CHAPITRE XIII
Murât est livré aux attaques du Maréchal-des-logis du palais. Il paraît atteint de la même maladie oue l'Em-
pereur , celle de refuser tous les bons conseils qu'on lui donne. Il commande une charge; un de ses aides-de-camp lui fait observer qu'un profond ravin se trouve entre nos cavaliers et les ennemis : mais Murât , toujours plus anporté, répétait qu il fallait qu'ils marchas scjit ; qun, ïil y avait un obstacle, ils te verraient) pws, i7 insultait pour exciter. (Page 415.'* Tl faut convenir que c'eût été une singulière armée que l'armée française , si l'Empereur et ses généraux eussent été tels que M. de Ségur se plaît à les représenter. Ce qu'il dit de nos officiers, qu'on les insultait pour les exciter à faire leur devoir, est si extraordinaire, qu'on serait tenté de croire que M. l'Officier du palais ne se regardait pas comme officier français.
L'auteur, constant dans son système, nous peint l'Empereur marchant d'un pas plus lent encore que ta veille, et dans une telle absorption (page 416), qu'on ne sait où il va. Heureusement qu'on le prévient qu'il va tomber a milieu des ennemis; alors il s'arrête.
Ce n'est pas assez de tout ce que nous avons vu jusqu'ici. L'automne du Rusêes venait de remporter. (Page 416.) Pour expliquer cette pensée, M. de Ségur suppose encore un ouragan , qui n'a eu lieu que dans sa tète, mais qui, selon lui , glaça Napoléon et lui causa une fièvre ardente, qui brûla son sang et abattit ses esprits. (Page 417.) Si tous ceux qui ont vu de près l'Empereur, le jour de la bataille, étaient morts, et qu'il ne restât aucun renseignement sur cette journée, notre historien pourrait nous parler de cet abattement ^ de cette fièvre ardente , avec sa confiance ordinaire dans la crédulité de ses lecteurs. Mais lorsqu'un grand nombre de personnes, telles que ses secrétaires, ses médecins, ses officiers, viven* ^n-
core, lorsque ces personnes savent par^ faitement que Napoléon était dans son état habituel de santé , travaillait avec son ardeur ordinaire et fatiguait plusieurs chevaux; lorsqu'elles peuvent attester que ce fut seulement dans la nuit du 7 au 8 , qu'il fut pris d'une extinction de voix causée par l'activité qu'il déploya la veille et le jour de la bataille ; comment M. de Ségur ose-t-il affirmer des faits que tant de témoins peuvent démentir ?
a On pénétra dans la ville , les uns » pour la traverser et poursuivre l'en- » nemi , les autres pour piller et se lo- » ger. » (Page 417.) L'auteur aurait dû nous dire dans quels rangs il marchait ; était-ce avec les premiers? Quoiqu'il nous ait, jusqu'à présent, fait admirer le grand ordre des Russes dans leur retraite, il est forcé ici d'avouer qu'ils avaient laissé une immense quantité de blessés dans la ville ; ce qui ne les empêcha pas d'y mettre le feu. Il est vrai qu'il a pour eux une excuse toute prête : « Leur humanité , dit-il , céda )) au besoin de tirer sur les premiers )) Français qu'ils virent entrer. » (Page 418.)
Le récit du beau fait d'armes des voltigeurs du 33^, donne le désir de connaître le nom du brave officier qui les commandait. Mais l'auteur ne le cite pas: nous suppléerons à ce silence, en disant qu'il se nomme Callier ; qu'il avait sous ses ordres la compagnie de grenadiers et la troisième de fusiliers (capitaine Sabatier), formant au plus cent hommes. Ces deux compagnies appartenaient au premier bataillon du 33*, de la division Priant.
Malgré l'aveu qui vient d'échapper à M. de Ségur, du nombre de leurs blessés (ce qui n'empêche pas les Russes d'incendier la ville où ces malheureux étaient renfermés) , il reprend son an
L'EMPIRE
cien système , en avançant que , dans les deux jours qui suivirent , « on ne » trouva ni hommes ni choses qui dé- » celassent l'armée russe. » (Page 420.) Il paraît avoir oublié que tous les villages, tant sur la route que sur les côtés, étaient remplis de blessés, et marquaient la retraite sanglante de cette armée.
