‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 30 sur 77 · SP:R · texte numérisé non relu

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saints, parce qu'étant plus convaincus de leur faiblesse , plus éclairés des lumières de Dieu , plus persuadés lie sa grandeur, plus touchés de ses bienfaits, et plus soumis à ses volontés, ils lui rendent aussi plus d'honneur, et se détachent plus d'euxmêmes. De là viennent ces conséquences que les Pères de l'Église ont si souvent tirées , que plus on approche de Dieu, plus on est humble; que le fondement de l'humilité est la connaiss:!nce de soi-n\êaie, et que la mesure de la connaissance de soi-même, c'est la connais^ sance de Dieu; qu'on avance d'autant plus dans la justice et dans la charité . qu'on se perfectionne dans l'humilité chrétienne, et qu'on n'est saint qu'à proportion qu'on est humble.

C'est sur ce fondement que j'établis les preuves de la sainteté de François de Paule. Son esprit, son cœur, ses actions, son nom, son ordre , tout respire l'huniilité; c'est par elle qu'il a vécu; c'est pour elle qu'il était né. La providence de Dieu qui veille sur ses élus et qui pose lui même le fondement de leurs vertus , permit que celuici naquît d'une mère humiliée par une longue stérilité, et qu'il fût obtenu par les vœux qu'elle fit au patriarche saint François, modèle d'une vie humiliée et anéantie, afin que, par les impressions qu'il recevrait de ces deux astres , pour ainsi dire, qui présidaient à sa naissance , il fût comme le fruit et l'ou-

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vrage de l'humilité , lui qui devait un jour en donner de si grands exemples à toute l'E-

Il se perfectionna d autant plus dans cette vertu qu'il n'y trouva pas dans les coriiuiencemens de sa vie les obstacles qu'y mettent ordinairement les pères passionnés de la fortune de leurs enfans, et les mères ambitieuses. Vous le savez, Messieurs, à peine sont-ils nés, ces enfans , qu'on les accoutume à l'orgueil et à la mollesse. On les élève sans aucun principe-pratique de religion. Au lieu de maintenir en eux l'esprit de Dieu , on leur souliaite et on leur inspire l'esprit du monde :

à peine viennent-ils de renoncer aux pompes du siècle qu'on les leur montre et qu'on leur enseigne à les aimer : ils ont promis de suivre l'Évangile, et on les assujettit à la coutume. Ainsi, la vanité se saisissant de ces âmes encore tendres , elles cescent d'être infidèles à mesure qu'elles deviennent raisonnables , et perdent l'innocence de leur baptême presque aussitôt Cfu'elles l'ont reçu. François fut formé dans une discipline plus chrétienne. La mère de ce nouveau Samuel le destina dès sa naissance à la piété : elle voulut ([ue la maison de Dieu devînt la sienne. Dès qu'il fut capable de connaître la vertu elle l'envoya la pratiquer parmi de saints et humbles religieux, afin que l'humilité lui devînt comme naturelle. Elle se priva volou-

tairemeat de la consolation de voir un fils qu'elle avait désiré pour Dieu plus que pour elle , de peur que la contagion du siècle ne ternît en quelque façon la pureté de son innocence.

Ce fut pour favoriser l'humilité naissante de cet enfant, que Dieu permit qu'il fût élevé, non pas dans la science qui enfle , mais dans la charité qui édifie.

Les discordes civiles ayant jeté le trouble et la confusion dans toutes les parties de la Sicile; et les universités étant ou dissipées ou inaccessibles pour lui , Dieu lui servit lui-même de maître dans la retraite et dans le silence, et lui apprit cette science des saints qui fait les véritables humbles. Jamais disciple ne fut plus docile ni plus attentif.

Il travaillait à purifier son cœur et non pas à polir son esprit; il employait à la prière ce temps qu'on donne à des études humaines : études, amusement sérieux d'un âge inutile , et fondement ordinaire de l'orgueil et de l'ambition de ceux qui s'y attachent; études qui ne servent souvent qu'à faire gémir une f,)ible raison sous le poids des difficultés qui s'y rencontrent; études qui , n'étant rapportées ni à la gloire de Dieu , ni au service de l'Église, ne font que confondre la vérité par des subtilités recherchées , et nourrir dans l'esprit une vaine complaisance de soi -même,

Aussi ne se proposa-t-il pas pour exemple ceux qui s'étaient servis de leur savoir, coniraie

