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leur donnait pour caractère , n'avait rien de naturel, ni d'humain , puisqu'il la leur donnait comme l'abrégé de ses leçons , et le précis de ses exemples , leçons surnaturelles , exemples tout divins : Discite à me quia mi lis sum.
C'est ce qui fait dire à saint Jean Chrysostôme qu'il n'y avait rien de plus violent ni de plus fort que celte bonté pastorale , et cette douceur apostolique :
Nihil hac pastorali mansuetudine violentius. ( Hom. 58 , in Gènes.)
En effet , à quoi cette bonté et cette douceur si efficace pour s'insinuer dans les esprits et pour gagner les cœurs , a-t-elle engagé le Sauveur du monde?
A quoi a-t-elle porté les vrais apôtres et les zélés pasteurs? A quoi a-t-elle réduit en particulier le saint évêque de Genève , zélé pasteur et véritable apôtre de ces derniers temps ? A sacrifier tout , et à tout souffrir pour le salut des âmes. Remède amer et violent aux médecins charitables, qui s'en servent , puisqu'il les oblige eux-mêmes à de sévères retranchemens et à des mortifications douloureuses. Remède doux et engageant pour les âmes égarées qui le reçoivent , puisqu'il les éclaire , et qu'il les ramène sans violence et sans effort par voie de salutaires et d'éclatans exemples. Remède spécifique et nécessaire, surtout en certains temps d'erreur, où des ténèbres plus épaisses demandent des lumières plus vi-
Tes , et qui puissent dissiper le plus opiniâtre aveuglement.
Ainsi lorsque le Sauveur l'employa, et que ses premiers disci|)les le mirent en usajje , l'idolâtrie régnait dans l'univers, les passions érigées en divinités, les vices en vertus , le libertinage en religion , s'étaient emparés des temples et des autels. Pour venir à bout de les renverser et de les détruire sans rigueur et sans armes, il fallait une douceur miraculeuse et qui lût à toute épreuve , à l'épreuve de tout ce qui pouvait la faire tomber dans la mollesse, comme à l'épreuve de tout ce qui pouvait la porter à l'aigreur. C'est pour cela que le Sauveur disait à ses apôtres , f[u'il les envoyait au milieu des loups , ]iour y vivre comme des agneaux , toujours prêts à quitter la toison qui les couvre, et à recevoir le coup qui les immole : Sinit oi'es in medio liiy;on/"?. (Matllî. lO, j6. )
L'hérésie dans ces derniers siècles n'avait pas fait moins de progrès , lorsque Dieu suscita saint François de Sales pour en arrêter le cours , et pour en réparer les ravages. Le lieu de sa naissance était environné de ces contrées malheureuses où dominait l'erreur. Genève en était la capitale, le Cliablais et le pays de Gex les remparts. Là , plus qu'ailleurs, on ne voyait partout que vases sacrés rompus , que reliques mises en cendres , qu'images brisées , que temples abattus, qu'autels détruits, et
des prêtres devenus eux-mêmes leurs victimes. Pour faire ouvrir les yeux sur ces affreux désordres à un peuple furieux , qui respirait à la fois la révolte , l'apostasie , le sacrilège et le carnage, il ne fallait rien de moins fort qu'une douceur toute divine , une douceur semblable h celle du Sauveur, une douceur inébranlable dans l'entreprise, qui sacrifiât tout , et une douceur inaltérable dans l'exécution, qui souffrît tout pour le salut des âmes; et ])ar conséquent une douceur de conduite et de mœurs, qui fût le fruit de toute là force aj)ostolique :
De forli caressa est dulcedo.
Tel fut le caractère de la douceur qui rendit saint François de Sales victorieux de l'hérésie : caractère qui lui a mérité le bel éloge que l'Écriture applique à Moïse , quoiqu'il ne convienne en propre qu'au Sauveur : il a été sur la terre le plus doux de tous les hommes:
P^ir niitissimiis super omnes.
(Num. 12,3.)
Douceur inébranlable dans l'entreprise , et qui sacrifia tout au salut des âmes : premier caractère de la douceur de S. François de Sales; caractère de mœurs qui suppose une force apostolique. Quelle étrange douceur en effetd'immoler tourà tour à l'ardeur de son zèle la nature, la fortune et le respect humai n. Tels furent les différensobstatles qui traversèrent plus d'une fois les pieux desseins de ce nouvel apôtre , et ses heui'eux succès sur l'erreur.
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Je dis d'abord ses pieux desseins ; car encore qu'il ne connût pas dans les commencemens toute l'étendue de sa vocation , il sentit au moins que Dieu l'appelait à l'état ecclésiastique; état à la vérité qui ne respire que la paix, la douceur : mais en déclarant la guerre à l'erreur et au vice, avec quelle ardeur ne s'empressa-t-il pas de s'y disposer , et d'y répondre ?
On le vit dès lors travailler également et à se sanctifier luimême , et à se mettre en état de sanctifier les autres.
Quel soin ne prit-il pas d'abord de conserver la fleur de sa première innocence? Quelle application n'apporta-l-il pas à acquérir de bonne heure le mérite d'une érudition profonde?
Quelle attention n'eut-il pas à unir ensemble les belles connaissances et les bonnes mœurs, l'étude des lettres et la pratique des vertus ? On montre encore aujourd'hui, vous le savez, avec une égale vénération , dans les villes où il a passé sa jeunesse , et les lieux sacrés où il jeta les solides fondemens de sa sainteté, et les célèbres écoles où il donna des preuves éclatantes de sa capacité. Alliance nécessaire à la douceur apostolique, qui demande de la vertu et du savoir. Mais alliance si rare à son âge et surtout dans sa condition. La jeunesse fut toujours la saison des plaisirs, et la noblesse faisait alors profession d'ignorance. Alliance qui le fit dès lors regarder comme la mer-
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veille de son siècle , qui fit dire entre autres au fameux Possevin , son directeur d'étude et de conscience , que ce jeune Seigneur serait dans peu et l'oracle du monde entier, et l'ornement du clergé. L'événement ne tarda guère à vérifier la prédiction.
Mais quand il fallut enfin embrasser le ministère sacré, et déclarer le choix qu'il en avait fait dès qu'il avait eu assez de raison pour le connaître ; grand Dieu I que de combats à livrer à la nature ! que de sacrifices à faire à la grâce I Un père absolu, dont il avait jusqu'alors aveuglément suivi les volontés, et dont il allait entièrement renverser les dispositions, dans un âge où la reconnaissance demandait qu'il lui fît goûter les fruits d'une honorable éducation , et qu'il le dédommageât des dépenses que lui avaient coûtées ses études à Paris et à Padoue , ses voyages d'Italie et de France.
Une mère tendre, qui n'avait jusque - là supporté qu'avec peine son éloignement nécessaire, et qu'il allait encore affliger par une retraite volontaire dans un temps où elle s'attendait à l'attacher auprès d'elle , pour être dans ses embarras domestiques sa consolation et son appui. Un établissement desplus avantageux qui se présentait, et dont il ne pouvait se défendre sans s'opposer aux vœux de sa famille , sur le point, en qualité d'aîné, d'en maintenir l'honneur et d'en remplir les espérances. 0 Dieu î quels assauts à
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soutenir à un esprit doux et à
un cœur sensible !
Ce furent bien d'autres efforts quand après ces premières démarches, si pénibles à la nature , il fallut faire encore un pas beaucoup plus rude ; quand Dieu dévoilant ses desseins sur ce vase d'élection , lui montra ce qu'il avait à souffrir pour sa gloire; quand ce nouveau Lévite nommé par l'évêque de Genève, pour en être le nouvel apôtre et l'ange de paix , reçut sa première mission pour la ville de Tlionon et le pays du Chablais.
