‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 28 sur 77 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Jésus-Clirist qui a créé d'une seule parole le ciel et la terre avec tous leurs riches orriemens, voulut naître, vivre et mourir pauvre. Or, parmi les imitateurs de ce Dieu humilié , qui s'est fait pauvre pour nous enrichir, eu fut-il jamais un plus parfait que le glorieux saint François.

La Providence qui voulait lui donner les rapports les pluséclataus avec Jésus-Christ pauvre , permit que ce fidèle serviteur vînt au monde dans une étable, et qu'une crèche fût le berceau de François , aussi bien que celui du Sauveur ; comme pour donner un pressentiment au inonde, que cet enfant qui naissait dans l'extrême misère , devait être ce pauvre par excellence, puisqu'il en portait les caractères : Franciscus pauper.

C'est le beau nom cjue" l'Eglise lui donne : cependant il naquit dans une condition , où l'amour des richesses est ordinairement plus fort que dans les autres , et qui, étant fondée sur le commerce des biens périssables, n'est que trop souvent infectée de la cupidité et de l'avarice. Mais François combattit l'esprit dangereux , et les mauvais exemples de son état et de son éducation , par une conduite et par des inclinations toutes contraires ; il se hâta de se dépouiller dans une condition , où tant d'autres sacrifient toutes les lois de la religion , à l'impatience de s'enrichir. Vous savez, chrétiens,

qu'ayant été conduit devant son évêque par son père offensé de ses aumônes excessives, pour le faire renoncer à sa succession , il ne balança point à lui abandonner même jusqu'au vêtement qu'il tenait de lui ; il fit voir, en se dépouillant , que la pauvreté de Jésus-Christ devait être désormais tout son partage; et, témoignant la joie qu'il avait dans son cœur, il s'écria : Ah î c'est maintenant que je pourrai dire avec plus de justice que jamais : mon Père , qui êtes aux cieux , c'est en vous que j'ai mis toute ma confiance !

Saint Augustin, en expliquant ces paroles du prophète : Tibi derelictus est pauper (ps. lO, i4), dit c[u'il aurait peine à trouver un pauvre qui n'espérât qu'en Dieu. Mais saint François a fait voir au inonde ce que saint Augustin cherchait ; il a été ce pauvre évangélique , C[ui mit ea Dieu tout son trésor et toutes ses espérances : après avoir trouvé cette pierie précieuse du royaume de Dieu, il vendit tout pour l'acheter. {Mntlh. i3, 4^ et 46.) Son dépouillement fut si entier et si parfait, qu'il fallut que son évêque lui donnât un habit par aumône. Il se trouva plus riche en cet état, qu'avec toutes les espérances de sa maison, parce qu'il approchait davantage de la nudité de Jésus-Christ sur la croix ; il prononça avec joie ces belles paroles qu'il avait toujours dans la bouche : Dcus meus , et omnia ; mon Dieu, et mon tout.

Le premier homme reçut dans sa création , avec la grâce origi nelle, toutes les richesses qui en sont la suite , et tomba par sa désobéissance dans l'abîme de la pauvreté et de la misère.

Cependant dans cet état déplorable, il joint ce qu'il y a de plus odieux et ce qu'il y a de plus ridicule; la pauvreté et l'orgueil. C'est un pauvre orgueilleux qui fait encore le riche dans sa misère ; il fait des voiles honteux de sa nudité la ressource superbe de sa vanité; il change la dépouille des bètes dans celle de la mer et de la terre; pour se couvrir, il met , pour ainsi parler, un fard éclatant sur le limon dont il est pétri , pour se cacher ce qu'il est à lui-même ; et pour fasciner les yeux des autres , il ramasse les débris de la royauté , perdue par son péché , et sous la pompe des riches vêtemens dont il brille , ce ver de terre , le seul des animaux qui sorte nu du sein de sa mère , ose faire encore le Dieu , affecter celte ressemblance criminelle avec son Créateur, dont le démon lui inspira le désir, et changer en vérité celle parole pleine d'msulte , que Dieu lui dit :

Ecce Adam siciit uniis ex nobis.

(Gen. 3, 5. 22.)

Mais , si l'homme criminel fait servir les vêtemens à entretenir l'orgueil qu'ils doivent confondre , l'iiomme sanctifié par la grâce les prend comme le triste appareil d'un coupable condamné à la mort ; il couvre

SER i83

ce ver de terre , ce vil enfant de la corruption et de la pourriture, ce corps mprtel c£ui sort nu du sein de sa mère , il le couvre dans un esprit d'humiliation , pour se défendi-e des injures de l'air, et pour satisfaire à la bienséance ; il considère les arbres couverts de feuillages ou revêtus d'écorce , les fleurs des champs, et l'herbe des prairies richement parées , et presque tous les animaux vêtus par les soins de la nature ; il pense que son Créateur ne j)eut pas l'avoir formé si supérieur et si inférieur tout ensemble à ses autres ouvrages , et que la nudité honteuse de son corps ne peut être c{ue la peine du crime qui lui a fait perdre le vêtement précieux de son âme :

dans ces réflexions il satisfait à cette humiliante nécessité de se vêtir, comme à celle de manger et de boire ; et pendant que les enfans et les filles du siècle se parent des riches vêtemens du luxe , les parfaits chrétiens en prennent qui sont des marques publiques de pénitence.

