‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 25 sur 77 · FOI · texte numérisé non relu

FOI

PREMIER SER3I0.\ ABRÉGÉ

Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihis. ?

Si je vous (Us la vérité ^ pourquoi ne me croyez-vous pas ?

Ce juste reproche ([ue le fils de Dieu faisait aux Juifs de rejeter la vérité qu'il leur annonçait , ne pourrait-il pas le faire à ses propres enfans dans ces jours de confusion , où la foi s'éteint à mesure que la charité se refroidit? Nous vivons en efl'etdans un temps malheureux, où le monde ne respecte plus ni loi, ni Evangile. Chacun s'érige en arbitre de la morale et de la foi : chacun veut régler les mystères et les mœurs sur ses pensées. Les uns par une philosophie présomptueuse, refusent

SER de croire les vérités de la foi qui ne leur paraissent pas conformes aux lumières de leur raison ; comme si la raison suprême , qui nous les enseigne, n'était pas infiniment au-dessus de la raison humaine, trop faible pour les pénétrer. Les autres, par un libertinage de mœurs scandaleux, se font des règles de conduite à leur gré... Quelle aveugle présomption ! Craignons le triste sort de ce peuple dur et indocile qui , pour avoir abandonné la vérité , mérita d'en être abandonné à son tour. Prévenons ce malheur par une foi humble et soumise : d'un côté , adorons les grands mystères que la religion nous j'évèle , sans en sonder les profondeurs : de l'autre côté suivons les règles de conduite qu'elle nous prescrit.

En deux mots, la foi doit fixer la raison ; la raison doit faire usage de la foi. 1°. La foi doit fixer la raison dans la créance de nos saints mystères. 2°. La raison doit faire usage des lumières de la foi pour régler nos mœurs.

PREMIER POINT

Le grand avantage de la foi sur la raison, dit TertuUien, ( de Prœsc. c. 8, p. 233. ) c'est de calmer nos incertitudes naturelles "et de placer l'esprit dans le point précis de la vérité, sans c{u'il ait besoin pour s'instruire de ses devoirs ni d'étude pénible, ni de recherches curieuses. . .

Elle réprime sa curiosité: elle arrête sa légèreté et son inconstance. 1°. Elle réprime sa curio-

site en ne lui permettant pas de sonder la profondeur de ses mystères. 2°, Elle arrête sa légèreté et son inconstance en ne lui permettant pas de rien changer à sa doctrine. C'est ainsi, mes frères, que la foi doit fixer la raison dans la créance de nos saintes vérités et de nos redoutables mystères. Développons ces deux moyens afin de les rendre plus sensibles.

Nous naissons, mes frères, avec un désir impatient de tout savoir; et ce désir comme dit saint Augustin , conduit souvent à l'erreur. Il est assez ordinaire de s'égarer par trop d'empressement pour la vérité. L'esprit afïcùbli par les sens ne peut plus soutenir qu'une mesure de lumière fort bornée : trop d'éclat l'éblouit; ildevrait donc se modérer : cependant rien n'est capable de rassasier son ardeur. Il veut tout posséder, les sciences et les arts ; la religion comme la nature, il veut tout approfondir. Peu content de connaître ce qu'il a plu à Dieu de nous enseigner, il veut le pénétrer et le c omprendrc. Il ose interroger les voies du Seigneur; il franchit les bornes qu'il lui a prescrites et entreprend de le poursuivre , si je puis parler ainsi, jusques dans le sanctuaire oi>il se relire. Quelle témérité , quelle folle I

Je ne veux , ines frères , qu'un esprit équitable et qui sache faire usage de sa raison. De bonne foi , convient-il à l'homme , qui ne se comprend pas

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lui-même et qui éprouve â tous momens que les choses les plus simples passent ses réflexions et ses lumières ; lui convieiat-il de vouloir découvrir par ses pensées ce qu'un Dieu veut tenir caché; ou peut-il sensément refuser de le croire sur sa parole; ne doit il pas lui suffire, pour être en repos sur les objets de sa foi , de savoir que c'est le Dieu de vérité qui les garantit?

Qu'un homme de bien nous assure une chose qu'il dit avoir vue de ses yeux, et touché de ses propres mains, nous l'en croyons sur sa parole. Un Dieu mérite-t-il donc moins de confiance et de respect? Est-ce à nous d'examiner après lui ? Ah !

le scrutateur de la majesté sera écrasé par le poids immense de sa gloire, nous dit le Sage ; et il est juste qu'un regard téméraire sur l'arche sainte soit puni de mort. La raison a ses droits, il est vrai, mais elle a ses bornes.

