SER I
simples, c'étaient les fondateurs !
de la foi , les témoins , la plupart ^
de la résurrection de Jésus- '
Christ, les premiers martyrs de '
l'Eglise ; des hommes à qui l'es- '■
pi-it saint n'avait pas été donné, 1
ce semble ,avec mesure, et qui, '
outre la charité, avaient encore
reçu la plénitude des dons mi- ]
raculeux. ;
Les siècles suivansne change- ;
rent rien à cet espriP: on y vit ■
les fidèles s'assembler sur les i
tombeaux des martyrs , et y ,
porter avec simplicité leurs!
vœux et leurs offrandes : quel 1
respect n'avaient-ils pas pour les \
lieux teints de leur sang, et où ;
ces généreux confesseurs de laj
foi avaient consommé leur sa-.^
crifice? Quel pieux empresse-?
ment pour conserver les restes^!
précieux de* leurs corps , quij
avaient échappé à la fureur des;
tyrans? Que dirai-je du bon zèle
et de la piété de nos pères dans ,
des temps plus avancés? Que de^'
temples somptueux le respect^
pour Marie n'éleva-t-ilpas daus^
nos villes? Que de dons et de'
richesses consacrés à la majesté^
du culte I que de pieux établis-:^
semens pour aider à la foi des^
chrétiens. .^^
3°. Mais nous avons beaiC
dire , ajoutez-vous , il n'est qué|
trop vrai qu'encore aujourd'hui'
une infinité de gens abusent de*
tout cet extérieur de dévotion ::
c'est un voile dont on se sert pouc]
cacher plus sûrement ce qu'on a
grand intérêt de dérober auxj
yeux du public; et on connaît'
bien des personnes à qui on se-fi
SER vait bien fâché de ressembler sur la probité , sur la sincérité , sur l'équité, sur le désintéressement, sur l'humanité , et peutêtre aussi sur la régularité , et qui cependant courent à toutes les dévotions , fréquentent les sacremens, s'imposent beaucoup de pratiques de piété , et sont presque de toutes les bonnes œuvres.
A cela , je n'ai qu'à vous répondre en un mot, que c'est ce qu'il faut éviter , comme nous le dirons plus au long dans la suite de ce discours ; que les abus de la piété ne doivent jamais retomber sur la piété même; que l'usage injuste qu'on en fait tous les jours prouve seulement que la corruption des hommes abuse des choses les plus saintes ; qu'ainsi vous devez y apporter des dispositions plus pures , des motifs p'us chrétiens , accompagner ces pieux dehors d'une vie sainte, d'une conscience sans reproche , d'une fidélité inviolable à tous vos devoirs ; qu'au fonds , mépriser la vertu, parce cju'il se trouve des personnes qui en abusent , c'est tomber dans une illusion plus dangereuse que celle que l'on blâme, et que la meilleure manière de condamner les abus , c'est de montrer dans ses exemples le véritable usage des choses dont on abuse.
JNon , ce n'est pas que je veuille autoriser ici ce que je dois condamner dans la suite de ce discours; mais je ne voudrais pas que le zèle contre les abus
de la vertu , fût une satire éternelle de la vertu même ; je voudrais qu'en laissant le jugement des cœurs à Dieu, on respectât des dehors qui lui rendent hommage. Hélas! le monde est déjà rempli de tant d'incrédules et de libertins; il y a aujourd'hui tant de ces impies qui attaquent par des discours de blasphèmes , non-seulement les pieuses pratiques du culte, mais encore la doctrine de la foi et la vérité de nos plus redoutables mystères , qu'il nous importe de respecter, ce qu'on pourrait croire qu'un excès de piété a ajouté à l'extérieur de la religion , pourvu que la religion elle-même n'en soit pas blessée :
c'est un reste de ce goût ancien et de cette simplicité innocente, qu'il esta propos de maintenir; il faut le considérer comme une manière de réparation publique, c[ue la religion des peuples fait à la grandeur de la foi contre les blasphèmes des impies qui la déshonorent, et être sobre à blâmer les abus , de peur d'autoriser le libertinage.