C'est pour cela que la cendre et le cilice , un sac et une corde sont toute la richesse de François. Ce n'est pas la pauvreté eu elle-même qui est méritoire , c'est le motif qui la cause; il y à des riches qui, au milieu de l'abondance , sont pauvres d'esprit , et détachés de cœur : il y a des pauvres qui , dans l'indigence , soupirent avec ardeur pour les richesses, et sont riches d'affection ; mais il n'est

i84 SER

rien de plus rare que do trouver des riches et des pauvres qui aiment la pauvreté , qui l'embrassent lorsqu'ils en sont exempts, ou qui s'y plaisent quand ils s'y trouvent. Rien de plus rare que de trouver des chrétiens assez détachés pour ne rien attendre que de celui qui nourrit les oiseaux , et qui vêtit les fleurs et les arbres ; c'est ce que l'Ép^lise a vu et admiré dans le glorieux Saint François ; et ou peut bien lui appliquer ces paroles que saint Chrysostônie a dites de Jésus-Christ : In prœsepio nascitur, paiiperibus stipalur, nudiis in crues nroritur. Quelques sajjes païens se sont dépouillés volontairement de leurs richesses , et se vantaient de porter avec eux tout ce qu'ils possédaient ; mais l'affectation d'une singularité superbe , était le motif de leur dépouillement, et ils devenaient plus orgueilleux , en devenant plus pauvres. François ne fut pas un pauvre de ce caractère ; ce ne fut pas un sectateur de Diogène , mais un disciple de Jésus-Christ. Son cœur fut encore plus vide de l'amour des richesses, que sa personne n'en fut dépouillée. Jamais avare ne désira les biens de la terre avec tant d'ardeur, que saint François désira la pauvreté. Le sage l'a dit , et une expéi'ience continuelle le vérifie : {Proi'. i4 , 20.) Le pauvre sera odieux même à ses proches. Mais le plus beau trait de ce pauvre évangélique , dont nous faisons l'éloge , c'est d'avoir aimé la

pauvreté dans lui-même , et i dans les autres; de là vient qu'il ne conversait ordinairement i qu'avec les pauvres; il regar- ; dait la pauvreté comme une ; chose précieuse qui , ayant été i consacrée dans la personne de :

Jésus- Christ, devait être en vénération à tous ses disciples ; , dans les transports de son amour pour cette vertu si rebutante ' aux yeux des hommes, il l'appelait sa chère compagne. .

Mais, comme la pauvreté d'es- j prit ne peut être véritable, si '.

elle n'est jointe avec l'humilité i du cœur, saint François ne put 1 pratiquer l'une de ces deux ver- I tus avec tant de perfection , I sans acquérir l'autre qui en est 1 la compagne inséparable : il de- ] vint aussi humble que pauvre , i et ce sont les deux beaux noms !

que l'Église lui donue : Fran- ' ciscus pauper et humilis ; ce fut : sa profonde humilité qui causa son extrême pauvreté ; comme il savait que la pauvreté attirait | nécessairement après elle le mé- !

pris et l'abjection , il regarda le ; dépouillement de tousses biens, comme une voie qui pouvait le :

conduire aux abaissemens et aux ; abjections : dès c[u'on le vit dans ; cet équipage si méprisable, et qui paraissait si ridicule aux ; yeux du monde , il en fut bientôt méprisé, raillé et insulté; car la prudence du siècle qui ; n'est que folie devant Dieu , .i traite d insensés les vrais sages j de l'Évangile : Nos insensati vi- j lam illorunicesUniabamus liisa- \ niam. (Sap. 5, 40 j

SER Souvenez-vous, mes frères, de ce qui arriva aux apôtres clans Kphèse, où le peuple, voyant qu'ils voulaient abolir le culte superstitieux qu'ils rendaient à cette fameuse idole, adorée dans leur ville sous le nom de Diane, s'écria à haute voix : Magna Diana Ephesiorum ( Act. cb.

ig.) : la grande Diane des Épbésiens ; et en même temps ils s'armèrent de pierres pour accabler les ennemis de leur superstition. François attaque la grande divinité du monde , il renverse p;ir sa pauvreté volontaire l'idole des ricbesses, adorée dans tous les états; il n'en faut pas davantage pour lui susciter une foule d'outrages et de persécutions différentes ; on le fait passer pour un fou ; on le charge d'affronts dans les places publiques; ou couvre ses disciples de plaies et d'injures : il fallait que le monde eût déclaré une guerre bien générale à cet illustre pauvre, puisqu'il entreprit de le rendre méprisable , même au souverain pontife ; l'austérité de son habit et la pauvreté de son extérieur rebutèrent le vicaire de Jésus-Christ; et s'il n'eût vu dans un songe miraculeux l'Église penchant vers sa chute, soutenue par saint François , il l'aurait renvoyé avec honte ; mais ce grand saint s'estimait heureux comme les apôtres (y/c«.