S'il lui est permis de peser les motifs de la foi, elle en doit respecter la substance ; cl l'humble simplicité qui croit à Dieu sans hésiter, est infiniment plus sage qu'une philoso])hie curieuse c|ui subtilise sur les mystères.

Cependant une soumission si raisonnable est aujourd'hui traitée de faiblesse parmi nos prétendus beaux esprits : aujourd'iîui l'on ne craint point de citer le Seigneur au tribunal de l'homme , et d'appeler la foi en jugement. Les grands et le ];euple, l'homme d'affaire et l'homme de plaisir , tout le

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inonde se donne la liberté de raisonner sur les matières de religion les plus profondes. Jamais il ne fut démangeaison plus démesurée de parler de choses que l'on n'entend pas. Au défaut de lumière on substitue un air d'assurance, un ton décisif. On oppose des idées imaginaires à l'évidence des faits les mieux établis. Au lieu de s'animer les uns les autres à honorer un Dieu juste et puissant, on demandera si Dieu se met en peine de nos hommages. Aulieude travailler à éviter le feu vengeur , on ne craindra pas de mettre en question s'il est en effet un avenir où les méchans seront punis.

On parle du mystère de la grâce lorsqu'on ferait beaucoup mieux d'en implorer le secours. Vos vérités, ô mon Dieu ! ces vérités si saintes et si respectables sont devenues de nos jours l'amusement des mondains. C'est dans des repas, c'est au milieu des vapeurs de la débauche que l'on traite des points de doctrine les plus sacrés. Sans étude on veut instruire ; l'on décide sans connaissance ; on se réjouit , on s'applaudit lorsque l'on croit embarrasser les défenseurs de la foi ; et ce que l'on n'oserait pas à l'égard du prince, on parle des choses de Dieu sans respect , sans circonspection , sans consulter autre chose qu'une imagination échauffée, ou qu'un cœur préoccupé par le plaisir.

Faibles hommes, eh ! que prétendez-vous? les conseils du très-Haut ne sont-ils pas infini-

ment au-dessus de vos pensées?

ne vous a-t-il pas avertis lui-, ' même qu'il habite pour vous •; une lumière inaccessible ? est-ce ] donc à des hommes d'une vie ' toute dissipée de parler sur des :

mystères , que les plus saints et les plus savans , après une \'ie , entière de prière et d'étude , se ; sont contentés d'adorer en si- !

lence?Vous ne comprenez pas S comment un Dieu a pu se faire J homme , se charger des péchés j deshommes et mourir pour eux? ■ Vous ne comprenez pas com-j!

ment la faute d'un seul a pa* envelopper tous les autres dans' sa ruine. Mais vous comprenezvous vous-même? savez -vous) d'où vous naît la pensée? com-1 ment se forme le sentiment? erx, quoi consiste la mémoire? quel' est le lien qui unit si intimement j une âme toute spirituelle à un] corps terrestre et corruptible?] vous ne vous comprenez pasl vous-même , et vous voudriez!

comprendre un Dieu et ses mer-^ veilles. Ah ! vous en seriez mieux!

instruit si vous étiez plus hum-( ble. Votre faiblesse se changerait!

en force , et vos ténèbres en lu-* mière. Dieu marche avec les simples. {Jniit. l. 4, c. i8.) Il se découvre aux humbles. Il donné!

l'intelligence aux petits. Il éclair^ 1(^ âmes pures, et il cache sa, grâce aux curieux et aux .superbes. Si, comme Moïse, vous vous arrêtiez avec respect, sitôt que Dieu vous avertit que vous tou-i chez à une chose sainte et sacrée J Tt-rrasmicta est ; si, bien loia de vous avancer témérairement

SER pour observer avec curiosité la merveille qui vous éblouit, vous jetiez le voile sur vos yeux pour ne pas regarder contre le Seigneur : Non non enim audebat aspîcere conlrà Dominum : il se ferait entendre à votre cœur :

il vous ferait sentir ses vérités; vous en goûteriez les douceurs , et vous pourriez devenir en sa main l'instrument de ses prodiges.

Je sais, mes frères ,/jue, lorsque l'esprit ne comprend pas une chose , l'on se porte naturellement à demander comment elle peut être. Comment l'iiomme peut-il naître une seconde fois, disait un docteur de la loi au Sauveur du monde ? Comment les corps pourront-ils ressusciter , demandaient au grand apôtre les fidèles de l'Eglise de Corinthe? Comment se peut-il faire, nous dit-on tous les jours, que Dieu étant aussi riche en miséricorde , il y ait un si grand nombre de réprouvés?

