CHAPITRE XXII
Des ordres de bataille.
Tout ordre de bataille doit être relatif à l'espèce d'armes, d'hommes, de lieux et d'ennemi. L'^habile général se détermine sans balancer sur chaque situation qui se présente. Je donnerai en peu de mots les règles générales qui sont convenables à tous les ordres de bataille, sans pourtant m'étcndre sur les diOerentes exceptions qui peuvent y avoir lieu.
Une armée doit être rangée en consé« quence de la disposition qui lui est op«
posée, ex le générnl est conCrainl de placer sa cavalerie conli^ celle de IVnnemi. L'ordre ordinaire est de ranger la cavalerie sur les aiîes, pour être à môme d^atlaquer l'ennemi en froni ei en flanc » et d*a\oir assez d'espace pour manœuvrer à telle profondeur qb'il puisse être.
On doit ranger les archers , les frondeurs et tous ceux qui sont destinés aux armes de jet devant la phalange , parce que, s'ils étaient placés derrière, ils feraient autant de mal aux leurs qu'aux ennemis; si qn les mettait dans les rangs , ils n'auraient pas le Mpte usage de leurs armes, puisqu'ils ne pourraient point reculer pour bander leurs arcs, ni avancer pour prendre leur élan » ayant d'autres soldats derrière et devant eux / surtout pour le maniement de la fronde.
Les archers , en devançant le front , ont l'avantage de tout découvrir plus distinctcfment et d'ajuster bien leurs traits sur Tennemi; au lieu que s'ils étaient derrière y ils seraient obligés 4e tirer par-dessus les autresV et par conséquent avec moins de justesse et de force.
S'il se trouve de l'inégalité dans le terrain du champ de bataille, il est à propos de placer les gens de trq^t sur les hauteurs; et, si l'ennemi s'en est déjà emparé, il faut employer celte espèce de troupes pour l'en chasser, i^rce qu'il leur est plus aisé d'y grimper pour l'attaquer brusquement de môme que pour se retirer, à cause de la légèreté de leurs armes.
On laisse des intervalles entre les corps aPm que les troupes légères, après avoir jeté leurs traits , puissent s'y retirer. Elles doivent le faire en ordre par les sections, et se placer derrière la phalange lorsque les ennemis se disposent Q charger, afin de laisser par cette ma-
0N05ANDKA.
nœuvre le front libre -, sans les intervalles il faudrait que ces troupes fissent tout le tour dâ1a phalange par ses flancs pour se former derrière , ce qui serait sujet a inconvénient, parce que l'ennemi pourrait les barrer et les réduire à se jeter sur la phalangç , .ce qtti y causerait de la confusion. Il âe#it bon d'avoir des tireurs sur les ailes pour qu'ils tirassent, pendant le combat, obliquement sur l'ennemi , qui s'en trouâ^erait d'autant plus incommodé qu'il leur prêterait an côté à découvert. C'est dans ce cas que la frondauest d'un grand usage, le plomb qu'elle lance étant de couleur à n'être pas distingué dans l'air, ni par conséquent évité. La force avec laquelle la fronde le fait voler est si grande qu'il s'échauffe en l'air et qu'il fait dé profondes blessures, qui sont à peine perceptibles , parce qu'elles se refern^jgnt presque aussitôt qu'elles sont formées. \
Un général qui est faible eti troupes Itères, et à qui l'on en oppose un grand nontbre , doit faire marcher le premier rang de sa phalange très-s^rré, les soldats portant • devani eux leurs boucliers, dont la ^ndeur peut les couvair. Il faut que ceux du second rang les tiaînent élevés au-dessus de leurs têtes , et qu'il»marchent dans cet ordre aussi près quil est possible de l'ennemi. Ces boucliers, qui forment une espèce de toit, les mettront à l'abri de ses traits. S'il se trouve des deux côtés un nombre égal de troupes légères, on les jettera en avant pour escarmoucber, en attendant l'attaque à laquelle se disposera la phalange ; elles peuvent ensuite être avantageusement placées aux ailes, leurs traits obligeant les ennemis de se serrer sur leur centre, ce qui ne peut se faire sans y causer quelque désordre.
On ne doit pas, dans la crainte d'Ô-
oiiosAkim.
tre débordé , élendre seû front abx dépens de la profondeur de sa pliakinge » parce que se trouvant diminuée par sa longueur, Tennemi en pourrait atiaquer le cenire, qu'il percerait aisémeftt ; et, se tournant ensuite à droite et à gauche de l'ouverture qu'il y aurait faite y il prendrait la phalange même à
1er cette faute» mais encore en savoir profiter si elle est commise par son ennemi.
L'erreur opposée, et qui n'est pas moins à éviter, ce sérail d'avoir un trop petit front et trop de profondeur» ce qui donnerait à l'ennemi la facilité d'aitai(> quer par ks flanc»» qu'il déborderait, et d'envelopper tout le corps.
