CHAPITRE VIII
Le retour de l'Empereur au Kremlin fournit à M.i de Ségur une foule de ta-bleaux hideux de nos bivouacs, et de ce qui se passe dans l'intérieur de la ville.
Nous ne savons pourquoi il tait à ses leeteurs deB faits publiés par nos enne-* mis eux-rmémes. a Les premiers soins » de Napoléon , en rentrant auKremlin, » furent donnés aux malheureux de » toutûs les classes. Il ordonna qu'on
DE 1812.. r.i
» nommât des syndics pour faire con- )) naître tous ceux' qui se trou\ierniènt )) sans asile et sans subsistance. Il flt » ouvrir des maisons de refuge, pour » recevoir les incendiés, et promit de » leur faire donner des rations. Il se » transporta à la* maison des enfants » trouvés, qui avait échappé à Tin- » œndie, fitappeler le directeur, M. le » général Toutolmîn ^ se flt rendre » compte de la* maison ^ l'engagea à » vouloir bien faite son rapport à Sa* » Majesté rlmpératrioe->mère , et se » chargea de l'expédier par ufve esta*- » fetto; ce rapport est -resté sam ré*- )> ponse.
» Napoléon s'occupa ensuite du soin » des hôpitaux, dont une grande partie » avait été préservée de Tineendie.
» Mais quel fut son étonnement,- lors- » qu'on lui rapporta que ces maisons )) se trouvaient dans le plus gvand dé~ » nuement des secours nécessaires, sans » médecins, sans remèdes, sans'sut- » veillants ; qu'on avait trouvé quantité » prodigieuse de morts; que, surplus » de dix mille blessés arrivés récem- » ment do l'armée, la moitié avait péri » faute de secours; que le reste luttait )) entre le besoin et da mort 1 Oïl» donna )) ordre aussitôt à «tous les chirurgiens )) de l'armée française, d^étabtir une )) administration de secours pour tous.
» les genres de maladies, en distribuant » les malades dans les lieux convena^ » blés, et de faire des rapports exacts^ » de l'état de ces malheureux.
» D'un autre côté, le maréchal Moi^ » tier, gouverneur-général de la ville, » et le général de division comt(^ )) Milhaut, commandant la place, eu-^ )) rent ordre d'organiser une municipa- » lité , et une administration de police, » pour ramener l'ordre dans la ville et » lui procurer des subsistances, etc., » etc. )>
L'EMPIRE
Ces détails, dont nous reconnaissons l'exactitude, à l'exception du nombre des blessés russes, qui , au lieu de dix mille , s'élevait à plus de vingt-cinq (1), sont extraits de la lettre de Tabbé Surrugues , déjà citée. (Page 425.)
Ce môme abbé Surrugues, curé de Saint-Louis à Moscou, dans une autre partie de sa lettre, dit : « Napoléon fit 3> mettre cinquante mille roubles à la )) disposition des syndics chargés du D soin des indigents. La répartition » qui en fut faite, assignait environ » quatre-vingt-dix roubles à chacun ; » mais la difficulté de porter une mon- » naie aussi pesante , ayant exigé des » soins et des lenteurs incompatibles » avec la précipitation du départ des » Français, cette distribution a été pres- » que sans effet, etc. »
Est-ce pour suivre une maxime célèbre, placée par Beaumarchais dans la bouche d'un de ses personnages, que M. de Ségur commence par accuser nos soldats d'élite et même nos officiers de se précipiter pour piller (page 66) ? et qu'il cherche ensuite à les excuser, en disant « que ce n'était point par cupi- » dite; qu'ils croyaient qu'une main » lavait l'autre, et qu'ils avaient tout » payé par le danger. » (Page 68.)
