‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 39 sur 77 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

SERMON ABRÉGK.

Cùm appropinquaret Jésus portge civitatis , ecce defunctus efferebatur filius unicusmatris suac.

Jésus étant près de la porte de la ville , il arriva quon portait en terre un mort qui était le fils unique de sa mère.

( Luc. 7 , 12.)

Jamais mort fut-elle accompagnée de circonstances plus touchantes? C'est un fils unique, le seul successeur du nom , des titres , de la fortune de ses ancêtres , que la mort enlève à une mère veuve et désolée : elle le lui ravit dans la fleur de l'âge , et à l'entrée presque de la vie ; en un temps où, échappé aux accidens de l'enfance , et parvenu à ce premier degré de force et de raison qui commence l'homme , il paraissait le moins exposé aux surprises de la mort, et laissait enfin respirer la tendresse maternelle de toutes les frayeurs qui suivent les progrès incertains de l'éducation. Les citoyens en foule accourent mêler leurs larmes à celles de cette mère désolée : assidus à ses côtés, ils cherchent à diminuer sa douleur par la consolation de ces discours vagues et communs qu'une tristesse profonde n'écoute guère ; ils entourent avec

elle ie liiste cercueil ; ils parent les obsèc[ues de leur deuil et de leur présence : l'appareil decelfe pompe funèbre est pour eux uu spectacle; mais est-il une instruction? Ils en sont frappés , attendris; mais en sont-ils moins attachés à la vie? et le souvenir J«^ cette mort ne va-t-il pas périr dans leur esprit avec le bruit et la décoration des funérailles ?

A de semblables exemples , mes frères , nous apportons tous les jours les mêmes dispositions.

Ciierchons donc aujourd'hui les raisons d'un égarement si déplorable. D'où vient que les hommes s'occupent si peu de la mort , et que cette pensée fait sur evix des impressions si peu durables? Le voici : l'incertitude de la mort nous amuse, et en éloigne le souvenir de notre esprit ; la certitude de la mort nous effraie, et nous oblige à détourner les yeux de cette triste image : ce qu'elle a d'incertain nous endort et nous rassure; ce qu'elle a de terrible et de certain nous en fait craindre la pensée. Or, je veux aujourd'hui combattre la dangereuse sécurité des premiers, et l'injuste frayeur des autres. La mort est incertaine; vous êtes donc té.

méraire de ne pas vous en occuper , et de vous y laisser surprendre : la mort est certaine ; vous êtes donc insensé d'en craindre le souvenir, et vous ne devez jamais la perdre de vue.

Pensez à la mort , parce que vous ne savez à quelle heure elle arrivera ; pensez à la nîort ,

SËR parce qu'elle doit arriver : c'est le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

Le premier pas que l'homme fait dans la vie , est aussi le premier qui l'approche du tombeau : dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière, l'arrèl de mort lui est prononcé ; et comme si c'était pour lui un crime de vivre, il suffit qu'il vive pour mériter de mourir.

Il est vrai c[ue la mesure de nos destinées n'est pas égale :

les uns voient croître en paix jusqu'à l'âge le plus reculé le nombre de leurs années; et héritiers des bénédictions de l'ancien temps , ils meurent pleins de jours, au milieu d'une nombreuse postérité ; les autres , arrêtés dès le milieu de leur course, voient , comme le roi Ézéchias , les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore florissant , et cherchent en vain comme lui le reste de leurs années ( Is. 38 , I o. ) ; enfin il en est qui ne font que se montrer à la terre , qui finissent du matin au soir , et qui, semblables à la fleur des champs, ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore, fct celui qui les voit sécher et disparaître.

Le moment fatal marqué à chacun est un secret écrit dans le livre éternel que l'agneau seul a droit d'ouvrir. Nous vivons donc tous incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude , si capable toute seule de nous rendre attentifs » cette dernière

SER heure , endort, elle-tnême notre vigilance : nous ne sonp,eons point à la mort , parce que nous ne savons où In placer dans les difFércns âges cîe notre vie : nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable : le doute si l'on y parviendra, qui devrait , ce semble , borner en -deçà nos espérances , fait que nous les étendons même au delà de cet âge : notre crainte ne pouvant poser sur rien de certain , n'est plus qu'un sentiment vague et confus , qui ne porte sur rien du tout; de sorte que l'incertitude, qui ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même.