SER d'un moyen pour se faire une grande réputation ou pour se pousser dans le monde. Il ne voulut point voir la conséquence de se rendre habile en un temps où les lettres étant peu cultivées et les esprits communément grossiers , il était aisé de se distinguer , en un pays où la fortune se donne au mérite et où la seule réputation d'en avoir élève quelquefois aux premières dignités de l'Église. Il chercha des modèles d'humilité et non pas des modèles de grandeur et de gloire. Ce fut dans ce dessein qu'il se fit conduire à Assise etauMoiit-Cassin, pour y révérer les fondateurs de deux des plus célèbres ordres de l'Eglise. C'est là que , marchant avec respect sur les vestiges de ces saints hommes, il recueillait les restes de leur esprit qu'il avait dessein de renouveler en lui-même. C'est là que , puisant dans les sources de la discipline monastique les règles de la ferveur et de la pénitence chrétienne , non-seulement il apprenait à devenir saint , mais encore à laisser un jour une nombreuse postérité de saints.

C'est là que , prosterné sur les tombeaux de ces hommes qui s'étaient ensevelis vivans dans les solitudes, il se confirma dans le dessein de mourir entièrement au monde et de mener une vie cachée en Dieu avec Jésus-Christ, selon le langage de l'Apôtre.

Ce fut la résolution que prit François de Paule , quittant

le monde avant de l'avoir connu. 11 s'avança dans la perfection sans empêchement et sans obstacle ; il se retira dans les déserts de la Calabre pour se dérober aux yeux des hommes, et n'avoir d'autre témoin de ses bonnes œuvres, que celui qui en devait être la récompense. Il voulut avoir le mérite de la vertu sans en avoir la réputation , et crut que son bonheur était d'être aimé de Dieu , et sa sûreté d'être inconnu aux hommes. Il ne îravailia plus qu'à pratiquer l'humilité, qu'à conseiller l'humilité, qu'à établir un ordre et une discipline d'humilité.

Quel fondement voulut - il donner à son institut si saint dans SCS principes , si édifiant dans ses pratiques , si évangéliquedans ses fins, sinon l'humilité? Comme les noms renferment l'essence des choses , et que les ordres sont l'ouvrage des mains de leurs fondateurs , les expressions de leurs vertus et le caractère de leur esprit , il voulut que le nom de ses disciples leur représentât leur principale obligation et sa principale vertu. Comme la vanité cherche les titres les plus éclatans pour se distinguer dans les familles , l'humilité lui fit imaginer le moindre de tous, pour faire la différence de la sienne.

Il lui imposa la loi d'une abstinence perpétuelle pour l'entretenir dans la pénitence, compagne inséparable de l'humilité évangélique.

Ce saint pa triai clie a voulu que ses en fans passent toute leur vie comme l'Église vous fait passer une des moindres portions de l'année. Il leur a proposé la charité comme l'âme de ce pieux institut. C'est pour cela qu'il reçut du Ciel ce glorieux étendard qui fut comme ses armes et son titre de noblesse , comme la marque des actions héroïques qu'il avait faites et qu'il devait faire , et comme une exhortation vivante à ses descendans du zèle et de l'amour qu'ils devaient avoirpour Dieu et jjour son Église. Mais il a voulu que l'humilité fût la (jardienne des autres vertus et la qualité essentielle de sa religion. Gédéon disait autrefois :

Ma famille estla plus basse dans Manasse, et moi je suis lemoindi'e dans la maison de mon père. ( Judic. 6. ) Notre saint tenait le même langage : mon ordre doit être le plus hun^ble de tous les ordres de l'Église, et il faut que je sois le plus humble sujet de mon ordre.

En eft'et avec quelle joie servait-il dans les plus bas ministères de la religion , ceux dont il était le père et le maître par la supériorité de sa vertu autant que par la prééminence de sa charge ? Avec quel humble sentiment de lui-même refusa-t-il de recevoir les ordres sacrés que le souverain pontife voulut lui conférer par l'imposition de ses mains sacrées? Qui est-ce qui méritait mieux d'entrer dans le sacer-

doie de Jésus-Christ , que celui qui, par sa vie et par ses mœurs, s'était rendu conforme à Jésuschrist même? Lui manquait-il quelque qualité nécessaire à ceux qui s'engagent au ministère des autels? N'avait-il pas cette foi vive dont parle Jésus- Christ , capable de transporter les montagnes? Ne brûlail-il pas du feu de cette charité puissante qui détache le cœur du monde, et de tout ce qui lui appartient, et qui fait qu'on n'aime que Dieu ou pour Dieu ?

