‹ Bibliotheque militaireChapitre 579 sur 614 · FOLARD · texte numérisé non relu

FOLARD

prévenu contre lui, bien que leur mauvaise conduite fût toute visible. Le Sénat, incapable de connaître et de bien juger de la profondeur de son dessein, qu'il pouvait seul exécuter, lui reproche ses incertitudes perpétuelles sur ce qu'il devait entreprendre ou abandonner : tant ce Sénat voyait peu clair dans le plan que ce grand homme, s'était formé de ruiner Annibal. Pour bien juger du prix d'un homme, il faut peser non les services qu'il rend, ou ceux qu'il cherche à rendre à sa patrie, quoiqu'il ne réussisse pas toujours, moins par sa faute que par celle des autres ; mais ce qu'il vaut en lui-même, parce qu'il a déjà fait : d'autant plus que les excellens peintres, les excellens sculpteurs et les hommes extraordinaires dans tous les arts et dans toutes les sciences, sont toujours très rares ; au lieu que les bons manœuvres et les bons artisans sont toujours en assez grand nombre.

Gomme je ne suis pas homme à confondre et à publier Fabius, ainsi que tant d'autres, comme le plus grand de tous les capitaines, j'avouerai franchement que le reproche du Sénat à quelques égards, n'était pas sans quelque fondement dans cette action. Il paraît beaucoup de négligence dans la conduite du dictateur ; il manqua de mettre les choses au point de maturité oû elles devaient être portées pour les faire réussir sans combattre ; en un mot il manqua dans les mesures et dans les précautions. 11 y en avait une infinité à prendre, sans lesquelles on peut être surpris on engagé dans nn combat contre notre intention. Le plus sûr est de profiter de l'occasion avant qu'elle change. Car enfin il ne dépend pas toujours de nous de suivre la route qu'on s'est proposé, il faut M i«r|ir et changer l'ordre de la

guerre lors(pi'il se présente un boa coup à faire. Dans les afi'aires de la guerre, dit-on, cpmn^ dans celles de la cour, le moindre délai suffit pour faire échouer les entreprises les plus sûres.

Le dictateur manqua dans les ^é^ cautions que la guerre nous enseigne :

se rendre le maître des hauteurs, les occuper, c'est quelque chose; maisU y a d'autres mesures à prendre, sans lesquelles on peut être surpris ou enrr gagé dans une afiaire nocturne, toiH jours fâcheuse à celui qui est attaqué; parce que la nuit augmente la terreur ou la fait naître, et grossit les moin-* dres dangers. Il est aisé de comprendre que le général romain faillit contre les règles de la prudence et de la pré* voyance. Il eût dû, à la faveur des té-> nèbres, envoyer reconnaître ce qui se passait dans le camp ennemi, faire avancer de petites gardes an bas de la montagne, qui se communiquassent de Tune à l'autre, pour donner Talar* me au moindre mouvement que les ennemis pouvaient faire. Si Fabius se fût conduit de la sorte, s'il n'eût pas découvert la ruse, il eût été du moins préparé à bien recevoir les Garthagî-* nois. Il eût eu le temps de se porter sur les lieux.

Dès qu'il fut averti qu'on voyait une infinité de feux se répandre sur la pente, et gagner le haut de la monta* gne, il devait envoyer des troupes au passage où l'ennemi pouvait attaquer avec le plus d^espérance de réussir; mais comme il y avait suffisamment pourvu, il ne s'imagina pas que celui qui y conunandait fût assez imprudent et assez dénué de bon sens et d'expè* rience pour abandonner son poste, oû Annibal marcha sur-le*champ,

Tite-Live dit que Fabius pe veulal pas embarquer une affaire de nuit;

smATAGÉBrES , ETC.

