AMOUR DES ENNEMIS
PREMIER SERMON ABRÉGÉ
Audistis quia diclum est antiquis : diliges proximum tuum, et odio iiabebis inimicum tuum. Ego autem dico vobis : diligite ininiicos vestros.
( Matth. 5. 43,44. )
Vous avez appris quil a été dit aux anciens : Vous aimerez votre prochain y et vous haïrez votre ennenii. Et moi je dis : Aimez vos ennemis.
La loi de l'Evangile sur l'amour des ennemis ne flatte point l'orgueil, et ne ménage point l'amour-propre. Et quand la religion des chrétiens n'aurait point d'autre preuve contre l'incrédulité que l'élévation de cette maxime, elle aurait toujours ce degré de sainteté , et par conséquentde vraisemblance sur toutes les sectes qui ont jamais paru sur la terre. Développons donc les motifs et les règles de ce point essentiel de la loi : les motifs, en établissant ré({uité du précepte par les prétextes mêmes qui semblent la combattre : les règles, en développant les illusions sous lesquelles chacun s'en justifie à soi-même les infractions; c'est-à-dire, l'injustice de nos haines, et la fausseté de nos réconciliations.
PREMIER POINT
Les trois principes les plus communs desamitiés humaines, sont le goût, la cupidité, la vanité... La religion et la cha-
rite n'unissent presque personne; et de là vient que dès que les hommes choquent notre goût , qu'ils ne sont pas favorables à nos intérêts , ou qu'ils blessent notre réputation et notre vanité, les liens humains et fragiles qui nous unissaient à eux , se rompent; notre cœur s'éloigne d'eux , et ne trouve plus en lui, à leur égard, qu'aigreur et amertume....
1°. Je dis dès que les hommes choquent notre goût , et c'est le premier prétexte et la première source de nos haines envers nos frères. Or , ces haines sont injustes ; car quand vous me dites que vous êtes incompatible avec cette personne , que tout vous choque et vous déplaît en elle ; que c'est une antipathie dont vous n'êtes pas le maître, etc. , je pourrais vous répondre ^'abord , en établissant les fondemens de la doctrine chrétienne sur l'amour de nos frères. Cet homme , pour vous déplaire , et n'être pas de votre goût, en ebt-il moins votre frère, enfant de Dieu, citoyen du ciel, membre de Jésus-Christ, et héritier des promesses éternelles? Son caractère efFace-t-il quelqu'un de ces augustes traits qu'il a reçus sur les fonts sacrés, qui l'unissent à vous par des liens divins et immortels , et qui doivent vous le rendre cher et respectable ? Lorsque Jésus- Christ nous ordonne d'aimer nos frères couune nous mêmes, prétend-il faire un précepte qui ue coûte rien au cœur, et dans
SER l'accomplissement duquel nous ne trouvions ni difficulté, ni peine ? Eh I qu'eût-il été besoin qu'il nous eût commandé d'aimer nos frères, si en vertu de ce commandement nous n'étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sâfctons du goût et une inclination naturelle. Le cœur n'a pas là-dessus besoin de précepte; il est à lui-même .sa loi.
Le précepte suppose donc la diiHculté de notre part... Mais d'ailleurs, un chrétien doit-il se conduir-e par goût et par humeur, ou par des principes de raison, de foi, de religion et de grâce? Et depuis quand le goût naturel que l'Evangile nous ordonne de combattre , est-il devenu un privilège qui nous dispense de ses règles? Si la répugnance qu'on a pour les devoirs, était un titre d'exemption, où est le fidèle qui ne fût quitte de toute la loi ; et qui , plus il sentirait de corruption dans son cœur , plus il n'y trouvât sa justification et son innocence? Nos goûts sonl-ils notre loi ? La religion n'est-elle plus que l'appui , et non le remède delà nature?...
Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère, qui est elle-même votre crime.
