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CHAPITRE III

L^historien prétendu de la grande armée dit (c qu'un vautour s'embarrassa » dans les chaînes qui soutenaient la » croix de la principale église, et y de- » meurait suspendu. » (Page 25.) Partagerait-ii la crédulité du peuple de Moscou? C'est au point du jour, que

cet oiseau fut trouvé attaché au clocher. 11 ne faut pas beaucoup de perspicacité pour deviner que le gouverneur, dont l'esprit inventif s'est exercé dans bien d'autres jongleries, avait préparé ce présage pendant la nuit.

Cette observation peut s'appliquer encore à une action beaucoup moins innocente. « Parmi les prisonniers » français, Rostopchin faisait choisir les » plus chétifs pour les montrer au peu-* »ple, qui s'enhardissait à la vue de » leur faiblesse. » (Page 26.) Pour les rendre plus chétifs^ il les faisait maltraiter, dépouiller, les privait de nourriture pendant trente-six heures; et c'est dans cet état qu'il les faisait promener dans la ville comme des bêtes fauves, les li«vrant à la risée et aux coups de la populace. Après quoi, il les faisait jeter dans un bagne , où ils périrent presque tous de £ûm et de misère. Nous avons vu plusieurs de ces malheureux , qui avaient survécu à cet indigne traitement, en faire le récit à l'Empereur, à notre entrée à Moscou. Nous avons été chargé de leur faire donner des habits et des vivres. Quelle différence entre cette conduite du gouverneur de Moscou envers des guerriers malheureux , et celle que l'on tint, en 181&>,àr^ard des nombreux prisonniers russes qui traversèrent Paris et les autres villes de France ! Les commandants de place leur donnèrent des vivres, leur prodiguèrent des soins, et leur épai^èrent jusqu'aux humiliations.

L'état que donne M. de Ségur de l'armée russe dans la position de Fili, qu'il estime de quatre-vingt-onze mille hommes , rates de cent vingt-un mille hommes présents à la bataille de la Moskowa (page 28), n'attribue aux Russes qu'une perte de trente mille hommes à cette bataille; tandis que le colonel Boutourlin , aide-de*camp de Tempe-

CAMPAGNE DE 18i2.

reur de Russie ( écrivant sous la direction de son maître, et sur les notes et états fournis par lesétats-majors russes), porte cette perte à cinquante mille hommes. Ainsi, c'est un don gratuit de vingt mille hommes que M. de Ségur fait à l'armée russe. Mais, par compensation, il porte la perte de l'armée française à quarante mUl$ hommes ( page 28), tandis qu'il est reconnu qu'elle a été infiniment moindre que celle des Russes, dont les masses sont restées si longtemps exposées au feu de quatre cents pièces de canon , placées sur les hauteurs, et habilement dirigées par les généraux d'artillerie Sorbier, Foucher, Pernetti et d'Ânthouard.

L'auteur dit que Rostopchin , à la nouvelle que Kutusoff abandonne la ville, te déiwue. (Page 29.) Le dévouement du comte Rostopchin peut être révoqué en doute ; car , lorsqu'il fit mettre le feu à Moscou , sa maison fut respectée.

L'horreur de la scène qui termine le jour où Moscou se trouve évacué , est déguisée ])ar M. de Ségur. Lorsque Rostopchin fit ouvrir les prisons, un Russe, accusé de trahison , fut arraché du milieu de la horde , à laquelle ce gouverneur donnait la liberté, et fut traduit devant lui. a C'était le fils d'un mar- »chand; jl avait été surpris provo- » quant le peuple à la révolte. » (Page 30.)

Le fils du marchand n'avait pas été surpris provoquant le peuple à la révolte; il s'était borné à traduire un bulletin français. Son père, dont on fait un vieux Romain, n'a point maudit son fils; nous savons au contraire , qu*il maudit la mémoire de l'homme qui l'en aprivé.

Le malheureux jeune homme n'a pas été abattu d*un coup de sabre mal assuré; ce premier coup fut porté par le gouverneur lui-même , qui le livra en-

suite à la fureur de la populace (1). Rostopchin, qui a déclaré, en s'adressant au peuple de Moscou, « que les tribu- » naux étant fermés, on n'en avait pas » besoin pour faire le procès au scélé- )) rat » (page 26), s'empresse de donner ce terrible exemple d'arbitraire, en faisant massacrer un malheureux sans jugement , et de son autorité privée.