Il est vrai que ce n'est pas la différence des hommages extérieurs, qui discerne devant Dieu les bons d'avec les médians: les vierges folles et les vierges sages étaient toutes parées de même , portaient dans les mains les mêmes lampes , couraient au même festin; c'était l'huile de la charité qui les discernait : et voilà la voie excellente cjue je vais vous montrer. Après avoir établi l'utilité des pratiques ex-
3o SER
térieures contre ceux qui les méprisent, il faut en combattre l'abus contre ceux qui font consister en ces dehors toute la piété chrétienne.
SECOND P01\T
Ce que saint Paul disait autrefois des observances de la loi de Moïse, nous pouvons le dire aujourd'hui des pratiques extérieures de la piété : elles sont uliles, elles sont saintes, elles sont justes , mandatum bonum , et sanctum , et justum , (Rom. 7 , 12. ) mais l'abus qu'on en fait change en occasion de péché ce qui n'avait été d'abord établi que pour faciliter le salut : elles sont utiles, mandatwn boniim ; et on les rend vaines en ne les accompagnant pas de cet esprit de foi et d'amour sans lequel la chair ne sert de rien : elles sont saintes, manda iwn sanciiim ; et l'on en fait dos obstacles de salut par l'orgueil et la vaine confiance qu'elles nous inspirent :
enfin elles sont justes, mandatwn justum ; et on blesse la justice en les préférant souvent aux obligations les plus essentielles.
1°. En premier lieu, les pratiques extérieures de la piété sont utiles , mandatwn bcmon ; et on les rend infructueuses en ne les accompagnant pas de cet esprit de foi et d'amour sans lequel la chair ne sert de rien.
En efifet , tout le culte extérieur se rapporte au renouvel-
lement du cœur comme à sa fin.; principale. Toute action de piété ij qui ne tend pas à établir le règne ' de Dieu au-dedans de nous , est S vaine : toute pratique sainte j qui subsiste toujours avec nos ' passions, qui laisse toujours ^ dans notre cœur l'amour du ; monde et de ses plaisirs crimi-l nels , qui ne touche point à nos i haines, à nos jalousies, à notre:
ambition, à nos attachemens ,^ à notre paresse, est plutôt uuei dérision de la vertu , qu'une^ vertu même. Nous ne sommes^ devant Dieu que ce que nous sommes par notre cœur et pari nos affections ; il ne voit de' nous que notre amour; il veut^ être l'objet de tous nos désirs ^!
la fin de toutes nos actions , Iffi principe de toutes nos affections^ l'inclination dominante de no-*ii tre âme; tout ce qui ne prend!
pas sa source dans ces disposi-*:
tionSjtout ce qui ne doit pasi nous y affermir ou nous y con-»
duire, quelqu'éclat qu'il puisseï avoir devant les hommes, n'eski rien devant lui , n'est qu'un airain sonnant , et une cymbal^ vide et retentissante. :
Toute la religion en ce sen»
est dans le cœur; Dieu ne s'esb manifesté aux houimes; il n'a formé une Église visible sur lai terre ; il n'a établi la majesté de ses cérémonies, la vertu de ses sacremens , la magnificence de ses autels , la variété de ses pratiques et tout l'appareil de soni culte , que pour conduire le»
hommes aux devoirs intérieurs de l'amour et de l'action de
SER grâces, et pour se former uo peuple saint, pur, innocent, spirituel , qui put le glorifier dans tous les siècles.
Voilà la fin de tout culte établi de Dieu , et de tous les desseins de sa sagesse sur les hommes. Toute religion qui se bornerait à de purs dehors, et qui ne réglerait pas le cœur et les affections , serait indigne de l'Etre suprême , ne lui rendrait pas la principale gloire et le seul hommage qu'il désire , et devrait être confondue avec ces vaines religions du paganisme , dont les hommes furent les inventeurs, qui n'imposaient à la superstition des peuples que des hommages publics et des cérémonies bizarres qui ne réglaient point l'intérieur, et laissaient au cœur toute sa corruption , parce qu'elles ne pouvaient ni la guérir , ni même la connaître.