La justification n'est^Ue pas pire que l'accusation? Pourquoi donc avilir ainsi gratuitement ses compatriotes? Cette sévérité à leur égard n'aurait-elle pas été suggérée à l'auteur par le souvenir de l'action d'un personnage, qui, curieux de schalls et d'étoffes de l'Inde, s'introduisit dans la cave d'un marchand du bazar, par une ouverture
(1) tl est vrai que plus de la moiiié de ces vingNcioq mille blessés russes périt dans les flammes , par suite de Talroce mesure de Rostopchin.
pratiquée au haut de la voûte ? De cette cave, il remettait à des soldats les effets qu'il en tirait. Ceux-ci, pensant que ces effets étaient autant leur propriété que la sienne , disparurent en les emportant, laissant dans la cave le personnage que sa cupidité y avait fait descendre. Cependant ce pillard-amateur n'avait pas pour excuse qu'il pouvait croire qu'une main lavait Vautre, et qu'il avait tout payé par le danger, car il n'avait pas besoin de s'y exposer ; le seul qu'il ait couru dans cette campagne , à notre connaissance, a été de rester dans la cave.
Il y a , au reste , une très grande différence entre piller et prendre des vivres. Que M. de Ségur, qui avait , deux fois par jour, son couvert mis à la table de service chez l'Empereur, n'ait pas eu besoin de prendre la peine d'aller chercher des vivres, cela se conçoit; mais qu'il trouve mauvais que de pauvres officiers de régiment, qui n'ont point cet avantage, qui voient brûler une maison ou un magasin, y prennent quelques bouteilles de vin et quelques provisions ; qu'il traite cela de pillage, c'est un abus de mots et une rigueur qu'on ne peut qualifier.
L'auteur aurait dû dire sans réticence et sans détours oratoires, que le genre de guerre actuellement adopté , se faisant avec des armées immenses, dont les mouvements prompts et rapides accumulent quelquefois en un jour deux cent mille hommes sur un point, il est devenu entièrement impossible de faire subsister les troupes avec des distributions régulières; que les étrangers l'ont éprouvé en Allemagne et en France, où ils ont maraudé et pillé tout à la fois; que ce qu'on doit empêcher c'est de maltraiter les habitants; que, sous ce rapport, aucunes troupes en Europe n'ont montré plus d'humanité
GAMPA&NE
que les Français ; que les plaintes pour meurtre ou viol étaient presque inconnues dans les pays occupés par nos soldats^ et qu'au contraire on a reproché ces exc(!saux étrangers et surtout aux Russes dans presque tous les viUages où ils ont passé, même en Allemagne , chez leurs alliés. C'est cependant cette ai^ mée russe que M. de Ségur nous peint comme ayant aueint la véritaUe gloire (page75) ; tandis qu'il ramène sans cesse les yeux du lecteur sur le piUage de nos malheureux soldats, prenant du lard et de la tàrine (1).
a Au reste, ajoute-t-il , on s'est trop » étonné des vertus commç des vices » de l'armée française ; c'étaient les » vertus d'alors, les vices du temps.... i> les unes forent moins louables, et les » autres moins blâmables, en ce qu'ils » étaient, pour ainsi dire, commandés » par l'exemple et les circonstances. » (Pages 70 et 71.)
Gomme il n'y a point de vertus et de vices de convention , que les vertus et les vices sont de tous les temps , on pourrait voir dans cette réflexion une atteinte nouvelle à la réputation de l'armée française.
(1) La leure de Tabbé Sarrngaes , curé de la {Miroisse de Saint-Louis, à Moscou, que nous avons déjà citée, contient les passages suivants sur le pillage de cette capitale. Le témoignage de ce prêtre émigré est d'autant moins suspect, qœ c*est celui d*nn ennemi de Napoléon :
« Cependant la populace brisait avec vio- » lence les portes et enfonçait les caves des » boutiques menacées du feu. Le sucre , le » café, le thé, furent bientôt au pillage ; puis » les CDirs, les pelleteries, les étoffes, et enfin » tous les objets de luxe. Le soldat , qui d'a- » bord n'avait été que tranquille spectateur, » devint bientôt parUe active ; les magasins de » Êirine furent pillés, le vin et Teau-de-vie » inondèrent toutes les caves, etc. En effet, le » projet dincendier la ville une fois bien cons- » taté comme une mesure de guerre employée » par le gouvernement russe, le pillage deve- 9 nait comme une représaille inévitable de la » part d'un ennemi.
