur la curiosité des soldats, qui » voudront voir Moscou..... peut-être » la piller. » (Page 373.)
Toujours piUer ! Quand on est jeune, on a de la peine à se défendre de Texaltation d'un sentiment quelconque, et il est rare que la gloire, la confraternité , la reconnaissance n'influent pas sur nos jugements. Hais M. TOfficier du palais est au-dessus de ces misères. Ni la gloire de Tarmée , ni le sentiment qu'on éprouve pour ses compatriotes, ni la reconnaissance pour son bien- &iteur, ne Tempéchent de voir dans Tannée et dans les soldats qui la composent, des pillards, et dans le chef qui la commande, un esprit favorable au pillage.
La proclamation à l'armée stra trouvée un jour admirable y dit M. de Ségur (page 37&) ; mais pourquoi ne le seraitr elle pas dès à présent? Ce qui est grand et beau est de tous les temps.
CBAPITU VIII.
L*auteur nous représente KutusoiF cherchant, au nopi de la religion, à exciter le fanatisme et l'enthousiasme de ses soldats à demi barbares. Les injures ne sont pas épargnées à Napoléon. On peut comparer les deux proclamations.
M. de Ségur nous dit que « les peuples » grossiers , qui n'en sont encore » qu'aux sensations , sont , par cela » même, des soldats d'autant plus re- » doutables.... Restreints par Tescla- » vage dans un cercle étroit , ils sont i> réduits à un petit nombre de sensa- » tions, qui sont les seules sources des » besoins, des désirs et des idées. )> (Page 376.)
M. le Maréchal-des-logis du palais
s'est fait une singulière idée du soldat. Quoi ! le soldat est d'autant plus redoutable que le peuple auquel il appartient est plus grossier? Cette maxime est un peu contrariée par l'histoire des Grecs et des Romains, qui, au moment de leurs plus beaux triomphes, étaient les peuples les plus civilisés de la terre. Elle ne sera pas confirmée par l'exemple des militaires français, qui , appartenant à la nation la plus policée des temps modernes, n'étaient cependant pas Uê moins redoutables. N'en déplaise à M. de Ségur, la gloire des soldats français appartient autant à leur bravoure innée, qu'à eette multitude de sensations, qui naissent de la civilisation perfectionnée , et qui produisent l'élan vers la gloire.
Quelques lignes plus bas, il suppose que les Russes sont plutôt idolâtres que chrétiens, et « qu'ils Font faite (la reli- » gion chrétienne) toute physique et )) matérielle , pour la mettre à leur » brute et courte portée. » (Page 376.)
Ces réflexions peuvent être fort belles ; mais ce n'est pas une dissertation de métaphysique et d'idéologie que le lecteur doit s'attendre à ti*ouver sous la plume de l'historien qui décrit l'irapos$inte bataiUe de Moscou; le simple récit des faits eût été pour lui d'un intérêt plus grand.
Au tableau vrai que l'auteur fait de la réception du portrait du roi de Rome, il aurait pu ajouter ces paroles de l'Empereur, qui peignent sa profonde émotion, et les sentiments qui l'agitaient au milieu de l'ivresse des acclamations de ses soldats : Relirez le , il voit de trop bonne heure un champ de bataille.
Le colonel Fabvier, aide-de-camp du maréchal Marmont, vient annoncer à l'Empereur la perte de la bataille des Aropiles. M. de Ségur nous dit que « l'Empereur reçut bien raidc-de-camf
GAMPAGNS
» du général vaincu , la veille d'une » bataille si incertaine, se sentant dis- » posé à l'indulgence pour une défaite.» (Page 378.) Ce fait et la réflexion qui le suit , manquent totalement d'exactitude. L'Empereur témoigna le plus vif mécontentement , quand il apprit que le maréchal Marmont avait compromis l'armée française, pour satisfaire une ambition toute personnelle , en livrant bataille, sans attendre, malgré les ordres qu'il en avait reçus , l'arrivée du corps de Soult, qui devait assurer la victoire. Le colonel Fabvier, qu'animent les sentiments" les plus nobles et les plus élevés, crut son honneur intéressé dans ces reproches de TEmpereur , et le lendemain Tarmée le vit combattre à pied, en volontaire, dans l'endroit le plus périlleux, comme pour montrer que les soldats de Tarmée d'Espagne ne le cédaient point en bravoure à ceux de l'armée de Russie.
Les détails que l'auteur nous donne sur la nuit que passa Napoléon , sont un amas d'idées décousues, de mots mal saisis, de conversations tronquées, de monologues interrompus à chaque instant. Reconnalt-on dans ce tableau le général qui commanda en chef dans cinquante batailles rangées ! Il semble que Napoléon n'en eût jamais livré.
Ce passage ne peut avoir été écrit que sur des notes fournies par quelque valet de chambre, à un historien trop étranger à l'Empereur pour les apprécier.
