‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 40 sur 77 · SEW · texte numérisé non relu

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Troisièmement, dans touUs les autres iacertitudes , ou le Bombre de ceux qui partagent avec nous le même péril, peut nous rassurer; ou les ressources dont rsous pouvons nous flatter, nous laissent plus tranquilles; ou enfin, tout au pire, la surprise n'est qu'une instruction qui nous apprend à nos dépens à être uneautie fois plus sur nos gardes. Mais dans l'incertitude terrible dont il s'agit, mes frères, le nombre de ceux qui courent le uîème risque que nous ne diminue rien au nôtre : toutes les ressources dont nous pouvons nous flatter au lit de la mort, sont d'ordinaire des illusions; et la religion clle-mèuie, qui les fournit, n'en espère presque rien ; enfin , la surprise est sans retour, nous ne mourons qu'une fois ; et nous ne pouvons plus mettre à profit notre imprudence pour une autre occasion. Notre malheur nous détrompe, il est vrai; mais ces nouvelles lumières qui disbipt-iit fiotre erreur, devenues inutiles par l'immutabilité de notre élat, ne sont plus que des iumièrts cruelles qui vont nous déchirer éternellement, et faire la matière la plus douloureuse de notre supplice, plutôt que des réflexions sages qui puissent nous conduire au repentir.

Sur quoi pouvez-vous donc justifier cet oubli profond et incompréhensible, dans lecjuel vousvivez de votre dernier jour? sur la jeunesse qui semble vous promettre encore une longue

SER suite d'années ? La jeunesse ?

mais le fils de la veuve de Naïm était jeune ; la mort respectet-elle les âges et les rangs? La jeunesse? mais c'est justement ce c|ui me ferait craindre pour vous; des mœurs licencieuses, des plaisirs extrêmes, des passions outrées, les excès de la table , les mouveinens de l'ambition , les dangers de la guerre , les désirs de la gloire , les saillit s de la vengeance: n'est-ce pas dans ces beaux jours que la plupart des bonrmes finissent leur course? Adonias eût vieilli s'il n'eût été voluptueux; Absalon , s'il eût été libre d'ambition ; le fils du roi de Sichem , s'il n'eût pas aimé Dina ; Jonathas , si la gloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Geîboé.

Sur quoi vous rassurez-vous donc encore ? sur la force du tempérankent? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie ?

une étincelle qu'un souffle éteint:

il ne faut qu'un jour d'inlirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous flattez point même là-dessus ; si un corps ruiné par les désordres de vos premiers ans, ne vous annonce pas au-dedans de vous une réponse de mort; si des infirmités habituelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeau; si des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain : je veux que vous prolongiez vos jours au

delà

•la même ue vos espérances.

SER HélasI mes frères, ce qui doit finir peut-il vous paraître long?

Regardez derrière vous; où sont vos premières années? que laissent-elies de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit : vous rêvez que vous avez vécu , voilà tout ce qui vous en reste : tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer :

quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plos réel : tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instans fugitifs; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers; toutes les révolutions d'empires et de royaumes; tous ces grands événemens qui embellissent nos histoires, ne seraient pour vous que les diffé-^ rentes scènes d'un spectacle que VfMJS auriez vu finir en un jour.

Cependant, mes frères, quelle impression fait sur nous l'instabilité de tout ce qui passe? la mort de nos proches , de nos ainis, de nos concurrens, de nos maîtres? Nous ne pensons pas que nous les allons suivre de près ; nous ne pensons qu'à nous revêtir de leurs dépouilles :

nous ne pensons pas au peu de tenjps qu'ils en ont joui; nous ne ]>cnsons qu'au plaisir qu'ils ont eu de les posséder; nous uous hâtons de profiter du débris les uns des autres : nous ressemblons à ces soldats insen-