» On a remarqué que la populace de Moscou > avait joué le plus grand rôle dans le pillage ; » c'est elle qui a découvert les caves les plus » secrètes aux soldats français pour partager 9 le butin ; c*est elle qui a introduit les Cosa- » ques chez les particuliers au départ des » Français , et les paysans des environs de » Moscou, qui venaient prendre part au bri- » gandage , emportaient ches eux et enfouis-* » salent tout ce qu'ils pouvaient.
» Une chose bien digne de remarque , c'est » que le pillage, provoqué parle besoin, fut » alimenté et ex^té par l'infidélité des gens » de maison , qui » pour la plupart, trahirent
» leurs mattres, en indiquant les klodowole » et les caves secrètes, afin de partager le » butin ; et après le départ des Français , la po- » pulace de Moscou et des environs a laissé des » traces ineffaçables de son insatiable avidité.
» Les Français, griK» à la sauvegarde qu'on » nous avait donnée à leur arrivée, ont re»x> pecté notre enceinte. Elle avait été intacte » jusqu'à l'entrée des Cosaques qui les ont » remplacés, sans qu'U y eût aucune autorité » pour les comprimer. Je suis fort heureux, » pour mon compte, d'en avoir été quitte pour D quelques couverts d'argent , bouteilles de 9 vin , provisions de sucre, etc.
V Grftce au ciel, l'église Saint-Louis échappa s au pillage; mais elle ne put éviter la visite » des Cosaques à leur retour.
p Les malheureux pillés vont trouver l'em- » pertur Napoléon à Petrowski pour implo- » rer sa bienveillance ; il parut s'atten- » drir sur leur sort, et leur promit de s'occuper » des moyens d'y remédier. Plus de quatre » cents d'entre eux furent recueillis avec au- » Unt de zèlo que de générosité dans la maip son de Zapatof, à la Porte-Rouge, et y iroup vèrent non-seulemeut un asile assuré, mais » encore des soins et des subsistances.
p Plusieurs se rendirent à l'hôtel de M. le p comte Razomowski , habité par le roi de I) Naples, et furent accueillis par ce dernier » avec humanité ; il leur fit distribuer quelp ques secours , mais bien insuffisants nour » tant de monde. »
L'EMPntE.
CHATITUta IX.
Kutusoif , en abandonnant Uoseou , s'était dirigé sur la ix)ute de Kdoouia. Le 15 septembre, l'armée russe se-' journa à Panki, à quatre ou cinq lieues de Moscou; le 16, elle traversa la Moskowa à Borowskoé. Kutusoff résolut alors de prendre , sur le flanc de la ligne d'opérations de l'armée française , une position offensive contre les communications de cette armée, et ^ui lui permît en même temps de couvrir Kalouga et les provinces méridionaiôs de la Russie. La position de Tarontino, derrière la Nara, lui procurant l'avantage de couper la route centrale de Moscou à Kalouga, et de pouvoir se pdrtei* également sur les deux autres grandes routes, qui passent par Zerpouchow et Malo-Jaroslavetz , fut choisie pour faire faire halte à l'armée russe.
Le roi de Naples avait d'abord pônsé querennemi se retirait directement sur rOcca; mais aussitôt qu'il eut reconnu le véritable mouvement de l'armée russe, il la suivit dans sa nouvelle di- •rection. Quelques mîHtaîres se sont étonnés que Kusutoff , s'il n'avait pas l'intention de livrer une seconde baiaille, avant d'abandonner Moscou, se soit retiré sur cette capitale, pour se reporter de là sur la route de Kalouga ; mouvement qu'il pouvait faire directement et si facilement de Mojaïsk. Il parait que les suites de la perte de la bataille delà Moskowa, dérangèrent complètement les projets du général russe, et que débordé sur son flanc droit par •les Polonais, il n'espéra faire avec sécurité son mouvement de flanc, qu'en se couvrant par la Moskowa , au-delà de Moscou.