maavabe raison : est-ce que cela dépendait de Ini, puisqu'il était attaqué lui-même? Pon?ait-iI douter un instant qu'il n'eût bientôt l'ennemi sur les bras? Et celui-ci pouyait-il mieux fjiire que de profiter d'une heure si fa- Torable? Car c'est particulièrement dans les affaires extrêmes et presque désespérées qu'on tAche à vaincre les obstacles que le jour nous rend affreux et insurmontables. La nuit dérobe notre disposition et l'ordre de l'attaque; au lieu que le jour nous les faisant connattref nous fournit les remèdes, les moyens de'résister et de les rendre sans effet. L'affaire qui se passa sur la hauteur, était de si peu de conséquence, qu'on ne saurait l'appeler un combat. Les bœufs en eurent tout Tbonnenr. Si l'on n'eût abandonné le passage important, Annibal ne tenait rien, et sa ruse eût tourné à sa honte et en plaisanterie ; au lieu qu'on les rétorqua sur les Romains, qui n'en étaient pas indignes.

Je suppose les Carthaginois maîtres du sommet de la montagne du cêté des bœufs, et repoussés au principal passage, comme il est à présumer qu'ils n'y eussent pas réussi, que gagnaientils? Rien. Il paraît assez par le récit de l'auteur, que leur armée n'eût jamais pu se retirer par des lieux impraticables ou très difficiles, et qui selon toutes les apparences se trouvaient sans aucune issue, où tout au moins Annibal eût perdu ses équipages et son butin ; ce qui est souvent plus fftcheux que la perte d'une bataille.

Je reviens encore à la faute dont tout le monde accuse le dictateur, d'avoir manqué de vigilance et d'attention à saisir le moment favorable de combattre les Carthaginois dans un endroit qui liii était si avantageux pour la victoire, dans ces lieux resser-

rés, embarrassés de leurs bagages, dominés de toutes parts, et où leur cavalerie n'eût été d'aucun usage. La trop grande circonspection du médecin est souvent fatale au malade.

Lorsqu'on témoigne de l'incertitude, l'ennemi s'imagine qu'on le craint, ou le temps qu'on lui cède lui fournit les expédiens pour se tirer d'un péril évident, (c II ne faut pas donner le temi>8 à l'ennemi de revenir de l'étonnement lorsqu'il y est, dii Thucydide; il se rassure en temporisant, il a le temps de voir ce qu'il est besoin de faire : au lieu qu'en donnant à Timproviste ( lorsque l'occasion parait favorable ), on est comme certain de remporter la victoire. »

Après avoir bien réfléchi sur cette conduite du général romain, je la trouve un peu moins excusable que je ne l'ai cru. Je suis persuadé que le plus honorable est d'être le premier à attaquer, et surtout lorsqu'on se trouve avoir en tête un ennemi plein de ressources et entreprenant, que rien n'arrête dans ses entreprises, ni la nuit, ni le mauvais temps, ni les obstacles du pays, ni ceux qu'on lui fait trouver en son chemin. Il faut considérer que les plus belles actions de la guerre se font par un coup de désespoir. Annibal ne pensait tout au plus qu'à amuser par son stratagème, et à forcer le passage, quoi qu'il lui en pût coûter, et il ne lui en coûta presque pas un seul homme dans un défilé qu'il trouva dégarni, ou Fabius négligea même de se retrancher. Ce qu'il y a de plus à blflmer dans sa conduite, c'est qu'An* nibal , mattre du passage, coupé la retraite aux troupes qui combattaient sur la montagne, du côté où les bœufs étaient montés, suivis des armés à la légère qui les chassaient devant eux:

ils furent attaqués 3ans qu'ils pussent

rOLAM.

être seconms. Annibal les fit charger, et la plos grande partie fut taillée en pièces. Celte disgrâce est grande, et l'inaction du dictateur peut être mise au nombre de ces fautes qui ne se justifient pas aisément au tribunal des gens de guerre : tant il est yéritable qne le moindre délai que Tennemi nous donne enfle le courage, nous ouvre l'esprit, et nous fournit mille ressources pour nous tirer des plus grands périls. « L'eipérience nous apprend, disait le comte d'Harcourt, qui fit tant de belles actions sous le règne de Lonis Xllf, que s'il y a des malheurs imprévus, on trouve aussi souvent un bonheur qu'on n'aurait jamais osé se promettre. »