ses qui , au fort de la mêlée , et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement de leurs habits ; ef, à peine en sont-ils revêtus, qu'un coup mortel leur ôte avec la vie cette folle décoration dont ils venaient de se parer. Ainsi le fds se revêt des dépouilles de son père, lui ferme les veux , succède à son rang, à sa fortune, à ses dignités, conduit l'appareil de ses funérailles, et se retire jdus occupé, plus touché des nouveaux litres dont il est revêtu , qu'instruit des derniers avis d'un père mourant; qu'affligé de sa perte, ou du moins désabusé des choses d'ici-bas par un spectacle qui lui en met sous les yeux le néant , et qui lui annonce incessamment la même destinée. La mort de ceux qui nous environnent n'est pas pour nous une instruction plus utile; un tel laisse un poste vacant, et on s'empresse de le demander : un autre vous avance d'un degré dans le service; celui-ci finit avec lui des prétentions qui vous auraient incommodé ; celui-là vous laisse l'oreille et la faveur du maître , et c'était le seul qui pouvait vous la disputer; un autre enfin vous approche d'une dignité, et vous ouvre les voies à une élévation où vous n'auriez pu prétendre qu'après lui; et là-dessus on se ranime, on prend de nouvelles mesures , on fait de nouveaux projets ; et loin de se détromper par l'exemple de ceux

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que l'on voit disparaître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent rallumer tous nos désirs, tous nos atlacliemens pour le monde; et la mort, cette image si triste de notre misère , la mort ranime plus de passions parmi les hommes , que toutes les illusions mêmes de la vie. Qu'y a-t-il donc qui puisse nous détacher de ce monde misérable, puisque la mort même ne sert qu'à resserrer les liens, et nous affermir dans l'erreur qui nous y attache ?

Ici , mes frères , je ne vous demande que de la raison. Quelles sont les conséquences naturelles que le bon sens tout seul doit tirer de l'incertitude delà mort ?

Premièrement, l'heure de la mort est incertaine ; chaque année, chaque jour, chaque moment peut être le dernier de notre vie; donc c'est une folie de s'attacher à tout ce qui doit passer en un instant, et de perdre par là le seul bien qui ne passera pas : donc tout ce que vous faites uniquement pour la terre doit vous paraître perdu , puisque vous n'y tenez à rien , que vous n'y pouvez compter sur rien, et que vous n'en emportez rien que ce que vous aurez fait pour le ciel : donc les royaumes du monde et toute leur gloire ne doivent pas balancer un moment les intérêts de votre éternité, puisque les grandes fortunes ne nous assurent pas plus dejours que les médiocres ; et que l'unique avan-

SER tage qui peut vous en revenir , c'est un chagrin plus amer , quandil faudra ,aulitde la mort, s'en séparer pour toujours : donc tous vos soins, tous vos mouvemens , tous vos désirs doivent se réunir à vous ménager une fortune durable , un bonheur éternel que personne ne puisse plus vous ravir.

Secondement, l'heure de votre mort est incertaine : donc vous devez mourir chaque jour; ne vous permettre aucune action dans laquelle vous ne voulussiez point être surpris ; regarder toutes vos démarches comme les démarches d'un mourant qui attend à tout moment qu'on vienne lui redemander son âme ; faire toutes vos œuvres comme si vous deviez à l'instant en aller rendre compte ; et puisque vous ne pouvez pas répondre du temps qui suit, régler tellement le présent, que vous n'ayiez pas besoin de l'avenir pour le réparer.

Enfin , l'heure de votre mort est incertaine : donc ne différez pas votre pénitence ; ne tardez pas de vous convertir au Seigneur; le temps presse ; vous ne pouvez pas même vous répondre d'un jour, et vous renvoyez à un avenir éloigné et incertain. Si vous aviez imprudemment avalé un poison mortel , renverriezvous à un temps éloigné le remède qui presse, et qui seul peut vous conserver la vie? la mort que vous porteriez dans le sein, vous permettrait-elle des délais et des remises? voilà votre état.

Si vous êtes sage, prenez à l'iu-

SER stant vos précautions : vous portez la mort dans votre âme, puisque vous y portez le péché :

hâtez -vous d'y remédier; tous les iostans sont précieux à qui ne peut se répondre d'aucun : le breuvage empoisonnéqui infecte votre âme ne saurait vous mener loin : la bonté de Dieu vous offre encore le remède : hâtezvous encore une fois d'en user, tandis qu'il vous en laisse le temps : faudrait-il des exhortations pour vous y résoudre? Ne devrait-il pas suffire qu'on montrât le bienfait de la guérison?

faut-il exhorter un infortuné que les flots entraînent, à faire des efforts pour se garantir du naufrage? devriez-vous avoir besoin là-dessus de notre ministère ?