S'il faut être pauvres pour imiter ce souverain prêtre, qui se dépouille de tout dans l'Eucharistie, François n'avait que des racines pour vivre et un cilice pour se couvrir. S'il faut être pur d'esprit et de corps pour offrir cet agneau sans tache ; la solitude où il s'était retiré dès ses plus tendres années pouvait répondre de son intégrité et de son innocence.

Cependant cet homme si saint à qui Jésus-Christ, par la bouche de son vicaire , donnait des inarques d'une vocation indubitable, se regarde coname indigne de cet excellent , mais redoutable ministère. Hé ! que peuvent penser ceux qui , étouffant tous les sentimens de la foi et de la piété chrétienne , usurpent le sacerdoce de Jésus- Christ sans qu'il les y appelle , et se chargent inconsidérément d'un fardeau qui les presse et cpii les accable? Que diront ceux qui se jettent dans l'Eglise sans avoir expié leurs péchés passés

par une pénitence sincère , et qui , après avoir mené une vie profane dans le monde , vont encore aux pieds des autels mener une vie sacrilège? Que diront ceux qui ne regardent la prêtrise que comme un passage aux dignités ecclésiastiques , et qui font servir d'instrument à leur ambition les mystères les plus saints de la religion , et le sacrifice de Jésus-Christ même?

Qu'ils admirent l'humilité de François de Paule, et qu'ils gémissent de leur orgueil devant Dieu et devant les hommes.

Mais la vertu de ce saint ne fut jamais plus admirable que lorsqu'elle se trouva comme hors de son centre, et que la providence de Dieu le tira de l'obscurité de sa vie cachée pour le «faire paraître dans la plus éclatante partie du monde , je veux dire dans les cours des princes. Quand je me le représente assis à côté du souverain pontife , qui reçoit ses conseils comme des oracles ; quand je me figure le plus grand roi de la terre à ses pieds, im pliant humblement son secours et l'honorant comme l'arbitre de iavieoude sa moit; quand je me représente non-seulement les peuples , mais encore les grands du monde accourant à l'envi pour avoir part à ses bénédictions et à ses prières: je dis en moi-même que cette tentation est délicate , et que c'est une grande et rare vertu qu'une humilité qui est honorée ! 11 fi'est pas difficile de se contenir

dans les bornes d'une juste modération, et de se resserrer en soi-même quand on est réduit aux ténèbres d'une vie obscure.

On résiste aisément à l'orgueil quand il n'est pas soutenu par une grande réputation ou fortifié par un grand mérite. On a quelque honte de se croire , quelqvie bonne opinion qu'on ait de soi, quand on est seul à s'estimer et à s'applaudir, et quand on n'a pour soi d'autre approbateur, ni d'autre flatteur que soi-même. Mais lorsqu'on se voit honoré et qu'on fait du bruit dans le monde , lorsqu'on s'attire la louange et l'admiration par des talens ou par des vertus extraordinaires ; qu'il est dangereux qu'on ne soit de l'avis du public , qu'on ne vienne à se louer et à s'admirer un peu soi-même malgré toute sa modération, et qu'on ne mêle quelque grain de son j>ropre encens à celui qu'on reçoit des autres !

Notre saint évita ce péril, il se jugea par sa conscience et non pas par sa réputation , et n'oublia pas ce qu'il était devant Dieu, quelque glorieux qu'il fût devant les hommes.

En effet , y eut-il jamais vie plus pleine de merveilles que la sienne? Mais le plus grand miracle qu'ait fait ce grand homme , c'est de n'avoir pas été ébloui de la gloire que ses miracles lui avaient acquise. Il s'anéantissait lui-même tandis que tout l'univers lui applaudissait.

Il avait plus de soin de cacher ses bonnes œuvres que nous n'en

avons de cacher les mauvaises.

On eût dit qu'il avait honte de servir d'instrument indigne à la puissance de Dieu dans ses œuvres miraculeuses , tantôt les rejetant sur la vertu de quelques herbes qu'il cultivait lui-même exprès, tantôt donnant des cierges bénis pour faire tomber l'honneur de ces grands événemens sur les bénédictions de l'Église. Son humilité lui dérobait ainsi toutes les vertus et toutes les lumières dont il était rempli. La grâce qui le faisait paraître grand aux yeux des autres , le cachait à lui-même ; et l'on a vu accomplir en sa personne le souhait des plus grands serviteurs de Dieu , de ne point pécher, et de se regarder comme pécheurs, et d'être .saints sans s'apercevoir qu'ils le fussent.