Nt^léon , qui s'est rassuré en trouvant « son armée saine, souple, )) nerveuse , etc. (page 371) , s'épou- » 'vante de son dénuement. Comment, »
lui bit dire M. de Ségur, <c faibles et » affamés souttendront-iU un long et » terrible choc ? /> (Page 379.; Notez que c'est du même jour et de la même amée qu'il parle. Semblable
contradiction axiste dans le portrait de l'Empereur , qui nous est représenté , le jour , ealniâ , doué ktm regard d'aigle , extroûréinairê (pages 355 et 358) ; et la nuit , livré aux terreurs et aux sollicitudes d'un faible enfont , jeté tout à coup dans une situation imprévue.
OHAPinB IX.
Le 7 septembre, à cinq heures du matin. Napoléon alla se placer près de la redoute conquise l'avant-veille. De cette position centrale, il envoya plusieurs oflSciers pour suivre l'exécution des ordres qu'il avait donnés pendant la nuit. L'auteur dit que a l'attention Tè de l'Empereur était alors fixée sur sa » droite, quand tout à coup, vers sept » heures, la bataille éclate à sa gauche. » (Page 3^.) C^ est tout*à-fait inexact.
Le feu commença par la batterie de notre droite. M. l'Officier du palais, en le faisant commencer par la gauche, aurait-il eu la pensée d'ouvrir le récit de sa bataille pcar l'attaque partielle d'un régiment (le 106«), qui ne dut son salut qu'au 93* accomant de lui-même à gon secours^ (Page 383.1 On pourrait en inférer que, dès le début, il n'y avait pas même sur ce point, un général pour donner des ordres et se faire obéir. Nous remar^ querons en passant que ce 92* régiment est le même dont M. de Ségur, au combat tfOstrowno, a attaqué la réputation.
(( C'était Napoléon lui-même qui » venait d'ordonner à son aile gauche » d'attaquer violemment.... ; il multi- ,))plia ses ordres; il outra ses excîta- )) tions, et il engagea de front une baï> taiUe, qu'il avait conçue dans un » ordre oblique. » (Page 383/
\408 L'EMPIRE
D'après l*ordre général de la bataille, le prince Eugène devait, par une attaque sur Borodino, attirer l'attention des ennemis sur leur centre et leur aile droite, afin, 1<* de faciliter le mouvement que le prince Poniatowski devait faire dans la direction de la vieille route de Smolensk à Moscou; 2<^ d'empêcher Tennemi de dégarnir toute sa droite, pour renforcer l'extrémité de son aile gauche que devait attaquer le maréchal Davout.
« Rapp accourt remplacer Compans ; » il entraîne encore ses soldats, la baïon- )> nette, en avant et au pas de charge, )) contre la redoute ennemie. » ( Page »384.)
L'Empereur , satisfait de la manière dont le général Compans s'était emparé, le 5, de la redoute de Schwardino (1), l'avait chargé de l'attaque du redan de l'extrême gauche de la position des Rufises. Ce général avait à sa disposition sa division et celle du général Dessaix. Aussitôt la canonnade engagée, il forma sa division en deux masses parallèles.
CeDe de droite était destinée à éloigner Tennemi du taillis^ et à couvrir par-là, le mouvement de la brigade de gauche, qui marcha directement
(1) Le 6 , veille de la bataille, TEmpereur avait fait app^r Compans, pour lui faire coonaitre qu'il le destinait à attaquer la redoute euDemie placée à uotre extrême droite. Le maréchal Ney était présent. Compans proposa de faire passer sa division par le bois, pour éviter la mitraille. Ney prétendit que cela pourrait mettre du décousu dans ce mouvement; mais Compans ayant fait observer que ce bois était un taillis praticable qa*ll avait reconnu, l*Empereur approuva son projet. Le général Compans agouta que ce qu*il craignait, c'était que Tennemi ne s'avançât sur sa droite dans le bois, et ne se plaç&t entre Poniatowski et lui. Napoléon lui dit: V(ms avez raiion; pour parer à ce danger, vous pourrez disposer êe la âinûition Dessaix.
sur le redan. La division Dessaix était en seconde ligne pour servir de réserve. Au moment où le général Teste ( avec le 25« et le 57* régiment] pénétrait dans la redoute (il était alors sept heures et demie du matin), Compans fut blessé d'un biscaïen à l'épaule. Ce général, que remplaça le général Dupelain dans le commandement de sa division , remit la direction de l'attaque à Dessaix , qui lui-même ne tarda pas à être blessé dangereusement. Ce fut lui que le général Rapp vint remplacer. Le maréchal Davout , qui était à la droite de la grande batterie , fut blessé presque aussitôt (1). Ce fut un grand malheur que ^tous ces chefs fussent frappés presque en même temps. La blessure du général Compans, qui connaissait bien les intentions de l'Empereur, fut surtout fatale; il y eut de l'indécision dans le mouvement du premier corps.
Suivant notre historien, Rapp, qui a été blessé à la tête de la division Compans, vient dire à l'Empereur, qu'il y faudrait la garde pour achever, ( Page 384. ) M. de Ségur suppose apparemment que la blessure qu'avait reçue le général Rapp avait attaqué son cerveau.