5 , 4) > lorsqu'il était trouvé digne de souffrir des opprobres pour l'amour de la pauvreté. Il voulut se rassasier d'abjections comme Jésus-Christ : Saiurahi-

SER i85

tur opproljriii {Thven. 3, 3o.) ; car n'est-ce pas cette faim et cette soif des humiliations , cjui lui fit prendre jdaisir à se donner souvent eu spectacle de risée aux yeux des hommes, quand il voulut qu'un de ses religieux le traînât par les rues, la corde au cou, comme un criminel e'I un scélérat , qu'il le foulât aux pieds , et cju'il le traitât avec autant d'indignité que les Juifs avaient traité le Sauveur du monde ? C'est ici , chrétiens , qu'éclate principalement cette opposition de l'esprit de saint François, avec l'esprit du siècle :

le monde hait la pauvreté j)our ne pas tomber dans le mépris qui en est inséparable : on veut être honoré et respecté; et pour cela on s'efforce d'être riche , ou du moins de le paraître ; car le principal soin d'une infinité de personnes, c'est de s'étudier à ne laisser voir en elles aucune marque d'indigence, et de couvrir les besoins réels et effectifs qu'elles souffrent par des dehors de luxe, ce qui est proprement cette pauvreté superbe , odieuse, dit le sage, à Dieu et aux hommes. ( EccL 2.5, 3,4-) Maissaint François aima surtout la pauvreté par un esprit d'humilité ; il voulut être pauvre pour être méprisable ; jamais la figure du siècle dans tout son éclat , n'a séduit et charmé ses aveugles adorateurs . et ne leur a inspiré une si forte passion pour la grandeur, c[ue les tristes et rebutans dehors de la pauvreté eurent de force sur l'es;-

i86 SER

prit de saint François , pour lui faire aimer les humiliations et les mépris ; ce fut ce précieux héritage de la pauvreté et de l'abjection qu'il laissa à ses enfans , croyant ne leur pouvoir procurer un plus grand bien, que de les obliger à n'en posséder aucun.

N'attendez pas , Messieurs , que j'entreprenne l'éloge de cet ordre si célèbre dans l'Église , en faisant celui de son illustre patriarche ; que je loue ce fruit de bénédiction que l'Église a porté dans ces derniers siècles :

cette famille sainte qui , avec celle du grand Dominique, a rompu l'effort des torrens débordés avec fureur contre l'édifice fondé sur la pierre , qui multipliée dans l'Orient et dans l'Occident , a vérifié à la lettre cette prédiction de la stérile devenue féconde {haïe, 54» ^'- 1 •) i et qui se voit heureusement environnée des fruits sortis de son sein, comme des rejetons d'olive , rassemblés autour de sa table ; vous la connaissez celte table merveilleuse , cette multiplication des pains, continuellement renouvelée entre les mains de Jésus-Christ, en faveur des troupes nombreuses qui le suivent sous la conduite de François, sans autre fonds que celui de la providence ; la pauvreté du père est toute la richesse desenfans; les disciples n'ont reçu de leur saint fondateur , que le vêtement de la pénitence, que cet habit précieux qui fait toute leur gloire : les lambeaux

SER sacrés de la robe de Jésus-Christ sont leurs plus précieux ornemens : combien de fois cette robe, où les marques de la pauvreté sont toujours empreintes , a-t-elle été relevée par la pourpre des souverains pontifes, des cardinaux et des prélats, tirés de ce grand ordre ! Combien de saints religieux qui , par cet habit pauvre et méprisable, ont acheté le vêtement immortel , blanchi dans lesang de l'agneau, et portent dans le ciel les marques de son triomphe , après avoir porté avec saint François les caractères de sa croix et de ses souffrances? Ici , mes frères, vous vous rappelez sans doute ce témoignage éclatant de l'amour de saint François pour Jésus-Christ, et de Jésus-Christ pour saint François? Vous pensez , dis-je , à ces stigmates sacrées , qu'un Séraphin imprima sur les pieds, sur les mains , et sur le côté de ce saint homme.

Après avoir cherché inutilement par les barbares la gloire d'imiter le crucifiement de Jésus- Christ, par un douloureux martyre ; après s'être enseveli dans un désert pour y méditer en liberté la passion du Sauveur , lorsque son esprit et son cœur étaient tout pénétrés des impressions et des sentimens de ce mystère, Jésus -Christ voulut que le corps même de François en portât les marques dans des cicatrices semblables à celles qui sont demeurées empreintes sur le corps de ce Dieu crucifié.

C'était dans cet état que saint

François était véritablement un objet d'admiration, et un signe de contradiction pour le monde ennemi de la croix de Jésus-Christ. 0 que n'ai-je l'cloquence da grand Conaventure! ce digne enfant de son glorieux père , ce riche trésor de cliarité et de doctrine, dont François a enriclii l'Église , ce Séraphin incarné, dont le feu divin, qui embrasa son cœur, éclaira l'esprit des plus vives lumières , et qui a mérité ce glorieux surnom par lequel il est distingué avec tant d'éclat dans la religion ! Que n'ai-je , dis-jc , l'éloquence toute divine de ce grand saint qui fut le témoin oculaire et irréprochable de ce grand miracle de l'amour de Dieu envers François , et de François pour Dieu, et qui nous a retracé avec les plus vives couleurs cette image de Jésus-Christ crucifié , non gravée sur l'airain , ni sur le bronze , mais sur la chair propre de cette glorieuse victime, cjui , comme une cire fondue et liquéfiée au feu de l'amour sacré, reçut tous les traits de ce cachet inelîaçable , dont le Sauveur du monde a scellé le testament de sa vie et de sa mort. Ainsi le grand saint François , i°. signe de contradiction , combattu par le monde ; et , 2°. signe de réprobation , qui condamnera le monde.