Mais cette humilité fut la cause de son élévation et de sa gloire.

C'est ma seconde partie.

SECONDE PARTIE

C'est la conduite ordinaire de Dieu à l'égard des saints , de les élever à mesure c[u'ils s'humilient. Or, Messieurs, cet ordre d'équité et de justice , cette compensation de grandeur et d'abaissement ne parut jamais mieux que dans la vie de l'humble , du pauvre , et toutefois du grand et de l'illustre François de Paule. Dieu le tira, pour ainsi dire , du néant de sou iiumilité pour le revêtir de sa force et de sa sagesse , et pour en faire un de ces hommes singuliers dont il se plaît de donner de temps

SER en temps comme un spectacle k\ son Église, par les grandes ver- !

tus que sa grâce produit en eux, .

et par les œuvres merveilleuses' que sa puissance fait par leur!

ministère, afin d'exciter la fer-, veur des gens de bien, pari l'exemple vivant d'une piété ex-; traordinaire , et de confirmer la '■.

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foi des pécheurs par la vue desj prodiges qui surpassent les for-; ces de la nature. Examinez donc j avec moi les grâces que Dieu fit par lui , et celles qu'il lui avait faites. Voyez combien il est descendu, en voyant où il est mon-i té; et jugez de la profondeur de ] son humilité par le degré d'hon- 1 neur où Dieu l'élève. j

Je n'ai d'abord qu'à parcourir tout cet univers , et à vous découvrir tout d'un coup toute la face de la nature. On eût dit que Dieu l'en avait fait le seigneur et le maître. Est-il besoin de confirmer la vérité ? Faut-il instruire , secourir ou édifier le prochain? Tout cède à sa foi : \ sa charité n'a point de bornes , ■ les élémens pour lui obéir, rom- ; pcnïÉlurs lois et perdent leurs j qualités les plus naturelles. Les ; astres arrêtent leur cours, et!

détournent leurs malignes in- j fluences. Les vents étouffent ' leur souffle fatal , et s'apaisent. \ La mer brise ses flots écu^neux , :

et se calme. La terre force les ' saisons , et devient fertile en tout temps. Des sources d'eau ■ vive sortent des veines d'un rocher aride à la parole de ce Moi- :

se. Le feu divise ses flammes et ,1 les amortit , quand cet ange du ;

SER Seigneur va descendre dans la fournaise. Le ciel s'ouvre ou se ferme , retient ou répand ses rosées à la prière de cet Elie.

Les montagnes s'ébranlent, et ces masses sans soutien demeurent suspendues par la force de la foi de ce Thaumaturge. Les créatures les plus insensibles s'arrêtent ou se meuvent à la volonté d'un homme mortel; et toute la nature étonnée , attentive , obéissante , reconnaît en lui le pouvoir de son Créateur, et révère sa sainteté et son innocence.

Ne croyez pas, Messieurs, que je m'abandonne à ma propre imagination, que je prenne pour fondement de ce discours une tradition superstitieuse, et que je veuille rendre vos esprits attentifs par le magnifique récit de ces événemens admirables.

Je parle sur des témoignages certains , sur la foi de l'Église même , et je veux mériter votre attention , plus par la vérité que par la grandeur de ce que je dis.

Dieu est le maître de ses faveurs et de ses grâces ; et pourquoi ne croyons-nous pas qu'il ait fait servir une partie de ses créatures à la gloire de celui qui ne s'en servait que pour se cacher, pour se confondre, et pour s'anéantir devant le Créateur c[ui les a faites?

Ce serait peu d'avoir eu cet empire sur les clémens , s'il ne l'avait exercé sur les hommes mêmes , par cette grâce de guérisons qui le rendait l'objet de la vénération et de la tendresse

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des peuples, llyadeux sortes de miracles, selon la remarque de saint Cyrille d'Alexandrie , ceux de la puissance et ceux de la charité. Les premiers n'étant faits que pour frapper ou pour convaincre l'esprit de ceux C[ui les voient, ne produisent ordinairement que l'admii'ation et la crainte : les seconds étant faits pour le soulagement et pour le secours des misérables , touchent le cœur, et joignent à la surprise et à l'étonnement , l'amour et la reconnaissance.