Or c'est ce comment qu'il est injuste de nous proposer. Oui , mes frères, il est tout-à-fait déraisonnable de nous demander le pourquoi et le comment de de nos mystères. La raison en est sensible. Dieu ne nous a point chargés de vous en donner le dénouement. Notre ministère se borne à vous exposer fidèlement les vérités qu'il nous a enseignées : mais d'en concilier les oppositions apparentes ; de lever les difficultés qui peuvent naître à l'esprit ; c'est à quoi il ne nous a point engagés. Dans

les choses qui passent la raison , nous ne pouvons et nous ne devons vous dire que ce qu'il lui a plu d'en révéler. Or Dieu ne nous a point révélé en ce monde le point de réunion dans lequel se viennent concilier les vérités de la foi , qui semblent opposées les unes aux autres. Il n'a point cherché à faire de nous des philosophes mais d'humbles fidèles : il a voulu éprouver notre soumission et non pas contenter notre curiosité : il a voulu confondre la sagesse des faux sages; captiver tout entendement sous le joug de son autorité; obliger la raison qui s'est laissé aveugler par le péché, à se laisser enfin conduire par celui qui est la lumière du monde, et à croire des vérités qu'elle ne comprend pas , pour la punir du peu d'usage qu'elle a fait dans l'état d'innocence , de tant de sublimes vérités qu'il lui était si aisé de comprendre. Dieu a voulu , nous dit l'Apotre , ( I Cor. 1 , 21.) qu'une folie apparente devînt le flambeau qui éclairât l'homme pour le retirer des égaremens où l'a jeté sa propre sagesse. Eh ! mes frères, ce qui paraît folie en Dieu, n'est-il pas plus sage que toute la sagesse des hommes !

Consultons même le peu qui nous reste de raison. L'homme ne doit-il pas à Dieu l'hommage de ses pensées ? à qui peut-il se soumettre avec plus de sagesse et d'honneur qu'à la sagesse éternelle ? Si Dieu nous avait abna donnés à nos idées ; ne nous eût-

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il pas livrés à des disputes sans fin ,^à des oppositions de sentimens qui causent bientôt la di^ vision et le schisme? S'il fallait, pour parvenir au salut, se distiller l'esprit en spéculations métaphysiques , et s'élever de raisonnemens en raisonnemens jusque dans le sein de la Divinité , pour en pénétrer les conseils ; que deviendraient les simples? que deviendrait ce nombre infini d'hommes, que leur condition attache à un pénible travail? leur salut ne serait-il pas désespéré ? Il faut donc convenir que la voix de soumission et d'acquiescement à l'autorité divine est la seule voie de salut, proportionnée à l'état présent de l'homme , la seule qui soit propre à nous réunir dans le vrai.

Dieu parle , il faut s'en tenir à sa parole. C'est un principe simple, précis, à la portée de tous ; l'artisan comme le philosophe le comprennent. Dès que la voix de Dieu se fait entendre, il n'y a personne qui ne reconnaisse qu'il faut s'en rapporter à son témoignage ; dèslors plus de disputes , plus de partage de sentimens. Il ne s'agit plus de demander pourquoi ceci , comment cela? A Domino egressus est sermo. Dieu l'a dit, c'est assez. S'il ne restait rien d'incompréhensible, iln'y aurait plus de mystères : s'il n'y avait ]>lus de mystères, il n'y aurait plus de foi. A quoi bon tant de vains raisonnemens ? Pour vouloir expliquer ce que l'on doit

SER croire, on le détruit toujours par quelque endroit. On s'aveugle pour vouloir tout éclaircir.

A force de subtiliser , la faible raison s'évapore; et toutes ces vastes découvertes de nos superbes savans n'aboutissent , comme dit le prophjèle , qu'à faire des insensés. S tu/tus foetus est omnis ïiomo à seientiâ. ( Jer.

lo , i4 et 5i, 17.)

Suivons donc le conseil du sage : méditons bien la loi du Seigneur ; éludions avec soin les préceptes qu'il nous a donnés, afin de nous y conformer :

Quce prœcepit tibi , illa cogita semper. ( Eccl. 3, 22. ) Mais pour ses .mystères , pour ses œuvres admirables qu'il a opérées en notre faveur ; contenions-nous de savoir ce qu'il lui a plu de nous en faire connaître; ce n'est pas ici le temps de comprendre , mais de croire. Soyons convaincus qu'il nous est avantageux de n'en pas savoir davantage pour cette vie, et mettons notre sagesse à réprimer une imprudente curiosité. Et in pliiribiis operibus ^jus , nefoens curiosiis. Premier devoir de la foi , réprimer la curiosité de l'homme.