Cependant on peut dire que c'est l'abus le plus universel , et la plaie la plus déplorable cle l'Église. Hélas! toute la gloire de la fille du roi est , ])our ainsi diie , en dehors ; jamais la montre ne fut si belle; jamais les dehors du culte plus solennels ; jamais les temples plus pompeux , les sacremens plus fréquentés , les sacrifices plus communs , les œuvres de miséricorde plus recherchées ; jamais tant d'extérieur de dévotion , et jamais peut-être moins de piété , et jamais les véritables chrétiens ne furent plus rares.
Vous comprenez bien que je
SER 3i
ne prétends pas ici justifier les vains discours du monde, et les préjugés du libertinage contre la vertu, que j'ai déjà confondus dans la première partie de ce discours. L'impie veut que tous les dehors de la piété cachent un cœur double et corrompu, et que toute vertu soit une feinte et une hypocrisie , parce que l'impie juge de tous les hommes par lui-même , et ne peut se persuader qu'il y ait encore de la probité, de l'innocence et de la vérité sur la terre. Laissons-le jouir de cette affreuse consolation , et se rassurer contre l'horreur que lui inspirerait l'état monstrueux de son àme, s'il ne croyait voir partout des monstres qui lui ressemblent.
Rendons donc plus de justice aux hommes, et jugeons-en à notre tour par nous-mêmes : ce n'est pas l'Jiypocrisie et la duplicité qui fait la grande ])laie de la religion. Ce vice est trop noir et trop lâche pour être le vice du grand nombre; et nous serions consolés si nous pouvions compter C[u'il n'y a pas ]j]us d'impies jjarmi nous, que d'hypocrites.
Ce n'estdonc pas l'hypocrisie , et cette feinte indigne qui a recours aux pratiques extérieures de la vertu pour cacher ses crimes , que je me propose de combattre : c'est au contraire l'erreur de la bonne foi et l'excès de confiance que la plupart des âmes mondaines mettent en ces devoirs extérieurs, lesquelles ne comptant pour rien la conver-
sion du cœur et le changement de vie , vivant toujours dans les mêmes désordres , sont plus tranquilles dans cet état, parce qu'elles y mêlent quelques œuvres de piété, et se flattent d'une compensation qui déshonore la piété même , et qui leur faisant perdre tout le mérite de ces œuvres , leur laisse toujours toute l'impénitence et toute l'énormité de leurs crimes. Or voilà une illusion universellement répandue dans le monde.
Ainsi on soulage des malheureux, on est touché de leur infortune ; on fait des aumônes réglées auxquelles on ne manque point ; rien de plus louable sans doute, et de plus recommandé dans les livres saints que la miséricorde ; mais ou croit que tout est fait quand ou a rempli ce devoir ; mais après cela on vit avec moins de scrupule dans des habitudes criminelles , dans des engageniens profanes, dans des haines invétérées ; on est abîmé dans le monde et dans la dissipation :
ah! Dieu n'a que faire de vos biens ; mais il demande votre cœur, et votre argent périra donc avec vous? Ainsi on soutient des entreprises de piété ; ou favorise les gens de bien ; on s'érige eu protecteur d'une maison sainte ; on orne des temples et des autels; mais l'ambition est toujours démesurée ; mais l'envie ronge toujours le cœur ; mais les désirs de plaire sont toujours les mêmes; mais la licence des entretiens n'a rien
de plus innocent et de plus pu- '^ dique; mais en décorant les :
temples, on se croit dispensé ■ d'orner son àme qui est le tem- l] pie du Dieu vivant , des dons de i la grâce et de la sainteté. Ah! i le Seigneur rejette vos présens : • vos dons profanent ses autels , et c'est comme si vous embel- , lissiez un temple d'idoles. Ainsi ' on assiste régulièrement aux ^ mystères saints ; on se fait ua i point de ne pas manquer à un.; salut ; il n'est point de solen- i nité qui ne nous voie approcher de l'autel pour participer aux ; choses saintes; mais il n'en est i point qui voie finir nos passions j criminelles; mais la vie va tou- i jours même train ; mais les de- ] voirs domestiques n'en sont pai^j mieux remplis ; mais les plai-.j sirs n'y perdent rien ; mais l'ou'i n'eu est pas moins entêté de \aS\ parure , de la fortune , des amu-»:
semens. Ah I vous participe^ donc à la table de Satan , et, non à celle de Jésus-Christ ; et?l tout ce que vous avez par dessuSj l'impie qui vit éloigné de l'au-jÇi tel , c'est la profanation des?| choses saintes. ''
2°. Cependant la vaine cou-*' fiance est le caractère des âniesi dont je parle , et c'est ici le se-4 coud abus des pratiques exté-| rieures : elles sont saintes,*] mandatuin sanctwn ; et ellesi deviennent des obstacles de sa-i^ lut par la fausse sécurité qu'ellesh nous inspirent. [
Oui, le désordre peut cour^ duireau repentir; le libertinage!