SECONDE PARTIE

François condamnera le monde pour avoir négligé trois de-

voirs indispensables de la pauvreté évangélique, qui est le caractère essentiel du chrétien , et attaché au renoncement que nous faisons dans le baptême, au monde et à ses pompes. La pauvreté évangélique , nécessaire à tous les chrétiens, demande que nous soyons pauvres d'esprit dans les richesses , ou détachés des richesses dans la pauvreté, que nous honorions l'image de Jésus-Christ , dans la personne du pauvre , et que nous soulagions , autant c[u'il nous est possible, la pauvreté dans ceux qui la souffrent : or , comme saint François a resnpli ces trois devoirs de la pauvreté évangélique aussi parfaitement que les gens du siècle sont négligens à s'en acquitter; ce grand saint jugera sévèrement les riches du monde ; et Jésus-Christ, qui leur a proposé l'exemple de ce pattvre parfait , pour leur conversion dans cette vie, s'en servira dans l'autre pour justifier leur réprobation. Parmi les récompenses que le Sauveur du monde altaclie aux différentes béatitudes, il attribue le royaume des cieux à la pauvreté d'esprit : Beati pauperes spirilu , quoniam ipsoruni est regniim cœlorum. (Matth. 5, 3.) En effet le ciel doit être le partage.de ceux qui ont renoncé à la terre ; et il est juste que ceux qui sont pauvres dans cette vie des biens temporels, soient riches dans l'autre des biens éternels , inais il faut que leur pauvreté soit

i88 SER

dans l'esprit et dans le cœur ; car un cœur plein du monde n'est pas digne d'être rempli de Dieu. Il faut se faire un autre Évangile et une autre religion ou convenir qu'une pauvreté effective, soufferte avec résigna* lion , ou un détachement de cœur dans l'abondance et dans les richesses, sont absolument nécessaires pour remplir le devoir de chrétien. Ce détachement du cœur est la circoncision spirituelle , ordonnée dans la loi de grâce , aussi expressément que la circoncision corporelle l'était dans la loi de Moïse ; et presque tous les grands du monde sont attachés aux richesses dontils sont les esclaves. Jésus- Christ , qui les a frappés de sa malédiction dans l'Évangile, les condamnera au jour du jugement, et leur opposera l'exemple de saint François pour les confondre.

Riches du monde , filles du siècle , que le vain appareil des richesses suit partout, qui faites de ces alcôves superbes où vous êtes plongées dans le luxe et dans la mollesse , comme des retranchemens inaccessibles aux plaintes et à la misère du pauvre, qui transportez toute la pompe de vos maisons dans ces palais raouvans , qui traînent avec tant de faste les idoles du monde; présentez-vous en es prit devant le tribunal du Dieu \ivant ; figurez-vous le fils de l'homme descendant sur les nuées, accompagné de puissance

SER et de majesté, précédé du signe de sa croix, et jetant de ses yeux ces éclairs redoutables de la foudre , dont les impies seront frappés ; considérez François à ses côtés, vêtu d'un sac et d'une corde , et vous toutes brillantes d'or et de pierreries ; confrontez-vous avec ce signe qui justifiera votre réprobation; entendez sortir de la bouche de votre juge ces étonnantes paroles : Ile, maledicli. ( Matth. 25, 4i.) Malheureux que vous êtes!

l'exemple d'un Dieu né dans une crèche, et mort sur une croix, était trop héroïque et trop divin : je l'avais proportionné à votre faiblesse et à votre lâcheté , en vous le proposant dans un homme de même nature que vous : je vous l'avais montré dans des troupes de vierges qui ont préféré la bure de François à tout l'éclat qui vous environne : des filles délicates et faibles comme vous, nées avec les avantages de la beauté et de la noblesse comme vous, c|ui, victimes de la pauvreté et de la mortification, ont porté l'innocence de leur baptême dans le cloître, pour y pleurer les péchés du monde ; et vous pécheresses infortunées, dontla vie n'est peut-être qu'une continuité de crimes , depuis que vous avez commencé de respirer l'air empoisonné du siècle, qui après avoir violé les lois de la pudeur et de la modestie dès vos premières années, avez encore infecté le monde

SEI\ par la contagion de vos S'andales, et qui avez couvert avec tant de luxe cette chair d'Adam, coupable , ce limon souillé de crimes que vous deviez faire gémir sous le cilice et sous la cendre ; cachez-vous, allez être la proie des flammes vengeresses , souffrez le supplice des feux criminels dont vous avez été les étincelles : Maledicli.... , discedite à me. (Matth. 25, 4'-) Mais n'affaiblissons pas l'idée de ce jour redoutable par la faiblesse de nos expressions. François , innocent, vêtu d'un sac et d'une corde au jugement dernier; et vous pécheurs et pécheresses avec toutes les parures du monde , faudra-t-il d'autre arrêt pour vous condamner, d'autre signe pour' séparer les boucs d'avec les agneaux? Oui, mes frères , Dieu permettra , pour vous confondre , que tout cet appareil du luxe, qui vous accompagne partout, que vous portez jusqu'au pied des autels et des tribunaux de la pénitence , et qui vous suit jieutètre jusqjie dans ce temple , où vous êtes venus entendre l'éloge d'un pauvre de Jésus-Christ , avec toute la malédiction des richesses; Dieu permettra qu'il paraisse dansce grand jour, teint du sang des veuves et des pupilles , pour être confronté avec la pauvreté de sa crèche , et l'indigence de François.