Fabius, informé que les Cartbagi* nois passaient à l'endroit où il avait laissé les quatre mille hommes, y courut avec des troupes; mais l'ennemi s'y trouva si fort et si bien établi, qu'il fut impossible aux Romains de les en déloger ; ils n'osèrent pas même l'entreprendre. Tite-Live parle d'une action qui s'engagea au bas de la montagne ; mais comme notre auteur n'en parle pas, et que l'autre m'est suspect, je n'ai garde d'y appUquer des réflexions : car quant à celle qui se passa sur la hauteur, ce ne fut qu'après qu' Annibal se fut rendu maître du passage. Quoi qu'il en soit, si l'on prend les choses à la rigueur, le général romain n'est pas exempt de blftme à l'égard des ordres qu'il donna à l'officier qui commandait au passage du défilé. Un général ne saurait trop exactement les détailler et les expliquer, non pas seulement de bouche , nais par écrit, et particulièrement à ceux de la capacité desquels on doute.

Mais sois-je assuré que le dictateur ait manqué sur ce point? Non certainement : qui peut le savoir? Notre au-

teur ne le blAme ni ne l'excuse dans cette affaire, de sorte qu'on ne sait si c'est par ordre ou par bêtise que ce poste fut abandonné. Tite-Live est plus exact, et peut-être est-il mieux informé ; car il rapporte, dans sa troisième décade, que ceux qui gardaient le passage, voyant ces feux errans et répandus sur le sommet de ces montagnes, et ne sachant que penser d'une chose si étrange, l'abandonnèrent, soit par crainte, ou qu'ils crussent que les ennemis, maîtres du haut, ne vinssent fondre sur eux, et sur leurs derrières. Ils s'imaginèrent qu'ils passeraient de ce c6té-là, et qu'il fallait les en chasser avant qu'ils s'y fussent établis, pour assurer leur retraite. Ils y courent donc en hâte : quelle dut être leur surprise, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu d'un troupeau de bœufs I Ils les prirent d'abord pour autant de monstres, qui soufflaient feux et flammes de leur gueule et de leurs narines. Ils font halte, étonnés d'une chose si merveilleuse ; mais s'en étant approchés de plus près, ils s'aperçoivent que ce n'est qu'une ruse, et qne ces animaux, coiffés de fagots enflammés, n'étaient suivis, comme je l'ai dit plus haut, que de l'infanterie légère d'Annibal, qui les chassait devant eux, et qui montait par différens endroits de la montagne les moins praticables.

Cette infanterie, apercevant l'ennemi à la clarté de ces feux, et parmi ces animaux, et les voyant en grand nombre, prend l'épouvante et la fuite. Les Romains s'imaginent que ce n'est qu'une amorce, pour les attirer dans une embuscade ; et comme la nuit rend les moindres choses terribles, chacun craint et s'évite réciproquement, et fuit, sans savoir où U va.

Tout le reste de la nuit se passe dans ces manœuvres et en escarmouches

STRATA^^iMBS , ETC.

josqn'aa jour, qui laisflèreDt les Romains aussi honteux que persuadés que les bœufs, qu'ils voyaient, étaient ce qu'il y avait de moins bëtes parmi eux.

Ce que dît ici Tite-Iâve justifie le dictateur de la sottise de Tautre, et ne le sauve pourtant pas du blâme d'avoir manqué l'occasion, et remis au lendemain ce qu'il devait faire le jour même, faute dont bien des généraux se sont mal trouvés. Ce général n'est pas même exempt de repréhension à l'égard des précautions et des ordres qu'il donna, comme je pense l'avoir dit. Quand un général confie un poste important à un officier de son armée, qu'il lui en fait voir toute la conséquence, il doit lui ordonner, sur toutes choses, de n'agir pas autrement que ne portent ses ordres, de conserver et de n'abandonner jamais son poste, quelque chose qu'il puisse arriver : s'il fait au contraire et à sa tète, il doit être noté d'infamie, et puni selon les lois de la guerre. Passons à la conduite du général carthaginois.