Bien plus, il le frappe le premier, et le livre à des furieux pour apprendre au peuple à se faire justice lui-même, et à se baigner dans le sang. Que dire au reste des coopérateurs du comte Rostopchin! quel noble entourage que cette foule sale et dégoûtante (page 30) de galériens et de malfaiteurs qu'il appelle enfanté de la Russiel (Page 31.) De pareils instruments étaient bien dignes d'une aussi monstrueuse entreprise ! !

(1) Ce détail nous a été donné par un témoin oculaire.

Voici commenirabbé Sarragues, prêtre émigré, curé de la paroisse de Saint-Louis à Moscou, rend compte de cet événement dans une lettre écrite au père Bouvet, jésuite, publiée en Angleterre et en Russie. (Page 31.)

« Le gouverneur fait comparaître devant lui D le' sieur Véréachaghin, fils d*un marchand » russe, qui avsit été convaincu d^avoir traduit » une proclamation de Napoléon, par laquelle » il annonçait son arrivée très prochaine h » Moscou.. . Le général-gouverneur. .. fait avan- » cer ce malheureux au milieu des dragons de la » police russe : Indigne de ton pays, lui dit-il , » tu as osé trahir ta patrie et déshonorer ta fii- » mille ; ton crime est au-dessus des punitions » ordinaires , le knout et la Sil)érie; je le livre » à toute la ven^^eance du peuple que tu as » trahi. Frappez le traître, et qu'il expire sous » vos coups. Le malheureux expire , percé » d'une grêle de coups de sabre et de baSon- » nette. On lui lie les pieds avec une longue » corde, et son cadavre sanglant est traîné par » toutes les rues au milieu des outrages de la » populace, etc. »

TEMPIRE.

^<HAI»ITIIE4V.

S'il n'était pas reconnu que l'ouvrage de M. de Ségur n'a été écrit que jpour l'effet ; que les idées dont il abonde ne sont nées qu'après que dix ans passés sur les événements , et que tout ce qui est survenu depuis en a cjiangé la direction ; les réflexions sententieuses, les images poétiques, la sensibilité étudiée, répandues dans ce chapitre, suffiraient pour le prouver. Les pensées, les sentiments qu'il prête à l'armée , ne se sont présentés à l'esprit d'aucun de nous. L'Officier du palais parle de notre abaissement. (Page 35.) Pourquoi nous serions -nous sentis abaissés ? Nous ne l'avons pas été après notre désastreuse retraite; pouvionsnous l'être , quand nous étions victorieux, et que nous nous trouvions devant la conquête , qui était le prix de nos travaux et de notre courage ? Les sentiments qui remplissaient alors le cœur de tous les soldats , étaient ceux de la gloire et de Testime que nous ao cordaient nos ennemis. Laùaissement est le partage de la lâcheté et de la trahison.

« Murât, dit l'auteur, fut un moment » tenté de croire.... que lui-même de* » viendrait un nouveau Mazeppa. »

(Page 37.) Quoi ! le roi d'une des plus belles et des plus riches contrées de l'Europe, aurait envié le rôle d'un chef obscur de quelques hordes de Cosaques I En vérité, cela est un peu fort ! M. de Ségur a pu prêter jusqu'ici à ses personnages des paroles et des actes tout-à-fait en contradiction avec leur caractère et leur position ; mais cette dernière licence est par trop poétique.

Le penchant à la satire égare encore notre historien, quand il dit « qu'un » des officiers de l'Empereur, décidé à

)) plaire, pouasardevant^onobeval ju^ )) qu'à lui, cinq ou «ix vagabonds dont )) il s'était emparé , s'imaginant avoir )) amené unedéputation. » (Page â9.)

C'étaient des négociants et autres citoyens de Moscou , qui , voyait la ville abandonnée et livrée par son gouverneur 'au désordre et au pillage des malfaiteurs^ venaient implorer la protection et la générosité du vainqueur.

Quel autre motif que le déur de plaire à l'Empereur, avait décidé M. de Ségur à solliciter la faveur de fidre partie de l'expédition de Russie , et d'y être employé dans 4es fonctions toul-à-^GMt étrangères à boo grade et à i'état BÎiitaire ? Nous, qai n'avons jamais servi Napoléon que militairanent , nous pouvons certifier que tous les soldais de l'armée française avaient le désir de plaire à Leur chef, et de lui prouver leur dévouement. Ceux-là étaient ani^ mes de ce désir, qui n'avaient pas tous les jours leur table et leur logement préparés , qui s'exposaient constamment aux privations , aux balles et aux boulets , et qui disaient à Napoléon «n fort de la bataille de la Moskowa : SoU tranquille , tes soldati om promis de vaincre, it t^ vaineronL

CHAPITRB V.