L'entreprise était hardie. Cette terre ouverte à ses travaux était aux yeux des catholiques , ce qu'était dans l'idée des Israélites la terre promise , une terre ingrate et maudite, qui dévorait , disait-on , les étrangers , et qui changeait en monstres ses liabitans. Cette cité meurtrière que l'on donnait pour premier théâtre à son zèle, passait pour une autre Jérusalem qui lapidait les missionnaires, et qui massacrait ses prophètes. Au seul nom de sa conquête, lorsque son pasteur va seulement en faire la proposition, le troupeau frémit, le clergé trembla, et toute l'assemblée demeura interdite : François de Sales s'y offrit seul. Il l'accepta sans crainte et sans réplique. Quelle consternation alors dans si famille I Que de vives représentalions ! que de sollicitations pressantes ? que de violentes oppositions! Plaintes , cris, larmes, tout fut employé à le fléchir ;
SER mais tout fut inutile. Cette sensibilité qu'il avait fait paraître au récit des malheurs de ce peuple égaré disparaît au moment qu'on lui parle de ses fureurs :
ce silence qu'il n'avait pu garder à la simple proposition de courir à sa poursuite , il le garde à toutes les instances qu'on lui peut faire pour en différer au moins l'exécution. Cette facilité qu'il avait eue à accepter une mission si périlleuse , il ne l'a plus pour se rendre aux raisons capables de l'en détourner ou de l'en distraire. Il semble qu'à l'exemple du prophète, il soit devenu tout à coup sourd et muet aux remontrances réitérées des parens , des amis , des étrangers même et des indiCférens : Tanqitam surdus non aiidiens , et sicut mutas non operiens os siiiim. (Ps. 87, i40^1ais non , chrétiens, le zèle , quoiqu'un feu surnaturel et divin , ne détruit point l'humanité , n'endurcit point la nature. Ce fils obéissant écoute la voix d'un père qui s'oppose à sa résolution , et qui veut l'éprouver au moins avant de l'approuver; mais il écoute encore plus la voix de Dieu qui lui crie comme autrefois au père des fidèles : Sortez au plus tôt du lieu de votre naissance ; arrachezvous au sein de vos parens ; abandonnez la maison de votre père , et venez où je vous appelle : Egrede.re de terni et de cogtiatione liuî , et de domo patris lui , el 7>eni in lerrarn quant monstrabo libi, {Geves. 12, i.)
SER Ce fils reconnaissant entend les soupirs d'une mère qui murmure et se plaint de son peu d'égard pour elle : Eh ! quoi ?
mon fils , me ménagez-vous si peu après ra'avoirôlé, en vous dévouant à l'autel , la consolation de vous avoir auprès de moi? M'enviez- vous en vous exposant à la mort , l'espérance de vous revoir encore? Ah ! laissez-moi mourirau moins avant de m'oublier. Mais il entend en même temps les désirs de l'Église qui le presse , comme celte pieuse mère des Machabées; mou fils ayez pitié de moi ; voNez l'état déplorable où je suis : souvenez-vous que je vous ai porté dans mon sein, et rendez à vos frères qui s'en sont séparés, tous les soins que j'ai pris de vous jusqu'ici. Fili n?i , miserere mei , quœ te m utero portavi. ..,et in œtatem istam perduxi. (2 Mac. 7, 27.) Si céder d'une part , ce fut docilité , d'autre part il ne put résister sans efiorts; et il est toujours vrai de dire que la force produisit en lui la douceur : De forti egressa est duîcedo.
En effet, depuis ce premier efTortsur lui-même, quelamour!
quelle charité ! quelle tendresse pour le prochain î Au sortir de la maison de son père , il en oublie toutes les douceurs ; il ne pense plus qu'aux affreux périls où l'erreur a jeté ceux que sa religion lui fait regarder comme ses frères. S'il s'arrête en cliemiu au fort des Allinges , ce n*est point pour regarder en
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arrière des lieux paisibles qu'il ne regrette pas; c'est pour contempler de loin cette carrière apostolique à laquelle il aspire.
Timide mercenaire, il ne prend pas la fuite à la vue du loup ravissant ; mais zélé pasteur, il ^'ofFre pour le salut du troupeau. Seigneur, dit-il en soupirant , l'ennemi est entré dans votre bergerie. J'en vois devant mes yeux les tristes ravages; ou qu'il me lâche sa proie , ou qu'il m'ôte la vie. Puis, tout à coup, en homme inspiré, il s'écrie :
« Revenez, bi'ebis errantes , r<rvenez , l'Église vous rappelle , rentrez dans son bercail. •>
Plus en lui de mouvemens naturels, depuis qu'il les a sacrifiés aux mouvemens plus forts du zèle apostolique qui l'anime:
De forti egressa est dulcedo.
Dois-je ajouter qu'il sacrifia de même les intérêts de sa fortune , et devons-nous en être surpris? Ajoutons-le, chrétiens auditeurs , et ne laissons pas de l'admirer. L'attache à la fortune, surtout dans ces derniers temps, est comme une seconde nature pour le commun des hommes : ce n'est guère que dans les hommes vraiment apostoliques que se trouve un cœur désintéressé : encore depuis que l'intérêt s'est glissé dans le cœur d'un apôtre, il n'en est point qui ne doive s'en défier; si ce n'est pas de celui du bien , c'est de celui de l'honneur; idole à laquelle souvent le zèle sacrifie, ajjrès avoir sacrifié tout à Dieu. Dans le commerce du siè-
cleon veut s'enrichir ; dans le ministère de l'apostolat on veut primer ; et la charité, cette ennemie de la cupidité, ne laisse pas de flatter et de servir même rambition. En combien de manières ce dangereux fantôme d'honneur et de fortune sut-il se travestir pour tenter la douceur de saint François de Sales , et la distraire de ses charitables entreprises I Partout ce généreux apôtre sut toujours également le démêler et le combattre ; et de tant d'attaques qu'il en eut à soutenir , il ne s'accusa qu'en une seule d'avoir succombé, non par inclination , mais par devoir , non par faiblesse , mais par obéissance. Ce fut quand il accepta l'évèché de Genève , dont ou le chargea sans le consulter, ni sans le vouloir entendre. Douceur apostolique de François ! ne vous en repentez pas. Le plus grand honneur ttle plus grand bien que vous y avez trouvé , c'est d'y beaucoup souffrir pour la gloire de Jésus- Christ et le salut des âmes. Ce saint intérêt, qui du temps des apôtres rendait l'épiscopat désirable, doit vous consoler de la sainte violence que lit à votre humilité le zèle d'un prélat digne des preuîiers siècles de l'Église, en vous choisissant pour son successeur, aux mêmes conditions qu'on choisissait les évêques dans ces temps heureux , c'est-à-dire aux dépens du repos et au péril de la vie. Hors de là , dignités éminentes , bénéfices opulens , honneurs et
revenus ecclésiastiques , il sacrifia tout au parti qu'il avait pris de vivre dans le centre de l'hérésie, et d'y répandre la lumière de la foi ; c'était là sa vocation , et ce fut là toute sa fortune. 11 avaitépousé, disait-il lui-même, une église pauvre et désolée, et il se serait cru doublement infidèle , s'il l'avait quittée pour en prendre une autre plus florissante et plus riclie. Témoignage bien éclatant de son invariable douceur ! mais témoignage non moins authentique de son inébranlable fermeté !
De forti egressa est dulcedo ?
Car où, et devant qui l'entenditon tenir ce langage apostolique si rare de nos jours? dans le Chablais et devant le peuple.
Loin de la fortune et de ses faveurs , communément on le méprise ; le désintéressement alors coule peu; l'éloignement même brigue quelquefois , et souvent la modestie sollicite. Ce fut à la cour et devant l'un des plus puissans rois du monde chrétien, à qui les pressans besoins de son église l'avait obligé d'avoir^ recours. Ce fut, quand toute la France charmée de ses talenset de ses vertus, conspira de l'eujever à la Savoie , et voulut en faire la plus belle de ses conquêtes. Ce fut, quand la capitale de ce royaume, jalouse de ses provinces édifiées comme elle de ses exemples et de ses discours, entreprit de l'attacher à son siège sous le titre de coadjuteur: ce fut, quand Honri-le- Grand , le plus judicieux de ses
SER admirateurs , elle plus éloquent de ses panégyristes, pour contenter tout le inonde , fut d'avis de le donner à Rome en qualité de cardinal. Ce fut, dis-je, dans ces flatteuses conjonctures, qu'il préféra sans balancer à la plus brillante fortune , une fortune plus chrétienne, plus sainte et plus durable. Que pensezvous que ce fût, chrétiens? Le rétablissement de la religion caiholiqne, et la restitution des biens ecclésiastiques dans le pays de Gex. C'est ainsi que les hommes apostoliques ménagent leur crédit et usent de leur faveur. Or qui est-ce qui a le plus de part à ce désintéressement parfait, si rare de nos jours?
la douceur ou la force? De forli
eisressa est dulcedo.