Les plus grands capitaines, tels qu'ils puissent être, n'ont pas été exempts de fautes. César et M. de Turenne, que nous devons regarder comme les deux plus grands et les plus parfaits modèles qui aient paru dans le monde, Tun parmi les anciens, et l'autre diez les modernes, n*ontpas été sans reproche dans quelques endroits de leur vie militaire. Le portrait qu'Homère nous fait de ses dieux, n'est que pour nous faire voir que si ceux-ci clochent de toutes les façons, si Mars même fait des fautes, à quoi ne doit-on pas s'attendre des hom-mes? Ne sont-ils pas bien ridicules de prétendre qu'on ne les relèvera pas dans les leurs? César nous en fait ▼oir dans ses Commentaires, et M. de Twenn9 s'entretient des tiennes ayec

les officiers de son armée. Bien des gens, pour se dispenser de la peine de l'examen, s'en tiennent au jugejBBeni de quelques gens éclairés en faveur d'Annibal sur cette afiliire-cf.

Il parait pourtant que ces derniers ne l'ont pas mieux examinée que les autres. Peu de lignes me suffisent pour faire voir qu'ils se sont trompés. le ne pense pas qu'on m'accuse de vouloir diminuer la gloire de ce grand capitaine, je le reconnais et je le tiens au nombre des plus exeellens. n n'a pourtant pas laissé que'de tomber dans des fautes dont on ne l'aurait jamais cru capable. Celles où il s'est précipité dans cette campagne, ne le cèdent à aucune autre, et méritent d'être bien relevées : car l'événement ne les justifie point.

Ce général s'engagea très imprudemment dans ces détroits. Si c'était son dessein de se retirer par le même chemin, après s'être engagé dans un pays où il ne trouva d'autre issue que celle de revenir sur ses pas, il eût dû user de plus de prévoyance, envoyer devant et secrètement un corps de troupes se saisir des défilés, qui ne pouvaient lui être inconnus ; au lieu qu'il donna le temps à Tennemi de s'en emparer lui-même et de s'y éta* blir, sans en avoir appris ia moindre nouvelle, ni envoyé reconnaître les passages. Ne se vit-il pas dans le même piège où peu auparavant Seropronius s'était engagé? S'il se tirade ce mauvais pas, ce fut une merveille : il devait y périr avec tonte son armée. Qui eût jamais pu s'imaginer que les Romains, commandés par un si excellent chef d'armée, eussent manqué une si belle occasion de finir la guerre, et que cette faute eût été suivie d'une autre encore plus énorme? Il est rare qu'en en commette de semMiMes, et eaeerè

roUKPf

ploi^ qa'oD puisse réussir par une rase, qui pour être neuve n'est pas moins ridicale, et qui rend encore plus ridicules ceux qui s'y sont laissé prendre.

n me vient une pensée que je ne veux paséearter. Je soupçonne qu'Anaibal ne fit pas tout ee qui dépendait de «on intelligence pour engager le dictateur à une action décisive. Ne pouvait-il paa éviter les montagnes et se jeter dana les plaines, feindre de M retirer, et puis par une prompte contremarche revenir sur l'ennemi, et le réduire à combattre? Les pays ouverts étaient favorables à sa cava* lerie; au lien que ce général s'enfourne et ae répapd dans des lieux montagneux et des vallées profondes, où ce qu'il avait de plus fort lui devenait ioutile, lorsque ses ennemis pouvaient se prévaloir des avantages du pays, très prppre pour une affaire d'infanterie supérieure en nombre à celle d'Annibal, et peut-être meilleure, si elle eftt été bien menée»