En effet, n'aurait-il pas donné une preuve de folie, s'il eût proposé à l'Empereur, au commencement d'une bataille, de faire donner la réserve? Mais l'auteur aura entei^du des généraux
(1) Le général Sorbier, envoyé par Napoléon au prince d'Sckmûhl, le joignait au moment où un boulet traversa son cheval. Le canon d*un de ses pistolets, forcé dans sa fonte, fit au maréchal une contusion si grave qu'il fut renversé. Le général Sorbier . dans le premier momoity le crut tué, et vint Tannoncer à PEmpereur, qui ne répondit rien. Hais bientôt un officier arriva, et apprit à Napoléon que le prince d'Eckmûhl était à la tête de ses troupes. L*Empereur dit avec effusion : Dieu soit loué !
raisonner depuis l'événement sur cette bataille ; il aura entendu dire que, si la garde eût donné, infanterie et cavalerie, les résultats de la victoire eussent été beaucoup plus brillants. Dans son système de critiquer Napoléon, il s'est eniparé de cette idée, qu'il exploite dans tout le cours de son récit , sans faire attention au moment opportun où cette opération eût pu être regardée comme admissible. Cette attaque de la garde , qui, dans tous les cas, ne devait s'effec* tuer que pour décider ou compléter la victoire, l'auteur aurait voulu qu'elle eût eu lieu au commencement de l'ae* tion. Il faut être peu militaire, pour ne pas savoir qu'il est de principe de n'engager la réserve qu'à la dernière extrémité, et que l'habileté du général conttste en partie à tout faire pour que l'ennemi engage sa réserve le premier.
Si M. de Ségur avait étudié les différentes batailles livrées par l'Empereur, il aurait vu que le plus souvent c'est à l'application de cette maxime qu'il a dû la victoire.
« Alors Ney, avec ses trois divisions » réduites à dix mille hommes, se jette » dans la plaine. » (Page 384.)
Le corps du maréchal Ney se trouvait placé au centre, ayant en seconde ligne celui du duc d'Abrantès. Sa droite se trouvait appuyer la gauche du maréchal Davout. « Il ne se Jeta point dans la » plaine, ni ne courut seconder Da~ » vont. » (Page 384.) Il exécuta les ordres qu'il avait reçus de l'Empereur, pour attaquer, conjointement avec le maréchal Davout, les trois redoutes qui couvraient la gauche de l'ennemi. Les ' blessures des généraux Compans et Dessaix, et du maréchal Davout, ayant causé de l'hésitation dans les manœu- \Tes du premier corps , l'attaque de ce corps ne produisit pas tout l'effet qu'on devait en attendre. Le mouvement des
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trois divisions de Ney, exécuté avec le plus grand ensemble , eut un plein suocès. Encouragées par cette attaque, les deux divisions de Davout attaquèrent de nouveau, et les trois redoutes restèrent en liotre pouvoir; il était alors neuf heures du matin.
Suivant M. de Ségur, lesHusses marchèrent vers midi pour reprendre les redoutes. « Les Français,» dit-il, » étaient encore dans le désordre de la » victoire; ils s'étonnent, ils reculent.» (Page 385.) Ce fait parait avoir été copié d'après les gazettes russes, n est faux que les Français aient , dans tout le cours de la bataille, abandonné les trois redoutes qu'ils avaient occupées dès le commencement. Les corps de Davout et de Ney surent les défendre contre les attaques réitérées des Russes. Le général ennemi, voyant, dès les premières attaques, qu'il avait placé sa droite dans une position peu avantageuse, se hâta d'en tirer le corps de Baggowout pour le porter à sa gauche, déjà tant affaiblie par la prise des redoutes.
Le mouvement que M. de Ségur suppose avoir été effectué par les Westphaliens, la méprise qu'il leur attribue d'avoir fait feu sur nos troupes, le désordre qui, selon lui, en résulta, sont des faits également controuvés. Les Westphaliens, ainsi que nous l'avons dit, étaient en réserve derrière le maréchal Ney. L'Empereur, voyant la nonréussite de l'attaque de Davout , les envoya sur la droite de ce maréchal , liant ainsi son corps avec celui de Poniatowski , qui était vers Utitsa. Ce fut donc dès le commencement de la bataille, et non au milieu, comme l'avance l'auteur, que ce corps d'armée fut placé à la droite du maréchal Davout, pour soutenir son attaque , et non pour secourir les Polonais. Il parait, aux détails que M. de Ségur nous donne à ce sujet,
MO
vmnw.
qu'il n'a pas été» ^ amatôur, voir le ÇQmbat sur ce point. Qui peut lui avoir Importé que nos soldats , poussés par la cavalerie ennemie , « couraient tout » effarés autour du parapet (de la » redoute] , et qu'il ne leqr manquait » pour fuir qu'une issue? » (Page 386.) Plus loin , i^ous dit : « En môme temps » Ney a reformé ses divisions. » (Page 386.) Où a-t-il vu que jamais elles aient été rompues? Toutes ces assertions manquent de vérité, aussi bien que l'image qu'il nous offre de Murât, « com- » battant d'une main , et de l'autre éle- » vant et agitant son panache, seul au » milieu des ennemis.» (Page 386.) L'auteur n'ayant point pris part à cette bataille , s'est laissé entraîner par ses réminiscences de C Iliade y jusqu'à en imiter un passage, sans songer que les temps et les armes sont tout-à-fait changés.
GHAPITM X.
