CHAPITRE XI
M. de Ségur, constant dans son système, nous représente l'Empereur se complaisant à s'abuser lui-même sur l'état de ses aflaires, « s'aidant de tout » pour espérer, quand vinrent tout-à- » coup les premières neiges ; avec elles » tombèrent toutes les illusions, w (Page 98.) Les illusions de l'Empereur ne tombèrent pas avec la neige. Considérant qu'il avait fait, pour arriver à la paix, tout ce que son devoir lui prescrivait , que les espérances que Murât et Lauriston avaient fait naître, ne se réalisaient pas, et qu'il n'avait plus qu'un mois de beau temps pour agir , il se décida à se rapprocher de ses renforts. L'auteur reproche à Napoléon de n'avoir pas voulu laisser une partie de son artillerie dans Motcou. L'armée , autour de cette ville , avait encore, à l'époque du départ, six cent une pièces de canon attelées, avec un approvisionnement complet. Les attelages de Tartillerie avaient été renforcés par les chevaux de l'équipage de pont, qui fut laissé au Kremlin. !l re pouvait donc pas venir dans l'esprit de l'Empereur d'abandonner aux
CAMPAGNE f>E 1812.
Russes une partie de son artillerie ; c'eût été un tort d'autant plus grande qu'il s'attendait à une nouveUe bataille. Mais M. de Ségur court après toutes les occasions de faire passer Napoléon plutôt pour un homme privé de ses facultés, que pour un habile général.
(( Dans ce pays désert, il ordonne, » dit-il, l'achat de vingt mille chevaux.» (Page 99.)
Une foule d'individus de l'armée avaient beaucoup plus de chevaux que les règlements ne le comportaient. Ce fut cet excédant que l'Empereur voulut iaire acheter, pour le doiH ner à l'artillerie et aux équipages militaires.
Ainsi qu'à Wihia, à Witepsk et à Smolensk , Napoléon est montré entouré de regards iésapprobauurs. « Il u s'épanche franchement avec le comte »Daru. » (Page iOO. ) U lui annonce son projet d'écraser Kutusoff, et de marcher sur Smolensk. Mais le comte Daru , (( jusque là de cet avis, lui dit » qu'il est trop tard; que l'armée russe » est refaite.... Que , dès que son ari> mée aura le visage tourné vers la » France, elle lui échappera en détail, » etc. — £h! que faire dono? s'écrie » l'Empereur. » (Page 100.)
La situation de Napoléon , réduit à prendre le conseil d'un administrateur sur les mouvements à faire , n'est que bizarre; noais cette exclamation de l'homme que nous avons vu si grand et si puissant, ^A! que fairel inspire la compassion. Heureusement que le Maréchal-des-logis du palais vient à son secours, en lui faisant donner un avis par le comte Daru. Voici ce conseil de lion : « Rester ici ; faire de Moscou un » grand camp retranché et y passer » l'hiver. Le pain et le sel n'y manque- » ront pas; il «a répond. » (Page 100.) L'Empereur a«rait pu y compter, si,
depuis le commencement de la campagne , les SOJAS de radministration avaient pu faire vivre l'armée.
« Pour le reste , un grand fourrage » suffira.» (Page 100.) L'auteur, qui fait parler le comte Daru si à propos , {oublie qu'il a dit dans la page précédente : a Napoléon veut qu'on s'approvisionne » de deux mois de fourrages, sur un sol » où chaque jour les courses les plus » lointaines et les plus périlleuses ne x> suffisent pas à la nourriture de la »jom*née. » (Page 99.) Ces pauvres chevaux auraient donc couru grand danger de mourir de faim ; mais qu'on soit tranquille pour notre cavalerie :
a Ceux des chevaux qu'on ne pourra » pas nourrir , M. Daru offre de les » faire saler. Ainsi, l'on attendra qu'au » printemps nos renforts et la Lithua- » nie armée viennent nous dégager , » etc., etc. » (Page 100.)
En faisant parler ainsi un honmie aussi éclairé , l'auteur aurait dû nous apprendre quels avantages ce conseiller trouvait à ce que l'Empereur restât à Moscou , plutôt qu'à se porter sur Smolensk et Witepsk, pour y prendre ses quartiers d'hiver , et se mettre en mesure de faire une nouvelle campagne.
M. l'Officier du palais oubUe sans doute que l'armée de Kutusoff, qui s'augmentait journellement , se fût trouvée , au printemps, dans une situation encore plus forte qu'elle ne l'était à ce moment môme; tandis que la nôtre, bloquée dans Moscou , et réduite à ses seules ressources, await vu périr chaque jour les chevaux de ses attelages et de sa cavalerie. Si à ces considérations militaires, on joint des considérations politiques qui frappent tous l<w yeux, ne scra-t-il pas évident qu'il n'y a pas un mot de vrai dans c^tte conversation.