Ceux-là effraient et rebutent pour ainsi dire; ceux-ci consolent et attirent. Jésus - Christ montre son pouvoir par celte pêche miraculeuse que sonEvangile nous représente. {Luc, 5.) Le plus hardi de ses apôtres s'écrie : « Sortez , Seigneur, et ne demeurez plus avec un pécheur tel que je suis. » {Mattli. 8.) Il chasse les démons ; et tout un peuple alarmé de cette puissance qui pouvait les protéger, mais qui pouvait aussi les perdre , le prie de s'éloigner de la contrée. Il propose le plus grand de tous ses miracles, le sacrement de son corps et de son sang : ses disciples eu sont surpris et l'abandonnent. Mais guérit-il des lépreux , des aveugles, des paralytiques [Joan. 6.) : une grande multitude de peuple le suit, voyant les miracles f[u'il faisait sur les malades; pour nous apprendre, ajoute ce père, que la véritable gloire , parmi les hommes , consiste à être puissans et à être utiles, et qu'on

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ne peut manquer d'en être honoré, quand on les tient par l'intérêt et par l'estime ; et quand on sait, après s'être rendu considérable par sa vertu , se rendre encore agréable par ses bienfaits.

Tel fut ce saint homme dans le cours de sa vie mortelle. On le vit dans son désert qui servait comme de refuge public à tous les malheureux, réparer dans les uns les accidens de la fortune , dans les autres les défaillances de la nature. On le vit traverser toute la Sicile , laissant partout des traces d'une charité bienfaisante. Là, il ranime un enfant mourant , et le rend aux vœux d'une mère éplorée. Ici , il remet la vigueur dans des corps usés, et consumés par des fièvres invétérées. Là il guérit des plaies où tout l'art s'étant épuisé , n'avait pu connaître autre chose, sinon qu'elles étaient incurables. Ici il fait refermer des sépulcres ouverts, et redonne la vie à ceux qu'on y porte. Tout cède à l'efficace de sa parole. Mais il ne s'arrête pas à la santé du corps, il travaille ausalut de l'âme. Il détruit dans les mêmes sujets et les maladies qui les affligent, et les vices qui les corrompent. Partout où il porte sa charité, il inspire la pénitence, et guérit , par ses instructions salutaires, l'avarice, l'ambition, la colère, l'aveuglement , maladies aussi populaires et aussi dangereuses que toutes les infirmités corporelles.

Passons à tes endroits éclatans

SER de sa vie, où la providence divine l'élevant au-dessus de toutes les grandeurs de la terre , sembla l'établir le protecteur ; et, si je l'ose dire, l'arbitre du Salut des rois et des royaumes.

Piappelez en votre mémoire le danger que courut de son temps l'Italie , de tomber entre les mains de l'impie Mahomet , et de ses troupes infidèles. Ce prince, qui joignaità une grande puissance une ambition démesurée , et qui, par ses vices et par ses vertus , s'était rendu la terreur de la terre , après avoir conquis l'empire des Grecs , se proposa de ravager celui des Romains, et crut que pour détruire la religion de Jésus-Christ, il fallait l'aller étouffer jusque dans sa source. Quelque grande que fut l'entreprise, elle lui parut infaillible, s'il pouvait la rendre secrète. Ainsi couvrant son dessein de la foi des traités et des apparences de paix , menaçant ses voisins pour endormir les plus éloignés , il ne doutait pas de la conquête de l'Italie, s'il pouvait se saisir de quelque place dans la Sicile. Que les jugemens de Dieu sont adorables , et qu'il sait bien quand il veut , par de faibles moyens , confondre l'orgueil et la fausse prudence des hommes I

François, cet homme caché dans les bois et dans les roches, sans aucune expérience dans les affaires, attentif à lui-même, et ne sachant ce qui se passe autour de lui , pénètre le secret de ce barbare politique, et dé~

couvre dans son désert ce qu'on projette dans l'Asie. « Je vous rends grâces , mon Père , de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudens , et que vous les avez révélées aux petits, » disait Jésus -Christ.

{Matth. II.) Nous pouvons dire aujourd'hui de même en faveur de notre saint enflammé du zèle de la religion et de l'amour de la patrie. Il interrompt le cours de sa contemplation ; il exhorte les princes à la défense , les évoques à la prière, les peuples à la pénitence; il redouble lui-même ses austérités, pour fléchir le courroux céleste. Mais soit que Dieu eût aveuglé ces princes et leurs conseils , pour faire voir qu'il est le maître des événemens : soit qu'il voulût punir les péchés des peuples, et les ramener à lui en les laissant aller jusqu'au penchant de leur ruine:

soit qu'il eût dessein de relever la gloire de son serviteur par le peu de croyance même qu'on donnerait à ses paroles, il permit qu'on prît ses avis et ses prédictions pour des visions d'un herniite contemplatif, ou pour des remontrances importunes d'un sujet bizarre, jusqu'à ce que l'événement eût justifié la vérité de la prophétie, et que l'invasion subite des Turcs , par la prise d'une des meilleures places de la Sicile , eût jeté dans tout le monde chrétien l'étonnement et l'épouvante.