M. de Ségur ne donne aucUn détail des mouvements militaires; il aime beaucoup mieux faire des tableaux, |
qu'il a probablement tîopîés d'après ïds Russes , ott qu'il a pris dans son imagination, comme la majeure partie de son ouvrage. Il suppose que les soldats russes entendaient le bruùsement des flammes, h sept ouhtiit lieues de dis(tance. Il dit qu'on « voyait le feu de leurs » regards sombres et menaçants , té- » pcHidreàoesfeux qu'ils croyaient no- » tre ^ouvrage. B décelait déjà cette » ven^eaittceférocie,^! fermentait dans » leurs <5œafr&, qui se répandit dans tout i> l'empire, et dont tant de Français » furent victimes, o) Ceci est écrit à la page 73; et à la page 75, on lit, au sujet de ces mêmes Russes, ces phrases qui semblent impliquer contradiction :
« Depuis, ils n'ont rien réclamé, même )) au milicuâe la capitale ennemie qu'ils » ont préservée. Leur renoaunée en est » restéegrande etpure,etc.») (Page 76.) « Leur sacrifice a été complet, sans » réserve, sans regrets tardifs » [page 75); et nous venons de voir qu'il a été l'ouvrage d'im seul honune. Comment cet homme a-t-il réussi? «'est en cachant aux habitants son funeste projet; c'est en les forçant d'abandonner leur ville par les menaces les plus violentes, c est en ou\Tant les (priâoiiS'aux ntialfaiteurs, et en leur mettant les torches à la main; c'est en éloignant de la ville tous les moyens d'éteindre Tincendie. C'était si peu un acte de .patriotisme de la .part des Russes, que les habitants cpii restèrent dans Moscou, joignirent leurs eff'orts aux nôtres pour arrêter le progrès des flammes (1). Un
(1) « Pendaiit ce temps, le feu embra^iSt la » partie basse de la ^Patrovska, et eonsansU » toutes les boutiques sftuéés au bas^u pont » des Maréchaux. La flamme, poassée par le » vent, menaçait de franchir tout Tespace du )>'pont, et de déférer totttes les boatlques, qui » sont au-delà en remoBiant vers la Lou- )>bian1(â9 d^ 1«8 habitants de -ee quartier,
CAMPAGNE sacrifice complet c^çst celui de la ville de Sagonte, dont les habitants se précipitèrent dans les flammes, après y avoir jeté leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors : une telle action commande justement l'admiration. Mais des bandits qui incendient une ville où ils ne possèdent rien, à la voix d'un homme que ses concitoyens maudissent au point qu'il n'ose, pendant plusieurs années, reparaître au milieu d'eux, ne peuvent inspirer que l'horreur.
DepuU^ ils nont rien réclamé^ etc.
N'ont-ils donc pas pris leur part du milliard imposé à la France ?
Ltur renommée est restée grande et pure ; ils ont connu la vraie gloire. La vraie gloire eonsigterait-elle à massacrer les prisonniers, à les exposer nus sur la neige, pour les faire mourir dans d'horribles angoisses? Consisterait-elle à piller, à violer nos femmes, à brûler nos villages, comme ils l'ont fait dans
» chacun le paquet sur le dos, semblaient pré- » parés à ce dernier sacriflce. Dans l'église de » Saint-Louis tout était dans la, plus profonde n cousternalion; tous les malheureux réfugiés » dans ceUe enceinte, le paquet à la main et o résignés à leur sort , s'étaient présentés chez » moi pour recevoir la dernière absolulion. Je B les priai de différer encore, en promettant de » les avertir quand il en serait temps. Je me » transporte aussitôt au lieu du danger; je n'y » arrivai que couvert d'élincelles et de brau- » dons enflammés. Il n'y avait qu'un coup du » ciel qui put nous sauver : il Inspira à la 9 compagnie de grenadiers postée dans cet en- » droit, le courage de s'armer de seaux et d'arn roser les toits des maisonjs les plus exposées , » avec tant d'activité , que Ton prévint les »t- » teintes du feu. Ce fut le salut de tout ce j> quartier, qui est le seul de la ville qui soit » resté intact, et qui comprend tout le haut du » poat des Haréchaui^ , la Eoj6stkuka, les deux » Loabianka , la Toate, la Banque, le Tchisti- 9 piQatf iit rextrémité de la Pairovska située » entre tes deux boidevards, ainsi q«ia la Ma- »raceca.}> ifixtraU de la UUre de V(M4 Surrymms.)
toute la Clmmpiwn^? Que l'auteur aille demander aux bal}itaQta de nos provinces de l'est, ce qu'ils pensent de cette renommée grande et pnre^ ^t de la vraie gloire des RuAses\ il verra ce qu'ils lui répondront.
