CHAPITRE Xn
La scène se passe dans la tente de l'Empereur. Au lieu de le représenter occupé à donner des ordres, M. de Ségur le suppose «c dans un abattement » physique et dans une grande tristesse » d'esprit. Dans son armée, jusque dans » sa tente, la victoire est sombre, isolée » même, sans flatteurs ! Ceux (1) qu'il
(1) Ces messieurs n'acceptent pas sans doute la dénominalion de flaUcurs , dont M. de Ségur les gralîfie.
VU
)) a fait appeler, Diunas, Daru, l'écou- » tent et se taisent. Mais leur attitude» » leurs yeux baissés, leur silence n'é- » taient point muets. » (Page h06,)
Ce que devaient faire HM. Dumas et Daru pendant la bataille , était de ne rien dire ; l'auteur les a fait parler. Après la bataille, l'Empereur les mande dans sa tente , pour savoir quelles mesures ils ont prises relativement aux soins à donner aux blesa^s , au service des ambulances, aux moyens de transports, etc. , nécessaires à l'armée. C'était leur parler de leurs devoirs; et ils se taisent!
Dans le chapitre dernier, M. de Ségur a fait appuyer par M. Daru , le conseil de &ire donner la garde. Tous les militaires, aujourd'hui même , s'ac* cordent à reconnaître l'inutilité et le danger de cette résolution ; mais comme Fauteur met ce conseil dans la bouche d'un administrateur, on ne doit pas être surpris qu'il se ressente de son peu de connaissances militaires.
Voici un nouveau conseiller que M. le Maréchal-des-logis introduit, et qui n'a pas la même excuse à faire valoir; c'est Murât : il vient demander la cavalerie de la garde, a L'armée ennemie , » dit-il, passe en toute hâte et en dé- » sordre la Moskowa ; il veut la sur* » prendre et l'achever. » (Page &06.) C'est accuser le roi de Naples d'ignorance des lieux , et de la position de l'ennemi. Si M. de Ségur avait pris la peine de jeter les yeux sur la carte, fûtce même une simple carte de poste, il aurait vu que l'armée russe , dont la retraite était sur Mojaisk, ne devait point passer la Moskowa pour s'y rendre. S'il avait lu les rapports des généraux ennemis, il aurait vu qu'en effet elle ne l'avait point traversée ; qu'au contraire elle avait passé la nuit sur la paille du champ /le bataille, qui lui
L'EMPIKE.
était restée, sa droite appuyée au mamelon de Crorki) ett flanquée au-^elà par une division d'infanterie légère et' des Gosaques^, et. sa gaucl^ , vers les hûis en arrière de SeBpenowskoï.
L'auteur s'aperçoit enfin (( qu'à cette » distance un corps d'élite et dévoué ^ » avait paru à l'Empereur indispens^- )) ble à. conserver. » (Page ^6.) Ces motifs. sont puissants ; mais M. deSé»
gur est sans doute un de ceux qui, à ce qu'il dit, n'en ont p^ été satis&ils. Car il crée, comme pour s'en faire un appui, un concert de murmures et de lamentations sur la manière dent la bataille a été conduite. M^rat dit « qu'il » n'avait pas reconnu fie génie de Na- » poléon; n Eugène^- « qu'il ne conce^ » vait pas l'indécisioni qu'avait monn.trée son père adoptif ; Ney mit » une singulière opiniâtreté à con- » seiller la retraite. » ( Page 407. ) Nous nous sommes demandé plusieurs fois conunent M. l'Officier du palais pouvait avoir appris ce que l'Empereur , les princes et les maréchaux se disaient. Sa position était telle à l'armée, qu'il n'est pas vraisemblable qu'il ait été leur confident. Nous éprouvons la même incrédulité pour les paroles que l'auteur met dans la bouche du roi de Naples et du prince Eugène. Quant à celles de Ney, nous savons à quoi nous en tenir. Ce n'est pas que nous croyons que ce maréchal les ait proférées, mais nous n'ignorons pas d'où elles sont tirées : c'est de la Gazette de Pétersbourg^ dont le rédacteur connaissait encore beaucoup moins le Maréchal que M. de Ségur. Le gazetier avait besoin d'établir que la bataille n'avait eu pour nous que des résultats douteux: et il le prouvait en supposant qu'un des généraux les plus audacieux ' avait conseillé la retraite.
M. de Ségur se serait-il appuyé d'une pareille autorité !
« L'Empereur ne put évaluer savio- » toire que par les morts; la terre était » tellement jonchée de Français éten- » dus sur les redoutes, qu'elles parais- » saient Ieu^appartenir plus qu'à ceux » qui restaient debout. Il semblait y r> avoir sur le cteimp de bataille plus » de vainqueurs tués que de vaiiH » queurs vivants. » (Pages ^-lO et &'il.)
Une chose bien digne <ie remarque, c'est que M. l'Officier du palais , qui prend un soin déplorable d'exagérer* nos pertes; qu'on croirait voir furetant tous les coins du champ de bataille, pour en exhumer, les moindres détails ; qui épie sur le front de nos officiers et de nos soldats , le secret- de leurs sensations , pour lés interpréter et les revêtir de ses sombres couleurs ; ne dise pas un mot des pertes ni de la consternation des Russes I S'il eût voulu seulement citer leurs relations, il aurait fait connaître qu'ils avouaient avoir perdu près de cinquante mille hommeâ tués ou blessés; que plus de vingt mille de leurs blessés étaient en route pour Moscou (1). Lé nombre des Français morts dans les redoutes, était» très faible, en comparaison de celui des cadavres russes qu'on y rencontrait^ et cela se conçoit facilement , si l'on songe que ce que M. de Ségur appelle constamment des redoutes, étaient des flèches ou redans. Les Russes, placés derrière les épaulements , y tinrent jusqu'au moment où nos soldats y pé nétrant de tous côtés , les tuèrent à . coups de baïonnettes. Mais ces ouvra-
(1) Voyez Boutourlin, page 3i9 du tome I". A la pnge 116 du lome II , il dit (|u à Tarunlino , Kutusoff s'occupait de réorganiser les porps qui avaient échappé au massacre de
ges, ouverts tous à la gorgo, uiu' fois en notre pouvoir , ne nous offraient point d'a'bri contre les feux de Tennemi. Aussi , aucune troupe ne resta dans Tintérieur; elles furent toutes placées, soit sur les côtés, soit en arrière des épaulements.
Nous ne relevons cette circonstance, que pour faire voir que l'auteur 'rend compte de choses qu'il n'a pas vues.
S'il eût parcouru le champ de bataille, il n'eût pas osé nous dire qu'il semblait y avoir plus de vainqueurs tués (/ue de vainqueurs vicants. Notre perte n'a pas été le tiers de celle des Russes. M. de Ségur, qui a dans son portefeuille une collection d'horribles tableaux , ne manque pas d'en placer un dans cet endroit ; c'est le spectacle que, suivant lui ) le champ de bataille offrait.
Entre autres contes, pour faire peur aux enfants , il cite up soldat russe , gui vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert par un obusy et dont il rongeait t intérieur. (Page M2.) Il aurait dû nous donner la taille de ce soldat ou celle du cheval.
a Sept à huit cents prisonniers, une B vingtaine de cimons, étaient les tror> phées de cette victoire incomplète. » (Page 4.15.)
S'il avait su que l'élite et presque la moitié de l'armée russe avait été anéantie ; que Bagration et ses meilleurs généraux avaient succombé ; que la prise de Moscou était la suite de celte victoire ; quelque familiarisé qu'il soit avec les inexactitudes , il n'aurait pas pu avancer que cette victoire était incomplète.