Mais celte faveur ne lui coùta-t-elle pas du moins quelque égard politique? Ce crédit, ue l'acLeta-t-il pas par quelque respect : car c'est-là l'écueil le plus ordinaire de la douceur, quand elle est séparée de la force? non, chrétiens auditeurs; et pour garant je ne veux que le Monarque , qui fut , comme je l'ai dit, et sou admirateur et sou panégyriste. Deux qualités du saint évêque de Genève partagèrent toujours son estime et son amitié; le désintéresse ment et la vigueur.
Je le révère , disait ce grand roi , parce que mes grâces ne l'ont jamais tenté ; et je l'aime , ajoutait-il , parce que ses avis ne m'ont jamais flatté. Éloge mémorable, glorieux au Monarque, et plus glorieux encore au saiut
prélat qui l'a mérite. C'est ainsi qu'un héros doit louer un apôtre. De pareilles approbations montrent de part et d'autre bien de la grandeur d'âme et de la force d'esprit ; et c'est en quoi l'un et l'autre se ressemblent.
Tous deux , amis de la douceur, sont ennemis de la lâcheté. Ils ne peuvent souffrir cette basse complaisance , qui ne sait être que gracieuse , et qui n'ose être utile; qui, de crainte de déplaire, trahitla vérité ; qui, pour ménager les hommes les endort dans leurs faiblesses; et qui ne se rend maîtresse des volontés qu'à force de s'en rendre esclave.
François de Sales ne le fut jamais que de son devoir. Enfant de Dieu par lebaptême, il en garda la liberté : ministre de Jésus-Christ par le sacerdoce , il en conserva l'autorité : prince de l'Église par l'épiscopat, il en soutint l'indépendance. Hors le saint-siége, auquel il fut toujours plus soumis que le moindre des fidèles, il ne plia devant les autres tribunaux, que pour les redresser; il ne s'insinua dans l'espiit des grands, que pour les faire rentrer en eux-mêmes; et ne se servit de l'ascendant qu'il avait sur les cœurs, que pour sauver les âmes. Craignit-il d'offenser la délicatesse des magistrats de Thonon, quand nonobstant leurs remontrances, il fit l'ouverture de la première Église , et qu'il y ramena l'exercice de la vraie religion ? Entra-t-il dans les timides vues du conseil de Savoie, quand, malgré ses oppositions
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il engagea le souverain à publier l'interdit de l'Iiérésie et le bannissement de tousses ministres , qu'il le convainquit de cette maxime si importante à la conservation du sacré dépôt de la foi ; que pour le sauver des atteintes de l'erreur, il fallait commencer par en éloigner tous les partisans? Flatta-t-illes prétentions de la noblesse, quand il obligea les deux grands ordres militaires de Saint-Lazare et de Saint-Maurice, contre leurs intérêts, à rendre sans réserve, après la conversion du Chablais, les bénéfices qui leur étaient unis depuis son apostasie ? Que de considérations bu maines cette bonté pastorale n'eut-elle pas alors à combattre? Douceur donc inébranlable dans l'entreprise , et qui sacrifia tout ; mais de plus , douceur inaltérable dans l'exécution , et qui souflVit tout pour le salut des âmes, les travaux, les résistances, et les persécutions. Second caractère de saint François de Sales , caractère de moeurs, qui sui)pose encore une force apostolique ; De forli egressa est dulcedo.
Car, ne prenez pas ici le change, chrétiens auditeurs , et sous le nom de douceur, n'allez pas vous figurer une douceur sans mouvement et sans action, une douceur de représentation et de spectacle, une douceur ennemie du travail et amie du repos. Cette oisive douceur, qui fait souvent tout l'attrait de l'état ecclésiastique, n'est point propre à la conquête des âmes.
SER Pour les tirer du labyrinthe de l'erreur, et les ramener dans les voies du salut, il faut une douceur apostolique et une bonté pastorale. Représentez-vousdonc la douceur charitable du bon pasteur, tel que l'Évangile nous le peint, courant après la brebis égarée, et la rapportant sur ses épaules au bercail. Les antres et les rochers retentissent de ses cris ; les bois et les forêts occupent ses regards : les ronces et les épines ne peuvent arrêter ses pas : point de lieux inaccessibles à sa tendresse : le jour se passe en recherches , et la nuit en inquiétudes : voilà l'image de la vie de saint François de Sales dans le Chablais. Ménagement du corps, délassement de l'esprit, commerce de bienséance, zèle partial et de prédiction , inégalité de soin , acception de personne ; faiblesses, hélas! trop ordinaires à ceux qui se dévouent au salut des âmes , causes funestes de relâchement dans leurs travaux , vous ne ralentîtes ni n'altérâtes jamais les siens ! Combien de fois le viton s'ouvrir un passage au-travers des neiges et des glaces , pour aller recueillir quelque âme abandonnée dans les lieux les plus déserts ? Combien de fois l'entendit-on dans les ruines des églises démolies, exhorter le petit troupeau qu'il venait de rassembler à la sueur de son front! Combien de fois aux instances qu'on lui faisait de donner quelque repos à son corps et quelque relâche à son esprit ,
SER répondit-il que l'œuvre deDieu faisait toute sa satisfaction, et que le salut des âmes était toute sa vie! Mais le vit-on, dans cette œuvre de Dieu si laborieuse et si pénible, chercher jamais autre chose que Dieu même? L'entendit-on, dans ces travaux accalïlans, mendier, par une fastueuse ostentation de ses peines, une flatteuse compassion? Le surprit-on dans cette recherche des âmes, faire le moindre choix ou la moindre distinction ; avare de son temps pour les unes, et prodigue de son loisir pour les autres? 11 eut le cœur assez grand pour y placer tous les hommes, et assez égal pour les y mettre tous au même rang. La différence des conditions n'y mit point d'obstacle, non plus que les bonnes et mauvaises qualités des personnes. La rusticité , l'ignorance (les pauvres ne purent le rebuter , ni la fierté des riches le décourager. Il compatit aux faibles : il supporta les forts. Il se fit tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ et à son Église. La douceur peut-elle se so'utenir dans de pareils travaux, si elle n'est animée de la force?
De forti egressa est dulcedo.
Vous me direz peut-être, que les travaux de cet ouvrier évangélique eurent de grands succès, et que le succès par lui-même soutient assez dans les travaux.
Ahl chrétiens, ne coniondons pas ici , je vous prie , le temps de la semence et celui de la récolte. J'avoue que le zèle de
saint François de Sales fit pour le ciel d'incroyables progrès, et remporta de mémorables victoires sur l'enfer. Mais ces pro grès furent-ils si promps et si rapides? n'y eut-il point de retardement dans le cours de se victoires? et avant de trouver tant de soumission dans les esprits , n'y trouva-t-il pas encore plus de résistance? l'hérésie ne rend pas sitôt les armes. Son caractère est l'opiniâtreté ; et pour le vaincre ce n'est pas assez de la douceur, il faut de la constance. Que de courses infructueuses du fort des Allinges à la ville de Thonon I que de pas inutiles dans le Chablais I que de vaines tentatives sur Genève! à peine a-t-il rétabli une église, que tout le peuple sesoulèveetladétruit rilabeau, pour attirer les faux prophètes , leur crier comme un autre Élie : « Venez, que celui d'entre vous qui fera briller la lumière céleste, et descendre le feu divin , soit reconnu pour vrai prophète : presque tous le contredisent, le fuient , et peu le suivent; s'il entre dans un cœur, il en trouve mille autres fermés; pour quelques-uns qui l'ai»- ))rouvent , cent l'écoutent avec indifférence et même avec mépris. En vain noue-t-il des conférences paisibles avec leur chef, le fameux Théodore de Bèzc : il l'ébranlé, il le convainc, il le charme; mais par un de ces secrets jugemens de Dieu qu'il ne nous appartient pas de pénétrer, ébranlé, convaincu, char-
mé , prêt à se rendre à la vérité et à se convertir, ilala douleur de le voir mourir dans l'hérésie , comme il y a vécu. De pareilles résistances sont-elles donc aisées à surmonter? et si saint François de Sales n'eut eu du courage et de la fermeté , des commencemens si peu heureux ne lui eussent-ils pas fait abandonner l'entreprise ? Mais , ô bonté divine 1 s'il ne vous eût imitée dans vos adorables poursuites ; s'il n'eût eu, à votre exemple , plus de force dans sa douceur , que n'en a l'obstination dans sa dureté, s'il n'eût dit à l'opiniâtre Genève ce que vous dites à tant de cœurs impénitens : Je suis à votre porte, j'y frappe ; et, quoique vous me refusiez avec outrage, je ne reçois point vos outrageux mépris : Ecce sloadostiiimetpulso, ( Apocal... 3, 20.) En un mot, s'il n'eût réuni la douceur et la persévérance , que de glorieuses conquêtes échappées pour vous sur la terre; que de riches couronnes perdues pour lui dans le ciel!