Or je dis d'abord , mes frères , que de toutes les dispositions , c'est ici la plus téméraire et la moins sensée : j'en appelle à vous-mêmes. Cn malheur qui peut arriver chaque jour , est-il plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années ?

Quoi ! parce qu'on peut vous redemander votre âme à chaque instant , vous la posséderiez en paix comme si vous ne deviez jamais la perdre, parce que le péril est toujours présent, l'attention serait moins nécessaire ?

Et dans quelle autre affaire que celle du salut l'incertitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence? La conduite de ce serviteur de l'Évangile , qui, sous prétexte que son maître tardait de revenir, et qu'il

ignorait l'heure de son arrivée, usait de ses biens , comme n'en devant plus rendre compte, vous paraît -elle fort prudente ? De quels autres motifs Jésus-Christ s'est-il servi pour nousexborter à veiller sans cesse? Et qu'y a-til dans la religion de plus propre à réveiller notre vigilance, que l'incertitude de ce dernier jour?

Ah I mes frères , si l'heure était marquée à chacun de nous; si le royaume de Dieu venait avec observation ; si en naissant nous portions écrit sur notre front le nombre âe nos années et le jour fatal qui les verra finir, ce point de vue fixe et certain , quelque éloigné c[u'il pût être , nous occuperait, nous troublerait, ne nous laisserait pas un moment tranquilles : nous trouverions toujours trop couri.

l'intervalle que nous verrions encoredevantnous:cetteimage , toujours présente malgré nous à notre esprit , nous dégoûterait de tout, nous rendrait les plaisirs insipides, la fortune indifférente , le monde entier à charge et ennuyeux : ce moment terrible , que nous ne pourrions plus perdre de vue , réprimerait nos passions , éteindrait nos haines, désarmerait nos vengeances , calmerait les révoltes de la chair, viendrait se mêler à tous nos projets ; et notre vie ainsi déterminée à un certain nombre de jours précis et connus , ne serait qu'une pré- ]iaration à ce dernier moment.

Sommes-nous sages , mes frères?

La mort , vue de loin à un point singularité rend plus terribles , svîr et marqué , nous effraierait, et cependant moins appréhennous détachei'ait du monde et dés : c'est un malheur familier; de nous-mêmes, nous rappel- il n'est pas de jour qui ne vous lerait à Dieu, nous occuperait en fournisse des exemples ; pressans cesse ; et cette même mort que tous les hommes sont surincertaine, qui peut arrivercha- pris de la mort, tous l'ont vu que jour, chaque instant; et approcher, lorsqu'ilslacroyaient cette mort qui doit nous sur- encore loin ; tous se disaient à prendre, qui doit venir quand eux-mêmes, comme l'insensé nous y penserons le moins; et de l'Evangile : Mon âme,repocette mort qui est peut-être à la sez-vous , vous avez du bien porte, ne nous occupe point, pour plusieurs années. { Luc. , nous laisse tranquilles : que 12, 19. ) Ainsi sont morts vos dis-je? nous laisse toutes nos proches, vos amis; tous ceux passions, tous nos altachemens presquequevousavezvumourir, criminels, toute notre vivacité tous vous ont laissé vous-même pour le monde , pour les plai- étonné de la promptitude de sirs, pour la fortune; et parce leur mort : vous en avez cherqu'il n'est pas sûr si nous ne clié des raisons dans l'imprumourrons pas aujourd'hui, nous dence du malade, dans l'iguovivons comme si nos années de- rance de l'art, dans le choix vaient être éternelles. des remèdes; mais la meilleure