« Cette action vigoureuse (la prise du i> village de Semenowskoï) nous ouvrait )) le chemin de la victoire. Il fallait nous » y précipiter; mais Murât, Ney et Da- » vont étaient épuisés. Us s'arrêtent, et )) pendant qu'ils rallient leurs troupes, » ils envoient demander des renforts.
)> On vit alors Napoléon saisi d'une » hésitation jusqu'alors inconnue. »
(Page 388.)
11 est assez singulier de voir M. de Ségur faire demander des renforts par Murât, Ney et Davout victorieux , dans un moment où il nous dit que Bagration a retiré sa gauche jusque vers Psarewo, c'est-à-dire à trois quarts de lieue en arrière; ce qui nous aurait laissés maîtres de tout le champ de bataille qu'occupait d'abord la gauche de l'tirmée russe. U hésitation jusqu^alon ùiconnue de Napoléoa , monUe, de U part
de rhistorien, au moins un début de mémqire. £n effet, jusqu'à présent, ne nous l'a-t-il pas montré constamment tourmenté d'une fièwre ikUiia* tionl
Mais voici Bagration qui, de Psarewo, revient attaquer Scmenowskoi; ladivir sion Priant est en avant de ce village. M. rOfiicier du palais nous dit que $$$ soldats ê€ (r#uM«iil( page 3S9); que Murât saisit au collet un de leurs chefs» qui fuit, et lui crie : Que faites-^aus^ et le colonel de lui répondre: Vous va^fiz bien qu^on ns p$ut plus tenir ici. Ekl j'y nsêe bien moi^ s'éerie UKai, » Ces mots arrêtèrent cet officier ; il re- » garda fixement le monarque, et reprit » froidement : C'est juste. Soldats I » face en tète, allons-noas faire tuer I» {Page380.)Sans demanda par qui cette conversation a pu être rapportée à M. de Ségur, nous dirons qu'il n'y a pas eu un seul instant da désordre dans la division Priant, qui jusque là était restée en réserve, et que, par cette raison même, l'Empereur l'avait chargée de prendre et de conserver Semenowskoï.
Dans cette division qui contribua tant à la victoire , eonune dans toute l'armée française, il n'existait pas un colonel qui , à la tête de son régiment, eût besoin d'être conduit par le collet à l'ennemi , et qui eût fait ee stupide commandement : Soldaul face en téis, allons nêus faire (uerl Si tout ce que M. de Ségur rapporte à ce sujet était vrai , cette seule expression de face en tétel allons nous faire tuerl eût convaincu le roi de Naples que celui qui parlait ainsi était incapable de foire ce qu'il disait.
« Cependant Murât venait d'en¥<lyer » BoreÛ à l'Empereur , 'pour deman-
)i der du secours Bordli insiste, et
» l'Empereur promet sa jeune garde ; » mais à peine eut-elle lait quelques pas,
CAHPilGIlS 9 que loi-même lui cria de s'arrêter. )> (Page 389.) Au moment où notre aile droite était victorieuse, Teunemi fit passer la Eolocza à toute la cavalerie de Plalow, et à celle du général OuwarolT, et lui fit faire une vigoureuse attaque sur notre gauche. La cavalerie légère du général Ornano fut repoussée, et notre infanterie sur ce point obligée de se former en carrés par régiment. Le prince Eugène courut quelque danger.
C'est dans ce même moment, que l'Empereur apprit les dispositions de Tennemi pour reprendre TofTensive sur notre droite. II était donc naturel qu'il n'y envoyât point la réserve , avant de savoir ce qui allait se passer à notre gauche. Quant aux instances de Borelli, personnage dont l'auteur ne nous fait pas même connaître le grade, à qui pense-t-il flaire croire de pareils contes?
Nous ne réfuterons pas cette ridicule assertion, de la garde, qui, souspréieo^te de rectifier des alignemcnU (page 390), s'avançait peu àpeu par C ordre du comte de Lobau, Un corps aussi considérable pouvait -il, sous les yeux de l'Empereur, escamoter un mouvement, s'il est permis de s'exprimer ainsi ?
<( L'artillerie de la réser\'e s^avança » dans cet instant. . . Lauriston avait ob- » tenu par cette manœuvre le consen- » tement de l'Empereur. » (Page 390.) A. en croire M. de Ségur , non seulement Napoléon n'aurait donné aucun ordre, mais encore ses généraux auraient été obligés de lui en arracher.
L'artillerie de la garde, commandée par le général Sorbier, était en batterie depuis le commencement de la bataille.
L'Empereur voyant toutes les réserves de l'ennemi, infanterie, cavalerie, artillerie , mises en mouvement pour reprendre la position de Scmeuowskoï , fit marcher , pour soutenir la division Priant, le corps de Ney , la cavalerie du
roi de Naples et rartillerie de réserve. La division de jeune garde (Roguet) fut également envoyée en deuxic^me ligne, derrière la division Priant ; M. de Ségur n'en dit pa? un mot. Ce fut l'Empereur qui ordonna ce mouvement; il ne vint alors dans l'esprit de personne de le conseiller, et de s'oflrir à l'exécuter : Napoléon commandait ; on obéissait.