Je pourrais vous répondre encore : Vous vous plaignez que votre frère vous dcpîait , et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui : mais vous-méuîe, croycz-vcus être du goût de tout le nmnde, et ne déplaire à personne ? Or , si vous
exigez qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières , sur la bonté de votre cœur et sur les qualités essentielle sdont vous vous piquez..., ayez la même équité pour votre frère, supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte... Et ici je pourrais vous demander si ce fonds d'opposition qui vous rend votre frère si insupportable, n'est pas plus en vous, c'est-à-dire, dans votre orgueil, dans la bizarrerie de votre humeur, dans l'incompatibilité de votre caractère, que dans le sien propre : vous demander si tout le monde voit en lui ce que vous croyez y voir vous-même. Que sais-je encore , vous demander si ce qui vous déplait en lui ne sont pas peutêtre ses bonnes qualités; sises talens, sa réputation, son crédit et sa fortune n'ont pas peutêtre plus de part à votre aversion que ses défauts... Il est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-même. L'envie est une passion si masquée et si habile à se contrefaire, qu'elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers, et qui là rendent méconnaissable : mais approfondissez votre cœur, et vous verrez que tous ceux ou qui vous efïacent, ou qui brillent trop à vos côtés , ont le malheur de vous déplaire...
Mais je veux que votre frère ait encore plus de défauts que vous ne lui en reprochez. Hélas I vous êtes si doux et si complaisant envers ceux de qui vous
98 SER SI:R attendez votre fortune, et dont sauver du naufrage... Vous devez l'humeur, la fierté , les manières doue regarder votre frère couuue vous révoltent; vous souffrez l'occasion heureuse de votre leur hauteur , leurs rebuts et salut ; demander à Dieu que leurs dédains : vous dévorez puisqu'il s'est servi de son amleurs inégalités et leurs caprices, bitiùn ou de sa mauvaise voetc. Ah 1 si vous regardiez votre lonlé pour vous sauver, il lui frère comme celui de qui tlépciul inspire un repentir "%incère, et votre salut éternel..., suivriez- qu'il ne permette pas que celui vous à son égard la bizarrerie qui a tant contribué à votre Sade votre goût ? lut , périsse lui-même.
2°. La seconde source de nos Oui , mes frères , nos haines haines envers nos frères, c'est ne viennent que de notre peu l'intérêt. Vous haïssez cet hom- de foi. lîélasi si nous regardions me, dites-vous, parce qu'il vous tout ce qui passe comme une suscite tous les jours des affaires funiée qui n'a point de consi-jinjustes, et qu'il n'oublie rien tance; si nous étions bien coupeur vous perdre. Mais pour- vaincus que tout ceci n'est rien, (luoi voulez- vous ajouter à tous que le salut est la grande affaire, les autres maux que votre frère et que notre trésor et nos rivous a faits, celui de le haïr, chesses véritables ne sont que qui est le plus grand de tous, dans l'éternité où nous nous puisque tous les autres n'ont trouverons en un clin d'i^sil; abouti qu'à vous ravir des biens si nous en étions convaincus, frivoles et passagers, et que ce- hélas I notis regarderions les liii-ci perd votre âme et vous hommes qui s'aigrissent, qui prive pour toujours du droit que s'échauffent, qui ont entre eux vous avez à un royaume iramor- des dissensions et des querelles tel?... Et de plus, votre haine pour les dignités de la terre, envers votre frère vous restitue- comme des enfans cjui disputent t-elle les avantages qu'il vous a entre eux pour des jouets qui ravis? rend-elle votre condition serventd'amusementàleur âge., meilleure? c^ue vous revient-il Tranquilles sur les plus grands de votre animosité et de votre et les plus tristes événemens , amertume?... Ah ! si vous êtes sur la perte du patrimoine de chrétien , loin de haïr ceux dont leurs pères, et la décadence de Dieu s'est servi pour renverser leur famille, et vifs jusqu'à vos espérances et vos projets de l'excès dès qu'ils se voient ravir fortune, vous les regarderiez les objets petits et frivoles qui comme les instrumensdes misé- réjouissaient leurenfance. Ainsi, ricordes de Dieu sur votre âme , ô ujon Dieul les hommes incomme les ministres de votre sensés et puérils ne sentent sanctification , et les écueils heu- point la perle de leur héiilage reux qui n'ont servi qu'à vous céleste, et (iont leurs frères