Le prophète nomme bienheureux celui qui a le don d'intelligence sur l'indigent et le

pauvre : Bcatus qui inlelligit super egenum et pauperem. (Ps.

^,0, I.) Dieuheurcux celui qui , au travers de ces dehors rebutaus de la pauvreté et de l'indigence, découvre les grands mystères de la religion et de la Providence; qui, dans l'inégale dispensation des biens temporels, dont les faibles se scandalisent, voit la conduite admirable de Dieu, pour tirer dans l'ordre politique et chrétien des biens, des maux, la subordination des états dans l'un , et la sanctification du pauvre et du riche dans l'autre. Mais où sont ces hommes spirituels , qui , comme dit saint Paul, jugent des profonds desseins de Dieu , cachés sous l'apparence des choses humaines, (i Cor. 2, i5.)0ù sont les hommes véritablement intérieurs, qui ne se laissant pas éblouir à l'éclat des richesses , ni rebuter par les vils dehors de la pauvreté, honorent, ditsaint Grégoire, l'image de Dieu, gravée dans l'homme raisonnable, et les caractères de sa divinité imprimée dans l'homme chrétien? Mais où sont ceux qui s'élevant au-dessus des sens, honorent la pauvreté dans un esprit de foi , comme ayant été consacrée dans la personne de Jésus-Christ, et regardant avec une sainte horreur les richesses si souvent frappées de sa malédiction dans l'Évangile?

Au contraire , comme l'on voit l'honneur du monde attaché aux richesses , c'est autant

igo SîiR

par orgueil et par vanité qu'on les recherche , que par avarice.

Combien y en a-t-il qui se rendent pauvres pour se faire la réputation d'être riches, par les dépenses excessives du train , de la table et du luxe , où ils s'engagent? Tel souffrirait patiemment la peine de l'intelligence , qui ne peut soutenir le reproche de la pauvreté. On a une attention ridicule sur le prochain, pour juger de son bien par sa dépense ; on s'attribue un droit de préférence sur l'un et sur l'autre par le seul titre d'iin logement plus cher, d'un domestique plus nombreux , d'un habit plus riche ; l'on va jusqu'à l'extravagance de vouloir passer pour riche en mourant , lorsque la mort ne nous laissera rien ; on veut avoir l'honneur d'avoir beaucoup acquis; l'on se figure une honte dans la pauvreté et l'insensibilité du tombeau, d'avoir laissé une famille mal établie ; et l'avarice se mêlant avec l'orgueil , fait que l'on vit en pauvre au milieu des richesses , ])our avoir le vain et frivolehonneur de mourir riche.

On a pris soin d'instruire la postéri té dansl'histoire des hommes célèbres par leurs talens, du plus ou du moins de bien qu'ils ont laissé, tant il est vrai que la passion des richesses aveugle ceux qui en sont esclaves , puisque l'éclat du mérite , le prix de la vertu , la noblesse du sang sont en quelque sorte obscurcis par la honte de la pauvreté. A

SEl\ ce portrait du siècle, qui reconnaît l'esprit de l'Évangile parmi les chrétiens élevés dans l'école de rétable et de la croix ? Ah !

la philosophie païenne a fait plus de pauvres parmi ses disciples, c{ue la morale de Jésus- Christ parmi ses sectateurs. Nous admirons ces pauvres illustres de l'ancienne Rome, dont Dieu récompensa les vertus morales par l'iimpire du monde , dont l'austère vertu fut si ennemie des richesses dans la naissance de leur république, et qui préféraient les vases de terre de leur toît de chaume, à tout For des nations qu'ils avaient conquises; et nous ne rougissons pas de rendre ou de refuser l'honneur à des chrétiens , selon qu'ils paraissent plus ou moins riches. Que le pauvre honore le riche qui le fait subsister, cela est excusable ; ce riche , dont il reçoit le bien que la Providence lui donne , est en quelque sorte son Dieu sur la terre. Mais d'honorer les hommes par des richesses , souvent le prix de l'iniquité , cela est ridicule ; et rien ne découvre davainage combien est vaine cette fumée de l'estime du monde, qu'on met à si haut prix.

Je le dirai hardiment devant ses autels ; nous nous sommes c[Uelquefois indignés en secret contre ces discours assez ordinaires dans le monde, que Van tient aux ministres du Seigneur, qui travaillent à sa vigne , et auxquels on souhaite souvent le

SER salaire de ceux qui reçoivent Jeur récomuense dès ce monde.

On pardonne ces souhaits d'une bénédiction dans la f;raisse de la terre aux enfans d'Ésaù , qui l'ont reçue pour partage avec leur père réprouvé. ( Gen. 27 , 37. ) Mais on ne les peut souffrir à la postéi'ité de Jacob, à qui la rosée du ciel et une bénédiction toute spirituelle est réservée.