L'auteur dit qu*on vit l'Empereur pendant toute cette journée s'asseoir ou se promener lentement.,, loin de la iataille (page 391) ; et il oublie que deux pages auparavant, il a fait mention de boulets qui viennent mourir à ses pieds. n dit f u'i7 fait des gestes d'une tritte résignation,,, que S0n calme est lourd, sa douceur molle; qu*on croit y reconnaître cet abattement , sw'te ordinaire des violentes sensations, (Page 391.) L'auteur aurait dû nous dire quelles sensations si violentes l'Empereur avait éprouvées avant la bataille , pour être réduit à l'état qu'il dépeint. D'autres s'imagine* rent qu'il s'était déjà blasé sur tout, même sur T émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette connance calme ^ ce sang- froid des grands hommes dan4 ces grandes occasions, tournent avec le temps en flegme et en appesantisse-' ment, quand l'âge a usé leurs ressorts, (Page 391.)
Faut-il répéter sans cesse que Napoléon était alors dans la vigueur de Tàge et de sa constitution ? Le Maréchal-deslogis du palais parle-t-il sérieusement, lorsqu'il émet de pareilles assertions, qui tendraient à faire passer l'Empereur pour un homme dénué de force morale et physique , pour un homme tombé dans un état complet de démoralisation, et insensible à tout? Les généraux, les officiers qui ont approché de Napoléon, tous les chefs et soldats de la garde ne lont-iLs pas vu tel qu'il était
L'EMPIRE
en effet? Indépendamment de ces témoins, les faits ne parlent-ils pas ? Il est constant que, dès deux heures du matin, dans la journée du 6, l'Empereur avait visité tous les corps de son armée, parlé à tous les généraux, reconnu et étudié, dans les plus petits détails, la situation dePennemi, et les accidents du terrain ou devait se livrer la bataille. C'est de cette manière qu'il a passé cette journée du 6; et ce n'a été que dans la nuit, qu'il a prescrit l'ordre dans lequel l'armée russe devait être attaquée.
Après avoir fait expédier tous les ordres aux différents corps d'armée , il prit un repos de moins de deux heures, pendant la nuit du 6 au 7, qui se passa presque entière à recevoir des* rapports et à prescrire des dispositions. Le 7, avant cinq heures du matin , il était à cheval, et en avant de la redoute de Schwardino , position centrale d'où il pouvait suivre tous les événements de la bataille. II avait en arrière de lui, sa réserve (la vieille garde). Celle-ci, d'après ses ordres, était en grande tenue, formée en colonnes par bataillons, à distance de soixante pas; ce qui faisait croire à l'ennemi qu'elle était deux fois plus nombreuse. En avant, était la jeune garde. Il tenait ainsi ses corps d'élite sous sa main , pour s*en servir suivant les circonstances, si la victoire, malgré tous ses calculs , était indécise.
Dans cette position , l'Empereur se trouvait au point saillant de la ligne ennemie, qui formait une espèce de triangle vis-à-vis de la nôtre ; et de là, il pouvait se porter rapidement , soit au soutien de notre aile gauche, soit à celui de notre aile droite, et était en mesure d'agir contre le centre de l'ennemi.
Dans une armée de plus de cent mille hommes, il est impossible à un général en chef de suivre exactement
tous les mouvements de la droite à la gauche. C'est pour cela qu'une semblable armée est divisée en corps, qui eux-mêmes sont subdivisés en divisions et en brigades; chaque division est organisée de manière à manoeuvrer isolément et à se suflSre à elle-même.
Le général en chef est l'âme de cette armée. Chacun des commandants des corps d'armée doit appliquer les dispositions ordonnées de la manière la plus convenable à la position où il se trouve et aux localités. L'unité dans l'action ne consiste pas en ce que le général en chef voie tout et exécute tout, et que les généraux sous ses ordres ne soient que des instruments. S'il en était ainsi, une armée ne devrait jamais être forte de plus de six mille hommes ; et encore, les divers commandants ayant l'initiative des mouvements obligés par les événements , le général en chef serait exposé aux suites des fautes qu'ils pourraient commettre. Il serait étrange de vouloir que le général en chef d'une armée de' cent mille hommes pût voir constamment toute sa ligne, et ne dépendit pas des généraux sous ses ordres.
Au contraire, dans une bataille, il dépend de tous. Car l'ordre primitif peut être modifié et même changé d'après les circonstances, depuis le général jusqu'au dernier chef de bataillon ou capitaine d'artillerie, qui n'a pas besoin d'ordre pour placer ses pièces, se déployer, ou s'avancer de quelques pas pour occuper une position. On peut même dire que tout le monde commande dans une bataille, jusqu'au caporal, qui est détaché avec quelques tirailleurs sur un pont ou dans quelque défilé. Entendre différemment la guerre, et supposer que tant de milliers d'hommes sont de simples machines, que le général en chef fait mouvoir
dans tous les détails, est le comble de Tabsurdité. Ainsi que nous l'avons déjà dit, le général en chef indique Tesprit de la bataille ; il plane sur tout , et tient sous sa main des réserves pour remédier aux événements imprévus : c'est lorsqu'il veut trop faire, qu'il y a défaut d'unité et d'action.