Quelle fut alors la face de cette malheureuse province ! ceux qui devaient répandre leur sang

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pour les autels et pour la patrie, songeaient à la fuite et non pas à la défense. Les prêtres se préparaient à être immolés à Jésus- Christ, et à lui servir de victimes , peut-être en offrant son sacrifice. Les peuples désespérant d'échapper au glaive ou aux chaînes des infidèles , n'attendaient plus que la mort ou la servitude. On croyait déjà voir les temples changés en mosquées, le croissant arboré où la croix de Jésus-Christ était adorée , et la capitale du christianisme devenir le siège de la grandeur et de la puissance des infidèles. Le pape implorait vainement le secours des rois et des capitaines de l'Europe. Cependant le tyran , pour profiter de ses avantages , couvrait la mer de voiles et de vaisseaux , faisait marcher ses vieilles troupes endurcies sous le fer, accoutumées au carnage , et se disposait à venir lui-même à leur tête éteindre l'Église et l'empire tout ensemble, et ajouter au meurtre de tant de rois , celui du souverain pontife de Jésus-Christ.

Tu viendras jusque-là , superbe et formidable puissance ; et là tu briseras, comme la mer, tes flots orgueilleux contre un atome et un grain de sable. {Job.

38.) Ce ne sera ni le nombre de nos soldats, ni la prudence de nos capitaines, ni les efforts , ni les conseils des princes confédérés qui renverseront tes desseins, ce sera la prière d'un pauvre hermite. En effet, il se renferme huit jours entiers dans

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sa cellule pour prier eu secret ie père céleste. 11 en sort comme ixn autre Moïse , pour annoncer à Israël la mort de Pharaon et la délivrance de son peuple. Il ranime le courage des soldats que la crainte avait dispersés dans le désespoir des affaires publiques ; et donnant au général qui les commandait des cierf;es bénis pour gage assuré de la défaite des ennemis , il obtint la plus belle et la plus importante victoire que les chrétiens aient jamais remportée sur les infidèles.

Qu'il est vrai , ce que l'Écriture nous enseigne, « que la prière d'un homme de bien est puissante sur les miséricordes de Dieu : » cependant on n'y fait point de réflexion. Combien de guerres glorieusement soutenues , combien de paix heureusement terminées , dont on attribue le succès ou à la force ou à la prudence de la chair, dont l'honneur est peut-être dvi à l'oraison d'un solitaire qui levait les yeux et les mains au Ciel , tandis qu'Israël combattait en pleine campagne ? Conibien de santés précieuses à l'univers qu'on croit conservées par la vigueur du tempérament, ou rétablies par le secours de l'art ou de la nature , qui sont le fruit des vœux et des larmes d'un homme de bien qui prie en secret le père céleste ! Hé ! Messieurs , quand on voit le débordement des passions et des péchés (|ui régnent aujourd'hui dans le christianisme, tant de

corruption dans les mœurs, tant^ de relâchement dans la disciH pline, tant d'iniquités dans lesi jugemens, tant d'infidélités dansj les mariages, tant de profana-^ tions dans les Eglises, tant d'hy-j pocrisie dans l'usage des sacre -ï mens ; qu'il est aisé de conclure; que parmi cette foule de pécheurs qui provoquent la colère; du Ciel, il y a quelques justesi cachés qui la retiennent! On a.

peine à reconnaître le doigt de| Dieu en ces rencontres , et l'onj aime mieux attribuer ces pros-' pérités publiques ou particu-l lières à une impuissante sagesse] dont les hommes se flattent , ou; à je ne sais quelle fortune dont leur vanité se fait une idole,' qu'au pou^'oir que donne celui; qui voit tout, et qui règle touti à ceux qui l'aiment et qui le' servent. Ainsi , François eut la' gloire d'être le libérateur eti l'ange visible de l'Italie. \

