PREMIÈRE PARTIE
L'homme, dans la pénitence, fait l'office de Dieu en se ju-jj géant lui-même ; il doit donc se i juger dans la rigueur. L'homme, ■ dans la pénitence , devient juge,' non pas d'un autre , mais del soi-même ; il doit donc dans seS'j jugeinens prendre le parti de:
la sévérité. Du jugement quej l'homme fait dans la pénitence , î il y a appel à un antre jugement ; supérieur, qui est celui de Dieu ; -
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il doit donc y procéder avec une Cession de renoncer , dites-moi , é<juité inflexible. Développons ciirétiens , une lâche et molle ces trois pensées , et suivez-moi. pénitence a-t-elle cjuelque chose Je \e. dis , chrétiens , et il est qui ressemble à cette indignation vrai ; l'homme pécheur tient la de Dieu? entre la pénitence d'un place de Dieu quand il se juge homme mondain et la justice de lui-même par la pénitence , et Dieu vindicative , y a-t-il quelc'est ce que TertuUien nous dé- que proportion? ou plutôt, dans clare en termes formels. La pé- l'énorme et monstrueuse opponifence , dit-il , est une vertu sition qui se trouve entre l'exqui doit faire en nous la fonc- trême sévérité de celle-ci, et le tion de la justice de Dieu , et de honteux relâchement de celle-là, la colère de Dieu , pour nous l'une peut-elle être substituée à punir. Car c'est là le sens de ces l'autre , et, s'il m'est permis de adtnirablesj)aroles : pœmtcntia m'exprinier de la sorte, devenir Dei wdignation(- fungilur. Une l'équivalent de l'autre? Ah ! mes vertu qui doit prendre contre chers auditeurs , oserions-nous nous les intérêts de Dieu, qui le dire? oserions-nous même le «loit réparer en nous les injures penser? lls'ensuit donc que nofaites à Dieu , qui , aux dépens tre pénitence alors , non-seule- (le nos personnes , doit venger ment n'est point dans ce decré et apaiser Dieu ; qui , à mesure de perfection qui en j)ourrait que nous sommes plus ou moins relever infiniment le mérite et coupables , doit nous faire plus la gloire devant Dieu, mais qu'à ou moins sentir l'indignation et la bien examiner dans ses prinla haine de Dieu : je dis cette cipes et selon l'exacte mesure haine parfaite qu'il a du péché ; qu'elle doit avoir , elle n'est pas et c'est cette sainte indignation même absolument recevable, qu'il ne peut s'empêcher , parce Pourquoi? parce qu'elle n'a nulle qu'il est Dieu , de concevoir conformité à son souverain mocoiilrele pécheur. Si la pénitence dèle , et que la règle de Tertulest conforme à la droite raison , lien ne peut lui être appliquée : c'est-à-dire , si elle est ce qu'elle Pœnitentia Dei indignatione doit être , en voilà le vrai carac- fungitur. Quand je ne consultetère. Or , je vous demande , ce rais que le bon sens , c'est ainsi caractère peut-il lui convenir, à que je conclurais, moins qu'elle n'épanche vers la Or, cela supposé , chrétiens , rigueur, etqu'elle ne nous inspire n'ai-je pas raison de dire que la contre nous-mêmes ce zèle de sévérité du j)éclieur envers luisévérité qui lui est si propre. même est une qualité essentielle A parler simplement et dans à la pénitence? Car , que fais-je, les termes les plus éloignés de poursuit saint Bernard , et voilà l'amplification , à quoi , dans le ce que chacun de nous doit s'apsujet que je traite , je fais pro- pliquer , pour se mettre dans les
dispositions que demande la solennité piocliaine : que fais-je, soit lorsque je me présente devant Dieu , au tribunal de la pénitence , soit lorsque je pratique cette sainte vertu dans le secret de mon âme ? Je fais ou je dois vouloir faire ce que Dieu fera un jour quand il méjugera; et que fera-t-il ? alors un jugement sévère de ma vie , qui ne pourra être ni obscurci par l'erreur, ni aîfaibli par la passion , ni corrompu par l'intérêt. Un jugement où Dieu , pour être irréprochable dans ses arrêts , employera toute la pénétration de son entendement divin , et toute l'intégrité de sa volonté adorable : Ut vincas cimi jitdicaris.