Ne nous étonnons donc point du nombre prodigieux de ses triomphes sur l'hérésie ; ne soyons point surpris qu'on ait compté de son vivant plus de soixante et douze mille âmes , redevables, après Dieu, à ses soins de leur foi et de leur salut.
ÎSe nous récrions pas sur ce que disait un fameux cardinal (du Penon ) du même temps, qu'à la vérité il se faisait fort de convaincre les hérétiques, mais que
SER c'était au saint évêque de Genève de les convertir et de les gagner à Dieu. C'est que pour briser des cœurs durs et pour subjuguer des esprits rebelles, il fallait un caractère comme le sien , également doux et fort ; c'est que cette douceur pastorale , soutenue d'une force apostolique , attirait leur estime , leur admiration et leur confiance , et forçait leurs préjugés et leurs oppositions ; c'est que ces deux qualités réunies étaient une espèce de controverse muette , mais éloquente qui , sans dispute levait d'abord leurs plus grandes difficultés. On leur avait dépeint l'Eglise romaine comme une Babylone , son chef visible comme un antechrist , ses ministres évangéliques comme les émissaires de l'enfer et les suppôts de satan , ses mystères comme d'horribles idolâtries , ses dogmes comme de profanes nouveautés , ses lois comme d'odieuses tyrannies. C'était ce fantôme supposé qui les avait jetés dans l'égarement , et qui les entretenait dans la révolte.
Et ils ne remarquaient , dans leur saint pasteur, aucun trait de cet odieux tableau qu'on leur avait tracé; ils n'y voyaient, au contraire, qu'un zèle sans faiblesse et sans aigreur, un zèle que ni la nature , ni l'intérêt , ni le respect humain ne pouvaient ébranler; un zèle que ni les travaux, ni les résistances, ni les persécutions ne pouvaient altérer; un zèle qui sacrifiait tout et qui souffrait tout pouc
SER le salut des âmes. Cette heureuse découverte leur fit ouvrir les yeux sur leurs autres méprises. Convaincus qu'on leur en avait imposé sur le caractère des pasteurs, ils ne doutèrent plus qu'on ne les eût trompés de même sur la doctrine, et la connaissance de l'un les conduisit à la recherche de l'autre. C'est ainsi que saint François de Sales servit de preuve à la vérité de la religion et de la foi ; c'est ainsi que sa douceur acheva ce que sa force avait commencé; c'est ainsi que cette douceur victorieuse de l'erreur fut dans ses mœurs le fruit de toute la force apostolique : vous l'avez vu dans mon premier point. Voyons comment cette douceur victorieuse du relâchementesiencore dans sa doctrine le précis de toute la force chrétienne : c'est le sujet du second point.
SECOXDE PARTIE.
C'est, disent les pères, des hommes apostoliques et des écrivains sacrés dont parle le prophète, quand il vante l'art miraculeux de ces habiles enchanteurs, auxquels rien ne peut résister, que la fureur d'un endurcissement volontaire : Furor illis... , sicut aspidis surdœ et obturantis atires suas , qiice non exaudiet vocem incantonllum , et venejici incanlantis sapienter. (Ps. 75, 5, 6.) Or, entre ces habiles enchanteurs , auxquels ce dernier siècle corrompu a été redevable , après Dieu , de son salut , un des plus célèbres est
le saint évêque de Genève. Personne n'a mieux su l'art de roidir imperceptiblement les cœurs contre leur pente naturelle; et la douceur de sa doctrine victorieuse du relâchement des mœurs, est un précis de toute la force chrétienne : jugeons-en d'abord par les effets : Deforti egressa est dulcedo.
A peine eut-elle paru dans les chaires évangéliques, cette doctrine céleste , que le bruit de ses oracles se répandit au loin dans les nations étrangères, que ceux qui en entendirent parler en voulurentètre lesjuges, que les juges en devinrent les admirateurs, et que les admirateurs s'en firent les disciples. Les campagnes et les villes, les provinces et les cours, la Savoie et la France, s'en disputèrent les fruits. Qu'étaient-ils donc ces fruits de science et de salut, si fort au goût de tout le monde ?
Le croirions-nous, chrétiens?
si nous n'avions appris de la bouche de S. Paul, que l'onction divine est toujours mêlée d'une sainte amertume. C'étaient des fruits de pénitence , larmes de componction , détestation du crime , réforme de conduite , règlement de vie ; dignes éloges d'un vrai ministre de l'Évangile. C'est ce que l'on vit nonseulement dans le Chablais, mais à Chambéry , à Grenoble , à Dijon, à Paris même, partout où furent écoutées les leçons du saint évêque de Genève. N'en soyons pas surpris ; il les publiait alors lui-même. Sesmaxi-
mes engageantes avaient dans sa bouclie une nouvelle grâce pour gagner les cœurs ; la sainteté de ses mœurs relevait la douceur de ses paroles, et il était bien difficile de ne se pas rendre à de touchans discours , soutenus d'exemples encore plus éloquens et plus pathétiques.
François de Sales en fit toujours plus qu'il n'en dit. Il ne prescrivit jamais rien c[ue d'indispensable; pour lui, il portait les choses bien loin: et ce double soin qu'il avait de ne point surfaire en public la vertu , et d'enrichir en particulier sur elle , ne fut pas le moindre des appas qui donnèrent tant de vogue à sa doctrine ; mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est que tracée sur le papier, et destituée de la force qu'ajoute aux vérités saintes la sainteté de l'oracle qui les prononce, elle ne laisse pas d'avoir la même vertu. L'esprit de saint François de Sales a passé dans ses écrits; il y vit , il y prêche, il y convertit encore:
qui peut compter le nonibredes pécheurs endurcis qu'ils ont touchés, des pénitens chancelans qu'ils ont confirmés, des justes imparfaits qu'ils ont sanctifiés? Delàlesacclamations que leur ont données tous les peujjles fidèles, de là l'empressement qu'ont eu toutes les nations-catholiques à les traduire chacune dans sa langue naturelle, de là les approbations dont les ont autorisés les premiers prélats et les souverains pontifes ; de là , ce qui fait en-
core plus à leur gloire , les éloges que n'ont pu refuser les plus grands ennemis de l'Église.
D'où peut venir en faveur d'un auteur récent, cet enchantement général et ce charme universel dans des siècles si fastidieux et si critiques? C'est, diton , de sa douceur. Mais encore , en quoi consiste cette douceur victorieuse? En ce qu'elle réduit la piété aux devoirs les plus communs de la vie chrétienne , en ce qu'elle établit la piété sur les motifs les plus engagcans de la vie spirituelle.
Or, n'est-ce pas dans ces deux points que se trouve réunie la force évangélique? Appliquez - vous , chrétiens , à ces deux courtes réflexions ; elles renferment avec la doctrine du saint évêque de Genève, tout le fruit de son éloge ; et je le croirai des plus utiles à votre salut , s'il peut vous conformer à la conduite de ce guide si sûr dans les voies de Dieu.
Saint François de Sales réduit la piété aux devoirs les pi us communs delà vie chrétienne , il est vrai , il n'y a qu'à lire , pour en être convaincu , son introduction à la vie dévote , ouvrage digne de cet esprit de douceur et de force qui l'inspirait. Son dessein est d'y mettre à la portée de tout le monde, le grand art de la véritable et solide dévotion. Il n'y traite rien que d'ancien et de commun , mais il l'y traite d'une manière nouvelle et qui lui est particulière. Il n'y cherche ni
SER le rare , ni le merveilleux; mais il y préseule la vérité sans déguisement et sans fard, la vertu sans ostentation et sans enflure.
Il n'y ouvre point ses voies extraordinaires, où il n'appartient qu'au Saint-Esprit d'élever quelques élus ; mais il y développe admirablement ces voies ordinaires que le Sauveur a tracées lui-même à tous les fidèles. Il y distingue exactement le conseil du précepte , et ce qui est de pure perfection , de ce qu'il y a d'obligation étroite, mais il en montre si bien les liaisons et les rapports, que de l'attachement au principal il fait insensiblement ])asser à l'étude de l'accessoire. Il y lève tous les vains scrupules , mais il y substitue de saintes délicatesses. Il éclaircit les doutes, il prévient les objections , il applanit les difficultés , il ne vous quitte point qu'il ne vous ait instruit, conduit, produit même la vertu ; maître , guide, père plutôt que zélateur, conquérant et vainqueur des âmes.