Second devoir , arrêter sa légèreté et son inconstance. Tandis que l'homme n'avait pour guide que les faibles lueurs d'une raison chancelante , il changeait de doctrine comme de pensée. Le sentiment de sa faiblesse laissait dans son cœur mi fonds de défiance qui lui rendait tout suspect , jusqu'à

ses propres lumières. Craignant toujours ou de s'être placé dans un faux jour , ou de n'avoir pas suivi les vrais principes , il essayait avec inquiétude desdiverses opinions. Tantôt partisan du hasard, tantôt admirateur de la providence , il variait à tous momens; il passait sans ordre d'une secte ancienne à une secte nouvelle; vile et déplorable jouet de ses tristes incertitudes. Mais éclairé des lumières de la foi , appuyé de l'autorité d'un Dieu , instruit par celui qui voit tout , et pour cjui rien n'est obscur , l'homme ne craint plus l'illusion ni la surprise , Scio cui credidi : il sait que suivre Jésus - Christ , c'est marcher à la lumière de la sagesse éternelle : il n'appréhende plus de s'égarer, dès qu'il a pour guide le Dieu vrai et fidèle. Il s'en l'apporte bien plutôt à la sagesse souveraine qu'à ses pensées^ propres; et il se repose tranquillement sur une autorité incapable de le troni])er. Ainsi la foi est une ancre ferme qui fixe l'esprit , et qui le situe constamment dans la vérité , sans lui permettre d'errer au gré des flots, ni de se laisser emporter à tous les vents des traditions humaines. IJt jam non simus Jliicluantes , et ciiy-ciimferawur omni venlo doctrince. C'est une vertu délicate, qui ne peut souffrir l'alliage d'aucune doctrine élran-* gère ou nouvelle. Un seul soufHe }ieut en ternir la pureté, Une simple altération dans un seul

point es.senliel sufïit pour l'éteindre. Il n'est permis ni d'y ajouter, ni d'en rien retrancher. Vous n'ajouterez ni ôlerez rien à mes paroles, dit le Seigneur : Non addetis adverbum., qiiod vobis loquar , nsc auferetis ex eo. ( Deut. /e , 2. )

Voilà ce c|ui fixe l'esprit. La foi ne lui permet pas de changer un seul point dans sa doctrine. Nos pères nous l'ont conservée teile qu'ils l'avaient reçue des. saints apôtres : et nous devons la conserver telle que nous l'avons reçue de nos pères.

Les années ne se succèdent que pour perpétuer sa gloire. Le jour l'annonce au jour, la nuit même l'annonce à la nuit ; c'està-dire, que dans ces temps nébuleux où Dieu permet que les rayons de la foi s'obscurcissent , et que la vérité semble confondue avec l'erreur : le grand moyen de ne pas perdre la foi , c'est de croire avec une ferme égalité ce qu'on a cru dans tous les temps, sans y rien changer , et sans y rien ajouter. Pesez ces deux règles, mes frères, il ne faut rien changer dans la doctrine de la foi. La vérité est toujours la même. Dieu ne change point , écrivait saint Paul aux fidèles de la Galatie , Dieu ne change point. Vous ne devez donc pas quitter un Évangile qui vient de Dieu , pour suivre des opinions étrangères. Doctrinis variis et peregrinis nolile abditci. ( Gai. i , 1 1 . ) En second lieu , il ne faut rien ajouter à la doctrine de la foi. C'est l'Église

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clle-niAme qui nous l'enseigne , que rien de ce qui est nouveau , ne peut appartenir à la foi. Et nous appelons nouveau, tout ce qui n'était pas au temps de Jésus-Christ et des saints apôtres. Oui , mes frères, tout ce qui s'est dit, ou ce qui s'est fait depuis Jésus-Christ et ses apôtres, ne peut ni ne doit former un objet de foi : pourquoi cela ?