Vous touchez à votre dernière heure; vous allez paraître en un clin d'œil devant le tri'bunal de Dieu; vous pouvez employer utilement le moment qui vous reste : presque tous ceux qui meurent tous les jours à vos yeux le laissent échapper, et meurent sans en avoir fait aucun usage :

vous imitez leur négligence; la même surprise vous attend ; vous mourez comme eux avant d'avoir commencé à mieux vivre ; on le leur avait annoncé , et nous vous l'annonçons : leur malheur vous laisse insensibles, et le sort infortuné qui vous attend ne touchera pas davantage ceux à qui nous l'annoncerons un jour : c'est une succession d'aveuglement qui passe des pères aux enfans, et qui se perpétue sur la terre : nous voulons tous

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Si

mieux vivre, et nous mourons tous avant d'avoir bien vécu.

Voilà, mes frères, les réflexions sages et naturelles où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure. Mais si de ce qu'elle est incertaine , vous êtes imprudent de ne pas vous en occuper davantage que si elle ne devait jamais arriver ; ce que sa certitude a de terrible et d'effrayant , vous excuse encore moins de folie, d'éloigner cette triste image comme capable d'empoisonner tout le repos et toute la douceur de votre vie.

C'est ce qui me reste à vous exposer.

SECOND POINT

L'homme n'aime pas à s'occuper de son néant et de sa bas~ sesse ; tout ce qui le rappelle à son origine intéresse l'amour de son être, attaque par le fondement toutes ses passions , et le jette dans des pensées noires et funestes. Mourir ; disparaître à tout ce qui nous environne; çntrer dans les abîmes de l'éternité; devenir cadavre, la pâture des vers , l'horreur des hommes, le dépôt hideux d'un tombeau , ce spectacle tout seul soulève tous les sens, trouble la raison , noircit l'imagination , empoisonne toute la douceur de la vie : on n'ose fixer ses regards sur une image si affreuse : nous éloignons cette pensée comme la plus triste et la plus anière de toutes; tout ce qui nous en rappelle le souvenir, nous le craignons, nous le fuyons, comme

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s'il devait bâter pour nous cette dernière heure. Sous prétexte de tendresse , nous n'aimons pas même qu'on nous parle des personnes chères que la mort nous a ravies; on prend soin de dérober à nos regards les lieux qu'elles habitaient, les peintures où leurs traits sont encore vivans, tout ce qui pourrait réveiller ei> nous , avec leur idée , celle de la mort qui vient de nous les enlever. Que dirai-je?

nous craignons les récits lugubres; nous poussons là-dessus ims iVayeurs jusqu'aux plus puériles superstitions; nous croyons voir partout des présages sinistres de notre mort, dans les rêveries d'un songe, dans le chant nocturne d'un oiseau , dans un nombre fortuit de convives, dans des événemens encore plus ridicules : nous croyons la voir partout , et c'est pour cela même que nous lâchons de la perdre de vue.

Or, mes frères, ces frayouis excessives étaient pardonnables à des païens pour qui la mort était le plus grand des malheurs , puisqu'ils n'attendaient rien au-delà du tombeau ; et que, vivant sans espérance, ils mouraient sans consolation. Mais on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens , et que la terreur de cette image leur î;erve même de prétexte jjour l'éloigner de leur pensée.

Car, en premier lieu , je veux que vous ayez raison de craindre cette dernière heure ; mais comme elle est certaine , je ne com-

SER prends pas qae, parce qu'elle vous paraît terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir : il me semble, au contraire, que plus le malheur dont vous êtes menacé est affreux , plus vous devez ne pas le perdre de vue, et prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris. Quoi ! plus le péril vous frappe et vous épouvante, plus ilvous rendrait indolentetinappliqué? Les terreurs outrées de votre imagination vous guérira lent de cette crainte sage même qui opère le salut; et parce que vous craignez trop , vous ne penseriez à rien?Mais quel est l'homme que l'idée trop vive du danger calme et rassure? Quoi! s'il fallait marcher par un sentier étroit et escarpé , entouré de toutes parts de précipices, ordonneriez-vous qu'on vous bandât les yeux pour ne pas voir le danger, et de peur que la profondeur de Fabîme ne vous fit tourner la tête!* Ah! mon cher auditeur, vous voyez votre tombeau ouvert à vos pieds: cet objet alFreux vous alarme ; et au lieu de prendre dans la sagesse de la religion toutes les précautions qu'elle vous offre pour ne pas tomber inopinéjuent dans ce gouffre , vous vous bandez vous-même les yeux pour ne le pas voir ; vous vous faites des diversions réjouissantes pour en effacer l'idée de votre esprit ; et semblables à ces victimes infortunées du paganisme, vous courez au bûcher les yeux bandés, couronné de fleurs , environné

de danses et de cris de joie, pour

ne pas penser au terme fatal où cet appareil vous conduit , et de peur de voir l'autel, c'est-à-dire, le lit de la mort , où vous allez à l'instant être immolél

De plus , si, en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auraient du moins une excuse.