L'Empereur, ainsi qu'il l'avait promis par sa proclamation, comptait faire reposer son armée à Moscou , réparer les pertes qu'il avait éprouvées, tant pendant la route que par suite de la bataille , et compléter ses corps. Mais comme il prend des mesures pour y faire venir des renforts en hommes et en artillerie, M. de Ségur tire parti de cette circonstance pour dire que êon espoir était a/faibli ^ et crier à la détresse, (Pages 421 et 422.)
Le maréchal Davout, suivant l'auteur, demande à l'Empereur d'ôter le commandement de l'avant-garde à Murat, et de le lui donner; et M. de Ségur semble blâmer Napoléon de laisser ce commandement au roi de Naples , dont il connaissait l'audacieuse et inépuisable ardeur, (Page 422.) Que peut-on désirer de mieux dans un général d'avantgarde poursuivant une armée ennemie qu'une audacieuse et inépuisable oT" deurl
(( Mais Napoléon apprend que nous » ne sommes plus qu'à deux journées » de Moscou. Ce grand nom et le grand » espoir qu'il y attachait , ranimèrent » ses forces ; et le 12 septembre, il fut » en état de partir en voiture, pour re- » joindre sonavant-gîirde. » (Page 422.)
L'auteur insinue que l'Empereur était dans un état de maladie , qui le força de s'arrêter à Mojaïsk. L'extinction de voix , dont Napoléon fut atteint dès le 8 , n'est pas un événement à la suite de si grandes fatigues. C'est la chose la plus simple après quatre nuits
passées au bivouac ; le k, près de Gridnewa ; le 5 et le 6 , sur les hauteurs de Borodino ; et le 7, sur le champ de bataille. L'auteur a cependant basé sur cette extinction de voix, tous les contes qu'il fait de l'état de maladie de l'Empereur, auquel il nous prépare depuis ''ouverture de la campagne , et sur lequel il va s'étendre jusqu'à la fin de l'expédition. Il a dit lui-même ( page M>9) , que le 8, Napoléon parcourut le champ de bataille, prodiguant ses soins aux blessés français et russes ; ce qui prouve que son indisposition était peu grave. Aussi , elle ne fut point la cause de son séjour à Mojaïsk ; des intérêts de premier ordre l'y retinrent. Après une si sanglante bataille, un général en chef a plus d'une^ chose à prévoir, plus d'un ordre à donner. Se faire rendre compte de ses pertes, des ressources qui lui restent en jnunitions, objet si important après une aussi grande consommation ; réunir des vivres, prendre des mesures pour assurer le service de toutes les parties de l'administration ; se procurer des nouvelles de l'ennemi ; s'assurer de ses mouvements et de ses dispositions , surtout lorsque les rapports de l'avant-garde et les interrogatoires des prisonniers donnent lieu de penser qu'il a dessein de livrer une seconde bataille (1); tels sont les soins qui occupèrent tous les moments de Napoléon ; et certes, la vigilance de cet esprit si actif et si prévoyant ne fut point en défaut [2).
(t) C'était le cas, puisque Vennemi paraissait disposé à nous livrer bataille devant Moscou, dont Tancée française n*éiait éloignée que de cinq marches. Ce fut alors que TEmpereur écrivit au duc de Bellnne de diriger les bauillons et escadrons de marche et les hommes isolés sur Smolensk, pour de là venir sur Moscou.
(2) Parmi les ordres sans nombre que TEm-
Lorsque l'Empereur eut reçu le rapport du général Lariboisière , portant que la plupart des munitions consommées à la bataille de laMoskowa étaient remplacées par celles qu'il avait fait venir des parcs intermédiaires, il partit de Mojaïsk pour se rapprocher de son avant-garde , et être en mesure d'agir, si l'ennemi voulait livrer bataille. On croirait , d'après M. de Ségur, que Napoléon eut besoin de se faire porter dans sa voiture. Jamais ce héros victorieux n'a été plus étrangement défiguré. Quel est donc le but d'une supposition que pulvérise le témoignage irrécusable des faits et des individus?
L'auteur est-il de bonne foi dans son erreur, ou est-il , sans s'en douter, l'écho de l'inimitié et de la prévention?
Le lecteur en jugera.