M. de Ségur cite avec éloge l'action du comte Rostopchin, qui brûle sa maison de campagne, en déclarant que (c c'est pour qu'elle ne soU pas souillée » par la présence des Français. » (Page 76.)
£st-il de bon goût à un Français de répéter cette grossière injure? La conduite postérieure de M. Rostopchin n'a pas répondu à ^s paroles; car, peu après on Ta vu venir au milieu de ces mêmes Français, ei marier sa fille à l'un d'eux (1).
Nous demanderons à l'auteur, qui s'établit l'apologiste de M. Rostopchin, de nous dira si ce comte russe ne s'est pas cru obligé de brûler sa maison de campagne, par la crainte d'encourir le reproche de paraître n'avoir rien perdu dans ce grand désastre, dont il s était fait l'instrument.
M. rOtticier du palais s'étonne qu'après onze jours, Napoléon soit encore à Moscou, perdant ainsi le tetnps qu'il fallait gagner. (Page 79.) Il était naturel d'espérer que l'armée russe, ayant été presque anéantie à la bataille de la Moskowa, l'empereur Alexandre ferait la paix à Moscou. Cette capitale ayant été brûlée, Alexandre pouvait craindre que Napoléon, paralysant l'armée de Kutusolf par quelqu'une de ces manœuvres décisives, qui lui étaient familières, ne se dirigeât rapidement sur Pétersbourg. Toutes les nouvelles (juon recevait de cette ville, annonçaient la peur qu'on avait de ce meuve-
(1) Le neveu de M. le comte Philippe de Sôgur.
ment. Déjà les archives étaient embarquées, et on s'attendait à voir arriver les Français. Il est permis de penser que si Alexandre eût été livré à lui-même, il n'eût pas voulu courir ces dangers, et eût signé la paix. Il en fut empêché par la haute noblesse russe , et par les commissaires anglais , qui mêlèrent à la séduction le souvenir d'une sanglante catastrophe.G'était afin d'atteindre ce but, que ces hérauts de la guerre perpétuelle s'étaient servis du gouverneur de Moscou pour incendier cette capitale, voulant par sa destruction exciter la haine nationale, nous priver d'un tel gage au moment de traiter, et opposer un puissant obstacle à la paix. L'opinion flatteuse que Napoléon avait conçue à Tilsitt et à Erfurt du caractère et des sentimentsde l'empereur Russe, justifie Tespérance qu'il a pu conserver que ce souverain, méprisant d'odieuses insinuations, écouterait plutôt les véritables intérêts de son pays, que des considérations purement personnelles.
Pendant que Napoléon attendait cette réponse d'Alexandre, il s'occupait sans rel&che de faire reposer son armée; de réparer les pertes de toute espèce qu'elle avait faites; d'organiser les hôpitaux, de procurer des secours à ses blessés , et de réunir les approvisionnements de tout genre qui se trouvaient épars dans la ville. Ses soins même ne se bornèrent pas à ses troupes; les malheureux habitants de Moscou, qui étaient restés dans cette ville, y eurent part : il employa ses efforts à adoucir leur triste situation. Les blessés russes, qui se trouvaient dans les hôpitaux et dans les maisons que le feu avait resp.eotés, furent traités comme les nôtres. Sa sollicitude s'étendit même au culte; il fit rouvrir les églises qui n'avaient* pas été brûlées; il y appela les popes et curés, qui étaient dispersés, et donna
L'EMPIRE
un nouvel exemple de son respect pour
les sentiments des peuples envers leurs souverains , en les invitant à prier pour Alexandre (1).