En même temps que M. de Ségur nous peint l'Empereur, « au milieu dr
L'£MPIRE.
» ce terrible orage d^bommes et d*élé- )> ments , qui s'amassent autour de lui, » passant les journées à discuter le » mérite de quelques vers nouveaux , » ou le règlement de la Comédie fran- » çaise de Paris, prolongeant ses repas » pour s'étuurdir , passant de longues » beures à demi couché comme en- » gourdi , un roman à la main, etc. » (page 101); en même temps qu'il le montre sous un jour si défavorable, et verse à pleines mains sur lui la déconsidération , il montre « Kutusoff gagnant
» tout le temps que nous perdions
» ne négligeant aucun avantage.... à la » fois fier et rusé, préparant avec len-
» teur une guerre impétueuse, etc
» Rostopcbin recevant chaque jour un » rapport de Moscou, comme avant la » conquête, etc. » (Page 102 et 103.)
On reconnaît dans ce tableau, un nouveau trait de l'impartialité de l'auteur, et le même esprit qui a présidé aux scènes de l'intérieur de Napoléon à Paris, à Wilna, à Witepsk.
Un armistice avait été convenu avec les Russes depuis le passage du général Lauriston, M. de Ségur a dépeint longuement la bonne intelligence qui régnait entre les avant-postes des deux armées, et dont il fait honneur à l'extrême confiance du roi de Naples.
Maintenant, comme pour épargner aux Russes le reproche de mauvaise foi , qu'ils ont encouru par l'attaque inopinée deWinkowo, il prétend que Murât a déclaré à Miloradowitch, que Carmisike n'exiitaif plus; cette assertion manque totalement de vérité.
Le Maréchal-des-logis du palais suppose aussi que Murât a fait avertir l'Empereur « Qu'à sa gauche un terrain » couvert peut favoriser des surprises » contre son flanc et ses derrières; que » sa première ligne adossée à un ravin, » y peut être précipitée; qu'enfin la po-
» sition qu'il occupe est dangereuse , » et nécessite un mouvement rétro- » grade. Mais Napoléon n'y peut con- » sentir, » et le motif que donne l'auteur de ce refus est que ce prince « craignant surtout de paraître fléchir , » il préférait tout risquer. » (Page 103.)
Nous sommes obligé de dire ici, que M. de Ségur se trompe, en voulant persuader que Napoléon , étant à Moscou, à vingt lieues de Murât, lui prescrivait minutieusement l'emplacement de ses troupes. L'Empereur entendait autrement la guerre ; ainsi que nous l'avons déjà dit maintes et maintes fois, il donnait un ordre général, et laissait le détail de l'exécution à celui à qui il était adressé.
Ce prince avait recommandé au roi de Naples d'observer le camp dos Russes, et de prendre la position la plus convenable à cet efiet, sans passer la Nara ; mais il n'avait point prescrit les dispositions particulières que los localités seules pouvaient déterminer (1).
(1) La lettre ci-après vient à i*appui de ce que nous avançons; diaprés elle le roi de Naples pouvait quitter Winkowo pour se retirer à Woronowo, s*il craignait d'être attaqué.
Le prince de Neuehâiel et de Wagram
à S. H, le roi de NapUs.
Moscou, lo 43 octobre I6ii , à S heurei du matin.
« L*Empereur , diaprés vos rapports, et d'après les reconnaissances qui lui ont été envoyées, pense que la position de Woronowo est belle, resserrée, et peut se défendre par de rinfanlerie, qui couvrirait facilement la cavalerie. Si vous en Jugez de même, vous êtes autorisé à prendre cette position.