des mœurs ne se soutient quej
SER SER 33 ^ar une ivresse qui ne dure pas ; ligion , comme s'ils pouvaient le cri de la conscience ne tarde nous sauver du naufrage , et on pas de se faire entendre; on ne se fait des dehors de la piété un trouve au-dedans de soi , pour rempart contre la piété même, se rassurer, que l'injustice ou Ainsi on taxe son jeu et ses l'infamie du dérèglement, ou plaisirs pour les pauvres ; on les ces maximes monstrueuses qui fait entrer en société de son promettent à l'impie un anéan- gain ; et la fureur du jeu, si tissement éternel , et qu'on a opposée au sérieux et à la diplus de peine à soutenir elles- gnité de la vie chrétienne, n'a mêmes, que le crime sur lequel plus rien de criminel à nos yeux, elles veulent nous calmer. Mais depuis qu'on a trouvé le secret les pratiques extérieures de reli- de mettre les pauvres dans cette gion rassurent la conscience ; passion effrénée. Ainsi on ouvre elles font trouver au pcclieur sa maison à des serviteurs de une ressource au-dedans de lui- Dieu, on cultive leur amitié , même : les aumônes, les sacre- on conserve avec eux des liaimens, les œuvres de miséri- sons d'estime et de confiance, corde , la dévotion envers la on les intéresse à demander à Mère de Dieu, le culte des Dieu, notre conversion, et on saints, forment une espèce de est bien plus tranquille sur ses nuage sur l'âme ; on se pardonne crimes, depuis qu'on a chargé plus facilement des fragilités et des gens de bien d'obtenir pour des chutes qui paraissent com- nous la grâce de la pénitence, pensées par des œuvres saintes ; Ainsi enfin, on consacre certains on ne craint point cet endur- jours à la séparation et à la recissement et cet abandon de traite; on ii'enferme dans une Dieu où tombent d'ordinaire les maison sainte , plutôt pour pécheurs invétérés, parce qu'on jouir cjuelques momens plus à se trouve encore sensible à cer- loisir de la paresse, que pour tains devoirs extérieurs de la re- fuir les plaisirs ; on favorise tout ligion ; on ne s'aperçoit pas que ce qui peut être utile au bien ; cette sensibilité est un artifice on se choisit un guide fameux du démon , c|ui , comme l'en- et éclairé; on paraît plus soudurcissement , conduit à l'impé- vent aux pieds du tribunal sjnitence; si la grâce , quelquefois cré ; on est de toutes les assemplus forte , nous réveille et nous Iplées de piété; on s'interdit trouble sur la honte de nos dé- /inême certains abus publics sordres , on oppose à ces re- dont on ne faisait pas autrefois mords naissans cet amas d'œu-r de scrupule; on passe dans le vres mortes et inutiles; ce sont monde pour avoir pris le parti des signes de paix qui dissipent de la vertu; cependant nors les à l'instant nos alarmes ; on s'en- grands crimes dont on est sorti , dort sur ces tristes débris de re- tout le resle est encore le même ; 23. 3
le cœur toujours plein de jalousies, d'antipathies, de désirs d'élévation et de faveur ; les entretiens également assaisonnés rVaniertume , de satire, de malignité envers nos frères ; la vie pas moins tiède , sensuelle , oisive , inutile; les soins du corps et de la figure pas moins vifs et empressés ; l'Iiumeur et la hauteur dans un domestique point adoucie ; la sensibilité pour le plus léger mépris ou pour un simple oubli , pas moins excessive. Malgré tout cela on se rassure, parce qu'on se voit environné de tous les signes de la piété , qu'on a pris tous les moyens extérieurs d'assurer son salut, et cfu'on n'a oublié que celui de se changer soi-même.
