‹ Bibliotheque militaireChapitre 399 sur 614 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

DBNIS.

Les troupes soudoyées avaient pris la résolution de mettre à mort Denis, .tyran de Sicile, et s'étant donné le mot, firent irruption dans sa maison.

Denis se présenta devant eux, vêtu d'une manière à leur faire compassion, et les cheveux salis de poussière, et s'abandonna & tout ce qu'on voudrait lui faire soufirir. Les conjurés le voyant dans ce misérable état, en eurent pitié et le laissèrent aller sans lui faire de mal. Mais peu de temps après, Denis ayant trouvé moyen de les enfermer chez les Léontains au milieu de ses troupes, les extermina tous.

n. Denis, fils d'Hermocrate, était l'un des ministres des Syracusiens et secrétaire d'état pour la guerre. Dans celle que Ton eut contre Carthage, les Syracusiens furent plusieurs fois vaincus. Ils s'en prirent aux généraux, et Denis ne fit point diflSculté de les accuser publiquement de trahison. Il y en eut de condamnés à mort, et d'autres qui prirent la fuite. Alors Denis prenant prétexte de la haine que son zèle lui avait attirée, et du danger pressant de la guerre des Carthaginois, demanda au peuple des gardes pour la

sûreté de sa personne, et les obtint.

Par ce moyen il devint tyran de Syracuse, et très puissant, et non seulement il conserva son autorité jusqu'à la vieillesse, mais encore il la transmit àson fils après lui.

m. Denis avait une attention particulière à tftcher de deviner les complots qui se pouvaient former contre lui. Il se présenta un étranger dans la ville, qui se vanta qu'il avait un secret infaillible pour découvrir toutes sortes de conspirations. Il fut appelé à la citadelle, mais il dit à Denis qu'il voulait lui parler seul à seul, pour tenir son secret caché. Tout le monde s'écarta, et cet homme dit à Denis : <c Tu n'as qu'à dire avec satisfaction que tu as véritablement appris le moyen de prévoir toutes les conspirations. Il n'y aura plus personne qui ose conspirer. » Cette ruse plut à Denis; il fit de grands présens à l'homme, et fit savoir à ses gardes et à toutes ses troupes, qu'il avait appris le plus merveilleux moyen de prévoir toute sorte de factions et de complots. On le crut, et personne n'osa plus rien entreprendre contre lui.

lY . Denis le jeune étant parti pour une expédition maritime, avait laissé la garde de.la citadelle et des trésors à Andron. Timocrate l'engagea à se joindre avec lui pour se rendre maîtres de la place et des richesses. Denis revint peu de jours après, et n'ayant rien su d' Andron, il ne laissa pas de lui dire qu'il avait tout appris des autres, et qu'il souhaitait seulement qu'il lui confessât qui avait été le plus ardent a vouloir profiter de l'occasion de son absence. Andron séduit, lui nomn^a Timocrate. Denis fit aussitôt mourir Andron, pour le punir, disait-il, de ne lui avoir pas découvert cette conspiration aussitôt après son retour. Pour ce

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qui est de Timocrate, mari de sa soeur, il se contenta de le faire arrêter ^ et môme depais, à la prière de cette sœor, il loi rendit la liberté, et l'envoya dans le Péloponnèse.

V. Quelques babitans de Naxe avaient donné parole à Denis de lui livrer la ville, n se présenta sur le soir devant la place, avec sept mille hommes. Les babitans, avertis de la trahison, montèrent sur les tours, et ceux qui étaient du complot, appelaient aussi du haut des tours Denis et ses troupes. Denis menaça ceux qui étaient sur les murs, de passer tout au fil de répée, s'ils ne livraient pas volontairement la ville. Dans le même temps et à la faveur de Tobscurité il fit avancer dans le port de Naxe nne galère à cinquante rames, qui portait un grand nombre de comités avec leurs sifflets.

Gomme chacun donnait son signal, les Naxiens crurent qu'il y avait autant de galères ennemies qu'ils entendaient de signaux distingués ; et la peur les contraignit à se rendre volontairement à Denis.