Il me semble avoir dit ailleurs qu'il y a certaines ruses surannées, et milte tuflB répétées à la guerre, que je ne saurais assez m'étonner que de^ h^mies raisonnables, avec une né^ioçre pqiwe d'eqjwit et de jugement, instruits d'aillairs par une in- 9nibi d'exemples éclatans, puissent a'j laisser prendre* tes stratagèmes ne sont estimés et n'excusent ceux qui y tombent, qu'autant qu'ils sont nouveaux et peu connus. Nous voyons pwrtant qu3 les plus habiles et les plus roftég capitaines, y sont pris comme les plus atupides, et en cela ila sont moins excusables que ces derniers; que peut-on attendre de ces UàtelUgenees épaisses? Rien sans doute que de bonteux et de risible: mais guedoitrondife des autres, quitom^ lMn( imiit^tièaf^ tes ploagrosaiors

et les plus communs? Ils s'en tirent, me répondra-t-on, par leur esprit et par leur adresse, et la gloire d'eu avoir échappé à la vertu de couvrû* et de cacher pareilles fautes: car ce n'est que dans les grands dangers et les obstacles, en apparence insurmon* tables, qu'on connaît tout ce que vaut un homme extraordinaire. Je l'avoue : mais cela ne fait pas qu'une faute, qui a déjà été faite, ne soit pas, et le succès ne la justifie point. Un homme qui tombe lourdement dans un piège où plusieurs autres ont péri, pour ne l'avoir pas reconnu»

n'est pas moins digne de blAme pour s'en être tiré. Un général tombe dans une embuscade générale. Quoi de plus honteux, puisqu'il dépend de tout ce qui raisonne, de s'empêcher d'y tomber, -et de prévoir le piège par l'évidence des exemples, comme JQ pense l'avoir dit dans les observations précédentes I Si ce capitaine en a jeté un autre dans le même péril, s'il j tombe lui-même peu de temps après, n'est-il pas bien digne de blême, et d'une honte éternelle?

Que 1«8 Romaini ne blâmtieot U riM M la guat«génie dans leon eimemif, qoe par lear ignorance dana cette partie de la guerre. Qa*ib 8*en goot très bien geryii lonqo'ilg definrent pins habiles. Qoe les tromperies à la gnerre réaggissenl difficilenent contre lee sots. Exenplet des «nbiMcadef d'années*

Nous allons faire quelques remarques sur les tromperies et les rusef militaires, que les Ronuiins blâmaient dans les Grecs et les Africains, qfii j étaient fort rompus, ce qui n'est paf un petit élQgf , ^ant que )€p peiHHWf

STRATÀÛBMBd; BTC.

manquèrent de gens capables de les mettre en pratique, ils désapprouyèrent cette manière de faire la guerre dans leurs ennemis, et la regardèrent comme basse et indigne; mais lorsqu'ils commencèrent à devenir plus habiles, ils les imitèrent, et enchérirent même sur eux, sans pourtant cesser de trouver à dire à ce que les autres avaient pratiqué avant eux. Semblables à ce Cyclope, qui ayant été aveuglé par Ulysse dans sa caverne, se plaignait qu'un scélérat et ses compagnons l'avaient aveuglé, a Cela est plaisant, dit une dame illustre, qu'un monstre, comme le Cyclope, qui a dévoré six de ses supplians et de ses hôtes, ose appeler quelqu'un méchant et scélérat. » Il n'est pas moins injuste à Tite-Live, et à tant d'autres, de blftmer dans les ennemis des Romains ce que ceux-ci pratiquaient eux-mêmes. Tacite dit que « le peuple Romain avait coutume de tirer raison de ses ennemis les armes à la main, et non pas sourdement et par stratagème. )> Tels étaient aussi les Suisses du temps de César : car ce capitaine ayant battu un corps de leurs troupes, et ceux-ci ayant proposé quelques conditions de paix que César rejeta, lui dirent « qu'il se souvint de leur victoire (c'est qu'ils avaient peu d'années auparavant défait les troupes deCassius), et ne s'enorgueillit pas pour quelque avantage qu'il avait eu contre un de leurs cantons par surprise, parce qu'ils avaient appris de leurs ancêtres à mépriser la ruse elr rartlGce, et à. ne se fier qu'à leur valeur. »