Mais s'il eut le bonheur de; protéger les états chrétiens , il; eut le courage d'annoncer la vé-i rite aux rois qui les gouver-l naient. C'est ici , Messieurs, que; j'ai besoin de cette favorable at-; teution dont vous m'honorez.) Une des plus grandes merveilles,^ dit saint Bernard , que Dieir opère en ses saints , c'est de lesj rendre en même temps hum-' blés et magnanimes : humilité' sans bassesse ; magnanimité sans; orgueil; humilité noble qui fait; qu'ils se confient d'autant plus' en la puissance de Dieu dans lesl choses qui sont difficiles, qu'ils présument moins de leurs pro- :

près forces; magnanimité mo' deste , qui leur inspire d'autant plus de crainte et de reconnaissance pour Dieu , qu'ils en ont reçu plus de grâce. De là se forme en leur cœur ce juste tempérament de retenue et de courage ; ils respectent les hommes, mais ils ne peuvent respecter leurs erreurs. Ils n'ont pas dessein d'offenser les grands du monde , mais ils craignent de blesser leur conscience , en leur dissimulant ou en leur déguisant- leurs péchés. Ils s'humilient toujours eux-mêmes, mais ils n'humilient jamais la justice ; le crédit de la vérité est plus puissant sur eux que le crédit de la coutume ; et résolus de se séparer du siècle par une sainte singularité , plutôt que de s'y conformer par une société criminelle , comme ils se soumettent eux-mêmes à la loi de Dieu, ils voudraient y ramener et y réduire tous les pécheurs qui s'en écartent, sans avoir égard ni à leur rang ni à leur naissance.

Ce fut dans cet esprit que François de Paule entra dans les cours des rois , pour y annoncer la vérité que la flatterie de leurs sujets , et leurs propres passions leur cachent ordinairement. N'osa-t-il pas remontrer au roi de Naples les misères des peuples qui gémissaient sous le poids des tributs excessifs qu'il leur imposait? Ne lui dit-il pas -ivec un zèle discret , mais généreux , qu'il n'était riche que du bien d'autruj; qu'il ne devait

pas se regarder comme le maître de ses trésors, pour en disposera sa volonté : mais comme le disjiensateur pour les em- ])loyer au salut public. Qu'il était établi ministre de Dieu pour rendre ses peuples heureux , non pas pour en faire des misérables , en consumant en luxe et en débauches les subsides tirés du travail et de la substance des pauvres? Ne fit-il pas distiller du sang d'une pièce de monnaie qu'il rompit en sa présence , pour le convaincre par le miracle , s'il ne pouvait le convertir par les remontrances , pour lui inspirer la compassion par cette })reuve sensible de la misère et de la calamité publique , et pour lui faire connaître sa violence et son inhumanité , en lui montrant sur cet insensible métal , une image touchante de la plaie qu'il faisait dans le cœur des peuples? Mai.s quelle fut sa fermeté, lorsqu'àprès avoir essayé d'apprendre à vivre à un roi de Naples, il vint enseigner à un roi de France à bien mourir ?

Vous savez , Messieurs , que c'est de Louis XI que je parle.

Ce prince, impénétrable dans ses desseins, implacable dans ses colères, toujours soupçonneux et toujours suspect , accoutumé à tendre des pièges , et à craindre pour lui les pièges qu'il avait tendus, odieux aux autres et à lui-même, traînait dans une triste retraite les misérables restes d'une vie qu'il avait passée à troubler les au-

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très , et à s'inquiéter lui-même.

Dieu qui punit souvent les pécheurs par leurs propres péchés , le livra à ses chagrins et à ses soupçons; et, faisant du sujet de ses passions la matière de ses supplices , permit qu'il fut déchiré par ses propres défiances ; et qu'après s'être fait craindre de tout le monde , il craignît tout le monde aussi. Il avait la mort sans cesse devant les yeux , non pas pour s'y préparer, niais pour s'en défendre:

quelque habile qu'il fût en l'art de feindre, il ne put dissimuler cette faiblesse. Plus touché du désir de conserver son autorité, que de l'appréliension de perdre son âme; entreprenant des pèlerinages plutôt par timidité que par pénitence; cherchant à se soutenir dans ses frayeurs, et à calmer sa conscience inquiète par des dévotions superstitieuses, et se faisant contre la mort comme un rempart d'images et de reliques de ces mêmes saints qui l'ont si sagement attendue , ou si généreusement endurée , il cherchait vainement tous les secours imaginables; et, ne pouvant rien se promettre, ni de l'art, ni de la nature, il se flattait enfin de l'espérance d'une guérison miraculeuse.