c'est que la foi doit être fondée sur la révélation. Or , comme dit le savant Bossuet, Dieu ne veut plus rien révéler de nouveau à son Église après Jésus- Christ : en lui est la perfection et la plénitude. Il a enseigné par lui-même à ses apôtres toutes les vérités nécessaires au salut ; tout ce qu'il n'a point enseigné à ses apôtres, tout ce qu'il est évident que les apôtres n'ont ni connu ni annoncé à toute la terre, n'est donc pas nécessaire pour le salut; et il n'est point permis de l'adopter comme un objet de foi. Voilà le principe auquel l'Église a toujours appris à s'attacher dans les temps d'obscurité : Nil l'nnovetur. Il ne peut point y avoir de nouvel article de foi ; il ne faut rien innover sur la foi ; et la nouveauté toute seule en matière de religion est le signe palpable de l'erreur et du mensonge. Nova dicilis , faisa dicitis. La foi doit fixer la raison ; vous l'avez vu dans celte première partie. La raison doit faire usage de la foi ; vous le verrez dans la seconde.

SECOND POINT

Quand je dis que la raison doit faire usage de la foi, j'entends avec saint Augustin que dans le détail des mœurs , c'est à la raison d'appliquer les principes qu'établit la foi ; qu'elle en doit préférer l'autorité à ses lumières propres , et se déterminer sur les règles qu'elle prescrit dans toutes les circonstances et les actions de la vie. L'apôtre nous dit que le juste vit de la foi; mais dans le monde on voit communément des esprits plus présomptueux qu'éclairés , qui nous disent d'un ton décisif, qu'un peu de bon sens suffit pour savoir se conduire , et qu'au fonds l'usage est la grande règle à laquelle il faut s'en tenir. Examinons ces deux préjugés , afin de mieux sentir combien la raison a besoin des lumières de la foi.

1°. Vous qui nous dites qu'un peu de bon sens suffit pour savoir se conduire , consultez ce bon sens lui-même, n'aperçoitil pas les bornes étroites qui l'enserrent ? Peut-il se dissimuler qu'il se voit mille fois enveloppé d'épaisses ténèbres, que ses faibles étincelles n'ont pas la force de percer? Combien de fois la vaison ne se trouve-t-elle pas en défaut? Combien de fois ne se surprend-t-elle pas elle-même en erreur? Ne dites -vous pas tous les jours, je vois bien que je suis trompé? s'il est des vérités qui nous touchent de si près , et qui nous frappent si

vivement, qu'il n'est pas possible à la raison de s'y mé|)rendre; liélas I pour peu que d'autres s'éloignent d'elle , quelle confusion dans ses pensées I quels troubles dans ses regards !

Qu'il lui est ordinaire de prendre le change et de s'égarer!

Comment donc pouvez - vous dire qu'un peu de bon sens su fiit pour se conduire, et pourriezvous ne pas sentir à quel point la faible raison a besoin pour agir d'être aidée des lumières de la foi?

A ces réflexions ajoutons l'expérience de tous les temps. Depuis le premier âge du monde jusqu'à nos jours , qu'a produit la raison humaine abandonnée à elle-même? Dans ces siècles si fameux , où Dieu laissait toutes les nations marcher dans leurs voies sans autre guide que leur raison , qu'a-t-on vu autre chose, que des erreurs et des impiétés, que des dissolutions et des excès, que des déréglemens monstrueux , autorisés par ceuxmêmes qui se piquaient de sagesse et de raison? Si quelques philosophes s'étaient élevé» jusqu'à la connaissance du vrai Dieu par le témoignege si éclatant que lui rend toute la nature, en esl-il un seul qui Tait lionoré, un seul qui ait donné dos leçons pour apprendre aux autres à servir et à aimer ce Dieu bienfaisant; un seul qui ait enseigné celle vérité si claire, et qui se présente si naturellumeut : Dieu est esprit et vérité ; il faut donc l'adorer en esprit et

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eu vérité. Tous ces prétendus sages, tous ces grands partisans de la raison n'allaient- ils pas avec le peuple offrir leur encens à des statues sans âme ; et le plus renommé d'entre eux n'ordonna-t-il pas en mourant un sacrifice à leur Esculape. Voilà donc où se terminait^ raison destituée des lumières de la foi :

et l'on nous dira qu'elle suffit pour savoir se conduire.

On sait bien que les hommeit sont assez vains pour croire qu'ils se suffisent à eux-mêmes; mais l'expérience de tous les temps ne devrait - elle pas les avoir enfin désabusés? Et, sans remonter à des siècles si reculés, voyons ce que produit de nos jours la raison sans le secours de la foi : à quoi niènet-elle ces beaux esprits qui la réclament avec tant d'emphase, et qui font gloire de ne marcher qu'à sa lumière ? Les rendelle plus adorateurs du vrai Dieu? plus sages, plus réglés dans leurs mœurs? Leur inspiret-elle plus de reconnaissance et de piété pour celui qui leur a donné l'être et la vie? Les retire-t-elle du vice pour les attacher plus étroitement à la vertu ?