Remarquez en effet, mes frè- et la seule, c'est que le jour du res, que cette incertitude est ac- Seigneur nous surprend toucompagnée de toutes les circon- jours. La terre est comme un stances les plus capables d'alar- vaste champ de bataille où l'on mer, ou du moins d'occuper un est tous les jours aux prises avec homme sage, et qui fait quel- l'ennemi : vous en êtes sorti que usage de sa raison. Premiè- heureusementaujourd'hui, mais rement, la surprise de ce der- vous y avez vu périr des gens nier jour , que vous avez à crain- qui se promettaient d'en sortir dre, n'est pas un de ces accidens comme vous : il faudra demain rares, uniques, qui ne tombent rentrer en lice ; qui vous a dit que sur quelques malheureux , que le sort, si bizarre pour les et qu'il est plus prudent de mé- autres , sera toujours constampriser que de prévoir. Il ne s'a- ment heureux pour vous seul? git pas ici, pour que la mort et puisque, enfin, vous devez y vous surprenne, que la foudre périr, êtes-vous raisonnable d'y tombe sur vous, que vous soyiez bâtir une demeure stable et perensevelis sous les ruines de vos maneute sur le lieu même despalais, qu'un naufrage vous en- tiné peut-être à vous servir de , gloutisse sous les eaux, ni de sépulture? Mettez - vous dans tant d'autres mallieurs que leur telle situation qu'il vous plaira ,

SER il n'est point de moment qui ne puisse être pour vous le dernier , et qui ne l'ait e'té à vos yeux de quelques-uns de vos frères : point d'action d'éclat qui ne puisse être terminée par les ténèbres éternelles du tombeau jetHérode est frappé au milieu desapplaudissemens insensés de son peuple : point de jour solennel qui ne puisse finir par votre pompe funèbre; et Jézabel fut précipitée le jour même qu'elle avait cboisi pour se montrer avec plus de faste et d'ostentation aux fenêtres de son palais : point de festin délicieux qui ne puisse être pour vous une nourriture de mort ; et Balthasar expire autour d'une table somptueuse : pointdesommeil qui ne puisse vous conduire à un sommeil éternel; et Holopherne, au milieu de son armée, vainqueur des royaumes et des provinces , expire sous le glaive d'une simple femme (ïhraël : point de crime qui ne puisse finir vos crimes ; et Zambri trouve une mort infâme dans les tentes mêmes des filles de Madian : point de maladie qui ne puisse être le ternie fatal de vos jours ; et vous voyez tous les jours les infirmités les plus légères tromper les conjectures de l'art et l'attente des malades , et tournertout d'un coupa la mort:

en un mot, représentez -vous dans quelque circonstance de votre vie où vous puissiez jamais vous trouver, à peine pourrez-vous compter ceux qui y ont été surpris; et rien ne peut vous

garantir que vous ne le serez pas vous-même. Vous le dites; vous en convenez ; et cet aveu si terrible n'est qu'un discours que vous donnez à l'usage, et ne vous conduit jamais à une seule précaution qui puisse vous mettre à couvert du péril.

Secondement, si cette incertitude ne roulait que sur l'heure, sur le lieu, ou sur le genre de votre mort, elle ne paraîtrait pas si affreuse : car enfin, c{u'importe au chrétien , dit saint Augustin, de mourir au milieu de ses proches, ou dans des contrées étrangères, dans le lit de sa douleur ou dans le sein des ondes? pourvu qu'il meure dans la piété et dans la justice. Mais ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigneur ou dans votre péché; c'est que vous ignorez ce que vous sei'ez dans cette autre terre où les conditions ne changeront plus ; entre les mains de qui tombera votre âme, seule, étrangère, tremblante, au sortir du corps; si elle sera environnée de lumière , et portée aux pieds du trône sur les ailes des esprits bienlieureux , ou enveloppée d'un nuage affreux, et précipitée dans les abîmes : vous êtes entre ces deux éternités; vous ne savez à laquelle des deux vous appartiendrez; la mort seule vous découvrira ce secret ; et dans cette incertitude, vous êtes tranquille? et vous la laissez venir indolemment, comme si elle ne devait décider de rien pour

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