M. de Ségur, qui nous représente l'Empereur comme engourdi dans la position où il était placé, devrait se rappeler, si toutefois il y était, que c'est de cette position centrale que Napoléon envoya l'ordre au prince Poniatowskl de commencer à attaquer; que c'est là que le maréchal Davout, légèrement blessé, vint lui rendre compte de l'hésitation qui avait eu lieu dans son attaque, et que l'Empereur mécontent le renvoya à la tète de son corps; que c'est de là , lorsque par la vigoureuse coopération du maréchal Ney, les trois redoutes de la gauche des Russes restèrent en notre pouvoir , et que Napoléon vit que l'ennemi tirait beaucoup de troupes de sa droite pour les porter vers Semenowskoï, que c'est de là, disons-nous , qu'il envoya l'ordre au général Priant de s'emparer de ce village, lui annonçant qu'il allait le faire soutenir par toute l'artillerie de la réserve.
En même temps que l'Empereur donnait ces ordres sur sa droite , une irruption de Cosaques et de cavalerie s^étant faite sur notre gauche , au-delà de Borodino, il dirigea vers ce côté la légion de la Yistule (Claparède), qu'il tenait en réserve avec sa garde. Plus tard , lorsqu'il apprit que l'ennemi se portait vigoureusement sur notre droite, et que l'attaque des Polonais avait été contenue, il envoya l'ordre au corps de Junot de se porter à la droite de Davout, aQn d'établir la liaison entre lui et le corps polonais. Pour remplacer les Westphaliens de Junot, qui
étaient en position derrière le maréchal Ney , il y envoya la division Ro* guet de sa garde. Enfin , lorsqu'il fut informé que les attaques de l'ennemi sur notre droite étaient repoussées, et que notre artillerie faisait un carnage effroyable dans ces masses, ce fut de cette position centrale qu'il envoya l'ordre au roi de Naples de faire une grande charge avec sa cavalerie, en pivotant sur son aile gauche. Pendant que ces événements se passaient, il envoyait l'ordre au prince Eugène d'attaquer de nouveau, et d'enlever la grande redoute. L'exécution de ces différents ordres eut le résultat que l'Empereur en attendait ; la victoire se décida pour nous.
Ce récit explique assez les raisons qui déterminèrent Napolon à rester dans la position qu'il avait choisie , et à n'en pas changer, à moins de motifs très puissants. Aussi , le vit-on , dès que la première ligne de l'ennemi fut forcée par l'enlèvement de la redoute du centre , parcourir toute notre ligne de bataille , et prescrire les nouvelles dispositions à prendre. Que fût-il arrivé si l'Empereur se fût porté à la droite , vers le corps polonais , lorsque notre gauche fut attaquée ? Que fût-il arrivé, s'il se fût porté à Borodino, lorsque notre extrême droite fut débordée par l'ennemi ?
Ce court exposé mettra le lecteur à même de juger pourquoi l'Empereur est resté dans sa position , attendant l'exécution des ordres qu'il avait donnés. Nous le répétons, il avait dans sa main une réserve pour parer aux événements imprévus. Elle n'a pas dû donner, puisque la victoire n'a pas été un instant indécise, tous les militaires sont d'accord sur ce principe , que , dans une bataille, la réserve générale ne doit être engagée que lorsqu'il y a
rÉMPlRE.
absolue nécessité, cesl-à^dire^ pour éviter une défaite. C'est faute d*avoir reconnu ce principe , que le général Mêlas , presque vainqueur à Marengo, a perdu son armée et toute Tltalie.
Croyant la victoire assurée, il fit donner sa réserve pour la rendre plus décisive. La division Desaix an*iva ; Tarmée ennemie ne put se rallier : elle fut anéantie I
Des exemples plus mémorables pourraient appuyer Tévidence de cette obser\'ation, si elle avait besoin d'être démontrée. Napoléon avait, en outre de puissants motifs pour ne pas manquer à cette grande loi de la guerre. Ayant en tête un ennemi adossé à sa capitale, et en mesure de recevoir des renforts, se trouvant lui-même à huit cents lieues de chez lui, que fût-il arrivé si la bataille eût recommencé le lendemain, comme cela était dans Ja pensée de Kutusoff ? Les troupes françaises , malgré leur victoire , et peut-être à cause de cette victoire, pouvaient être repoussées. Un corps frais de vingt mille hommes d'élite, seul, eût pu gagner la bataille.
Au reste , que prouveraient ces excitations qui ne lui manquèrent pat ?
(Page 396.) Sinon que TEmpereur avait assez de force d'esprit pour les excuser et les apprécier à leur véritable valeur, et pour sentir tout ce que lui imposait son devoir de général en chef.
M. de Ségur suppose que le mouvement qui porta notre aile droite en avant, en pivotant sur le centre , fut fiiit comme par hasard et à Tinsu de l'Empereur. Nous ne savons qui peut lui avoir donné ce renseignement. Ce mouvement était prescrit par le plan général de la bataille, et il eut lieu par suite de Tordre qu'en donna Napoléon au roi de Naples.
a Ainsi, vers le milieu du jour, toute
» l'aile droite française» Davout, Ney , B Hurat.... se présentaient sur le flanc » entr*ouvert du reste de Tarmée en- » nemie, dont ils voyaient tout Tinté- » rieur, les réserves abandonnées et r> jusqu'à la retraite. » (Page 393.)