• ^îen dit que c'était une vertu propre aux Romains de n'employer ni rase ni artifice pour vaincre leurs ennemis. Ils ignorèrent cette façon de faire la guerre vers la fin de la seconde fmnique, Les Grecs et les Africains,

comme j'ai dit, n'étaient pas si sé?ères sur cet article. Les Lacédémoniens croyaient au contraire que le stratagème était une des principales vertus d'un grand capitaine, et ils avaient raison. Lycurgue, qui avait fondé cette république sur la guerre, permit le larcin, pourvu qu'il fAt fait avec fl* nesse : il considéra qu'en le permettant de cette manière, il dresserait la jeunesse à ruser à la guerre, en s'àer- Cant à dérober finement II trowait de la vivacité, de la hardiesse et de l'adresse à surprendre quelque chose de son voisin. Cela faisait encore qne le public se tenait en garde contre ces sortes de surprises. 11 crut que cette double institutifm, à assaillir et a se tenir en- garde, était capable d'apporter de l'utilité pour la guerre, qui est la science qui roule sur la rose, à quoi il voulait dresser ce peuple. Les Gascons sont soupçonnés d'être un peu larrons, et ne diffèrent en rien des Lacédémoniens à l'égard de la guerre :

ils sont braves, hardis, bons soldats, et leur pays est une pépinière d'excet lens ofiiciers. Voilà une morale militaire très relâchée, et très oppokée i la sévérité de celle des Romains : en ce cas le fameux Cartouche eftt fut une grande fortune dans ce pays4i.

Je ne sais coraiment on peut admirer cet endroit des lois de ce grand légifr* lateur.

Il y a eu pourtant des peuples qui ne se servaient d'aucune ruse dans la guerre. Mardonius rapporte que les Tibariens assignaient le lieu et fe jour de la bataille. Annibal suivit d'autres maximes, dont il se trouva toujours bien. Les Romains blâmaient en loi cette sorte de guerre trompeuse et profonde, parce qu'ils étaieiit trop malhabiles pour la mettra en «me.

On ne l'estimait pas moins en ce temps-

FOUB0*

là qw DOQi M résumons tq|oiird'hiii% U est asses ordinaire de décrier les talens dont nous manquons, et que BOUS reconnaissons dans nos ennemis.

On reprochait un jour à Démosthène que ses outrages sentaient la lampe ; pétaient ses envieux qui le (plaisantaient: il leur rétorqua bien vite : a La lumière et vous, leur dîMI, vous ne sympathises pas : je conçois bien par où la lampe vous incommode, i» Dès le jour que l'on commença à faire la 0ierre, la ruse et le stratagème firent leur entrée dans le monde. Dans les livres sacrés nous voyons que Dieu en fournit au généraux du peuple juif; hors celui des pots cassés, qui est un piège à sots et qui fait rire, les autres sont fort bons. Xénophon dit qu'il n'y a rien de si utile que la ruse. Thucydide ne dit-il pas que la plus grande gloire d'un capitaine est celle qu'il acquiert sur son ennemi par la ruse et par l'artifice.

Plutarque dans la vie d'Agésilas, rapporte un entretien que celui-ci eut avec Nectanebos, qui me paraît remarquable. Je le trouve si beau et si instructif pour les gens de guerre, que je me ferais conscience de n'en pas faire part à mes lecteurs.

« Le roi ïachos se voyant abandonné de ses troupes étrangères, prit la fuite; mais en même temps il s'éleva de la ville de Hendes un antre prince, qm' s'étant révolté contre Nec« tanebbs, se fit déclarer roi; et ayant assemblé une armée de cent mille hommes, il marcha contre lui. Ncctanebos, pour rassurer Agésilas, lui disait que véritablement les ennemis étaient en très grand nombre; mais que c'étaient des troupes ramassées, et la plupart gens de métier, qui n'ayant aucune connaissance de l'art de la guerre, étaient très misérables, et ne

méritaient pas même de camper, liais ce n'est pas leur nombre que je crains, répondit Agésilas , je crains leur peu d'expérience et leur ignorance, comme celle que l'on peut tromper. Car les tromperies à la guerre ne réussissent que contre ceux qui en soupçon?