( Mattlï. 8, 22. ) On laisse aux morts à ensevelir leurs morts , et aux gens du siècle le langage du monde. On ne s'étonne pas d'entendre parler de récompenses, de grandeur et de fortune , des courtisans intéressés, qui encensent cette aveugle divinité presque aussi visiblement que dans les siècles idolâtres, où elle avait ses autels et ses temples ; mais des personnes quelquefois consacrées à Dieu par une profession de la pauvreté religieuse, qui ont tout abandonné pour ces récompenses invisibles que la foi promet aux pauvres d'esprit , qui ont pénétré tout le sens de ce beau nom, que saint Hilaire donne a.ux prédicateurs de l'Évangile : Sntores œternitatis ; des hommes qui sèment pour l'éternité, qui n'attendent leur moisson et leur récolte que dans l'autre vie , qui doivent mettre tout leur cœur où est leur trésor ; {Matlh. 6 , 21 .) des homjnes, dis-je , de ce caractère , qui n'espèrent rien pour eux que le ciel, peuvent-ils désirer une récompense moins digne aux compagnons de leurs

travaux évangéliques? Ne craignent-ils polntde jeterdans leur cœur les étincelles de la cupidité et les amorces de l'ambition , dont ils ne sont que trop susceptibles? Ne savent-ils pas que tous les trésoi^ du monde ne sauraient payer dignement un verre d'eau donné à un pauvre au nom de Jésus - Christ.

{ Joan. 18, 36.) Qu'un roi, dont le royaume n'est pas de ce monde, ne récompense pas ses serviteurs sur la terre ? Ah ! le grand saint que nous louons dans celte chaire , enrichi de vertus et de mérites, qui joignait à la pureté d'un ange la charité et le zèle d'un apôtre , fut saisi d'une sainte frayeur à la vue de l'éminente dignité du sacerdoce; et content de la révérer dans les autres , la refusa pour lui-même : et l'on invite sans scrupule des ministres qui gémissent sous les plus médiocres poids, à ciiarger leurs épaules des fardeaux redoutables aux anges. L'on déplore le sort d'un prêtre de Jésus-Christ , qui, réconciliateur continuel des hommes avec Dieu , sustente sa vie obscure et cachée par la rétribution du sacrifice de l'agneau sans tache , et ne vit de l'autel que pour y lever tous les jours ses mains pures vers le Ciel : qui ne pouvant- se nourrir, comme les prêtres de l'ancienne loi , de la chair des victimes, a besoin de la charité des fidèles pour leur dispenser la victime spirituelle et invisible qu'il immole.

Et l'on euvie le sort d'un bénéficier engraisse dans une oisivelé coupable, uu uiiuistre du Seigneur inutile, qui assemble uu trésor de colère sur sa tète , en y accumulant le patrimoine de Jésus-Christ, *qui fournit à peine aux dépenses excessives de son luxe, avec des revenus immenses suffisaus pour entretenir un grand nombre de ses frères vénérables dans l'indigence, qui repait les yeux du monde par le vain spectacle d'un train superbe, ou le scandalise par une dissipation sacrilège.

Voilà, chrétiens , jusqu'où le démon des richesses, que l'on peut appeler le démon du midi, qui fuit les ténèbres, et se produit au grand jour du monde; voilà, dis-je, jusqu'où ila porté cette Opposition de l'esprit du monde avec l'esprit de l'Évangile; voilà, dis-je, ce t[ui nous doit faire regarder le grand saint François comme un signe de contradiction au monde, puisque ceux-là xuèmes qui font profession de la pauvreté qu'il a aimée , honorée et consacrée en sa personne , en méprisent quelquefois les moindres marques dans leurs frères. On va souvent jusqu'à insinuer des préventions désavantageuses par le défaut des récompenses, dont on cherche les causes ; à envelopper de noires médisances sous des plaintes artificieuses, et à imputer au crime cet oubli du monde, qu'évite rarement la vertu modeste et timide. Car

l'esprit de la pauvreté et du détachement évangélique peut-il l'aire mouvoir tous ces ressorts qui portent jusqu'au canal des grâces les paroles qui l'ouvrent?

Peut-il s'appliquera percer tous ces nuages que la brigue et la cabale élèvent pour dérober aux yeux perçans du prince l'éclat de la vertu qu'il cherche à reconnaître? Qui ne sait que le mérite dénué des appuis étrangers , fait souvent parler la voix de la calomnie qui le dégrade , plus haut que celle de l'estime qui l'élève , et que le bruit d'une réputation légitime est souvent étouffé par les cris de l'envie c[ui aboie sans cesse autour du trône. L'ambition , l'avarice , la cupidité surmontent ces obstacles qui arrêtent la modestie, la modération et le détachement.

Quelle est donc l'injustice des hommes des richesses, comme le prophète les nomme : Viri divitiarwn (Ps. ^5, 6. ) ; de ces hommes qui sont possédés du démoi\ de l'or et de l'argent , plutôt qu'ils ne le possèdent I Quelle est, dis-je, leur injustice, lorsqu'ils déshonorent ceux, qui ont le bonheur de succéder à la pauvreté des apôtres de Jésus-Christ , en succédant à leur ministère I Heureux, si à l'exemple de saint François , ils ont l'esprit de la pauvreté qu'ils prêchent I

Non-seulement ce grand saint honora la pauvreté de Jésus- Christ, mais il la rendit honorable et respectable dans sa per-

SER sonne et dans celle do ses enfans. Il voulut cju'il y ciit dans rÉf[lise un ordre de pauvres évangéliques , pour rendre jusqu'à la fin des siècles la pauvretés! méprisée dans le monde, vénérable dans la religion. Il voulut arracher des hommages forcés aux gens du monde pour cette vertu qui lui fut si chère, et les obliger à révérer au moins les pauvres volontaires, qui le deviennent par vocation et par choix , lorsqu'ils ont tant de mépris pour ceux qui le sont de condition et d'état. Il voulut que les marques de la pauvreté fussent jointes à la rigueur de la mortification , dans le sac pénitent qu'il a laissé pour habit à ses religieux. Mais s'il prit tant de soin d'honorer la pauvreté, il n'eut pas moins d'application à la soulager : de là vient que sa charité pour les pauvres condamnera l'insensibilité du monde pour les membres soufFrans de Jésus-Christ.