L'aile gauche russe, après avoir vu tous ses eiForts échouer vers le village de Semenowskoî, et étant poussée par la charge vigoureuse de la cavalerie du roi de Naples, se retira sur sa deuxième position. Sa gauche était en avant de Psarewo, sa droite se liait avec le corps de Doctoroflf en arrière de Gorki, et elle était soutenue en avant par la grande redoute. Cette position était encore assez forte. Notre historien avance que c'est dans ce moment de la bataille, que Belliard est venu auprès de l'Empereur demander que la garde se portât sur ce point. Mais ce général ne peut avoir dit « qu'une ravine et un » taillis clair nous séparaient de la » route de Mojaisk , sur laquelle on » voyait une foule confuse de fuyards, » de blessés et de chariots en retraite. » (Page 394.) Car, ainsi que nous venons de le dire, la ligne russe , qui couvrait cette route, était encore formidable.
« L'Empereur hésite , doute , et or- » donne à Belliard d'aller voir encore. » (Page Z9k.) Il paraîtrait que le zèle de ce général Tavaît aveuglé la première fois ; car il ne tarde pas à revenir annoncer que l'ennemi fait ses dispositions pour se défendre. Néanmoins, il insiste pour avoir la garde, sant quni, dit-il, il faudra une seconde bataille pour terminer la première. (Page 39i.)
Le rôle que M. de Ségur a donné au général Belliard, ne lui convient nullement ; ce serait celui d'un étourdi, et non d'un général consommé. Les paroles prêtées au maréchal Bessîères et à l'Empereur, le démontrent clairement.
Ce maréchal rappelle à Napoléon « la
CAMPACÎ!<È m 1842.
» distance où Ton se trouve des ren- » forts; que l'Europe est entre lui et la » France; qu'on devait conserver au » moins cette poignée de s^idats , qui » restent pour en répondre ; » et Napoléon ajoute : « que rien n'est encore » assez débrouillé; que pour faire don- » ner ses réserves , il veut voir plus » clair sur son échiquier. » (Page 395.) Il est à remarquer que M. de Ségur luimême convient que ce moment était celai où aies efforts du prince Eugène se » brisaient contre la grande redoute.» (Page 395.) La réponse de Napoléon réfute donc victorieusement cette espèce de reproche que l'auteur lui adresse de n'avoir pas fait donner sa garde.
Si Belliard, de retour auprès du roi de Nàples et de Ney, eût rapporté les paroles de l'Empereur , ils l'eussent par&itement compris. Mais, au lieu de cela, l'auteur suppose que Belliard leur a dit qu'il a trouvé Napoléon « assis » à la même place , l'air souffrant et » abattu, les traits affaissés, le regard » morne, donnant ses ordres languis- » samment au milieu de ces épouvan- » tables bruits de guerre, qui lui sem- I) blent étrangers. )> (Page 395.) Quel rapport y avait^il entre ces imprudentes suppositions , et les raisons claires que l'Empereur avait données au général Belliard ? Mais tout ceci est pour amener une sortie brutale qu'il prête au maréchal Ney, à qui il fait dire : «Que » fait l'Empereur derrière l'armée ?
» puisqu'il ne fait plus la guerre par D lui-même, qu'il n'est plus général.... j) qu'il retourne aux Tuileries ; qu'il r> nous laisse être généraux pour lui. » (Page 395.) La vivacité du caractère du maréchal Ney n'égarait pas son jugement , au point de lui faire oublier une chose qu'il sentait si bien ; c'est que son sort, celui de l'armée, de l'expédition^ de la France, reposaient sur
la perôonne de TEmpereUf . D'ailleurs, nous avons été à même, pendant cette bataille, de voir plusieurs fois le maréchal Ney; et le zèle et le dévouement avec lesquels il exécutait les ordres et les instructions de l'Empereur, nous ont convaincu qu'il ne pouvait lui venir à la pensée de les critiquer.
Mais ce n'est pas assez que les opérations militaires de Napoléon soient censurées par ses généraux; il faut encore qu'elles soient redressées par son intendant et par son secrétaire d'état.
L'un et l'autre le préviennent que Tinjtant de faire donner la garde était venu. (Page 396.) Si M. de Ségur a voulu accréditer son idée de Tailaiblissement des facultés physiques et intellectuelles de l'Empereur , certes il n'en pouvait imaginer une meilleure preuve. Voilà donc Napoléon réduit à cette extrémité, d'être averti par son intendant, par son secrétaire d'état , que le moment est venu d'engager sa réserve I ! !.... Mais il n'en fut rien, et il ne pouvait en être rien , MM. Daru et Dumas se seraient bien gardés de conseiller un mouvement militaire à un aussi grand capitaine. Ce qu'il y a de singulier dans tout ceci , c'est de voir que M. de Ségur, malgré son titre de général, paraît partager l'opinion qu'il aurait fallu faire donner la gardé; et qu'en même temps il met dans la bouche de l'Empereur, cette raison sans réplique pour ne pas la faire donner : SU y a une se^ conde bataille demain , avec quoi la /tvrerai-je ? (Page 396.)