L'auteur prête encore ici des discours à plusieurs personnages, sans doute pour leur faire une réputation de franchise, de courage et surtout de prévoyance. Napoléon voulait envoyer un négociateur auprès d'Alexandre ; mais M. le duc de Yicence, plus capabk <topiniâtreti que de flatterie (page 82) , Refusa. Les personnes qui connaissent M. le duc de Vicence, pourront-elles ajouter foi à un pareil fait? Elles savent
(1) « On doit à la vérité de lliistoire, d'ob- » server ici que les autorités constituées, loin » de s'être opposées à l'exercice du culte naUo- » nal, donnèrent des ordres pour découvrir des » popes, et les obliger à reprendre leurs fonc- » tions. On en trouva quelques-uns, mais ils se » défendaient de célébrer leur office sous dif- » férents prétextes. Plusieurs , sans doute , » avaient un motif très légitime, puisque leur » église avait été brûlée ; on offrit aux autres » tous les secours nécessaires pour reprendre » Texercice de leur ministère ; mais, soit » crainte, soit toute autre raison, on ne put en » déterminer que trois ou quatre au bout de » trois semaines.
» Un seul pope de mon voisinage me consulta » pour savoir s'il pouvait reprendre ses fonc- » tions; c'était un pope étranger, aumônier du » régiment des chevaliers-f^ardes, surpris par D les Français lors du départ de Tarmée russe ; » je Ty engageai avec instance. U obtint du » commandant de la place» la sauve-garde né- » cessaire pour foire son office avec décence ; » et le peuple accourut en foule à la seule » église qui fût ouverte i son culte. On avait > fidt craindre au pope qu'il serait forcé de » prier, non pour Tempereur Alexandre, mais » pour Napoléon. L'assurance lui fat donnée en » ma présence, qu'il n'avait pas à changer un 9 seul mot à sa litburgie, et pouvait continuer » à prier pour son souverain légitime. Il célé- 9 bra son office comme à l'ordinaire, et chanta D le 319 Deum ; c*éuit le jour de Faiiaiversaire 9 du sacre d'Atexandre.»
{Extrait de ta lettre de Vabhé Surruguêi.)
bien qu'il avait assez le sentiment de ses devoirs et de sa propre dignité, pour ne pas repousser les missions que l'Empereur daignait lui donner ; et que certes , s'il eût eu à en refuser une , il n'eût pas conunencé par ceUe qui avait pour but d'empêcher l'effusion du sang.
Pour savoir que penser de toutes ces conversations pleines de rudesse, de ces marques de fierté sans objet, de cette absence de toute bienséance , nous en appelons à ceux qui ont vu Napoléon descendre du trdne , et à la merci de ses ennemis. Quel est celui qui , même à Sainte-Hélène, eût osé se conduire ainsi envers lui? '
Les dernières paroles de l'Empereur à Lauriston furent: « Je veux la paix; » il me faut la paix; je la veux absolu- » ment; sauvez seulement l'honneur.»
(Page 83.)
L'Empereur désirait la paix , puis* qu'il n'avait fait la guerre que malgré lui. II peut en avoir exprimé le désir au général Lauriston ; mais il ne peut s'être servi de cette expression , sauvex l'honneur , puisque l'honneur français n'était nullement compromis ; et la preuve en est que, malgré nos désastres, il n'a reçu aucune atteinte.
GHAPITRB X.
M. de Ségur, en informant ses lecteurs de l'arrivée du général Lauriston au quartier-général d'Alexandre, présente ce négociateur comme heureux .de rompre une négociation qu'il désapprouvait. (Page 84.) S'il en eût été ainsi , le général Lauriston se fût facilement aperçu que les Russes ne voulaient que gagner du temps, et n'avaient nullement l'intention de faire la paix.
Cependant , sa correspondance contribua , tout autant que celle du roi de
DE 18i2. 437
Naples, à entretenir les espérances de l'Empereur. A en croire l'auteur, Napoléon et le roi de Naples seuls parta geaient une illusion que le général Lauriston aurait dû dissiper.