Les militaires qui lisent la prétendue histoire de la grande armée y ne peuvent s'empêcher de sourire « de » ce secret frémissement des cavaliers » français , en entendant les pas de » leurs chevaux » (page 41) , à leur entrée dans Moscou. Il en est de même delà mélcncoUe (page 42), et de toutes ces vagues rêveries que l'auteur attribue à nos soldats. Il prête ses sensations à l'armée française. Il manque à cette peinture celle du cauchemar ,

dont les soldats devaient être agités pendant leur sommeil au bivouac. Mais » Tarmée eût été troublée par de pareilles visions, eût-elle vaincu k la bataille de la Moskovva ?

« Le gage barbare et sauvage de la » haine nationale » (page W) , que Fauteur suppose nous avoir été laissé par Rostopchin , étaient des galériens, dont le patriotisme avait été puisé dans des tonneaux d'eau-de-vie, qui leur furent livrés. Cest sans doute parce que le comte Rostopchin les avait adoptés, en les qualifiant à! enfants de la Russie (page 31) , qu'ils sont cités ici comme représentant la nation.

GHAPITfiS VI.

a Napoléon n'entra qu'avec la nuit » dans Moscou. » (Page 46.)

Quoique le fait de cette entrée nocturne soit de peu d'importance, nous le relevons, parce qu'il est faux, et que l'auteur semble se plaire à présenter l'Empereur comme s'introduisant partout furtivement et à la faveur des ombres. Cela sans doute fait image; mais il ne faut pas sacrifier la vérité au romantisme. Le roi de Naples passa le pont de la Moskowa à midi , à la tête de la cavalerie et de l'avant-garde. Sur les deux heures, le maréchal Lefebvre, avec une division de la garde, entra à Moscou. Ce fut en ce moment que Napoléon vint s'établir dans une auberge du faubourg de Dorogomilow ; le feu n'était point encore dans la ville. Une seule maison, au Bazar, avait été incendiée. Le 15, à six heures du matin , l'Empereur se rendit au Kremlin.

Sur un fait simple en lui-même, l'auteur exerce son iuiaginatioii ; il le brode , le grossit, le dénature , en tire

des conséquences qui n'appartiennent; qu'à sa manière d'envisager les objets.

l^ïï officier fatigué est réveillé par Iji clarté du feu ; il s'assure d'abord si le corps dont il fait partie est en sùrelé ; et quand il a acquis cette certitude , il se rendort, et hisse faire les autres pour ce qui les regarde. A cette occasion M. de Ségur fait la réflexion, suivante : « Telle était l'insouciance qui » résultait de cette multiplicité d'évé- » nements et de malheurs, sur lesquels » on était comme blasé , et tel était » l'égoisme produit par l'excès de fati- » gue et de souffrance, qu'ils ne lais^ » saient à chacun que la me^^ure dç » forces et de sentiment indispensable » pour son service et pour sa conser- » vation personnelle. » (Pages 49 et 50.)

Certainement, sij'on était venu chercher M. de Ségur , dont les fonctions se bornaient au service du palais, pour celui d'un corps d'armée, il s'en serait dispensé , sans qu'on pût l'accu^i; d'insouciance ni d'égoïsme. Pourquoi n'en serait-il pas de même de l'officier dont il parle?

« Le Kremlin renfermait, à notre » insu , un magasin à poudre. » (Page 50.)

Le Kremlin ne renfermait pas de magasin à poudre. Dans l'arsenal, tout se ressentait de la précipitation avec laquelle les Russes l'avaient évacué. La cour était couverte d'étoupes, de pro-^ jectiles, de débris de caisses. Dans les salles, nous trouvâmes quarante mille fusils (anglais , autrichiens et russes) , une centaine de pièces de canon , des lances, des sabres et un grand nombre de trophées enlevés aux Turcs ; mais on ne put découvrir de poudre à canon : il n'y en avait point dans l'enceinte du Kremlin. Les magasins con- ' sidérables^dont nous nous emparâmes,

428 L'EMPIRE

étaient situés hors de la ville, dans des bâtiments isolés et à la barrière des Allemands. Ils renfermaient quatre cents milliers de poudre et plus d'un million de salpêtre. Rostopehin avait oublié de les détruire !