MaLs, pensez- y ou n'y pensez pas, la mort avance toujours; chaque effort que vous faites pour en éloigner le souvenir vous rapproclie d'elle , et à l'heure marquée elle arrivera. Qu'avancez-vous donc en détournant votre esprit de cette pensée ?

diminuez-vous le danger? vous l'augmentez, vous vous rendez la surprise inévitable; adoucissez-vous l'horreur de ce spectacle en vous le dérobant ? Ah !

vous lui laissez tout ce qu'il a de plus terrible I si vous vous rendiez la pensée de la mort plus familière, votre esprit faible et timide s'y accoutumerait insensiblement, vous pourriez peu à peu y fixer vos regards , et l'envisager sans trouble, ou du moins avec résignation , au lit de la mort : elle ne serait plus pour vous un spectacle nouveau. Un danger prévu de loin n'a rien qui étonne : la mort n'est formidable que la première fois qu'on en rappelle le souvenir ; et elle n'est à craindre que lorsqu'elle est imprévue.

Mais je vais plus loin , et je dis que c'est à vous une ingratitude criminelle envers Dieu ,

d'éloigner la pernsée de la mort, seulement parce qu'elle vous trouble et vous alarme : car celte impression de crainte et de terreur est une grâce singulière dont Dieu vous favorise.

Hélas I combien est-il d'impies qui la méprisent , qui se font un mérite affreux de la voir approcher avec fermeté , et qui la regardent comme l'anéantissement entier de leur être? Combien de sages et de philosophes dans le christianisme, qui, sans renoncer à la foi, bornent toutes leurs réflexions , toute la supériorité de leurs lumières à la voir atriver tranquillement, et ne raisonnent toute leur vie que pour se préparer en ce dernier moment à une constance et à une sérénité d'esprit , aussi puérile que les frayeurs les plus vulgaires , et qui est l'usage le plus insensé qu'on puisse faire de la raison même? Combien de ces hommes follement amoureux de la valeur de ta gloire, qui , au milieu des combats , vont au danger comme à un spectacle, sans remords , sans inquiétude, sans réflexion sur les suites de leur destinée? Combien de pécheurs dans la tranc[uillité des villes et dans l'oisiveté d'une vie privée , livrés à l'endurcissement et à un sens réprouvé , ne sont plus touchés de cette image? Combien d'autres, enfin, qui , par les suites d'un caractère trop vif, trop frivole, trop léger et peu propre aux réflexions tristes et sérieuses , passent toute leur vie sans avoir pensé une

fois seulement qu'ils devaient mourir ? C'est donc une grâce signale'e que Dieu vous fait , de donner à cette pensée tant de force et d'ascendant sur votre âme : c'est donc véritablement la voie par laquelle il veut vous ramener à lui : si vous sortez jamais de vos égaremens, vous n en sortirez que par là : votre salut paraît attachéà ce remède.

Que faites-vous donc en éloignant cette pensée, parce qu'elle jette dans des frayeurs salutaires ? vous vous privez du seul secours qui peut vous faciliter votre retour à Dieu : vous rendez inutile une grâce qui vous est propre : vous savez , pour ainsi dire , mauvais gré à Dieu de vous en avoir favorisé ; et vous vous reprochez à vousmême d'y être trop sensible.

Tremblez , mon cher auditeur ; que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires que vous ne voyiez d'un œil tranquille les spectacles les plus lugubres ; que Dieu ne retire de vous ce moyen de salut, et qu'il ne vous endurcisse contre toutes ces erreurs de la religion. Un bienfait non-seulement méprisé, mais regardé même comme une peine , est bientôt suivi de l'indignation , ou du moins de l'indifférence du bienfaiteur. Alors l'image de la mort vous laissera toute votre tranquillité : vous courrez à un plaisir au sortir d'une pompe lugubre : vous verrez des mêmes yeux , ou un cadavre hideux, ou l'objet criminel de votre passion : alors