(( Murât , las des batailles, regrettant » son trône depuis qu'il n'en espérait » pas un meilleur, se laissa enchanter» » séduire et tromper. » (Page85.)
Que' veut dire l'auteur par cette espérance qu'avait conçue Murât d'un trône meilleur ? Est-ce de la Pologne qu'il veut parler? Mais Murât n'a ja^ mais pensé à changer le riche royaume de Naples contre les déserts de la Sarmatie, et il n'en fut jamais question. Si le royaume de Pologne eût été rétabli, c'eût été le prince Poniatowski , plutôt que Murât, qui eût régné à Varsovie.
Ce même Murât , qui n'espère plus un trânt meilleur que celui de Naples, est représenté quelques lignes plus loin comme flatté de l'idée d'être roi des Cosaques. (Page 87.)
Une batterie d'artillerie, appartenant à une division italienne, fut attaquée sur la route par des partisans, qui mirent le désordre dans ce convoi et firent sauter quelques caissons; mais ils ne purent emmener les pièces. A cette occasion, l'auteur flétrit d'un trait de plume un officier par l'imputation de lâcheté. (Page 88.) Le iait est que l'Empereur fit prendre des renseignements, desquels il résulta que cet officier avait été plus malheureux que coupable ; et l'affaire en resta là.
Qui peut ajouter foi à cet enthousiasme que M. de Ségur attribue aux recrues russes ? a Aucun , dit-il , ne )) manquait à l'appel national. La Rus- » âe entière se levait ; les mères » avaient, disaitron , pleuré de joie en » apprenant que leurs fils étaient de- » venus miliciens; elles couraient leur » annoncer cette glorieuse nouvelle, et
L'EMPIRE
M les ramenaient elles-mêmes, pour les * voir marquer du signe des croisés, )> et les entendre crier : Dieu le veut ! » (PègeW.)
La condition du serf est telle que l'état de soldat russe , tout misérable qu'il est, lui paraît un bien-être. Cependant, depuis le désastre des armées d'Alexandre , la terreur et le découragenaent qu'avalent inspirés les armées fhmçaîses, étaient tels que les recrues ne voulaient plus marcher. Pour leur faire rejoindre le camp de Tarontino, on les attachait deux à deux, et ils étaient conduits par des Cosaques, qui les frappaient du bois de leurs lances. Si M. de Ségur avait consulté les offi* ciers français prisonniers , qui avaient été transportés sur les denièrcs de î'artnée russe, voilà ce qu'il aurait appris.
L'auteur, dont rimaginatîon est toujours dans les nuages , et qui nous a déjà donné comme un présage, l'histoire d'un vautour pris dans les chaînes d'un clocher, nous présente comme un ftineste pressentiment « ces nuées » d'oiseaux sinistres , qui semblent » vouloir défendre la croix du grand » Tvan. » ( Page 92. ) La tour Y van étant la plus haute de la ville, il était tout naturel qu'elle donnât constamment asile à un grand nombre de corbeaux, surtout après Fîncendic , qui avait détruit presque tous les clochers.
L'auteur veut que ce présage ait singulièrement frappé l'esprit de l'Empereur , « qu'il dit accessible à tous les » pressentiments; il a beau s'efforcer » devoir et de montrer son étoile dans ï> un soleil brillant (1) , cela ne le disty trait pas. Au triste silence de Mos- » O0U morte.... se joignait le silence
(1) Une étoile dans un soleil , cola est curieux.
» encore plus menaçant d'Alexandre.
» Ce n'était point le faible bruit des » pas de nos soldats errants dans ce » vaste tombeau, qui pouvait tirer no- » tre Empereur de sa rêverie....
» Ses nuits surtout deviennent fati- » gantes. Il en passe une partie avec le » comte Daru. » (Page 92.) Le comte Daru sera peu flatté de ce rapprochement, sans doute involontaire.
Nous ne suivrons pas l'auteur dans ces conversations; on peut facilement s'apercevoir qu'elles ont été faites après les événements.