0 mort ! que ta mémoire a d'amertume pour ceux qui vivent dans les biens et dans les grandeurs de ce monde {Ecc.4^-) Ce fut alors que ce prince , après avoir invoqué tous les saints du ciel, eut recours à ceux de la terre, et que, donnant tout pour

son âme, ainsi que parle l'Écri-j ture , il envoya des ambassadeurs jusqu'au fond des mon-' tagnes de la Calabre , pour obliger François à venir faire ua; miracle en sa faveur , et à lui prolonger sa vie. Un homme moins solide aurait cru qu'il fallait se hâter de recevoir un honneur qu'on rendait à sa réputation et à sa vertu. Il aurait regardé la France comme un théâtre propre à faire éclater la gloire de Dieu, et par accident la sienne propre. Il aurait porté le roi à la justice et à la piété , mais il aurait tâché de gagner ses bonnes grâces : il eût pris cette occasion de mettre en crédit son nouvel institut, et d'attirer la protection et les libéralités du prince , en lui donnant au hasard des espérance* d'une longue vie ; et, faisant les affaires de Dieu et de sa religion, il n'eût pas négligé les sienne; propres.

François ne se mut par aucur de ces motifs. Mais conserverat-il dans l'occasion une si saint( indifférence? Quand il verra l< première tête du monde s'abaiS' ser devant lui, ne sera-t-il poini attendri? N'aura-t-il pas quelques égards? N'apprendra-t-i pas dans la cour au moins ui peu de complaisance ? Sera-t-i venu de si loin pour désoler ui roi qui se confie en son pouvof et en sa vertu ; et, s'il ne peut l guérir par un miracle, ne lâche ra-t-il pas de le consoler ai moins de quelque espérance ?

François , comyie un ami fi'

SER tîèle, et comme un prophète désintéressé, lui annonce sa ïnort et non pas sa guérison.

Sans être étonné de cette majesté si fière , sans prendre ces détours dont on se sert communément pour rendre une triste nouvelle plus supportable, sans craindre le courroux d'un roi de qui la dissimulation avait rendu la flatterie des courtisans presque nécessaire, et que la passion qu'il avait de vivre rendait intraitable à quiconque l'osait avertir de sa mort, François, dis -je, lui remontre non-seulement qu'il est mortel, mais encore qu'il est mourant, et qu'il est mourant sans ressource.

Il lui imprime par ses exhortations et par ses paroles, une crainte salutaire des jugemens de Dieu , et un désir efficace de son salut. Il lui fit entendre la vérité qu'il n'avait guère entendue; plus puissant d'avoir apaisé les agitations de son âme, que s'il eût guéri les langueurs et les infirmités de son corps; et plus heureux de l'avoir mis en état de recevoir la miséricorde de Dieu, que s'il l'avait mis en état de conserver plus long-temps son autorité parmi les hommes.

Plût au ciel que dans cet aveuglement déplorable où nous vivons aujourd'hui, chacun de nous eût son prophète qui l'avertît des nécessités de son âme ; qui dît à celui-ci, restitue ce bien mal acquis, et répare tes injustices ; à celui-là , descends de cette place que tu occupes indi- ?.3.

gnement, et ne demeure pas dans un ministère où tu t'es ingéré sans vocation , et dont tu n'es pas capable; aux uns, retranchez de ce train qui ruine votre famille; aux autres, rompez ces liens qui vous attachent à l'iniquité. Mais ce saint ne nous parle-t-il pas lui-même par sa vie et par ses exemples ? Son austérité ne condamne-t-ellepas nos sensualités et nos délicatesses? Son humilité ne nous reproche-t-elle p^s tacitement notre luxe et notre vanité ? Sa simplicité et son enfance spirituellenedétruit-ellepasnos raffinemens et nos subtilités, pour nous dispenser de la loi de Dieu?

Sa persévérance ne fait-elle pas honte à nos inégalités et à nos inconstances ?

Laisserons-nous à ses enfans la succession entière de ses vertus? et tandis qu'ils s'appliquent à tous leurs devoirs, et que fidèles dans leurvocation, exacts aux observances de leur discipline , assidus à l'oraison et à la prière, ils sont les perpétuels imitateurs de leur père; nous contenteronsnous d'en être les simples admirateurs? Imitons nous-mêmes ses vertus , pour obtenir, comme lui, les récompenses éternelles.

( Fléchier, tome 1 , page 368 et les suivantes.)

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