Non , la confiance qui prend sa source dans les œuvres extérieures de la piété , met le cœur dans une fausse tranquillité dont on ne revient guère; c'est par-là que le peuple juif, fidèle observateur des pratiques extérieures, persévéra jusqu'à la fin dans son aveuglement; aussi les prophètes que le Seigneur lui suscitait de siècle en siècle , bornaient presque tout leur ministère à les détromper de cette erreur dangereuse. Ne comptez , pas, leur disaient-ib, sur les victimes et sur les offrandes que vous venez présenter à l'autel ; ne vous confiez pas sur la multitude de vos œuvres et de vos observances légales ; ce que le Seigneur demande de vous, c'est un cœur pur , c'est une pénitence sincère , c'est la cessa-
SER tion de vos crimes, c'est un amour sincère de ses commandemens , c'est une vie sainte et innocente, c'est de déchirer vos cœurs et non vos vêtemens, c'est d'ôter le mal qui est au milieu de vous : cependant ces dehors religieux nourrissaient toujours leur injuste confiance.
Quand ils étaient ouvertement tombés dans l'idolâtrie , et qu'oubliant tout-à-fait le Dieu de leurs pères , ils avaient élevé au milieu d'eux des autels étrangers , les prophètes alors les rappelaient facilement de leurs égaremens , ils leur faisaient répandre des larmes de componction et de pénitence, et Jérusalem se couvrait de cendre et de cilice : en un mot , cjuand ils étaient devenus idolâtres et ennemis déclarés du Seigneur, il n'était pas impossible d'en faire des péuitens. Mais tandis c{u'ils persévéraient dans la fidélité extérieure aux observances de la loi : ah ! les prophètes avaient beau alors leur reprocher leurs injustices, leurs fornications et leurs souillures , le temple du Seigneur les rassurait toujours:
les sacrifices, les offrandes , les observances dont ils s'acquittaient scrupuleusement, étaient aux vérités terribles qu'on leur annonçait delà part de Dieu, toute leur terreur et toute leur force : les grands pécheurs , les impies , les publicains se convertissent; les pharisiens, les demi-chrétiens , les âmes en même temps religieuses et mondaines, qui allient les devoirs
SER extérieurs de la piété avec les plaisirs, les maximes, les passions, les abus du monde , ne se convertissent jamais, et meurent sans componction comme elles avaient vécu sans défiance : semblables à ces soldats dont il est parlé dans l'histoire des Macliabées , lesquels , sous les enseignes de Judas , combattaient , ce semble , pour la cause du Seigneur, et portaient en apparence les armes pour sa gloire ; mais ayant été défaits et misa mort, on trouva cachées sous leurs tuniques, dit l'Écriture, des marques d'idolâtrie , et on découvrit que sous une fidélité extérieure à la reli- ({ion de leurs pères, ils avaient toujours porté toutes les abominations des nations infidèles :
Im'enerunt sub twiicis interfectoruni de donariis idolorinn à quibus lex proîiibebal Jiidœos.