SER SER 99 jouissent déjà dans le ciel. Ils table... Mais je veux que vous voient de sang froid le royaume n'ayez rien à vous reprocher du de Dieu leur éciiapper, et ils côté de la modération envers s'arment de fureur comme des votre frère; que faites-vous eu enfans les uns contre les autres, le haïssant? Effacez -vous les dès qu'on touche à leurs biens impressions sinistres que ses frivoles, et qu'on leur enlève discours ont pu laisser dans l'esleurs jouets puérils. prit des autres hommes? Vous rfL'intéiêt est donc pour un faites à votre cœur une nouvelle chrétien un prétexte indigne et plaie; vous vous enfoncez vouscriminel de ses haines envers ses même un trait qui donne la frères ; mais la vanité qui en est mort à votre âme; vous lui aria dernière source, est encore vachez le glaive d'entre les moins excusable. mains, si j'ose parler ainsi, pour
3". Car nous voulons qu'on vous en percer vous - même,
nous approuve, qu'on applau- Montrez dans l'innocence de vos
disse à nos défauts comme à nos mœurs, et dans l'intégrité de
vertus; et quoique nous sentions votre conduite, l'injustice de
nos faiblesses, nous sommes assez ses discours... Vous mettrez le
injustes pour exiger que les public de votre côté, et vous ne
autres ne les voient pas, etqu'ils laisserez à votre ennemi que la
nous fassent honneur de cer- honte de ses emporlemens et
taiues qualités que nous nous de ses impostures, reprochons à nous-mêmes com- Mais laissons toutes ces rai-
me des vices. Nous voudrions sons , et venons au point essen-
que toutes les bouches ne s'ou- tiel. Il vous est ordonné d'ai-
vrissent que jiour publier nos mer ceux qui vous maltraitent
louanges, et que le monde qui et qui vous calomnient; de
ne pardonne rien , qui n'épar- prier pour eux ; de demander
gne pas même ses maîtres , ad- à Dieu qu'il les convertisse ;
mirât en nous ce qu'il censure qu'il change leur cœur aigri ;
dans les autres. qu'il leur inspire des sentimens
En effet , vous vous plaignez de paix et de charité ; et qu'il
que votre ennemi vous a décrié les mette au nombre de ses
en secret et en public; qu'il a saints... Il vous est ordonné de
ajouté la calomnie à la médi- regarder les injures comme des
sance ; qu'il vous a attaqué par bienfaits, comme la peine de
les endroits les plus vifs et les vos crimes cachés, pour lesquels plus sensibles. .. Je le veux , et vous avez tant de fois mérité je vous demande si votre frère d'être couvert de confusion den'a pas de son côté l.js mêmes vant les hommes ; comme le reproches à vous faire ; si ses prix du royaume de Dieu , qui défauts vou* ont toujours trou- n'est promis qu'à ceux qui soufvé fort indulgent et fort chari- frent avec piété la persécution
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el la calomnie. Car enfin il -faut en venir là... La leîigion veut que nous aimions ceux fjui nous haïssent et qui nous déchirent ; elle met à ce prix les miséricor-' des de Dieu sur nous, et nous déclare qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous, si nous ne l'accordons à nos frères. Et de bonne foi , voulezvous que Dieu oublie les crimes et les iiorreuis de toute votre vie , tandis que vous ne pouvez vous résoudre à oublier un mot?
Grand Dieu , que les pécheurs auront peu d'excuses à vous alléguer , quand vous leur prononcerez l'arrêt de leur condamnation éternelle!
Vous nous direz peut-être que les lois de l'honneur vous défendent de pardonner , et qu'en pardonnant, il faut vous attendre à être déshonoré à jamais devant les hommes...