C'est justement, dit-on, cette singularité à éloigner , ce semble, tout ce qu'il y a de singugulier, qui ravit dans son ouvrage. Enchantement spirituel, chrétiens auditeurs! pour me servir de l'expression de saint Augustin : Kox incantonlifs sapienter. Cette conduite si douce en apparence , contient en effet tout ce qu'il y a de plus austère dans la force chrétienne. Elle écarte jusqu'aux faiblesses qui s'attacheut à la dévotion , dé-
votion d'oisiveté et d'inaction , dévotion de vanité et d'ostentation, dévotion d'humeur et de caprice : ne sont-ce pas là , dans le règne de la vertu, les derniers retranchemens de l'amour propre? Voyons-les renversés par les innocens stratagèmes de cette douceur victorieuse du relâchement des mœurs.
Elle rejette cette pieuse fainéantise qui prend pour goût de l'oraison le dégoût du travail, et pour récollection une inaction criminelle ; elle bannit en attachant aux devoirs communs, toute vaine gloire et toute complaisance secrète, qui suit les actions d'éclat , qui se repaît de distinction, qui fait qu'on aime à se donner en spectacle, ou à se replier sur soimême , à respirer au-dehors le parfum d'un encens flatteur, ou à jouir en secret de sa propre satisfaction. Elle prescrit , en se bornant aux devoirs les plus communs d'une vie chrétienne, l'humeur et le caprice qui se forment à leur gré des systèmes bizarres de vertus imaginaires , qui ne veulent rien dans la piété qui ne soit de leur goût et de leur choix , et pour qui les mêmes exercices , oii les portait auparavant, quand il leur était libre, leur propre inclination , deviennent une gêne et un supplice insupportables, dès qu'ils passent en règles de vie et en lois de religion. Voilà le vrai champ de la force chrétienne, et voilà aussi le juste plan de cette
morale si douce du saint évêque de Genève : Deforti egressa est dulcedo. Vous me direz sans doute qu'on n'y voit pas de grandes austérités, de grands sacrifices, de grandes actions, et que c'est ce qui en fait l'attrait:
autre enchantement spirituel dans le sens de saint Augustin .
J^ox incantantis sapienler.Ce\.ie fidélité à tout ce qu'on appelle devoir est un genre d'austérités bien pénible. Il faut être attentif à tout pour ne s'oublier en rien ; il faut se mortifier presque à toute heure , pour ne s'émanciper en rien, et ne jamais se satisfaire ; il faut s'assujettir en toute occasion , pour ne se licencier sur aucun point. Or, c'est un supplice à la nature, que cette attention continuelle sur soi-même ; la mort coûte souvent moins qu'une mortification persévérante , et le martyre n'est pas toujours si rude qu'une sujétion perpétuelle.
Cette fidélité d'esprit et de cœur aux devoirs les plus communs, renferme de grands sacrifices; c'est une espèce d'iiolocauste, où il ne reste rien de la victime. Les œuvres de surérogation laissent souvent après elles la gloire , le plaisir, le goût , au moins le souvenird'avoir fait plus que ne font les autres. Dangereuses réserves, sujettes à la présomption ; dangereuses réflexions, sujettes à de grands vices ; mais dans les œuvres d'obligation on s'oublie, on se confond , on se perd , pour ainsi dire, dans la multitude, on ne sent pas le
mérite de son action , on croit n'avoir rien fait , et l'on se regarde comme un serviteur fort inutile. Heureuse abnégation , anéantissement précieux! Heureuse et sainte disposition selon l'Évangile I Éminente disposition aux plus sublimes vertus!
Cette fidélité aux devoirs les plus communs d'une vie chrétienne comprend en valeur de grandes actions, quoique légères en détail ; c'est un fonds d'héroïsme parfait , de pratique de religion envers Dieu, d'exercice de charité par rapport au prochain , d'actes de générosités à l'égard des ennemis mêmes ; en un mot, c'est la moelle la plus pure de l'Évangile. Voilà l'excellent abrégé de celte doctrine si populaire du saint évêquc de Genève. Que si vous trouvez après tout qu'il insiste sur de légères observances , c'est encore un nouvel enchantement spirituel; car, comme il le disait lui-mèn^e après le Sauveur, de cette fidélité dans les moindres choses dépend la fermeté dans les plus grandes : sans ces faibles secours, la vertu la plus mâle languit, et souvent même se dément ; et c'est encore dans ces petites régularités , comme autrefois dans les cheveux de Samson , que réside toute la force divine. La douceur donc de sa doctrine, à la considérer dans ce premier caractère, n'est qu'un innocent artifice , et toutes ses leçons ne tendent qu'à inspirer de la rigueur. Passons au second , et
SER voyons s'il est moins fort : De fortî egressa est dulcedo.
François de Sales établit la piété sur les motifs les plus enga(jeans de la vie s[jirituelle , l'amonide Dieu, l'amour du Sauveur. II en a fait un livre exprès.
Quedis-je, un livre? Tous ses ouvrages ne brillent que de ce feu sacré : tous en inspirent les plus vives ardeurs : tous en communiquent les divines flammes.
Faut-il s'en étonner? L'expression de la plume suit naturellement l'impression du cœur, elle en est la fidèle interprète : c'est de l'abondance du cœur que parle la bouche et que la main écrit. Or, le sien brûlait pour Dieu de l'amour le plus pur.
Depuis ce mémorable combat qu'il eut à soutenir à la fleur de sa jeunesse , et dans lequel , comme on sait, vivement attaqué par la crainte, et près du désespoir, la charité, toujours accompagnée de l'espérance , le fit triompher, en le souuictlant avec confiance au bon plaisir de Dieu; depuis cet heureux moment l'amour divin fut, si j'ose ainsi parler, sa passion dominante ; Dieu seul et son Sauveur occupaient les pensées de bou esprit, et réglaient les mouvemens de sou cœur. Si je savais, disait-il , dans une de ses lettres , qu'il y eût en moi (la moindre étincelle d'amour qui ne fût pour Dieu , et selon Dieu, je voudrais que mon cœur se fendit sur l'heure pour faire sortir cette étincelle d'amour profane, rival de l'amour de Dieu
ou plutôt son ennemi capital.
Ce sont là de ses saintes saillies qui animent tous ses écrits, et qui passent dans les cœurs de ceux qui les lisent et qui les méditent. C'est là , dit-on , ce qui fait l'onction de sa doctrine ; et moi j'ajoute que c'est ce qui eu fait aussi la force; et que ce divin amour est un charme puissant , qui , par son engageante douceur, conduit et dispose à la fermeté la plus rigoureuse : De Forti egressa est duîceJo. Car qui ne sait pas que les principes du relâchement dans la piété, sont , hélas I la tiédeur, le partage et l'inconstance ? et qui ne sent pas que l'anjour divin en est le plus sûr préservatif !
Elever donc le bel édifice de la piété sur les fondemens i nébranlables de la charité, comme a fait ce grand maître de la vie spirituelle, c'est posséder dans le supréinedegré l'art si difficile de diriger les âmes; c'est triompher du relâche ment des mœurs par l'onction de sa doctrine ; c'est renfermer tout le précis de la force chrétienne sous les apparences de la douceur ; c'est être , comme je l'ai déjà dit, un divin enchanteur : De forti egiasa est dulcedo. Aussi vit-on bientôt sous sa conduite éclore un monde tout nouveau; des hommes ^ ou plutôt de démons, se métamorphoser en saints et en anges ; des monstres d'iniquités se transformer en modèles de \eitu; des idoles du siècle devenir autant de ressemblances vivantes du Sauveur. Aussi viti5
206 SËR
on s« former cet ordre florissant , qu'un grand pape de ces derniers temps appelle une des plus belles fleurs de l'Église, un des plus beaux ornemens de la religion , auquel il donne pour devise la douceur et la force.
Tel est donc l'esprit de saint François de Sales : esprit de douceur, esprit de force, esprit propre dû christianisme, et qu'on peut appeler l'esprit universel de l'Égliie ; esprit qui , tout héroïqueet tout apostolique qu'il est , convient à tous les états, et s'acquiert, avec le secours de la grâce, par le bon usage journalier de tant d'occasions de mérite qui s'y trouvent , et qu'il ue lient qu'à nous tous de ménager comme il faut.