( 7. Mach. 12, 4 o. ) Et telle est la destinée des âmes dont je parle :
elles combattent sous les étendards de la piété : elles paraissent même confondues par un extérieur de religion avec les véritables zélateurs de la loi :
elles croient pouvoir allier la pratique extérieure de ses observances avec des restes d'idolâtrie : dans cette fausse sécurité , elles affrontent la mort avec confiance ; mais le combat fini , et le jour décisif arrivé , toutes ces vaiues œuvres disparaîtront , et on découvrira sur ces dehors religieux des idoles cachées, c'est-à-dire, mille passions injustes, qui, devant
Dieu , les avaient toujours confondues avec les âmes mondaines et infidèles. '
3". Dernier abus des pratiques extérieures : elles sont justes , mcmdatum jiistum ; et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligatioHS les plus indispensables. Abus assez ordinaire dans la vertu, où l'on voit tant de personnes zélées pour les œuvres de surcroît , et tranquilles sur l'oubli continuel de leurs obligations les plus essentielles.
Ainsi souvent on est detoutes les bonnes œuvres, et l'on manque à celles que Dieu demande de nous ; aux fonctions d'une charge, aux obligations principales de son état, à ses devoirs obscurs et domestiques , où rien ne dédommage l'amour-propre, et où l'on n'est animé à remplir le devoir que par l'amour du devoir mènje. Ainsi on se prescrit des aumônes qui flattent la vanité , et on se caluie sur des restitutions infinies que la loi de Dieu nous prescrit : on fait des libéralités à des maisons saintes, et l'on ne peut se résoudre à payer ses dettes : on prie lorsque le devoir obligerait d'agir : on agit lorsque nos besoins devraient nous engager à prier :
on règle les affaires de la veuve et de l'orphelin , et vos propres affaires dépérissent, et vous préparez à des enfans malheureux, ou à des créanciers frustrés, les fruits amers de votre injuste charité : on prend une inspection sur des maisons saintes, et
l'on ne veille point sur l'éducation de ses enfans et sur la conduite de ses domestiques : on réconcilie les cœurs aigris et aliénés , on rétablit la paix et la bonne intelligence dans les familles , et l'on entretient la division dans la sienne propre par son humeur ; et pour ne rien
,jabattre de ses aigreurs et de ses cîiprices, on aliène le cœur et
. l'esprit d'un époux , et on le précipite dans des amours étrangères : on s'abaisse jusqu'aux ministères les plus vils envers les membres affligés de Jésus- Christ , et l'on ne voudrait pas faire une avance légère de réconciliation envers un ennemi , pour ménager sa faiblesse et le gagner au Seigneur : on s'i^jipose
sune multitude de prières saintes ; et de la même bouche dont on vient de bénir le Seigneur, dit saint Cyprien , ou déchire ses frères, et nous faisons sentir par là , selon l'expression d'un apôtre, que notre religion est vaine, et que nous nous séduisons nous-mêmes.
Que dirai-je enfin? On est peut-être de toutes les assemblées de dévotion , et l'on ne vient pas entendre la voix du pastçur que l'Église ordonne de suivre et d'écouter. Oui , la voix du pasteur a une grâce et une vertu particulière pour ses brebis : il parle avec l'autorité et avec la tendresse d'un père : les vérités les plus simples dans sa bouche tirent de la grâce de son ministère une bénédiction que nous ne saurions donner
SER aux nôtres : nous sommes des étrangers, et il est le pasteur ; nous entrons dans ses travaux , mais c'est à lui quela vigne appartient : l'assistance à votre paroisse est un devoir confirmé par la pratique de tous les siècles , par les lois de l'Eglise, par la doctrine des saints, par l'exemple des gens de bien, par l'unité du ministère : c'est là proprement l'assemblée des fidèles :
c'est le corps autour duquel les aigles doivent se réunir : c'est là où est la source des sacreniens , l'autorité de la doctrine, la règle du culte, le lien commun delà foi : c'est la maison de prière où vous devez venir confesser la foi que vous y avez reçue sur les fonts sacrés, et soupirer après l'immortalité que vos cendres y attendront : c'est une manière de scliisme, de désobéissance , de séparation du corps des fidèles, de s'en absenter; et cependant on aura du goût pour aller se recueillir dans une maison sainte , où la singU'^ larité et la distinction- flatte et soutient, et on n'en aura point pour ce devoir essentiel, parce que le mélange du commun des fidèles, qui devrait le rendre plus solennel et plus consolant , l'a rendu ou incommode ou méprisable.