SER vous eu viendrez même jusqu'à vous savoir bon gré de vous être mis au-dessus de ces craintes vulgaires , jusqu'à vous applaudir d'un changementsi terrible pour votre salut. Mettez donc à profit pour le règlement de vos mœurs, cette sensibilité, tandis queDieu vous la laisse encore : rapprochez de vous tous les objets propres à retracer en vous cette image , tandis qu'elle peut encore troubler la fausse paix de vos passions : venez quelquefois sur les tombeaux de vos ancêtres , méditer en présence de leurs cendres sur la vanité des choses d'ici-bas : venez les interroger quelquefois sur ce qui leur reste dans le séjour ténébreux de la mort, de leurs plaisirs, de leurs dignité et de leurs gloire : venez vous-même ouvrir ces tristes demeures ; et de tout ce qu'ils ont été autrefois aux yeux des hommes , voyez ce qu'ils sont maintenant : des spectres dont vous ne pouvez soutenir la présence, des amas de vers et de pourriture ; voilà ce qu'ils sont aux yeux des hommes : mais que sont-ils devant Dieu? descendez vous - même en esprit dans ces lieux d'iiorreur et d'infection, et choisissez-y d'avance votre place : représentez-vous vous-même dans cette dernière heure, étendu sur le lit de votre douleur , aux prises avec la mort, vos membres engourdis et déjà saisis d'un froid mortel; votre langue déjà liée des chaînes de la mort; vos yeux fixes, immobiles , couverts d'un nuage

SER confus, devant qui tout commence à disparaître ; vos proches et vos amis autour de vous , faisant des vœux inutiles pour votre santé, redoublant votre frayeur et vos regrets, par la tendresse de leurs soupirs et l'abondance de leurs larmes; le ministre du Seigneur à vos côtés, le signe du salut, alors votre seule ressource , entre ses mains, des paroles de foi , de miséricorde et de confiance à la bouche. Rapprochez ce spectacle si instructif, si intéressant ; vous-même alors dans les tristes agitations de ce dernier combat, ne donnant plus de marque de vie que dans les convulsions qui annoncent votre mort ; tout le monde anéanti pour vous; dépouillé pour toujours de vos dignités et de vos titres; accompagné de vos seules œuvres, et près de paraître devant Dieu.

Ce n'est pas ici une prédiction , c'est l'histoire de tous ceux qui meurent tous les jours à vos yeux , et c'est d'avance la vôtre.

Rappelez ce moment terrible :

vous y viendrez , et le jour n'est peut-être pas loin, et peut-être y touchez-vous déjà. Mais enfin vous y viendrez ; et quelque loin qu'il puisse être , ce sera demain , et vous y arriverez en un instant , et la seule consolation que vous aurez alors , sera d'avoir fait de toute votre vie l'étude , la ressource et la préparation de votre mort.

Enfin , et c'est ma dernière raison , remontez à la source de ces frayeurs excessives qui vous

rendent l'image et la pensée de la mort si terribles , vous la trouverez sans doute dans les embarras d'une conscience criminelle : ce n'est pas la mort que vous craignez , c'est la justice de Dieu qui vous attend au delà pour punir les infidélités et les désordres de votre vie ; c'est que vous n'êtes pas en état de vous présenter devant lui tout couvert des plaies les plus honteuses , qui défigurent en vous son image , et que mourir pour vous dans la situation où vous êtes , ce serait périr pour toute la durée des siècles. Purifiez donc votre conscience ; finissez et expiez vos passions criminelles; rappelez Dieu dans votre cœur; n'offrez plus rien à ses yeux digne de sa colère et de ses châtimens : mettez- vous en état d'espérer quelque chose de ses miséricordes infinies après la mort : alors vous verrez approcher ce dernier moment avec moins de crainte et de saisissement; et le sacrifice que vous aurez déjà fait à Dieu, du monde et de vos passions, non-seulemont vous facilitera , mais vous rendra même doux et consolant le sacrifice que vous lui ferez alors de votre vie.