Réprimer seshumeurs etsupporter celle d'autrui; rendre service et pardonner les offenses ; recevoir les avis les plus critiques avec docilité, et ne donner jamais les plus justes avec aigreur; compatir au prochain , sans se plaindre soi-même ; être fidèle aux actes de justice, et ue pas omettre les œuvrej de charité; en un mot , faire tout pour aller à Dieu et pour y conduire les autres : ne sont-ce pas là des pratiques qui se présentent à toute heure, et qui nous avertissent par leur retour continuel , que la douceur et la force sont deux compagnes inséparables dans la vie chrétienne , et dont l'union fait l'accord des devoirs, le concert des vertus , l'harmonie de la perfection , le charme de l'édification , l'encliantement
SER de la sainteté même; et j'ose dire, toute la science du salut , la voie de l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite.
( Le père Segaud, jésuite, t. 2, de ses panégyriques, page i et suiv. )
JUGEMENT DEllNIER.
PREMIER SEEMON ABRÉGÉ.
Tuncvidebunt Filiura Hominis venientem in uube cum potestate magnâ et majestate.
Alors ils ver ion t le Fils de VHo mme qui viendra sur une nuéi'.
avec une grande puissance et une grande majesté. (Luc. 21)
Tel doit être le grand spectacle qui finira les révolutions éternelles , que la figure de ce monde offre tous les jours à nos
yeux Tel sera l'avènement
du Fils de l'Homme le jour de sa révélation, l'accomplissement de son règne, la rédemption de son corps mystique. Tel le jour de la manifestation des consciences
C'est l'image toujours présente que les prédictions du Sauveur surcejour terrible en avait laissé aux premiers fidèles , qui les rendait patiens... joyeux... Dans les temps heureux de l'Église , c'eût été renoncer à la foi de ne pas désirer le jour duSeigneur...
Aujourd'hui jl faut (jue l'Église emploie toute la terreur de notre ministère pour en rappeler le souvenir aux chrétiens , et tout le fruit de nos discour» se borne à le faire craindre
SER Ici-bas le |iécheur ne se connaît jamais tel qu'il est, et n'est connu des homnies qu'à-demi :
il vit d'ordinaire iasonnu à luimême par son aveuglement , et aux autres par ses dissimulations. Dans ce faraud jour il se connaîtra , et il sera connu : le péclieur montré à lui-même , le pécbeur montré à toutes les créatures.
PREMIÈRE PAhTlK.
Tout se réserve pour l'avenir, dit le sage , et demeure ici-bas incertain, parce que tout arrive également au juste et à l'injuste, au bon et au méchant, au pur et à l'impur, à celui qui immole des victimes, et à celui qui méprise les sacrifices. ( Ecoles, g, 2. ) Quelle idée en effet aurionsnous de la Providence dans le gouvernement de l'univers , i^i nous ne jugions de sa sagesse et de sa justice que par les diverses destinées qu'elle ménage ici-bas
aux hommes ? Quoi I le juste
gémirait dans l'affliction, tandis que l'impie vivrait environné
de gloire ? Vous êtes juste ,
Seigneur, et vous rendrez à chacun selon ses œuvres. Ce grand point de la. foi chrétienne , si conforme à l'équité naturelle , ici supposé , je dis qu'un examen rigoureux montrera le pécheur d'abord <à lui-même ; et voici toutes les circonstances de cette formidable discussion.
Sans s'arrêter à observer les litres dont sera revêtu celui qui vous examinera, ce sera un législateur jaloux qui examinera
presque jdus rigoureusement les fausses interprétations qui avaient altéré la pureté de sa loi, que les transgressions manifestes Ce sera un juge chargé
des intérêts de la gloire de son père, établi pour juger entre Dieu et l'homme. Un Sauveur qui vous montrera ses plaies pour vous reprocher votre ingratitude Un Dieu d'une
majesté terrible, devant lequel les cieux se dissoudront. Tout cela supposé, voici les circonstances de cet examen :
i''. Jésus-Christ sera le même à l'égard de tous les hommes :
El congregabuntiir anLeaum ovines génies. ( Matth. 26. ) La différence des siècles, des âges, des pays, des conditions, n'y sera comptée pour rien. Et comme l'Évangile est la loi de tous les temps et de tous les états , on n'usera d'aucune distinction dans la manière de procéder à l'examen des coupables.
1°. Cet examen sera universel, c'est-à-dire, il rappellera :
1". les divers âges de la vie, les faiblesses de l'enfance, les emportemens de la jeunesse, l'ambition et les soucis d'un âge plus mûr , l'endurcissement et les chagrins de la vieillesse; 2". les circonstances de la vie.
Quelle surprise, lorsqu'on repassant sur les divers rôles cjue vous avez remplis sur la terre , vous vous retrouverez partout profane, dissolu, etc. La variété des événemens qui se succèdent ict-lxis , ne fixe notre attention qu'au présent, et né nous i5.
2a8 SER
permet pas de voir tout ce
que nous sommes Un jour
passé dans l'exercice de la piété, nous fait oublier une vie de
crime Mais devant le Juge
terrible , tout se présente à la fois : l'histoire se déployera loute entière; depuis le premier sentiment que forma notre cœur jusqu'au dernier soupir, tout se rassemblera sous nos yeux , et nous retrouverons là , non pas ces histoires périssables de nos vaines actions, non pas ces récits flatteurs de nos exploits , non pas ces mémoires publics où on lisait l'élévation de notre naissance, mais nous y verrons l'histoire la plus affreuse et la plus exacte de notre cœur.
3°. Outre l'histoire extérieure de nos mœurs qui sera toute rappelée, on développera encore à nos yeux l'histoire secrète de notre cœur , de ce cœur qui nous déguisait la honte de ses ]>assions sous des noms spécieux— , de ce cœur dont nous avons tant vanté la droiture, la
magnanimité Tant de désirs
hojiteux , tant de projets ridicules, tant de jalousies basses, tant de dispositions criminelles ; en un mot, cette vicissitude de passions qui s'étaient toujours succédées les unes aux autres.
Voilà ce qu'on étalera à nos yeux; nous verrons sortir, dit saintBernard, comme d'une embuscade, des crimes sans nombre dont nous ne nous serions jamais cru coupables : Prodient ex ÙTiproviso , et quoii ex insidiis. On nous montrera nous-
SER mêmes à nous-mêmes; le mystère d'iniquité sera révélé , et nous verrons que ce que nous connaissions le moins de nous, c'était nous-mêmes.
4°. A l'examen des maux que nous avons faits , succédera celui des biens que nous avons manqué de faire. On nous rappellera les omissions infinies dont notre vie a été pleine , et sur lesquelles nous n'avions pas eu même de remords : tant de circonstances où notre caractère nous engageait à rendre gloire à la vérité... , tant d'occasions de faire le bien. . . , tant d'ignorances coupables..., tant d'événemens si capables de nous ouvrir les yeux..., tant de bien que nous aurions pu faire par nostalens..., tant d'âmes dont nous aurions pu préserver l'innocence par nos
largesses , tant de crimes que
nous aurions pu épargner à nos
inférieurs , tant de jours que
nous aurions pu mettre à profit... Et ce qu'il y a de plus terrible , c'est que c'était là la partie de notre vie la plus innocente à nos yeux.
5°. A cet examen succédera celui des grâces dont vous avez abusé. Tant d'inspirations saintes que vous avez rejetées : tant de soins de la Providence : tant de vérités entendues..., tant d'afflictions que le Seigneur vous avait ménagées..., tant de dons naturels qui étaient en vous comme des espérances de vertus, c'est ici où le compte sera terrible : vous serez effrayé en voyant tout ce que Dieu a fait pour
voas, et le peu que vous avez fait pour lui.
6". Jusques ici il ne vous a examinés que sur les crimes qui vous sont propres; mais que sera-ce lorsqu'il entrera en compte avec vous sur ces péchés étrangers , dont vous avez été ou l'occasion ou la cause dans les autres , et qui par conséquent vous seront imputés? Quel abîme lorsqu'on vous présentera toutes les âmes à qui vous avez été un sujet de cliute et de scandale par vos discours, vos exemples, vos sollicitations...! Si le Seigneur marqua Gain d'un signe de réprobation en lui demandant compte du sang de son frère , jugez de quel signe vous serez marqué quand on vous demandera compte de son âme. Si vous êtes hommes publics , que d'injustices dissimulées , que
d'acceptions de personnes ,
que de désordres , que de maux publics dont vous êtes l'auteur, que d'iniquités qui vous ont survécu ! Vous serez surpris de voir que, long-temps même a près votre mort, vous étiez encore coupable devant Dieu d'une infinité de crimes. L'on doit connaître par-là le danger des charges publiques.