Voici donc la règle : tout ce qui combat une obligation essentielle, ne peut être une œuvre de la foi et de la piété. Jésus-Christ n'est pas divisé contre lui-même : la charité ne détruit pas ce que la justice édi-
SER fie : commencez par le devoir :
tout ce que vous ne bâtirez pas sur ce fondement, ne sera qu'un amas de ruines, d'œuvres mortes, de pailles destinées au feu :
Dieu ne compte point des. œuvres qu'il ne nous demande point : la piété sincère et véritable n'est que la fidélité aux obligations de son état : quand ces devoirs seront remplis , faites vous en à la bonne beure de surcroît ; mais ne préférez pas l'accessoire au principal, vos caprices à la loi de Dieu , et la perfection chimérique de la piété à la piété elle-même. Ou a beau dire : tel est le goût bizarre de l'homme; le joug du devoir n'a rien qui flatte l'orgueil :
c'est un joug forcé et étranger qu'on ne s'est pas imposé soimême, qui n'offre que le devoir tout seul, toujours triste et dégoûtant, et sous lequel l'amourpropre a de la peine à plier :
mais les œuvres de notre choix, nous nous y prêtons avec complaisance; c'est un joug de notre façon qui ne nous blesse jamais ; et ce qu'il pourrait avoir de pénible est toujours adouci, ou par le goût qui nous y porte, ou par le plaisir secret que l'on sent de l'avoir soi-même choisi.
Évitez donc également les deux écueils marqués dans ce discours : en voilà le fruit. La vertu prudente et solide lient toujours un milieu juste et équitable, c'est l'humeur toute seule qui aime les extrémités. N'ajoutons rien du nôtre à la religion :
elle est pleine d'une raison su-
blime , pourvu que nous la laissions telle qu'elle est; mais dès que nous voulons y mêler nos goûts et nos idées, ce n'est plus, ou qu'une philosophie sèche ou orgueilleuse qui donne tout à la raison , et qui ne fournit rien de tendre pour le cœur, ou qu'un zèle superstitieux et bizarre que la saine raison méprise, et que la foi désavoue et conda'iiine.
Rendons par une vie soutenue , et par l'équité de toute notre conduite , la vertu respectable à ceux mêmes 'qui ne l'aiment point : montrons au monde, en mettant chaque chose à sa place dans nos actions, que la piété n'est pas une humeur ou une faiblesse , mais la règle de tous les devoirs, l'ordre de la société, le bon sens de la raison, et la seule sagesse où l'homme doive aspirer sur la terre. Entrons dans l'élévation des maximes de' la religion et dans toute la dignité (;Je ses preceptes, et forçons les ennemis de la vertu de convenir que la piété toute seule sait ennoblir le cœur, élever les sentimens , former des âmes grandes et généreuses , et que rien n'est si petit et si puéril qu'une âme que les passions guident et dominent. Mettons la vertu en honneur, en lui laissant tout ce qu'elle a de divin et d'aimable; sa douceur, son équité, sa noblesse, sa sagesse , son égalité , son désintéressement, son élévatioa: le monde, tout injuste qu'il »st , serait bientôt réconcilié avec la piété, si nous en avions une fois séparé
nos faiblesses; c'est ainsi que nous ferons bénir le nom du Seigneur par ceux qui ne le connaissent pas, et que nous pourrons espérer de les voir un jour réunis avec nous dans la bienbeureuse immortalité.
(Le P. Massillon , dans son sermon du véritable culte , tome 3 du Carême. Vojez aussi le premier tome des réflexions du père Croisât ; le sermon sur la piété, qui se trouve dans le second tome de la dominicale du père Bourdaloue, et le premier tome des pensées du même prédicateur; les sermons du service de Dieu et de la sainteté de la vie , du père Cheminais , les pères la Boissière et la Piue dans leurs sermons sur la dévotion. )