ART. IV
Avant de terminer ce petit traité, il ne sera pas inutile de parier d'un usage ou vieux préjugé dont les maximes, répandues dans bien des auteurs, sont capables de faire impression sur certains esprits, et contre les(][uelles il est bon de les prémunir. La valeur, disent-elles , a ses limites, et c'est une loi A la guerre de faire pendre celui qui s'obstine à défendre une bicoque contre une armée royale, même avant que les batteries soient dressées ; ou celui qui voudrait tenir un petit poste contre une grosse armée. Montaigne, qui paraît tenir beaucoup pour cette sage jurisprudence, rapporte gravement des exemples de chefs qui ont été pendus, pour ne s'y être point conformés.
Pour mol, je suis très persuadé que le commandant d'un poste, tel qu'il soit, doit se défendre aussi long-temps qu'il croit pouvoir le faire. Aucune considération ne doit l'arrêter, à moins qu'il n'ait des ordres particuliers, ou que sa garnison étant considérable et n'ayant plus aucune espérance de secours, il ne croie, après avoir satisfait à son honneur par une belle et longue défense, devoir conserver à son pays un nombre de braves gens, qui pourront le servir utilement dans d'autres occasions. Mais comme celui qui commande dans un petit poste ne peut avoir le même but, et que sa résistance peut être quelquefois d'une grande utHIté, il doit plutôt s'y sacrifier que d'écouter les conseils timides d'une loi qui ne se trouvera jamais dans le code des braves. Plus le corps qui l'attaque est considérable et le chef élevé en dignité, plus il doit s'appliquer à mériter son estime. Je sais qu'il est'assez ordinaire
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de menacer de la potence en qaelqaes occasions ; mais on ne doit point s'effrayer de ces menaces, par lesquelles on tftche d'avoir bon marché d'un chef assez faible pour en être intimidé. Il faut aussi empêcher avec soin qu'elles ne parviennent aux oreilles de la garnison, sur qui elles pourraient faire effet. Si quelquefois il est arrivé qu'on ait tenu parole, cette barbarie doit être regardée comme un acte de férocité d'un ennemi qui ne sait point estimer la valeur, ou comme l'effet de circonstances malheureuses, qui se rencontrent plus communément dans les guerres civiles, surtout dans les guerres de religion.
Il arrive presque toujours que ces sortes d'inhumanités sont punies par de cruelles représailles. L'empereur Maximilien, à la tête de vingt*cinq mille hommes, voulant entrer en France en 1M9, vint attaquer le château de Malanoy, défendu par Remonet avec cent soixante Gascons déterminés, qui arrêtèrent son armée pendanttrois jours : ils furent enfin forcés, et périrent la plupart l'épéc à la main. Remonet, retiré dans un donjon, s'étant rendu sur la parole qu'on lui donna, de le traiter en prisonnier de guerre, fut pendu. Louis XI en tira une vengeance éclatante. Il avait en-^ tre les mains grand nombre de prisonniers, dont il fit choisir les phis distingués , et les fit pendre, savoir: sept au même lieu que Remonet, dix devant Douai, dix devant Saint-Omer, dix devant Lille et dix devant Arras. Il fit marcher ensuite ses troupes vers le comté de Guine, où elles mirent tout à feu et à sang, prirent dix-sept places qui furent rasées et réduites en cendres. Le roi, après avoir ainsi vengé la mort du brave Remonet, fit venir ses deux cnfans qui forent élevés auprès
de lui. Quels reproches ne dot pas se faire l'empereur, d'avoir été, par la mort d'Un seul homme , la cause de tant de malheurs!
En 1733, les impériaux ayant pris un de nos partisans, le conduisirent à Philisbourg , où, après l'avoir gardé quelque temps en prison, ils résolurent enfin de le pendre. Us allaient l'exécuter, lorsqu'un de leurs généraux, qui passa par hasard, leur fit seutir tous les inconvéniens de la représailles Charles de Rourgogne, surnommé le hardi, assiégeant Nancy, Cifron, oiBcier du duc de Lorraine, tenta d'entrer dans la place avec h plupart de ceux qui l'accompagnaient.
Le duc de Rourgogne, d'un caractère emporté, et dont l'esprit était encore aigri par ses disgrâces, fit pendre Cifron et ses compagnons, prétendant qu'il n'était pas permis selon les lois de la guerre de se jeter dans une place assiégée. Le duc de Lorraine usa aussitôt de représailles, contre plus décent vingt prisonniers bourguignons, avec chacun un écriteau, qui marquait que c'était en vengeance de l'inhumanité du duc de Rourgogne envers ses officiers.