■7°. Mais exempt de tous ces vices, vous présumez que cet examen terrible ne vous regardera pas : souvenez-vous que le juste paraîtra à cet examen, et ses justices y seront jugées. Il est tant de justes qui s'abusent eux-mêmes, et qui ne doivent le nom qu'à l'erreur publique.
Ce n'est seulement pas Tyr et Sydon que je visiterai dans ma colère, je porterai la lumière de mes jugemens jusque dans Jérusalem : ScniLabor Jérusalem in lucernis. ( Soph. i , 11.)
Je remonterai jusqu'au premier motif de cette conversion qui fit tant de bruit J'opposerai ces libéralités répandues dans le sein des pauvres... Avec ces complaisances secrètes... , je rappellerai cette suite de sacremens... J'examinerai cet éloignement du monde et du plaisir J'approfondirai ce zèle
prétendu de ma gloire. . . Je vous demanderai compte de ces talens éclatans que vous n'employiez , ce semble, que pour ma gloire :
Scrutabor Jeriisalemin lucernis.
Gand Dieu ! que d'œuvres sur lesquelles j'avais compté se trouveront alors mortes à vos yeux :
que ce discernement sera terrible ! Ne concluez pas cependant de )à qu'il est inutile de travailler au salut , que le juste juge ne cherche qu'à perdre les hommes : qu'à les perdre ! Il n'est venu que pour les sauver, et ses miséricordes surpasseront encore ses justices. Mais voici la conclusion que vous devez tirer:
si le bois vert est traité avec tant de rigueur, comment en usera-t-on avec le bois sec ? Si ces âmes justes , exposées à la lumière de Dieu, paraîtront tièdes , imparfaites, vous qui ne donnez à la religion et au salut que les momens les plus inutiles de votre vie, où en serez-vous alors? Si le juste est à peine
23o SER sauvé, je ne dis pas le pécheur, car il est de'jà jugé, mais 1 aine Tiiondaine qui est sans vice ni vertu, comment osera-t-elle paraître ? Ne nous dites-donc
plus que vous n'êtes ni bous, ni mauvais : que votre seul péché est la paresse et l'indolence. Ahl vous connaîtrez alors que c'était un aveuglement terrible, auquel la justice de Dieu vous avait toujours livré... O! mou Dieu , s'écrie saint Augustin , si je pouvais maintenant voir l'état de mon âme comme vous me la découvrirez alors I O si j ara nitnc faciem peccatricis anin/œ lice-
ret cculis corporis intiteri
Quelle mesure ne prendrais-je pas pour prévenir la confusion publique de ce jour redoutable, où les conseils des cœurs et le secret des pensées seront manifestés; car non -seulement le pécheur sera montré à lui-même , il sera encore montré à toutes les créatures.
SECONDE PARTIE
Deux désordres naissent dans le monde, du mélange des bons et des niéehans, inévitable sur la terre : i°. à la faveur de ce mélange, le vice caché se dérobe à la honte publique qui lui est due; et la vertu inconnue ne reçoit pas les éloges qu'elle mérite. 2'\ Le pécheur est souvent élevé en honneur, et occupe les premières places , tandis que l'homme de bien vit dans l'abaissement, et rampe à ses pieds comme un esclave. Or , on va faire en ce jour terrible une
SER double manifestation qui réparera ce ilouble désordre. En premier lieu, les pécheurs seront discernés des justes par l'exposition publique de leur conscience. En second lieu , ils seront discernés par leur séparation d'avec eux, par la différence des langs et des places qui leur seront assignés dans les airs :
jLt separabit l'os ab inviceru sicut pastor segregat oves ab hcedis. ( Matth. 23. )
Pour bien comprendre toute la confusion dont sera couverte l'âme criminelle, lorsquelle sera montrée à toutes les créatures , il n'y a qu'à faire attention :
1°. au nombre et au caractère des spectateurs, qui seront témoins de sa honte ; 2°. aux soins qu'elle avait pris de cacher ses faiblesses et ses dissolutions aux yeux des hommes lorsqu'elle était sur la terre ; 3°. à ses qualités personnelles, qui rendront encore sa confusion plus profonde et plus accablante.
1°. Toutes les ressources qui peuvent adoucir ici-bas la plus liumiliante confusion, manqueront en ce jour à l'àiiie infidèle :
première ressource sur la terre lorsqu'on a été coupable d'une faute c[ui nous a fait tomber dans le mépris; tout a roulé sur un certain nombre de témoins renfermés dans notre nation, ou le lieu de n'otre naissance... On a pu changer de demeure pour éviter leurs yeux et leur reproche , mais dans ce grand
jour tous les hommes assemblés entendront l'histoire de nos
mœurs : chacun sera fixe dans sa place, portant sur son front l'écrit de sa condamnation : il n'y aura ]>lus de lieu écarté ; la lumière de Dieu remplira toute la terre; et partout vous ne découvrirez que des yeux attentifs à vous regarder.
2'\ Sur la terre, lorsqu'une faute d'éclat nous a dégradés dans l'esprit des hommes , il se trouve du moins un petit nombre d'amis, dont l'estiuie nous dédommage presque du mépris
publie Mais alors nos amis
nous seront insupportables: s'ils sont pécheurs , ils nous reproclieront nos plaisirs communs
et nos exemples S'ils sont
justes , ils nous reprocheront leur bonne foi abusée et leur amitié séduite.
3°. Sur la terre il y a au moins des personnes indifférentes que nos fautes ne blessent pas : mais dans ce jour terrible, il n'y aura point de spectateurs indifFérens.
Les justes , si sensibles ici-bas aux calamités de leurs frères..., alors dépouillés, à l'exemple de Jésus-Ciirist , de cette miséricorde, siffleront sur le pécheur, dit le prophè(e, l'insulteront, et diront, en se moquant : Voilà cet homme qui n'avait pas voulu mettre sa confiance dans le Seigneur : JEcce Iwwo qui non pnsiiit Dcuvi arljutorem suinn.
( Ps. 5i. ) Voilà cet insensé qui se croyait seul sage sur la terre...
Où sont maintenant ses dieux de chair et de sang , auxquels il avait sacrifié sa vie; qu'ils paraissent ici pour le soutenir, et
SER 23 1 pour le défendre : Vbi sunt dii tornm in quibns habebant fîchicinm... Surgant et oj>itiilentur vobis^ et in necessilate 7WS protegant. (Deuter. 32.) Les pécheurs auront pour lui toute riiorreur qu'ils seront forcés d'avoir pour eux-mêmes ; la société de leur malheur ne sera qu'une haine éternelle qui les divisera... Enfin, les hommes les plus éloignés, les peuples les })lus sauvages s'élèveront contre vous, et vous reprocheront que s'ils avaient été éclairés comm«* vous des lumières de l'Evangile..., ils auraient fait ]^,énitence dans la cendre et le cilice.
4°. Les créatures inanimées que l'âme réprouvée avait fait servir à ses passions , et qui gémissaient, dit saint Paul, dans l'attente d'être délivrées de cette servitude, s'élèveront contre elle à leur manière; le soleil s'obscurcira , les astres disparaîtront... , la terre s'écroulera... , l'univers entier, dit le sage, s'armera contre elle pour venger la gloire du Seigneur : Et jntgnabit cum illo orbis terrnrum contra inscnsatos.
5°. Tandis qu'on vivait sur la terre, on avait pris soin de se déguiser aux yeux des hommes ; parce que les passions ayant toujours quelque chose de bas , toute l'attention se porte à en cacher la bassesse... Ainsi vous qui regardiez la duplicité de votre caractère comme la science du monde, toute votre vie n'avait été qu'une suite de déguisement et d'artifice ; et pour lors
on ne verra en vous qu une aine vile et sans flroiture.
Vous encore , âme infidèle , qu'un sexe plus jaloux de l'honneur avait rendu plus attentive à dérober vos faiblesses à la connaissance des boni mes..., vous apportiez des soins extrêmes pour tromper un époux..., une mère... , un confesseur... Soins inutiles, j'assemblerai autour de vous, devant les nations assemblées, tous vos amans profanes:
Congregabo super te omnes mriatores Uios. ( Ezecli. i6. ) Ils verront cette suite éternelle de feintes, d'artifices , de bassesses, ce trafic honteux de protestations et de sermens dont vous vous serviez pour fournir en même temps à des passions différentes, et pour endormir leur crédulité : Kt videbunt omnem turpitudinem tiiam. ( Ibid. ) Et cela se passera devant vos proches, devant vos amis..., devant votre confesseur...