Les entrailles de François étaient toujours ouvertes sur le pauvre ; et , quand il ne pouvait lui accorder des secours effectifs, il lui donnait au moins sa compassion et ses plaintes. Il chancela néanmoins une fois dans la voie du Seigneur , comme le prophète, mais ce fut pour s'y affermir davantage; lorsqu'ayant refusé un pauvre qui le priait au nom de Jésus-Christ , touché d'un prompt repentir, il répara son refus par une aumône abondante , et fit vœu sur l'heure de donner toujours à

SER iç,3

ceux qui employeraient ce nom vénérable et sacré, pour appuyer leurs demandes. Avec quel zèle et quelle exactitude satisfit - il à l'obligation qu'il s'était imposée? Que ne m'esl-il permis d'exposer à vos yeux les misérables, dont il revêtit la nudité; les mendians dont il secourut l'indigence ; les altérés, dont il étancha la soif; les affamés , dont il soulagea la faim? Nous lisons aux actes des apôtres, que les premiers chrétiens affligés par la perle d'une veuve vertueuse que la mort leur avait ravie , priaient saint Pierre de la ressusciter, et que pour l'exhorter à Isur faire celle grâce , les uns lui montraient les vêtemeus qu'elle leur avait donnés , les autres les robe»

qu'elle leur avait tissues de ses propres mains. C'était là un bel éloge funèbre. Que ne puis-je en substituer un semblable à la place de celui que je vous faide notre grand saint ? Vous pas raîtrez au grand jour de la révélation , fruits innombrables de sa charité pour les pauvres.

Combien de fois exerça-t-iî sa miséricorde en faisant des miracles, à l'exemple de saint Pierre {Act. 3,3 et 6. ) , qui , voyant à la grande porte du temple un boiteux qui lui demandait la charité , lui adressa ces paroles : je n'ai ni or ni argent à vous donner, mais je vous dis au nom de JésusClirist, levez-vous et marchez. Aussitôt le boitouK paralytique, connu de tout Jérusalem, se lève et i3

i9i SER

suit cet apôtre , en louant et en bénissant Dieu à la vue de tout le peuple, qui fut frappé d'étonnement à l'aspect de ce prodige. C'était en effet une aumône bien extraordinaire , que de donner des jambes et le libre usage de tous les membres , au lieu d'une pièce de monnaie (jue ce paralytique demandait.

Mais combien de traits approclians pourrais-je rapporter à la gloire de saint François? Combien de fois employa-t-il la puissance de Dieu pour servir à sa charité? Combien de fois , en multipliant l'Iiuile de la veuve de Sarepta , rendit-il la santé à son enfant malade? Il joignait ordinairement l'aumône spirituelle à la temporelle ; il remédiait aux besoins de l'âme en soulageant ceux du corps , et bien plus riche des biens de la grâce, que des biens de la terre , il était toujours prêt à dispenser les uns , et à prier le Seigneur de donner les autres.

Ses aumônes n'étaient pas des épauchemens naturels d'un cœur tendre et naiséricordieux ; elles étaient relevées par les motifs les plus sublimes de la religion.

Il se souvenait que Jésus-Christ dit [Matth. lo , 42.) , que celui qui donnera un verre d'eau froide en son nom, aura la vie éternelle pour récompense. îl regardait Jésus - Christ caché dans la personne du pauvre ; il était cet heureux intelligent sur le mendiant et sur le pauvre , dont parle le prophète .• Bealus qui inlelll^it super egeniim et

SER paupcrtm. ( Ps. /[O, i.)Il (!écouvraitau travers de ces lambeaux déchirés, et de cet extérieur méprisable , le Dieu de majesté qui, se dépouillant des richesses de sa gloire, s'est fait pauvre pour nous vendre riches. Il avait toujours présentes à l'esprit ces paroles du Sauveur : <• Le bien que vous faites à ce pauvre , ce n'est pas à lui, c'est à moi-même c[ue vous le faites [Matlli. 25, 40. ) J'ai eu soif, vous m'avez donné à boire ; j'ai eu faim , vous m'avez donné à manger; j'ai été nu, vous m'avez vêtu ; j'ai été dans les prisons et dans les hôpitaux , et vous m'avez visité. [Id. V. 36 et seq.)» TJé !

Seigneur, nous ne pouvons vous restituer dans la splendeur de votre gloire les biens dont vous nous comblez ; notre amour pour vous souffre dans l'impuissance de ne vous rien offrir qui vous enrichisse ; mais nous avons les pauvres c[ue vous nous avez laissés en votre place ; c'est en eux que nous pouvons vous rendre dons pour dons , biens pour biens , secours pour secours, consolations pour consolations Hé ! qu'y a-t-il de ])lus semblable à Jésus-Christ nu , humilié , souffrant et méprisé, qu'un pauvre, sur lequel tous ces caractères du Sauveur du inonde paraissent si visibles?