Les voyons-nous plus gens de bien , plus justes , plus fidèles , plus chastes, plus modérés? Ne sont-ce pas au contraire de tous les hommes les plus livrés aux passions honteuses, les plus ingrats envers Dieu , les moins sages , les moins réglés? Allez au véritablebut, mes cliersfières,et vous trouverez que ce qu'ils ap-

pellent la pure raison , n'est qu'un seus dépravé , qu'ils affectent d'opposer à l'Évangile, pour couvrir les plus grands désordres.

Faut-il donc renoncer à la raison? Non , mes frères, notre soumission doit être sage et raisonnablei il reste à la raison assez de lumière pour nous conduire jusqu'à la foi. Mais alors, sentant d'un côté sa faiblesse , voyant de l'autre que les règles de la foi sont l'ouvrage de la raison souveraine et infaillible , dont elle n'est qu'une émanation légère, notre raison ellemême est assez sage pour nous remettre, pour ainsi dire, entre les mains de la foi , et pour nous abandonner à sa conduite, itcoutez sa voix , et elle vous dira qu'il n'y a rien qui lui soit plus opposé que d'avoir de la foi , et de ne pas vivre de la foi.

Eu effet , si jamais le christianisme n'était parvenu jusqu'à nous,etqu'iluousarrivàt comme à ces peuples d'Ethiopie , à qui saint Frumence prêcha le saint ^Évangile, que des voyages nous apportassent ce livre divin , en nous assurant que c'est la loi d'un grand peuple nouvellement découvert , quelle idée nous formerions- nous de ce peuple à la simple lecture des maximes et des règles qu'il établit sur la piété , la charité , la justice , sur la pureté des mœur.-; et sur toutes les vertus? Ne nous récrierions-nous pas naturellement dans un mouvement d'admiration : Que ce peuple doit

SER donc être saint! qu'il doit être heureux î Ne dirions-nous pas ce que Moïse voulait que toutes les nations du monde pussent dire des Israélites , en voyant la sagesse et la beauté de leurs lois. Oh ! que ce peuple est grand ! qu'il est rempli d'intelligence et de sagesse ! Est populus sapiens et intelligens ^ gens magna ! ( Deut. 4 > 6. ) Et si l'on nous disait que ce peuple avec des lois si sages ne laisse pas d'être ce que nous sommes , voluptueux, injuste, infidèle , plein de passions , de corruption, de désordes; que ce peuple qui se croit formé pour honorer un Dieu infiniment saint , ne lui rend qu'un culte assez négligé ; que tout persuadé qu'il est , que le bonlieur éternel ne sera accordé qu'aux vrais péniteas , il ne laisse pas d'avoir des théâtres toujours dressés à la volupté, des temps réglés pour ses assemblées de jeu et de bonne chère; qu'il ne paraît même plus éclairé que pour être plus délicat dans ses plaisirs. Si l'on ajoutait que ce peuple , dont la loi si belle , si admirable , n'inspire que charité, que douceur , que paix, qu'humilité, que patience , qu'union , que tendresse compatissante , ne voit dans son sein que division , procès , animosités, querelles ,. disputes sans fin ; que la campagne y est habitée par des hommes grossiers, qui , pour un vil intérêt se déchirent comme des bêtes féroces; que les villes y sont peuplées d'hommes vindi^

SKR catifs, qui , pour un regard, une parole , trempent cruellement leurs mains dans le sang de leurs frères, et s'en font honneur; qu'en un mot le parjure et le blasphème, la débauche et la mollesse, l'adultère et l'iiomicide, tousles vicesontiuOYidé celte terre si favorisée du Ciel- Quel serait notre étonnement ' Pourrions-nous le croire , mes frères! et à ne consulter que la* raison , ce contraste d'une loi si sage avec des mœurs si corrompues' ne nous paraîtrait-il pas hors de vraisemblance. Quoi !

reconnaître un Dieu , et ne le pas aimer , se croire obligé à la pénitence, et passer ses jours dans le plaisir; se regarder comme frères , et se traiter comme ennemis ! Ah 1 cela n'est pas possible, dirions-nous; il faut assurément , ou que ce peuple soit plus réglé que vous ne le dites , ou qu'il ne reçoive pas cette loi si parfaite que vous venez nous apporter.