nent quelque chose , et en imaginant quelque autre pour se défendre ou se précautionner, tombent dans le piège qu'ils n'attendaient pas. Mais celui qui ne soupçonne rien, qui n'imagine rien, ne donne point prise à celui qui cherche À le surprendre : comme à la lutte celui qui ne fait aucun mouvement ne donne aucun moyen à son adversaire d'employer aucun des tours qu'il a appris. » Plusieurs grands capitaines ont pensé conune Agésilas; s'ils n'ont pas pris cette pensée dans Plutarque ou dans Thucydide, et qu'elle sorte de leur crû, ce sont des gens d'une expérience coosonunée, qui pensent très bien et très juste»,

Voilà bien des autorités contre lesquelles les Romains n'ont pas le mot à dire. Castrucio, qui était un grand capitaine, et d'un génie peu diflérent de celui d'Annibal, disait que a tant qu'on peut vaincre par la ruse, il ne fallait pas employer la force : que ce n'était pas la manière de vaincre, mais la victoire, qui portait un conquérant à la gloire. )> J'ai employé quelque part cette maxime; mais elle vient ici à propos.

Quoique les saints pères n*àient rien à démêler ici, je citerai pourtant un passage qui n'est pas trop favorable aux Romains. Il fait cependant poids. Grotius me fournit cette autorité. Il cite Saint Jean Chrysostdme, qui dit que « les empereurs qui avaient usé de surprise pour remporter la victoire, étaient extrêmement louables. » En un mot les lois de la

»iê

snukfAMltts; BTc;

gaeiTé petnkettent tontes sortes êb tromperies et de stratagèmes, ponrva que la trahison ne s'y fourre pas.

n n'y a pas de ruse plus commune que celle des embuscades, ni rien de moins rare que de s'y laisser prendre avec toute son armée. Nous finirons ces observations sur les fautes des Romains par quelques eiemples qui aient rapport à raffaire de Trasymëne, pour passer ensuite à quelques remarques sur la conduite du général Carthaginois, qui mérite bien que nous nous y arrêtions un peu.

« Sévérien, Gaulois de nation , » dit Tillemont dans son histoire des Empereurs , <K sous le règne des empe- » reurs Marc Aurèle et de L. Vérus, "h alla consulter dans la Paphlagonie » l'imposteur Alexandre, pour savoir x> s'il devait aller dans l'Arménie. L'imt> posteur lui promit de grandes viei> toires sur les Arméniens et sur les n Parthes. Enflé de cette espérance, il ]» entra en Arménie avec une armée i> romaine de plusieurs légions, et ï) campa en un lieu nommé Elégie.

» Mais les Parthes ayant paru, ils le » tinrent enfermé dans ce lieu durant y> trois jours, l'attaquèrent h coups de » traits, et tuèrent tous les Romains, » soldats et officiers. Sévérièn y périt » aussi, s'étant apparemment tué lui- » même de son épée. Dion attribue » cette victoire à Volgète : mais il la y> remporta par Osroé, qui pouvait D être quelque prince de sa maison, D à qui il voulait donner l'Arménie.

» Lorsque Pérose marcha contre les r> Nephtalites, dit le président Cousin, » il avait à sa suite un ambassadeur de » l'empereur Zenon, nommé Eusèbe.

» Les Nephtalites firent semblant » d'appréhender la venue de leurs » ennemis, et s'enfuirent dans un lieu y) tout environné de montagnes entre-

coupées et eourertes âê forUt; n paraissait an milieu un chemin aftsex large, mais qui n'avait point d%sae, et qui se terminait à ce cercle de montagnes. Pérose poursuivait té* mérabement les ennemis, sans sao* ger qu'il était sur leors terres, et sans se défier d'aucun piège, thk fort petit nombre de Huns fuyaient devant hii : les autres s'étaient cmr chés dans les liera les pins épais et les plus embarrassés, afin de venir charger son armée, lorsqu'elle st serait engagée si avant dans cette chaîne de montagnes, qu*elle ne pourrait plus s'en retirer. Les Hèdes ne s'aperçurent du danger que quand il fut tout évident ; mais le respect qu'ils avaient pour Pérose, les empêcha de témoigner leur crainte : si bien qu'ils prièrent Eusèbe d'avertir le roi du péril dont ils étaient menacés, et.de l'exhorter de pourvoir plutôt à leur sûreté, que de faire paraître de la hardiesse hors de raison.