En UQ mot, un jugement , où Dieu malgré moi-même, découvrira toute mon iniquité , et ne me fera nulle grâce : car il est de la foi qu'il méjugera ainsi. Il faut donc , si je veux prendre l'esprit de pénitence, que je fasse quelque chose de semblable ; et puisque voici le temps où je dois entrer en jugement avec moimême , pour me prépai'er à la naissance de mon Sauveur , il faut , autant qu'il m'est possible, que j'imite les procédures de la justice de Dieu contre moi-même, c'est-à-dire , que je commence dès aujourd'hui à bien connaître l'état de mon âme , à en développer les plis et les replis les plus cachés, à sonder la profondeur de mes plaies : que je considère cet examen , comme devant être pour moi un supplément de celui de Dieu , et par
conséquent comme l'alTaire de \ ma vie la plus importante , et i celle qui exige de moi une attantion plus sérieuse : que pour cela | je ramasse toutes les lumières de :
mon esprit , afin de méjuger , :
s'il se peut , aussi parfaitement ;; qu'il méjugera , afin de discer-| ner mes fautes aussi exactement et avec la même équité qu'il les discernera, afind'exercersurmoi ■ la même censure qu'il exercera : ; que pour faire cette action di- i gnement , je sois résolu de n'y j consulter ni mon aniour-propre, ; ni la prudence de la chair, ni \a.l politique du momie, ni l'exem- , pie , ni la coutume, ni les idées ^ du siècle , ni mes préjugés ; mais ] d'y écouter ma seule consciente, i la foi seule , la religion seule : ■! que je prenne la balance en ; main , non pas celle des enfansjl des hommes, qui est une balance \ trompeuse : Mendaces fiîii ho- * miniim in staleris ; mais la ba-' lance du sanctuaire où je dois !
être pesé , aussi-bien que 1 infor-i tuné roi de Babylone. j
Car si j'y procède autrement, j c'est-à-dire, si jusque dans le, sacré tribunal je me flatte moi-i; même , si j'use de dissimulation ij avec moi-même , si je suis d'in-ij!
telligence avec ma passion, si jet me prévaux contre Dieu de^ ma fragilité, si je qualifie mes^ péchés de la manière qu'il mes plaît, adoucissant les uns, dé-< guisant les autres, donnant à^ ceux-ci l'apparence d'une droite j intention , couvrant ceux-là duf:
prétexte d'une malheureuse né- ^ cesiité j si je décide toujours en^
ina faveur, si dans les doutes qui naissent sur certaines injustices aue je commets , et qui attirent après elle des obligations onéreuses , je conclus dans tous mes raisonnemens à ma décharge; en sorte que quelque injure ou quelque dommage qu'ait reçu de moi le prochain , je ne me trouve jamais obligé, ^elon mes principes, à nulle réparation : enfin , si , pour ne pas m'engager dans une discussion , et une recherche qui me causerait un trouble fâcheux, mais un trouble salutaire, mais un trouble nécessaire , je me contente d'une revue précipitée , et je m'étourdis sur les difficultés de ma conscience , plutôt que je ne les éclaircis , si c'est ainsi que je me comporte , ah ! ma pénitence n'est plus qu'une pénitence chimérique et réprouvée de Dieu. Pourquoi? parce qu'elle n'est pas , comme elle le doit être, conforme au jugement de Dieu. Dieu et moi , nous avons deux poids, deux mesures différentes; et c'est ce que l'Écriture appelle iniquité, abomination.
En effet , chrétiens , Dieu nous jugera bien autrement : cette lâche et molle procédure que nous observons à notre égard dans la pénitence, n'est point celle que Dieu suivra dans son jugement. Si cela était, en vain voudrait-on nous le faire craindre; en vain aurait-il fait aux saints, et ferait- il encore aux âmes vertueuses tant de frayeur.
Car s'il pouvait s'accorder avec
tous nos ménagemens, nveclous nos déguisemens, avec tous nos adoucissemens , qu'aurait - il alors de si terrible , et comment serait-il vrai que les jugemens de Dieu sont si éloignés de ceux des hommes? mais la foi m'empêche bien de me flatter d'une si vaine espérance : car elle me représente sans cesse ces deux vérités essentielles, que le jugement de Dieu est infiniment rigoureux , que le jugement de Dieu doit être le modèle et la règle de ma pénitence ; d'où elle me fait conclure malgré moi que ma pénitence est donc fausse et imaginaire , si elle n'est accompagnée de cet esprit de zèle et de rigueur avec lequel je dois me juger moi-même et me condamner.