VI. Denis voyant qu'Himilcon était venu avec sa flotte boucher l'entrée du port de Motyée, retira ses troupes de devant cette place, et étant allé camper en présence des ennemis, dît aux matelots et aux soldats de prendre courage et de travailler à mettre les galères en sûreté. Sous le cap qui environnait le port, il y avait un espace uni et plein de boue, qui pouvait avoir vingt stades de largeur. Les soldats ayant couvert le terrain de madriers, firent passer par dessus, dans un seul jour, quatre-vingts galères. Himilcon eut peur que Denis*ayant rassemblé toute sa flotte, ne fît le tour du cap et ne vînt l'enfermer dans le port II profita d'un vent de nord favorable, mit à la voile, et se retira, et Denis sauva de

cette sorte le port, U ville et sa flotte.

Vn. Denis poursuivi par Dion, nV vait plus que la citadelle.de Syracuse.

Il envoya vers les Syracusiens pour tnîter avec eux. Ils répondirent que s'I renonçait à la domination, l'on écootarait ses envoyés ; mais que s'il n'y re^ nonçait pas, on lui ferait la guerre sans composition. Denis renvoya d'autrei gens dire que si l'on voulait traiter avec lui par députés, il abdiquerait volontiers. On le cmt, la ville lui députa, et la joie que l'on avait de voir li , fin de la tyrannie, fit que les gardes se dissipèrent. Denis retint les députés de la ville, et sortant du fort, mena ses soldats avec de grands cris contre les murs, et fit une violente irruption dans la ville. De cette manière il consem la jouissance de la citadelle, et recoovra la ville.

Tin. Les députés des Syracusiens que Denis avait retenus, il les reovoya le lendemain aux habitans. Ib furent suivis de plusieurs femmes qui portaient à Dion et à Mégaclès son fràre des lettres de leur sœur et de la femme de l'un des deux, et d'autres lettres aux autres habitans dont les femmes étaient enfermées dans la citadelle. On fut d'avis de faire lecture publiquement de ces lettres dans l'assemblée. Dans la plupart on ne voyait autre chose que des supplications des femmes qui conjuraient les habitans de ne les laisser point périr, et de faire la paix a?ec Denis. Il se trouva une lettre dont l'adresse était : « Hipparin à son père. » Et ce père était Dion. Quand le greffier eut lu l'adresse, fl ouvrit la lettre; mais ce n'était pas le fils de Dion qui avait écrit, c'était Denis lui-même, qui écrivait familièrement et avec de grandes marques d'union et d'amitié à Dion, et lui faisait de grandes promesses. Cette lecture rendit Dion suspect

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aux Syracnsiens, qui n'eurent plus tant de confiance en lui, et c'était ce que Denis avait eu principalement en vue.

IX. Denis voyant que les Carthaginois venaient fondre dam le pays avec une armée de deux cent mille hommes, fit élever de tous côtés des forts, «t y mit dçs gens de guerre, avec ordre de traiter avec les Carthaginois et de recevoir leurs garnisons. Les Carthaginois furent fort aises de prendre possession du pays sans coup férir, et partagèrent en difiiérentes garnisons la plupart de leurs troupes. Quand Denis vit leurs plus grandes forces dispersées par tous ces détachemens , il attaqua le reste , et remporta la victoire.

X. Denis voulant subjuguer la ville d'Himère, fit amitié avec les habitans, ^t attaquâtes petites villes de leur voisinage. Cependant au lieu de les presser vivement il passait le temps à des pourparlers. Ceux d'Himère fournirent assez long-temps des vivres à son armée, mais voyant qu'il n'avançait rien, ils jugèrent qUe c'était véritablement contre eux-mêmes qu'il avait assemblé tant de troupes, et cessèrent de lui envoyer des vivres. Denis prit prétexte 4e ce refus pour se dire offensé par eux ; il tourna sçs armes contre Him^re, en fit le siège, et s'en rendit maître de force.

XI. Denis avait dessein de réformer les plus vieux soldats, çt de leur ôler la paie. Ils murmurèrent hautement contre lui, et les jeunes mêmes prenaient leur parti, en disant qu'il était indigne de traiter ainsi la vieillesse.

I>enis, ipformé de ce tumulte, convoqua l'assemblée, et décida de cette sorte : ce Les jeunes gens, je les destine pour les dangers et les combats ; et les vieux, je les mettrai en garnison dans les forts, ou ils tireront la même solde

qu'auparavant. Ils sont d'une fidélité éprouvée ; les lieux seront en sûreté sous leur garde, et ils auront moins de peine. » Tous les soldats (firent -coH" tens, et se séparèrent les uns des autres avec joie. Mais quand Denis vit les anciens distribués en différentes gar^ nisons, et qu'ils n'avaient plus l'appui de la multitude, il les cassa comme il avait résolu.