r) Eusèbe ayant abordé le roi, ne lui proposa pas nuement la chose, mais il commença son discours par le récit d'une fable, que je ne citerai pas pour éviter la prolixité. Quand Pérose eut entendu Ce discours, il commença à appréhender de s'être engagé trop avant, pour son malheur, à la poursuite des ennemis, et il s'arrêta pour délibérer sur ce qu'il y avait è faire. Cependant les Huns venaient par derrière, et s'emparaient des pas des montagnes pour lui empêcher la retraite. Alors les Mèdes reconnaissant le danger extrême où ils étaient, déplorèrent leur misère, et perdfa'ent toute espérance.

» Le roi des Nephta1ite$ envoya quelques-uns de ses gens reprocher

vùiâxb:

^ à Pérose la témérité, qai le faisait

i> périr si honteusement avec toute sa

» nation, et lui offrir de leur sauver la

» vie à tous, s'il voulait se prosterner

)> devant lui, l'adorer comme son sei-

» gneur, et promettre avec serment

» que les Perses ne feraient jamais la

» guerre aux Nephtalites. Pérose de-

1» manda aux Mages qui étaient à sa

» suite, s'il devait accepter les condi-

» tiens qui lui étaient offertes. Les

» Mages répondirent qu'à l'égard du

» serment, il pouvait le concevoir com-

» me il lui plairait ; mais qu'au reste

» il fallait user d'adresse , et tromper

Y> l'ennemi. Que la coutume de leur

» pays étant d'adorer tous les matins

» le soleil levant, il devait prendre ce

)) temps-là pour aller trouver le roi

» des Nephtalites, se jeter à terre pour

» adorer le soleil , et éviter par ce

» moyen la honte et le reproche d'à-

» voir adoré son ennemi.

' 3» Il ût le serment, et se prosterna

» de la manière que les Mages le lui

)) avaient conseillé. Puis il s'en retour-

» na en son pays, fort aise d'avoir

» sauvé son armée* »

Ces deux exemples sont remarquables ; mais si je m'en tenais toujours aux anciens, je sortirais du plan que je me suis formé dans cet ouvrage, et mes lecteurs auraient lieu de trouver à reprendre à ma conduite. En voici un moderne, qui a assez de rapport à notre sujet : c'est une embuscade d'armée, mais dans un pays différent, d'où l'on se retire, non pas sans perte et sans honte*

(( Le comte de Tilli serrait de fort )> près Heidelberg en 1622 avec les' » troupes de Maximilien, duc de Ba- » vière. Frédéric, roi de Bohème, et » Mansfelt passent le Rhin, et s'avan- » cent vers celte place pour la secour> rir. Le général bavarois lève le siège Y> de Dilsberg, à la nouvelle de la j» marche du roi de Bohème, et se y> campe à la tète d'une forêt près de » Wisclotk, dans le dessein de dispu* » ter le passage. Mansfelt sut le tirer Y> d'un poste si avantageux, et le faire » donner dans une embuscade. Après x> avoir mis son avant-garde à Mingel^ x> heim, et bien placé son artillerie, » Mansfelt détacha quelques esca- » drons, comme pour escarmoncher » avec les Bavarois. On s'attaqua à » plusieurs reprises, avec ]»eattC6Qp » de vigueur de part et d'autre. Les » Palatins prennent leur temps et » font semblant de céder aux effort»

» de l'ennemi. Tilli les poursuit cfaau« » dément avec la meilleure partie de » ses troupes, et s'avance jusqu'à » Mingelheim. Mansfelt fond alors sur » lui, et son artillerie bien postée in*- » commode tellement les Bavarois, )> qu'ils sont défaits presque en un » instant. Mansfelt les poursuit, met » l'arnaée de Tilli en déroute, lui tue >» deux miHe hommes, se rend maître » de leur bagage et de leur artillerie, » et fait un nombre considérable de n prisonniers, et dégage en même » temps la ville de Heidelberg. »

EXTRAITS DE CESSAG.

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