Car , dites-moi , mes frères , qu'a la mort de si effrayant pour une âme fidèle ? de quoi la sépare-t-elle? d'un monde qui périra , et qui est la patrie des réprouvés ; de ses richesses qui l'embarrassent , dont l'usage est environné de périls , et qu'il lui était défendu de faire servira la

félicité de ses sens , de ses proches, de ses amis, qu'elle ne fait que devancer, et qui vont bientôt la suivre ; de son corps, qui avait été jusque-là, ou recueil de son innocence , ou l'obstacle perpétuel de ses désirs; de ses maîtres et de ses sujets , dont les premiersexigeaientsouvent d'elle des complaisances criminelles, et les autres la rendaient responsable de leurs infidélités et de leurs crimes; de ses places et de ses dignités, qui, eu multipliant ses devoirs, augmentaient ses périls ; enfin de la vie qui n'était pour elle qu'un exil , et un désir d'en être délivrée. Que lui rend la mort pour ce qu'elle lui ôte? elle lui rend des biens immuables, et que personne ne pourra plus lui ravir ; des plaisirs éternels, et qu'elle goûtera sans crainte et sans amertume; la possession de Dieu même assurée et paisible , et dont elle ne pourra plus déchoir ; la délivrance de toutes ses passions , qui avaient été pour elle une source continuelle d'inquiétudes et de peines; une paix inaltérable, qu'elle n'avait jamais pu trouver dans le monde; la dissolution de tous les liens qui l'attachaient à la terre , et nui l'y retenaient comme captive ; enfin la société des justes et des bienheureux , pour celle des hommes pécheurs dont elle se sépare. Et qu'y a-t-il donc de si doux dans cette vie, ô mon Dieu! pour une âme fidèle, qui puisse attacher? C'est pour elle une vallée de larmes, où les pé-

SER rils sont infinis , les combats journaliers , les victoires rares , les chutes inévitables; où les violences doivent être continuelles; où il faut tout refuser à ses sens; où tout nous tente et tout nous est interdit; où ce qui plaît le plus est ce qu'il faut le plus fuir et craindre; en un mot où si vous ne souffrez , si vous ne pleurez , si vous ne résistez jusqu'au sang , si vous ne combattez sans cesse, si vous ne vous haïssez vous-même , vous êtes perdu. Que trouvez-vous là de si aimable, de si attirant, de si capable d'attacher une âme chrétienne? et mourir, n'esl-ce pas un triomphe et un gain pour elle?

Non , mes frères , la mort n'a rien que de doux et de désirable pour une âme juste : arrivée à cet heureux moment, elle voit sans regret périr un monde qui ne lui avait jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'elle n'avait jamais aim« : ses yeux se ferment avec plaisir à tous ces vains spectacles qu'offre la terre, qu'elle avait toujours regardés comme une décoration d'un moment , et dont elle n'avait pas laissé de craindre les dangereuses illusions : elle sent sans inquiétude, que dis-je ? avec plaisir, ce corps mortel qui avait été la matière de toutes ses tentations , et la source fatale de toutes ses faiblesses, se revêtir de l'immortalité : elle ne regrette rien, sur la terre, où elle ne laisse rien et d'où son cœur s'envole comme son âme : elle

SER ne se plaint pas même d'être enlevée au milieu de sa course , et de finir ses jours en un âge encore florissant ; au contraire , elle remercie son libérateur d'avoir abrégé ses peines avec ses années, de n'avoir exigé d'elle que la moitié de sa dette pour le ])rix de son éternité, et d'àvoir consommé dans peu son sacrifice , de peur qu'un plus long séjour dans un monde corrompu ne pervertît son cœur.

Ses violences, ses austérités , qui avaient tant coûté à la faiblesse de sa chair, font alors la plus douce de ses pensées : elle voit qne tout s'évanouit , Lors ce qu'elle a fait pour Dieu; que tout l'abandonne , ses biens , ses proches , ses amis , ses dignités, hormis ses œuvres ; et elle est transportée de joie de n'avoir pas mis sa confiance dans la faveur des princes , dans les enfans des hommes , dans les vaines espérances de la fortune, dans tout ce qui va périr : mais dans le Seigneur tout seul , qui demeure éternellement, et dans le sein duquel elle va trouver la paix et la félicité que les créatures ne donnent point. Ainsi, tranquille sur le passé , méprisant le présent , transportée de toucher enfin à cet avenir, le seul objet de ses désirs , voyant déjà le sein d'Abraham ouvert pour la recevoir, et le Fils de l'Homme assis à la droite du Père, tenant en ses mains la couronne d'immortalité , elle s'eudort dans le Seigneur ; elle est portée par les esprits bien-

heureux dans la demeure des saints , et s'en retourne dans le lieu d'où elle était sortie. Puissiez-vous, mes frères, voir ainsi terminer votre course : c'est ce que je vous souhaite. (Le père Massillon, Carême, t. 3, p.- 455 et suiv.)

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