« Les gardes endormies et placées » négligemment, avaient laissé tout un » parc d'artillerie s'établir sous les fe- » nêtres de Napoléon. » (Page 50. ) L'auteur cherche constamment à représenter l'armée française comme une horde mal organisée. Parce que la garde impériale , logée dans le Kremlin, avait avec elle son artillerie, M. de Ségur nous dit que cette artillerie était restée par la négligence des gardes endormies. Attaquer ainsi un corps d'élite , où il y avait tant d'ordre et d'habitude du service , c'est passion de dénigrer.

Pendant la nuit, le feu fut mis dans diverses parties de la ville , mais éloignées du Kremlin. Vers quatre heures du matin, un officier de l'Empereur le fit éveiller pour le lui annoncer; il n'y avait que quelques instants que ce prince venait de se jeter sur son lit , après avoir dicté des ordres à divers corps d'armée, et travaillé avec ses secrétaires. On ne conçoit pas comment M. de Ségur, qui devrait connaître mieux le ser\nce intérieur du palais, nous représente toujours Napoléon comme craignant d'être troublé dans son repos. Il devrait savoir que les plus petits officiers n'hésitaient point à le réveiller, pour lui faire leur rapport.

L'aide-de-camp de service qui aurait pris sur lui de ne pas le prévenir de l'arrivée d'un officier eût été sévèrement réprimandé. L'auteur devrait se rappeler ce qui eut lieu à Glubokoé, quand l'aide-de-camp de service tarda d'annoncer à Napoléon l'arrivée d'un officier du roi de Naples.

Ce fut dans la journée du 16 que l'incendie s'approcha du Kremlin , au point d'en compromettre la sûreté. A midi, le feu prit aux écuries du palais et à une tour attenante à l'arsenal.

Quelques flammèches même tombèrent dans la cour de l'arsenal , sur des étoupes qui avaient servi aux caissons russes ; les caissons de notre artillerie y étaient. Le danger était imminent ; on vint en prévenir l'Empereur ; il se rendit sur les lieux. Le sol , sur lequel se trouvaient nos caissons, était couvert d' étoupes enflammées. Le général Lariboisière donnait des ordres pour les faire sortir de l'arsenal , lorsque l'Empereur y entra. Les canonniers et les soldats de la garde , troublés de voir Napoléon s'exposer à un si grand péril, l'augmentaient parleur empressement.

Ils saisissaient entre leurs bras les étoupes enflammées, pour les transporter hors des cours. Le général Lariboisière supplia alors l'Empereur de s'éloigner, lui montrant ses canonniers, auxquels sa présence faisait perdre la tête. Ce prince retourna alors au palais. Après son départ , cet incendie , qui pouvait avoir des suites si funestes, fut bientôt éteint.

Cet événement s'était passé dans la matinée, et ce ne fut point ce qui décida Napoléon à quitter le Kremlin ; le danger semblait au contraire l'y retenir. Déjà le prince Eugène, les maréchaux Bessières et Lefebvre l'avaient conjuré de quitter cette enceinte; ils n'avaient pu réussir. Un officier (1) lui ayant rendu compte que les flammes environnaient de toutes parts le Kremlin, il le chargea d'accompagner le prince de Neuchâtel, sur une terrasse élevée du palais, pour vérifier ce fait. L'impétuosité, la violence du vent et la

(1) L'officier d'ordonnance Gourgaad.

raréfaction de Fair, causée par Tardeur de l'incendie, occasionnaient une horrible tourmente: le prince de Neuchâtel et l'officier faillirent être enlevés. Quoiqu'ils eussent confirmé à l'Empereur que tout était en feu autour du Kremlin, ce prince, accoutumé aux dangers de tous genres, hésitait à reculer devant celui-là, lorsque le prince de Neuchâtel lui fit cette observation : a Sire, si l'ennemi attaque les corps d'armée qui sont hors de Moscou, Votre Majesté n'a aucun moyen de communiquer avec eux. »

Décidé à quitter le Kremlin, Napoléon envoya M. df Mortemart, l'un de ses officiers d'ordonnance, pour reconnaître un passage à travers la ville brûlée, jusqu'au quatrième corps où il voulait se rendre. Bientôt, il revint dire que les flammes ne lui avaient pas permis de passer. Quelque temps après, un autre officier annonça que le passage devenait libre. L'Empereur alors demanda ses chevaux et quitta le Kremlin, y laissant un bataillon de sa garde pour le garder.

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