XII. Denis ayant dessein de surprendre une ville maritime, voulut en même temps, ef connaître I9 fidélité de chacun, et tenir son fsptreprise secrète , en sorte que personne ne sut où il voulait aborder. Pour cet effet il donna à chaque capitaine de galère un paquet cacheté, dans lequel il n'y avait rien d'écrit, avec ordre de nç l'ouvrir que quand il aurait élevé le signal, mais de l'ouvrir alors, et d'aller aborder au lieu qui serait marqué dans l'écrit. La flotte se mit en route^ et Denis, avant que de donner le signal, se mit sur une barque légère, et allant de vaisseau en vaisseau, demaur da à chaque capitaine le paquet qu'il lui avait fait donner. Tous ceux dont les paquets se trouvèrent dépachetés, il les fit punir de mort, comme traîtres; et aux autres, il leur donna d'autres paquets où ils trouvèrent indiqué le lieu de la descente. Ce secret si bien couvert fut cause qu'il surprit Âmphipolisets'en empara.

XIII. Denis voulant savoir ce que pensaient de lui ceux qui étaient sous sa domination, fit dresser un état de toutes les chanteuses et autres courtisanes, et se fit apporter la liste de tous leurs noms. La plupart des gens s'imaginèrent que c'était une disposition pour un nouvel impôt. Mais Denis n'en mit aucun sur ces femmes. Il leur fit donner la question à chacune en particulier pour les forcer à lui rendre

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compte de tout ce qu'elles avaient entendu dire contre la tyrannie, par ceux à la débauche desquels elles avaient servi ; et de tous ceux qu'il apprit par ce moyen qu'ils avaient mal parlé de lui, les uns furent tués par ses ordres» et les autres exilés.

XIV. Denis avait désarmé les habitans. Or quand Foccasion se présentait de faire la guerre aux ennemis, il commandait aux habitans de se rendre à cent stades hors de la ville. Là il leur rendait les armes. Mais après le combat, avant qu'on rentrftt dans la ville, et que les portes en fussent ouvertes, il ordonnait de nouveau aux habitans de quitter toutes leurs armes.

XV. Denis voulant savoir qui étaient ceux qui avaient le plus d'éloignement pour sa domination, se retira dans un petit port d'une côte écartée d'Italie, et fit courir le bVuit que ses soldats l'avaient tué. Ceux à qui sa domination avait déplu, en marquèrent beaucoup de joie et couraient se faire part les uns aux autres de la chute du tyran.

Leur joie ne fut pas de longue durée ; Denis les enleva tous et les fit périr.

XVI. Denis feignit une autre fois d'être malade, et fit courir le bruit qu'il n*était pas possible qu'il en réchappât. Et comme il vit que cette nouvelle avait donné une excessive joie à bien des gens, il se montra tout à coup avec ses gardes en public, et ordonna qu'on fît mourir ceux qui avaient donné des marques de joie.

XVn. Denis tirait de grandes rançons des prisonniers Carthaginois; mais les prisonniers Grecs, il les renvoyait sans rançon. Cette humanité du tyran parut suspecte aux Carthaginois ; ils congédièrent tous les Grecs qui étaient à leur solde. Denis y gagna de n'avoir point de Grecs pour ennemis.

XVTTî. Denis faisait In gnf^rre aux

Messinois, et il y en avait parmi les habitans que l'on soupçonnait de vouloir lui livrer la ville. Pour en augmenter le trouble et le soupçon, Denis faisait ravager les terres des autres et épargner les leurs. Je sais que d'autres généraux ont usé de la même adresse; mais voici ce que Denis fit de pins. D envoya un soldat chargé d'un talent d'or, comme pour le distribuer à ceux que Ton soupçonnait. Il ftat pris par les Messinois avec son or ; on l'interrogea et l'on sut de lui à qui il portait cet or. On voulut punir sur-le-champ, comme traîtres, ceux qu'il avait nommés. Mais c'étaient des personnes pois* sautes, qui résistèrent vigoureusement Cela donna lieu à une sédition, etb sédition rendit Denis maître de Messine.