Voilà ce que nous dirions naturellement, mes frères; et c'est en effet ce que disent de nous les étrangers, qui comparent nos mœurs avec notre foi.

Ils ne sauraient se persuader que nous croyions de cœur ce que nous professons de bouche.

C'est même ce qui les éloigne davantage de la religion, et l'on peut bien aujourd'hui faire aux chrétiens le même reproche que l'apôtre faisait aux Juifs, Nomen Dei per vos blasphematur inter génies. Vous êtes cause , parle peu de conformité qui se

SER if)?.

trouve entre vos mœurs et votre foi , que le nom de Jésus-Christ est outragé, méprisé , blasphémé ciicz les nations. Il est donc évident que la raison ne suffit pas pour se bien conduire , qu'elle a besoin de la foi pour régler nos mœurs , et qu'il n'est rien même de plus opposé à la vraie raison , que d'avoir la foi , et de ne vivre pas de la foi.

Nous ne sentons pas, mes frères , toute la grandeur de nos maux , parce que nous y sommes accoutumés. Placés dès notre naissance au milieu des morts et des mourans , nous ne sommes que faiblement frappés de ce qui est odeur de rnort.

Mais si nous étions moins familiarisés avec nos désordres, en vérité nous serions à nousmêmes des prodiges incompréhensibles. Et pour vous le faire sentir, je vous demande, mes frères , croyez-vous c{ue l'Évangile soit la loi que vous devez suivre , le croyez- vous de bonne foi? Credishoc?S'i\oviii le croyez, comment donc ne consultezvous que vos idées , vos intérêts et vos plaisirs?

Croyez- vous qu'il y a un Dieu que vous devez honorer en toutes vos actions, un Dieu qui vous a aimés jusqu'à vous donner son propre Fils , le croyezvous ? Credis hoc? Si vous le croyez ,en quoi l'honorez-vous?

En quoi lui rendez-vous amour pour amour? Quelle est votre reconnaissance ? N'avez - vous point horreur de ne répondre à ses bontés que par des crimes?

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Croyez-vous qu'un feu éternel sera le partage des ingrats et des infidèles ? Credis hoc ?

le croyez-vous? Ah! si vous le pensez sincèrement , êtes-vous sage de courir de vous-même à votre perte , et d'allumer de vos propres mains le feu qui doit vous dévorer à jamais?

Croyez-vous qu'il vous sera demandé un compte sévère du temps qui vous est donné pour opérer votre salut; et qu'une vie oisive, inutile, est une vie de mort; le croyez-vous? Credis hoc?S)'\ vous le croyez, comment donc laissez-vous périr vos plus beaux jours? Comment toute votre vie se passe-t-elle en visites , en jeux , en spectacles , en cérémonies mondaines ? Avezvous donc reçu votre âme en vain?

Croyez-vous que la prière , le travail, les saintes lectures, le soin des pauvres , la fréquentation des sacremens doivent faire les délices d'une âme chrétienne : le croyez - vous? Credis hoc? Oui , mon Dieu, je le dis à ma propre confusion , Clique Domine ego credidi. Oui : je le crois , et c'est ce qui me fait trembler pour l'avenir ; au lieu de trouver mon plaisir dans les exercices de la piété chrétienne; la prière me dégoûte, la retraite m'ennuie, le travail me rebute, la lecture m'assoupit; si j'ai pour les pauvres quelque sentiment de compassion naturelle , ce n'est qu'un sentiment stérile, qu'une fausse prudence captive.

Je sens bien que les richesses et

SER les dignitésdoivenl être des înstrumens de charité , et je ne les fais servir qu'à me satisfaire : ô Dieul que suis-je donc à vos yeux, et que deviendrai-je au grand jour de vos justices ?

Si l'on faisait ainsi , mes frères, un parallèle de ses mœurs avec sa foi , l'on ne pourrait pas soutenir une opposition si monstrueuse. Mais on réflécliit peu sur soi-même. On vit de tempérament et d'habitude. On s'aveugle par indolence, par indifférence, par amour pour le repos. On croit encore, mais d'une foi vague, inappliquée ; on croit, parce qu'on y a été élevé. Disons mieux ; dans la pratique on ne croit que les maximes et les usages du monde. Second préjugé que l'on oppose aux règles de la foi.