n LTEmpereur a feit partir ce soir ses chevaux , et après-demain Tannée arrivera sur vous pour se porter sur rennemi, et le chasser. Il faut trois jours à l'armée pour arriver à votre hauteur ; c'est donc encore quatre à cinq jours que vous avez à passer ; et pour peu que vous craigniez que Fennemi vous attaque, ou que la nature des choses vous rende imposai*
Si Marat, sur sa gauche , avait un terrain couvert, il fallait qu*il s'éclairât de ce côté. S'il avait un ravin en arrière de sa position, il fallait qu'il en prit une meilleure. Notre historien ignorerait-il ces premières notions militaires? Ou bien voudrait-il rejeter sur l'Empereur la surprise de Murât dans sa position de Winkowo? Cette dernière conjecture paraît d'autant plus vraisemblable, qu'à la page suivante, il nous dit que « le jeune Bé- » renger accourt annonçant que la pre- )) mière ligne de Murât a été surprise » et culbutée, sa gauche tournée à la » faveur du bois , son flanc atta- » que, etc. » (page iOo) ; enfin, tout ce qu'il avait prévu se réalise 1
M. l'Officier du palais aurait dû nous dire que le général russe, profitant de la confiance que nous avions dans sa
Me d'éviter les pertes que vous avez faites depuis huit jours , vous avez la ressource de prendre la position de W«ronovo. Toutes les voitures que vous avez envoyées sont chargées de vivres; celles envoyées ce soir partiront également demain, etc., etc. »
Dans une autre lettre datée de Moscou, le 14 octobre 1812 , à dix heures du soir , et écrite ptf le prince de Nenchâtèl au roi de Naples, on lit le passage suivant : a Faites bien reconnaître le débouché qui pourrait vous conduire sur Mojaïsk , afin que si vous deviez faire une retraite devant Tennemi, vous connaissiez bien cette roate. L*Empereur suppose que vos bagages» votre parc, et la plus grande partie, de votre infiinterie , pourraient disparaître sans que l'ennemi s'en aperçût.
o Est-il vrai qu'en repassant le défilé de Woronowo, votre cavalerie pourrait être couverte par votre infanterie, et dans une position moios Taligante que celle où elle se trouve dans un l>ays de plaine, ce qui l'oblige à être toujours sur le qui vive ? Dans tous les cas, il est bien important de procurer à vos troupes pour plusieurs jours de vivres. U y a à Moscou mille quintaux de farine et bioaucoup d'eau-de-vie à votre disposition^ etc. »
parole^ reprit les bostiKtés à Timproviste, dans Fespoir de détruire notre avantrgarde; mais que la valeur du roi de Naples et des troupes sous ses ordres, déconcerta ce projet. La perte de Tennemi fut plus grande que la nôtre ; si nous perdîmes les généraux Fischer etDery, dont M. de Ségur ne fait pas connsdtre les noms , les Russes perdirent les généraux Baggowouth et Millier. Bennigsen, qui parait avoir été le promoteur de cette affaire , donna par là une nouvelle preuve qu'il entendait mieux les révolutions de palais que les opérations militaires.
Quelle singulière opinion se formeraient les étrangers , des officiers qui approchaient TEmpereur, en lisant' « qu'on n'osait l'avertir que le canon » grondait vers Winkowo, les uns par » incrédulité ou incertitude , d'autres » par mollesse , hésitant de provoquer s> un signal terrible , ou par crainte » d'être envoyés pour vérifier cette as- )) sertion, et de s'exposer à une course » fatigante I » (Page 105.)
A cette nouvelle « Napoléon re- )) trouve le feu de ses premières an- » nées. » (Page 106.)
L'Empereur, qui, suivant M. de Ségiu*, est caduc à quarante-trois ans, tandis que Kutusoff, à quatre-vingts, a l'énergie de la jeunesse, n'avait pas attendu cette circonstance pour ordonner la retraite, et sortir de la prétendue apathie où l'auteur Ta plongé.
Les lettres écrites par l'Empereur pendant son séjour à Moscou ; le grand nombre d'ordres relatifs aux affaires militaires émanés de lui pendant cet espace de temps; tout, peut faire juger de son activité et de sa prévoyance, et prouver que Napoléon n'avait pas attendu l'attaque de Winkowo pour organiser et renforcer son armée, assurer ses communications, compléter les
attelages de son artillerie, augmenter ses approvisionnements en munitions (au moyen de la poudre trouvée à Moscou, près la barrière des Âlletnands, et des boulets ramassés sur le champ de bataille) , évacuer ses blessés et les ol)jets inutiles, et se mettre en mesure d'agir activement sur quelque point qu'il voulût se porter. Nous passons sous silence les expéditions de courriers, qui avaient lieu chaque jour pour Paris , et qui portaient ses instructions pour toutes les parties de l'administration intérieure, de la politique, des finances , de la guerre , etc. , etc.
Dans la page 105 , « la division Cla- » parède est en route pour Mojaïsk , » et à la page 106 , on lit : « Claparède » et Latour-Maubourg ont nettoyé le » défilé de Spaskaplîa. » Nous demanderons à l'auteur comment la division Claparède pouvait se trouver, le môme jour , en deux endroits distants l'un de l'autre de plus de vingt lieues. Mais dans un ouvrage qui fourmille de tant d'erreurs importantes , nous ne devrions pas relever de pareilles inexactitudes.