A la distance où nous nous trouvions de la France , la garde impériale était comme une place de guerre, à l'abri de laquelle l'armée aurait toujours pu se rallier. M. de Ségur, qui a écrit après les événements, aurait dû songer que, si la garde avait été entamée à la bataille de la Moskowa, l'armée française^
dont cette garde forma constamment le noyau et soutint le courage pendant la retraite, n'aurait pu que difficilement repasser le Niémen.
GHAPITllB XI.
Dans ce chapitre, l'auteur revient au commencement de la bataille, aux premières opérations du prince Eugène. Il nous représente son attaque comme ayant eu lieu d'une manière partielle et sans accord. « D'ailleurs, dit-il, elle » n'aurait pas dû être faite si brusque-
)) ment la bataille devant commen-
» cer par l'aile droite et pivoter sur l'aile » gauche. » (Page 398.) Puisque M. TOf- Acier du palais répète cette assertion à satiété, pour avoir occasion de déprécier l'Empereur, nous répéterons aussi ce que nous avons dit : 1^ que la bataille commença par les batteries de droite du général Sorbier, chargé d'appuyer l'attaque du maréchal Davout contre la gauche de l'ennemi ; 2** que l'Empereur envoya au prince Eugène l'ordre d'attaquer Borodino, afin d'attirer l'attention de l'ennemi de ce côté ; 3® que Napoléon, voyant que l'ennemi retirait de son aile droite tout le corps de Baggowout, pour le porter à son aile gauche, et craignant que Ney et Davout ne fussent pas assez forts pour résister, donna l'ordre au prince Eugène d'attaquer vivement la redoute du centre de l'ennemi , afin de l'empêcher de jeter presque toutes ses forces sur notre droite.
Hais dans les chapitres de son livre, qui ont rapport à cette Journée , M. de Ségur décrit des mouvements partiels, et ne trace pas l'ensemble de la bataille. Puisqu'il aime tant à donner des détails, il aurait dû citer le nom du brave général qui, dans la première attaque delà redoute, y pénétra, et qui bientôt cou-
vert de vingt blessures, y resta prisonnier. Il est vrai que c'est un Français, le général Bonnami.
Plus loin , il nous apprend que le Vice-Roi, qui n'avait pu enlever la redoute à cette première attaque, envoya avertir l'Empereur de sa position critique, lui demandant du secours, probablement la garde. Ainsi, le maréchal Ney demande la garde à la droite ; le prince Eugène la demande à la gauche; l'Empereur la refuse vers ces deux points ; et cependant M. de Ségur parait lui donner tort. Ces faits seuls prouvent combien Napoléon avait raison de la tenir en réserve jusqu'au dernier moment. Au reste , il est faux qu'il ait refusé des secours au prince Eugène, lorsqu'ils lui étaient nécessaires , puisqu'il lui envoya la légion de la Yistule, qui faisait partie de sa réserve.
« Le jour était avancé, nos munitions » épuisées, la bataille finie. Alors seu- » lement l'Empereur monta à cheval » avec efibrt , et se dirigea lentement » sur la hauteur de Semenowskoï. »
(Page 403.) Ceci est tout-à-fait inexact. Lorsque ce village fut en notre pouvoir, l'Empereur s'y porta. Il demanda le général Priant , qui s'en était emparé.
Ayant appris que , quoique blessé , il commandait encore sa division. Napoléon dit en souriant devant ses soldats : En ce cas, je êuù tranquille; laissons-le faire. Mais bientôt voyant les forces considérables avec lesquelles l'ennemi se disposait à attaquer Semenowskoï, il fit établir le 48% le 33® et le régiment espagnol sur le mamelon , en arrière de ce village; il fit former le 33* en carré, sur l'emplacement de Semenowskoï , ayant le 15* à sa gauche. Ce fut de là encore , qu'il donna ordre au maréchal Ney de réunir les divisions Compans et Dessaix, et de déborder les ennemis par
leur gauche. Ces dispositions prescrites, 1 Empereur se porta rapidement au centre de Farmée, et envoya Tordre au prince Eugène d'attaquer vigoureusement la grande redoute.
Quant aux munittam épuisées, ce fait est également faux ; on ne manqua jamais de munitions. L'artillerie française tira dans cette bataille quatrevingt-onze mille et quelques cents coups de canon. Mais cette énorme quantité de munitions fut remplacée au fur et à mesure des consommations, par l'activité du général Neigre, directeur du parc , et d'après les mesures prises par le général Lariboisière. On aurait pu livrer encore deux batailles, sans avoir recours aux dépôts, qui étaient à Smolensk.
L'Empereur chargea la jeune garde de la conservation du champ de bataille. L'ennemi pouvait recevoir des renforts pendant la nuit ; Napoléon fit les dispositions nécessaires pour être en mesure de soutenir ce corps. La bataille étant finie sur tous les points, il se rendit, pour expédier ses ordres aux différents commandants d'armée, derrière la redoute de Schwardino , où il avait (ait placer ses tentes ; et c'est là, sans doute, que le revit M. de Ségur.