6°. Une nouvelle circonstance qui rendra la honte du péciieur accablante ; ses qualités personnelles..., vous passiez pour ami
fidèle , on vous verra sans
conscience et sans caractère....
On vous regardait comme un homme intègre , on verra que ces dehors pompeux d'équité cachaient une âme inique et rampante..... Vous vous étiez toujours revêtu de la ressemblance des justes, et on verra que vous marchiez sur les choses saintes, pour arriver plus sûrement à vos fins Enfin, vous
étiez dispensateur des choses
SER saintes , vous aviez entre les mains le dépôt de la foi..., vous paraissiez tous les jours dans le sanctuaire revêtu des marques redoutables de votre dignité..., et sous ce que la religion avait de plus auguste, vous cachiez ce que la terre avait de plus exécrable. ... Et videbunt omnem turpiliidincm tiiam.
7". Dans le monde, la confusion des fautes n'est que passagère ; de nouvelles aventures prennent la place des nôtres; et le souvenir de nos chutes s'évanouit avec l'éclat qui les avait
publiées Mais au grand jour
tout sera fixe et éternel : on lira dans le caractère des tourmens la nature des fautes , et la honte recommencera tous les jours avec le supplice...
8". Si api'ès vous avoir montré la confusion plubique , dont sera couvert le pécheur, je pouvais vous exposer quelle sera la gloire et la consolation du véritable juste , lorsqu'on étalera aux yeux de l'univers les secrets de sa conscience , et tout le mystère de son cœur. . . , de ce cœur où il avait toujours cru voir àç.^ taches , et dont son humilité lui avait toujours dérobé la sainteté et l'innocence... Que de merveilles I... que de prières pures!.., que de Candeurs I...
que de magnanimité... ! on verra alors que rien n'était plus grand qu'un véritable juste; et que ces âmes , qu'on regardait comme inutiles... , avaient plus d'éclat et de grandeur, et offraient aux yeux de Dieu un spectacle
SER plus digne des anges et des hommes, que les victoires et les conquêtes qui remplissent la vanité des histoires. Premier désordre réparé dans ce grand jour; le vice dérobé ici bas à la honte publique , et la vertu aux éloges qu'elle mérite.
90. Le second désordre qui naît dans le monde du mélange des bons et des méchans, estl'inégalité de leur condition , et l'injuste échange de leur destinée. Dans le siècle présent , les justes sont foulés aux pieds, et les pécheurs sont placés dans les lieux les plus éminens. Or c'est un désordre qu'il faut que le Fils de l'Homme rétablisse :
Per ipsum instaurare omnia.
( Ephes. I . ) Qu'on voie quelle difterence on doit faire de l'impie d'avec l'homme de bien :
Quid sitinterjiistwnet impiiim; et inter servientem Deo , et non servientem ei. (Malacb.3.) Or voilà le spectacle de ce dernier jour ; l'ordre sera rétabli , les bons .seront séparés des médians ; les uns placés à la droite, et les autres à la gauche : Et statuet oves quidem à dextris suis , hœdos autem à sinistris.
(Matth. ?.5.)
10°. Séparation nouvelle. On ne vous demandera pas , pour décider des rangs , ni votre nom, ni votre naissance..., ou examinera seulement si vous êtes un animal immonde, ou une brebis innocente... , on ne séparera pas le prince du sujet..,, mais ia paille du bon grain; les vases d'honneur des vases d'i-
gnominies ; les boucs des brebis; Et statuet oi'es , etc. Ou verra le Fils de l'Homme parcourant des yeux tous les peuples et les nations... , ne plus distinguer les siècles par les victoires des conquérans... , les hommes par la barbarie ou la politesse des temps..., mais par les victoires cachées des justes, parlestriomphes de la grâce. Vous le verrez changer la face des choses; créer un ciel nouveau et une terre nouvelle , et réduire cette variété infinie de peuples, de titres , de conditions, de dignités à un peuple saint et un peuple réprouvé , aux boucs et aux brebis : Et statuet oves , etc.
11°. Séparation cruelle. La mort , qui nous ravit nos proches et nos amis, nous laisse du moinsune consolation dans l'espérance d'être réunis un jour :
ici la séparation sera éternelle , nous n'aurons plus de proche , plus d'ami , plus de liens que les flammes éternelles.
1 2". Séparation ignominieuse On est si vif sur une préférence, lorsque dans une occasion d'éclat on nous oublie , on nous laisse confondus dans la foule , ou qu'on nous préfère des subalternes... Alors vous verrez le Fils de rilomme... , venir enlever à vos côtés un juste que vous aviez toujours méprisé... , un infidèle qui était né votre sujet..., un lazare qui vous avait importuné inutilement du récit de ses besoins. . . , un concurrent que vous aviez regardé d'un œil de rtiépris..., le faire
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asseoira sa droite..., tandis que vous , comme le superbe Aman, vous n'aurez devant les yeux que l'appareil de votre supplice.
Vous verrez un sauvage converti à la foi... , un laïque... , l'homme du monde... , l'idiot..., Racbab, femme pécheresse, mise au nombre des brebis, tandis que vous chrétien, dès votre naissance... Ministre de Jésus- Christ... , solitaire..., savant..., sœur de Moïse et épouse de Jésus-Christ... , placé à sa gauche au nombre des boucs ; Et statuet oves ^ etc. C'est alors que tous les scandales seront arrachés du royaume de Jésus- Christ : que le commerce des méchans , inévitable sur la terre..., ne fera plusf>émir la foi des justes et troubler leur innocence...
iS". La disposition de l'univers ainsi ordonné , chacun immobile à la place qui lui sera tombée en partage , les yeux des justes levés en haut vers le Fils de l'Homme, et ceux des impies fixés sur les abîmes, le roi de gloire, dit l'Evangile , placé au milieu des deux peuples , s'avancera vers les justes, et leur dira : « Venez les bénis de mon Père , posséder le royaume qui vous a été préparé dès le commencement des siècles.
C Matllt. 7.5. ) » Se retournant ensuite à la gauche , la fureur dans les yeux , d'une voix , dit un prophète, qui entrouvrira les 'entrailles de l'abîme , il dira , nos; comme sur la croix :
« Mon Pèle , pafdonnez-ieur
parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font : » Mais retirez-vous, maudits, dans le feu éternel qui est préparé à satan et à ses anges :
Discedite à me nialedicti , in ignem œternum qui paratus est diabolo et angelis ejiis. (Matth.
25. ) Les justes alors s'élevant dans les airs , avec le Fils de l'Homme , commenceront à chanter le Cantique céleste :
« Vous êtes riche en miséricorde , Seigneur, et vous avez couronné vos dons en récompensant nos mérites. » Alors les impies maudiront l'auteur de leur être ; les abîmes s'ouvriront , les cieux s'abaisseront, les réprouvés, dit l'Evangile, iront dans le supplice éternel , et les justes dans la vie éternelle :
Jbunt hi in suppliciwn œternum, justi autem in vitam œternam.
( Ibid. ) Voilà un partage qui ne changera plus. Après un récit si formidable , je ne puis finir qu'en vous adressant les mêmes paroles que Moïse adressa autrefois aux Israélites, après leur avoir exposé les menaces terribles et les promesses consolantes renfermées dans le livre de la loi : je vous propose aujourd'hui une bénédiction et une malédiction : En propono in conspectu ve.stro hodih benediclionem etmalediclionem. ( Deuter. 2. ) Une bénédiction , si vous obéissez aux commandemens de Dieu : Benedictionetn .<ii obedieritis manda tis Dommi.
[ Ibid. ) Et une malédiction si vous sortez de la voie que je vous montre pour suivre des
SER «.lieux étrangers : Malediclionem, si recesseritis de vidquam ego mine ostendo vobis et ambulaveritis post dtos alienos. Voilà ce que je vous dis en finissant un sujet si terrible : votre destinée roule sur cette affreuse alternative ; ou meurt comme on a vécu. Sortez dès à présent des voies des pécheurs; commencez à vivre comme les justes, si vous voulez dans ce dernier jour être placé à la droite , et monter avec eux dans le séjour de la jîienheureuse immortalité. (Massillon , dans son Sermon du jugement dernier, Avent, p. 84 et les suiv. )