La loi qui ne permet pas de défendre une bicoque ou un petit poste contre une grosse armée, est aussi imaginaire que celle qu'alléguait le duc Charles. Et si quelquefois on fait des menaces, il est rare qu*on les exécute, parce que les représailles en pareils cas sont terribles et capables d'arrêter tout général qui a des sentfanens d'humanité : ainsi l'on ne doit pas craindre de faire de sa valeur tout l'usage possible. Philippe de Macédoine ayant perdu un œil au siège de Méthone, les habitans craignaient qu'il n'en fût irrité et n'en tirât une cruelle vengeance : mais il n'en parut pas plus animé con-
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tre eux; il leur accorda la paix, et se comporta avec beaucoup de modération et de clémence.
Ou ne remarque pas la même générosité dans Alexandre : accoutumé à vaincre et enorgueilli de sa fortune»
il ne put souffrir la résistance qu'avait faite Bétis dans la ville de Gaza. Lorsqu'il parut devant lui , le conquérant le menaça des plus grands supplices.
Bétis , sans en être intimidé, fixa ses regards sur Alexandre , et ne daigna pas lui dire un seul mot. Ce fier silence anima toute la fureur du Macédonien; il le fit attacher à un char , et on le traîna autour des murailles de Gaza, à rimitation d'Achille « qui traita avec autant de barbarie le corps d'Hector.
Peutr-étre il dépendait de Bétis de racheter sa vie par quelques soumissions : il les regarda comme une bassesse, et l'on ne peut trop admirer cette grandeur d'âme qui l'élève audessus de sou vainqueur.
De ce que j'ai dit, il ne faut pas conclure que je veuille prescrire une règle absolue et invariable. Les circonstances, à la guerre comme partout ailleurs, varient la nature des choses. Un officier qui a fait ses preuves, dont l'expérience est consommée, aura sans doute égard à tout ce qui est accessoire à sa situation: il n'est pas nécessaire de lui donner des conseils de vigueur. Cependant, conmie les mêmes actions s'interprètent souvent d'une manière très différente, un jeune officier doit prendre garde à ce qu'il fera; car il arrive quelquefois que ce qui est admiré dans un vieil officier, comme l'effet de ^a prudence et de sa capacité, peut être blâmé dans un jeune homme et le faire soupçonner de faiblesse.
Il me semble que j'ai déduit en abrégé et exposé sous un même point m.
de vue, ce qui peut porter le titre de stratagèmes militaires, et les notions que l'on doit avoir sur tout ce qui a rapport aux lois de la guerre. Elles ont d& être les mêmes dans tons les temps, parce que les idées de Injustice et de la probité n'ont point varié; quoique plusieurs des anciens qui ont traité cette matière y aient eu peu d'égard, en faisant un mélange des faits les plus condamnables avec ceux où il n'entrait que de l'esprit et de la finesse. Valère Maxime, qui a composé un recueil de faits et dits mémorableg, y présente un chapitre intitulé des^^rotagémes , dans lequel il n'a pas manqué de rapporter le moyen dont Tarquin se servit pour s'emparer de Gabie; et celui d'Annibal, qui fit déserter six cents Numides le jour de la bataille de Cannes. Il fait figurer ces deux ruses avec quelques manœuvres de guerre très légitimes , et l'adresse de TuUus Hostilius dans un combat contre les Fidenates, qui mérite d'être rapportée.
Metius Suffetius, dictateur d'Albe , allié des Romains, lorsque la bataille allait commencer, se retira avec ses troupes sur une hauteur voisine, dans le dessein d'y attendre l'issue du combat, et de se joindre à celui qui aurait l'avantage. Les Romains, affaiblis par cette défection , en paraissaient abattus et découragés : mais le roi parcourut toute la ligne , et dit que c'était par son ordre que les Albains avaient fait ce mouvement, afin de prendre les ennemis à dos lorsqu'il leur en donnerait le signal. Par cette présence d'esprit il rassura ses troupes, gagna la bataille, et punit ensuite du dernier supplice la perfidie de Suffetius.
La manière la plus commode de faire un livre est de recueillir et de compiler: mais il est rare que les écrivains
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