Mais quel est cet honneur qu'on ne peut acheter qu'au prix de son âme et de son salut éternel!... Quoi, une maxime abominable , que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée et a fait passer jusqu'à nous, l'emporterait sur toutes les rèp,lesdu christianisme , et sur les lois les plus inviolables de l'Etat? On ne serait pas déshonoré en trempant ses mains dans le sang de son frère ; et on le serait en /obéissant à Dieu et à celui cjui tient sa place sur la terre? La gloire ne serait donc plusqu'une fureur; et le respect fjénéreux pour la religion ne sernit plus
SER que lâcheté. Vous craignez de passer pour un lâche en pardonnant : montrez votre valeur en répandant votre sang pour la défense de la patrie ; allez à la tète de nos armées affronter les périls , et chercher la gloire dans le devoir; assurez votre réputation par des actioite digues de passer dans nos histoires : voilà une valeur que l'Etat exige et que la religion autorise. Alors méprisez ces vengeances brutales et personnelles— Vous apprendrez à vos égaux que la sagesse et la modération entrent toujours dans la véritable gloire, et que l'Evangile qui ordonne de pardonner, a fait plus de héros (|ue le monde, qui veut qu'on se venge. Nos haines sont donc injustes ; mais nos réconciliations sont fausses.
SECOND POINT
Nos réconciliations sont fausses , soit qu'on les considère dans leur principe, soit qu'on en examine les démarches et les suites.
1°. Nos réconciliations sont fausses dans leur principe. Une réconciliation sincère doit prendre sa source dans la charité et dans l'amour chrétien de notre frère : or , les motifs humains ont d'ordinaire toute la part à un ouvrage qui ne peut être (jue l'ouvrage delà grâce. On se réconcilie, pour céder aux instances de ses amis, pour éviter un certain éclat <}ésagréab!e , qu'une guerre déclarée attire-
SER rai t après soi , et qui pourrait retomber sur nou^:-lnêIï^es; pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudrait se bannir, si l'on s'obstinait à vouloir être irréconciliable avec son frère. On se réconcilie par déférence pour des grands , qui exigent de nous cette complaisance; pour se faire une réputation de modération et degrandeur d'àme ; pour ne pas donner des scènes ati public , qui ne répondraient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous; ])Our couper court aux plaintes éternelles, et aux discours outrageans d'un ennemi, qui peutêtre nous connaît trop, et a été trop avant dans notre confitlcncc , pour ne pas mériter que nous le ménagions, et qu'une réconciliation lui impose silence. Que dirai-je encore? Ou se réconcilie peut-être comme Saùl, pour nuire plus sûrement à son ennemi , et endormir ses précautions et sa vigilance. Tels .sont les motifs ordinaires des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. Et ce que je dis ici est si vrai , que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piélé, se réconcdient pourtant tous les jours avec leurs frères ; et eux (pii ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne , paraissent des liéros dans l'accomplissemesitde celui-ci, le plus difiicile de tous. Ah I c'est cjue ce sont des héros de la vanité, et non pas de la charité...
SER 10 t
2". Mais si la4)lupart des réconciliations sont fausses, quand on en examine les motifs, elles ne le sont pas moins si on les considère dans leurs démarches.
Que de mesures I que de négociations ! que de formalités 1 que de peines pour les conclure !
que d'attentions à apporter! que de ménagemensà oi^server ! que d'intérêts à concilierl que d'obstacles à lever ! Ainsi votre réconciliation n'est pas l'ouvrage delà charité, mais delasagesse et de l'habileté de vos amis :
c'est une aiîaire du monde, ce n'est pas une démarche de religion : c'est un traité lieuveuseinent conclu , ce n'est pas uu devoir de la foi accompli : elle est l'ouvrage de l'iioinme , mais elle n'est pas l'œuvle de Dieu :
en un mot , c'est une i)aix qui vient de la terre , ce n'est pas la paix qui descend du ciel... Vous vous êtes donc réconcilié, mais vous n'aimez jias encore votre frère ; et , si vous laimiez , aurait-il fallu tant d'entremetteurs pour vous réconcilier avec lui ?
L'amour est à lui-niêtne se ; niédiateur et son interprète : la charité est cette parole abrégée, qui aurait épaigué à vos amis ces soins infinis qu'il a fallu employer pour vous ramener.
Elle n*e>l pas si mesurée ; elle témoigne simplement ce qu'clK' sent sincèrement — Elle n'.s qu'une règle ; c'est d'oublier l'injure, et d'aimer son frère comme soi-même.
Je conviens qu'il j a certaines mesures de prudence à obser-