Il faut bien, dit-on , que je suive ce que je trouve établi ; je n'irai pas m'ériger en réformateur. Je ne me pique pas d'être plus sage que tant d'autres, qui, en vivant ainsi , seraient bien fâchés de se perdre. Tous ces beaux traits de morale, tous ces grands principes que vous nous étalez dans la chaire , tout cela est bon pour le discours ; mais dans la pratique , il faut s'en tenir à l'usage. Ainsi l'on trahit sa foi , on se laisse aller au torrent. Quoique l'on soit parfaitement instruit qu'il faut élever les enfans dans la crainte du Seigneur, dans la modestie, dans l'éloignement des plaisirs ; parce qu'il est d'usage aujourd'hui de les produire dans les

StR compagnies sous le beau prétexte de les former, l'on ne craint pas de les initier à des mystères d'iniquilé , de leur faire respirer un air contapfiéux, de nourrir leur vanité par le luxe , et de commettre leur innocence avec les attraits du vice.

Quoique l'Écriture enseigne que celui qui prête à usure, et qui retire plus qu'il n'a donné, Ampliiis accipientem , que celui-là mourra de mort ; parce que l'usure a prévalu dans le commerce, on ne craint plus d'exiger des intérêts: et par une avarice cruelle, on met à profit la misère et les besoins de ses frères.

Quoique l'on sache que le Seigneur nous a commandé de pardonner les injures, dès que l'on ne croil^pas pouvoir se montrer avec honneur dans le monde, si l'on ne tire raison d'une injure reçue , ou suit sa passion , et l'on se met peu en peine de la loi. Enfin sur le luxe et sur la mollesse , sur le jeu et sur les spectacles , sur les bienséances et sur les devoirs dans l'Église , dans 1^ barreau, dans le commerce , dans le militaire , par tout on neconsulte que l'usage; c'est le grand oracle du monde; c'est son Évangile.

Grand Dieu ! peut-on se dire chrétien, et penser d'une manière si peu chrétienne? Quoi !

mes frères , il faut s'attacher à l'usage! C'est donc bien en vain que le Fils de Dieu s'est donné tant de soins et de mouvemens pour établir une loi qu'on ne serait pas obligé de suivre. La

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sagesse éternelle nous a donc bien trompés , lorsqu'elle nous a représenté la voie du ciel , comme une voie étroite , oîi peu de personnes ont le courage de marcher. L'Église nous a donc imposé un joug bien injuste, lorsqu'elle nous a obligés dans notre baptême à renoncer au monde , à ses pompes et à ses maximes. 11 faut s'attacher à l'usage ; c'est donc à dire que l'Évangile nous égare , et que le monde nous éclaire. C'est au torrent qu'il faut se livrer; c'est le plaisir qu'il faut aimer, la vanité cju'il faut satisfaire, les passions qu'il faut contenter, le jeu , le faste , la médisance , les railleries, les ressenlimens, les hauteurs qu'il faut se permettre:

c'est dans la mollesse qu'il faut vivre , dans la vengeance qu'il faut placer son honneur, dans les richesses qu'il faut établir sa félicité , puisqu'il n'est rien qui soit plus d'usage. 0 mon Sauveur! s'il faut s'attacher à l'usage , vous n'êtes donc plus notre modèle ; ce ne sont plus vos exemples que nous devons nous proposer, ce n'est plussur vos traces qu'il nous faut marcher ; et vous n'êtes venu dans le monde que pour y porter la confusion et le trouble.

Ouvrons enfin les yeux sur nos malheurs ; apprenons du moins de ce discours, i». à parler peu, et toujours avec respect des mystères qu'un Dieu nous a révélés; 2°. à rappeler des maximes et des usages du monde aux principes de la foi ,,

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pour le règlement de nos mœurs. Évitons avec soin toutes ces disputes de religion qui se terminent à des refroidissemens, et qui n'aboutissent qu'à rendre les erreurs et les préventions plus o!)stinées. A})pliquons-nous à bien conserver le dépôt de la foi dans une conscience pure.

Incapables de découvrir les secrets de la nature , est-ce à nous de pénétrer les secrets d'un Dieu caché? Prions plutôt, prions avec ardeur, l'auteur et le consommateur de notre foi, de la fortifier en nous, et de l'augmenter celte précieuse foi, qui ne s'affaiblit, liélasl que trop parmi nous.

Vivons de son esprit , suivons en toutes choses ses divines impressions, et n'agissons jamais que par les motifs qu'elle inspire , afin de mériter la récompense du serviteur fidèle , que je vous souhaite. Ainsi soit-il.

( Le père Pacaut de l'Oratoire , tome premier de ses discours de piété sur les plus importans objets de la religion, p. 48 et suiv.)

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