Il est aussi nécessaire d'avoir de bons . soldats sur les flancs et aux derniers • rangs qu'aux premiers , parce que Je général inialligent qui voit son =adversjûre se disposer i l'envelopper doit op« poser i ce mouvem^t celui de déployev SCS dermeis rangs sur ses ailes ^ afin de les étendre ; s'il arrive que l'on ne soit pas à temps d'éviter d'ôire enve-* loppé, il faut ordonner un demi-tour à droite aux derniers rangs pour faire face à l'ennemi qui aurait gagné les derrières» ee qui formera la phalai^e a dou- :i>le front; et, -dans ce cas, les soldats pourront soutenir l'attaque aussi bien qae ceux des premiers rangs. ^
Le général qui se sent inférieur en nombre, et qui ne peut éviter le combat» doit choisir avec soin son emplacement et s'appuyer à une rivière ou bien à une montagne, observant de Taire garder les hauteurs. Indépendam* ment de l'habileté du général » le hasard ne laisse pas de contribuer à procurer une bonne position à l'armée, puisqu'il ne saurait en choisir où le pays n'en offre point ; mais en ce cas son talent consiste à choisir le meilleur, et à
avoir j6N^oup'd'(«!ll ashes juste pour ^ discerner d'abord. ^
Une disposition assez ordinaire aux commandans d'une nombreuse armée»
c'est de s'avancer avec les ailes j^lus qu'avec le centre» .et de former de celte manier^ un rentrant » d^in^ l'espérance que l'ennemi venant attaqver ce centre
dos. Le général doit non-seulenientévi-' formera en allant à la charge un saillait, et qu'alors le surpassant en nome bre» Il poûria l'envelopper de'ses ailes. Le mojren de 4'éviter» o'est de diviser son armée en troiscorpa,' dont l^deux des cAtés chargent les, ailes, tandis qu/i eslui du centre demeure immobile; ' alors les Iroopes'du milieu du rentrant' opposé deviennent inutiles si elles res* tent dans leur ordre » et si elles le changent en marchant en avant pour former une ligne droite eUes s^exposent à crever, les ailes engagées au combat ne pouvant s'ouvrir pour leur feire place.
Ce momyement entraîne nécessaitement au moins de la conbtsion. I4 corps qui n'est point engagé peut alors l'atiaqu^' av^cavantage. Sapposé qu'on ne change pas la première position » il faut envoyer des troupes légères pour occuper ' et harceler le centre. . •«
On pjDut aussi avancer pour l'attaque en i^halange oblique. L'effort de cette disposition se fixe sur'l'une }}u l'autre aile» que l'on, attaque avec r<^ite de l'aHRnée. Comme Tennemrtie peut Taj^re usagb que d'une partie de ses troupes, il est souvent forcé de plier ; et la déroute d'une aile entraîne presque toujours celle de toute l'armée. Un autre moyen encore, qui peut avoir du suc^ ces» c'est de feindre une retraite môme précipitée. L'ennemi » prenant cette manœuvre pour une fuite» s'animera , et , voulant poursuivre avec vivacité »
l'ardeur entraînera le soldat hors de son rang. Alors l'armée en retraite fera face, et attaquera avec grand avantage
4SÂ OffOftAKDEIt.
une troupe en désordre, et surprise d'une démarche aossi hardie.
n est nécessaire d'avoir ua corps «épdréde la phalange, composé d'hommes choisis , poor être prêts à secourir cette partie de la phalange, qui, étant surchargée, a besoin d'aide. L'eflct d'un renfort de troupes Tralches, c'est d'encourager celles auxquelles il se joint, et de décourager l'ennemi, déjà affaibli par un long engagement.
On peut trouver un grand avantage S laisser un corps ii quelques stades de l^armée, avec ordre de joindre lorsque le combat est engagé. L'ennemi voyant avancer des troupes avec précipitation en sera étonné, surtout s'il a des avis que l'armée attend du secours, et, s'il l^est h&té de livrer bataille avaqt Tdrrivée de ce renrort , il ne manquera pas de juger que ces troupes en marche sont le secours attendu , et ne pouvant ap« précier leur Force, il les croira bien plus considérables V'ce qiii seul est capable de le déterminer à fuir sans même attendre leur attaque.
Tout surcroît inattendu de troupes, dans un jour d'affaire, surprend toUjoui-s l'entiemi. L'homme est disposé à l'illusion , et son imagination augmente ord!;iaîrement tout ce qui le menace.
De toutes les surprises de êette espèce, la plus frappante est causée par une attaque imprévue des troup^ en embuscade; pour cet effet» le général fera bien d*y avoir recours en détachant du monde dans la nuit pour se cacher quelque part. Ces troupes doivent paraître lorsque les armées sont engagées et attaquer l'ennemi à dos, lequel se trouvant entouré tâcherait même vainement de se dégager par la fuite.
Le général , en se portant pendant l'action de la droite à la gauche, doit encourager ses soldats en leur criant que l'aile d'où il vient a la supériorité
quand même cela ne seikil pas , ou bien leur dire que le généml des ennemis est tué. S*il se peut que les ennemis entendent ce bruit , il produira un effet aussi avantageux pour les uns que désavantageux pour les autres. 11 y a plus d'un exemple où de pareilles nouvelles ont décidé la victoire.
On doit faire en sorte , dans l'arrangement de l'armée, de réunir les gens d'une même patrie : l'homme à côté de son frère , de son ami ou de son voisiti , combattra avec plus d'intérêt et de valeur qu'auprès d'un inconnu; les liens de parenté ou d'amitié engagent à se soutenir mutuellement, et à redouter davantage la honte et les reprocbet qu'entraîne la fuite.