XTX. Denis manquant d'afjgent, eot recours à un nouvel impôt sur les habitans. Ils refusèrent de le payer, et dirent qu'ils étaient épuisés par te précédens. Denis ne voulut point te forcer ; mais ayant laissé passer qaelque temps, il ordonna aux archontes de tirer hors du temple tout ce qw était dans le trésor d'Esculape, elily avait beaucoup de présens d'or et d'argent, de faire porter le tout au marché, comme chose profane, et le vendre à l'encan. Les Syracusiens achetèrent ces ouvrages avec beaucoup d'empressement, et Denis ramassa des somiD« considérables. Quand il les eut en son pouvoir, il fit publier un ordre, sur peine de la vie, à tous ceux qui avaient acheté quelque chose qui eût été dédié à Esculape, de le rendre incontinent au trésor de son temple. Tout W rendu au trésor d'Esculape, et Denis garda l'argent qu'il avait extorqué.

XX. Denis ayant pris une ville dont la plupart des habitans étaient morts, ou avaient pris la fuite, vil bien qn'elte

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était trop grande pour pouvoir fttre gardée par peu de personnes. U y laissa quelques troupe en garnison, et pour suppléer au reste, il fit épouser aux esclaves qui étaient restés les filles de leurs maîtres, afin que devenus par là irréconciliables avec eux, ils lui gardassent plus fidèlement la ville.

XXL Denis alla dans le pays des Tyrrhéniens avec une flotte de cent galères et quelques vaisseaux de débarquement, chargés de chevaux. Il fit descente au temple de Leucothée, en enleva soixante-dix talens d'argent monnayé, et remit aussitôt à la voile.

n fut informé que les soldats et les matelots avaient butiné de leur cAté et caché quelques talens d'or et un plus grand nombre de talens d'argent. Il fit publier, avant que de mettre à terre, qu'il laisserait à ceux qui avaient pillé, la moitié de ce qu'ils avaient pris, pourvu qu'ils lui donnassent fidèlement l'autre moitié ; mais qu'il punirait de mort ceux qui n'obéiraient pas.

Les soldats et les matelots apportèrent là moitié de leur butin. Denis trouva moyen de leur tirer le reste ; et pour les dédommager, il leur donna des vivres pour un mois.

XXn. Il y avait du côté de l'Italie des Pariens attachés aux principes de Pythagore, et Denis, tyran de Sicile, traitait avec ceux de Métaponte et les autres peuples d'Italie pour les engager à faire amitié avec lui. Evéphème insinuait aux enfans qu'il avait sous sa conduite, et à leurs pères, de ne prendre aucune confiance au tyran. Denis en fut dans une grande colère, et trouva moyen de se rendre maître de la personne d'Evéphème, comme il passait de Métaponte à Rège, et l'accusa en plein conseil de lui avoir fait un tort infini. Evéphème n'en discon-

vint pas, mais il soutint qu'il avait eu raison, parce que les gens qu'il avait persuadé, étaient ses amis, au lieu qu'il ne connaissait pas seulement le tyran de vue. Denis le condamna à mort.

Evéphème, sans se troubler, lui dit :

«c Je m'y soumets, puisque c'est une chose résolue. Mais j'ai à Pare une sœur qui n'est point mariée. Je veux aller en mon pays, et la marier ; après cela je reviendrai mourir. » Ce discours fut reçu des assistans avec de grands éclats de rire : mais le tyran en fut étonné. Il dit: «Et quelle assurance donneras-tu de ton retour? Je donnerai caution, dit Evéphème, et je trouverai qui mourra pour moi, si je ne reviens pas. r» Aussitôt ayant fait appeler Eucite, il le pria de demeurer caution pour lui. Celui-ci l'accepta sans difficulté, et se soumit à la mort, si Evéphème manquait de se représenter en six mois. En attendant il se constitua prisonnier. La chose était déjà digne d'admiration : mais ce qui le fut bien davantage, c'est qu'Evéphème, après avoir établi sa sœur, vint se livrer luimême en Sicile, et demander la délivrance de son garant. Denis, pénétré d'estime pour l'un et pour l'autre, les délivra tous deux, et les prenant par la main, les pria de l'admettre pour troisième ami, de Vivre à sa cour, et de partager avec lui ses biens et sa puissance. Ils rendirent gr&ces au tyran de sa bonne volonté : mais ils le prièrent de leur permettre de retourner à leurs occupations ordinaires, qui étaient d'élever la jeunesse ; et Denis le leur accorda. Cette action concilia à Denis l'affection des peuples de la côte d'Italie.

POLT», UY. V.

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