Un pauvre est, comme Jésus- Christ , un ver de terre , l'abjection du peuple, et l'opprobre des hommes. Faire du bien à un pauvre , c'est en faire à Jésus-Christ dans sa plus natu-

SER relie rcpit'setitatioa. Nous envions les offices charitables que Marthe, Magdeleine elles saintes femmes de Jérusalem rendirent à la personne sacrée du Sauveur pendant les jours de sa vie mortelle : ah ! nous pouvons lui rendre ces mêmes offices charitables avec bien plus de mérite dans la personne des pauvres.

Cette douce majesté répandue sur son visage , le bruit de ses vertus et de ses miracles, les charmes tout puissans de sa parole , l'idée sensible de sa présence, lui attiraient des hommages , que la seule envie des Juifs fut capable de lui refuser; mais nous ne le voyons dans le pauvre qu'avec les yeux de la foi ; nous ne le découvrons qu'au travers des dehors rebutans des misères , et des infirmités humaines ; c'est Jésus-Christ véritablement chargé de nos langueurs, et accablé du fardeau de sa croix , que nous soulu' geons ; et la charité que nous exerçons à son égard est d'autant plus méritoire , qu'elle est épurée de tous les motifs humains et terrestres. C'était avec ces réflexions que saint François faisait l'aumône; c'est ainsi qu'il attira du Ciel cette abondance de grâces quil'élevèrent à es haut degré de sainteté , si révérée dans l'Église; car il n'est point d'action dans le christianisme d'un plus grand mérite que l'aumùne, quand elle est f lite dans un esprit de religion, parce cju'elle est appuyée sur la foi , soutenue par l'espérance ,

inspirée par la charité , et que ces trois vertus principales, dont elle est le fruit, lui communiquent toute leur excellence.

Cependant celte action d'uoe si grande verin , cette aumône qui éteint l'iniquité , comme l'eau éteint le feu, dit l'Écriture ( Eccl. 3. ), cette aumône qui , selon la parole expresse de Jésus-Christ, peut suppléer à tout le reste [Luc, ii, 4'-)» M"^ est appelée par le Saint-Esprit du nom de justice par excellence, comme renfermant en quelque sorle tout le prix des bonnes œuvres , en faveur de laquelle on réunit les plus grands éloges dans les livres sacrés , et presque le seul genre de pénitence qui convienne aux riches, et qu'ils soient en état de faire parmi l'abondance, les douceurs et les commodités de la vie ; enfin cette aumône que la religion , la raison , l'équité , la nature , l'humanité demandent, est si négligée des chrétiens.

Ah ! pendant que le riche étale sa pompe avec orgueil , le pauvre est déchiré par la douleur : Dum superbif peccator , incenditur pauper (Ps. 9, 22.); il prononce en secret contre le riche des imprécations que Dieu entend , dit le sage. ( Job. 34 , 28.) Ce sont ses murnmres, ses gémissemens et ses larmes qui attirent la vengeance de Dievi , dit saint Chrysostôme , sur ces maisons opulentes, toujours fermées et inaccessibles aux pauvres : toutes ces dépouilles brillantes de l'iniquité, tous ces

ig6 SER

meubles écla tans teints du sang cîu pauvre, sont réservés pour le feu : Veslimentum mistum sanguine erit in combustionew.

Écoutez, riches impitoyables, et tremblez aux imprécations terribles que le prophète fait contre vous: que ses jours soient en petit nombre , et qu'un autre prenne sa place : Fiant dies ejus pauci , et episcopatum ejus accipiet aller. (Ps. io8, 8.) Que ses enfans demeurent orphelins, et que son épouse soit veuve :

Fiant filii ejus orphani , et uxor ejus vidua. (Id. 9.) Que sa postérité soit errante, et réduite à Il mendicité , et qu'elle soit chassée de la maison paternelle :

Nntantes transferantur Jilii ejus et mendicent , et ejicianlur de Iwbitationibus suis. ( Id. 10. ) Que l'usurier dévore sa substance , et que l'étranger lui enlève le fruit de ses travaux : Scrutetur fœneralor substantiam ejus , et eripiant alieni labores ejus.

(Id. II.) Que ses enfans meurent au berceau, et que son nom ne passe pas une génération : Fiant nali ejus in interitum , et in generatione unâ deleatur nomen ejus. ( Id. i3. ) Et pourquoi cette foule de malédictions? (^uia non recordatus est facere misericordiam ( Id.

16. ) ; parce qu'il a oublié de faire les œuvres de miséricorde.

C'est cet oubli criminel que Jésus-Christ reprochera aux riches sans charité le jour de ses jugemens, lorsqu'il condamnera le monde réprouvé sur l'opposition de ses maximes avec

SER celles de l'Evangile, et qu'il le confondra par l'exemple du grand saint François. Puisse-f-il être notre intercesseur , au lieu d'être notre juge : puissionsnous imiter sur la terre son esprit de pauvreté, pour participer aux richesses de sa gloire dans la vie éternelle I ( L'abbé du Jarry, t. 2. de ses panégyriques.)

Page 1