Car, dites -moi , chrétiens , quand un pécheur, aux pieds du ministre de Jésus-Christ , confesse qu'à la vérité il est sujet à tel désordre, mais que ce désordre est un faible qui mérite plus de compassion que de blâme; que c'est l'effet d'un tempérament , d'une complexion.
qui prédomine en lui, et dont il n'est pas le maître; quand il parle de la sorte , ne tombe-t-il pas dans le sentiment de ceux qui s'en prenaient à la fatalité de leur étoile , et qui disaient :
Venus in me adiilterium feciu^ sed non ego ? Et quand un autre, pour se disculper de ses crimes, reconnaît d'abord qu'il les a commis, mais du reste ajoute que dans le monde il y a une certaine corruption dont on ne
354 SER SER peut se préserver : que c'est le ma fortune. J'ai péché contre malheur du inonde , et qu'il vous : Pcccavi tibi ; et j'aurais faudrait n'être pas du monde tort de m'en prendre au inonde: pouren être exempt : qu'est-ce carie monde, tout pernicieux que le monde dans sa pensée , qu'il est, n'a eu d'ascendant sur sinon la nation des ténèbres, moi cju'aulant qu'il m'a plu de dont parlait le manichéen? Non lui en donner; et en efTet, cent ego peccavi , sed gens tenebra- fois, pour me satisfaire moirum. Voilà les prétendues dé- même , je l'ai méprisé ; cent fenses des élus du siècle : Def^n- fois, par vanité et par caprice , siones istœ siint electorum sce- je me suis affranchi de son emcitli. Défenses, encore une fois, pire, et je me suis mis au-desaussi injurieuses à la sainteté de sus de ses coutumes et de ses Dieu, qu'elles sont propres à lois. Si je vous avais aimé, ô entretenir le libertina^je de mon Dieul autant {|ue j'aimais l'homme. une }>loire mondaine , autant Ah ! mes frères , concluait que j'aimais des biens périssasaint Augustin, jugeons-nous blés , autant que j'aimais la vie , plutôt dans la rifjueur de la pé- le monde, avec toute sa malinitence, et par là nous {{lori- gnilé, ne m'aurait jamais perrierons Dieu en nous condanï- verli. Je ne serais donc pas de nant nous-mêmes. Disons à bonne foi si je prétendais par là Dieu , comme David dans l'es- justifier, mon infidélité. Voyezprit d'une humilité sincère: vous, pécheur , dit saint Augus- Guérissez, mon âme , Seigneur, tin , comment vous honorez parce que j'ai péché contre vous: votre Dieu à mesure que vous Sana nniinani meam , quia jjfc- vous faites justice , et une jusr(7i^i /^7;^. Oui, j'ai péché, et ce tice sévère, en vous resserrant n'est ni mon naturel, ni mon dans les bornes étroites de la tempérament que j'en accuse ; pénitence : Vides qxiomodb sic il ne tenait qu'à moi de le ré- pateat laits Dei y in quti angitspler , et je ne savais assez C[uand liabaris cîim te velles défende voulais le tenir dans l'ordre : dere.
cette passion ({ui m'a dominé Mais la grande et la dernière
au préjudice de votre loi, n'a raison, mes chers auditeurs,
jamais eu sur moi d'empire au celle qui nous engage plus in-
préjudice de mes intérêts. Elle dispensablement à la sévérité de
était souple et soumise à ina rai- la pénitence , et qui demande-,
son , quand j'en craignais les rait seule un discours entier ,
conséquences devant les hom- c'est que le jugement que nous
mes ; et elle n'avait ni emporte- portons contre nous-mêmes
mens , ni saillies que je ne répri- n'est point un jugement souve-
masse, quand je croyais qu'il y rain ni définitif, mais un juge-
allait de ma réputation ou de ment subordonné, un jugement
SER SER 355 dont il y a appel ; appel , dis-je, imposées, comme autant de jusau tribunal de Dieu : un jup^e- tices envers- Dieu ; mais Dieu ment, dont les nullités et les nous fera voir que souvent elles abus doivent servir de matière à l'ont été d'énormes injustices; un autre jugement supérieur , et c'est de ces fausses justices y que nous ne pouvons éviter, ou plutôt de ces injustices véri- (îar, c'est là, chrétiens , c'est à fables , qu'il nous demandera ce redoutable tribunal où nous compte. Ali ! chrétiens, que nous comparaîtrons tous , que nous servira de nous être tant flattés devonsêtre jugés en dernier res- et tant épargnés ? Que nous sersort : c'est là que notre Dieu, vira d'avoir trouvé, et peut-être qui , par sa prééminence et par cherché dans les ministresde Jesa grandeur, est le juge de tous sus-Christ des hommes indulles jugemens, réformera un jour gens et faciles ? De dispensateurs \es noires : Ciim accepf^ro ten7/)iis qu'ils étaient des mystères de ego ju.siitias judicabo. A quoi Dieu, que nous servira d'en avoir surtout s'attachera - t- il dans fait les complices de notre làchece dernier jugement , et quelle té? Les condescendances qu'ils sera sa princi{)ale occupation ? auront eues pour nous, ces grâ- Sera-ce de juger nos crimes? ces précipitées que nous en au- Non , répond saint Chrysos- rons obtenues , de quel usage tome; mais sa première fonc- nous seront-elles ? Dieu les ration , celle qui marquera davan- tifiera-t-il? Ce qu'ils auront tage la supériorité de son être, délié sur la terre, en relâchant et sa suprême puissance , sera ainsi les droits de Dieu , sera-tde juger les jugemens que nous il délié dans le ciel ? Le pouvoir aurons rendus contre nos cri- des clefs , qui leur a été donné , mes ; de rechercher les accusa- va-t-il jus([ue-là ? Non, non, tions que nous en aurons faites ; dit l'ange de l'école saint Tliode condamner , j)Our ainsi dire, mas, le tribunal de la péni nos condamnations ; de nous tence où ils président est bien punir de nos punitions : en un dans un sens le tribunal de la mot , de nous faire repentir de miséricorde de Dieu , et non de nos repentirs mêmes ; car voilà leur miséricorde, ni delà nôtre; proprement le sens de celte pa- moins encore de la nôtre : car rôle : Ego justitios judicabo. si, par un défaut de zèle, leur Nous nous croyons à couvert et miséricorde vient à s'y mêler , en sûreté sous les voiles de ces ou si par un aveuglement d'esprélendues pénitences ; mais ce prit nous y faisions entrer la voile n'aura caché que notre nôtre , je le répète , chrétiens , confusion et notre honte. Nous et malheur à moi si je ne vous regardons ces confessions de nos en avertissais pas , comme dit péchés , suivies de quelques sa- l'apôtre, à temps et à coutretisfactions légères qu'on nous a temps , de ce tribunal de la
miséricorde de Dieu , nous devons passer au tribunal de la justice, mais d'une justice sans miséricorde. Voilà le fondement que vous devez poser : fondement sur lequel les premiers fidèles appuyaient cette sévérité de discipline qui s'observait parmi eux. Apud nos , disaientils au rapport de Tertullien , districte judicatur , lanquatn apud certos de divino judicio.
Nous nous jugeons exactement et sévèrement , parce que nous savons qu'il y a une justice rigoureuse qui nous attend, et que nous avons toujours en vue.
Aussi , ajoute saint Chrysostôrae , le juge inférieur et subalterne doit toujoursjuger selon la rigueur de la loi : il n'appartient qu'au souverain de pardonner ; et le seul moyen d'obtenir grâce , est de ne se l'accorder pas.
Sévérité raisonnable : car il ne faudrait ici , chrétiens, que notre seule raison pour nous convaincre. Si ces heureux siècles de la première ferveur du christianisme duraient encore, où un seul péché de la nature même , que notre relâchement SI rendus si communs , était expié par les exercices les plus laborieux , et tout ensemble les plus humilians d'une pénitence de plusieurs années , peut-être nous pourrait-il venir dans l'esprit qu'une telle sévérité passerait les bornes ; et ce serait à moi , comme défenseur des intérêts de Dieu , à la justifier :
ce serait à moi à vous faire entendre que, bien loin qu'il y
SER eût de l'excès dans cette sévérité évangélique, les premiers chrétiens étaient au contraire fortement persuadés que les droits de Dieu , qu'il s'agit de réparer dans la pénitence , vont encore bien au delà ; que jamais l'Église n'a suivi des rè gies plus sages; et que si dans les derniers temps notre extrême délicatesse l'a forcée en quelque sorte à les mitiger , c'est ce qui relève ces règles mêmes; je veux dire d'avoir été dans leur institution aussi raisonnables , que nous avons depuis cessé de l'être.
Mais nous n'en sommes plus là , mes chers auditeurs , et je n'ai plus besoin ni de la docilité de voire foi , ni de votre soumission à la conduite de l'Église, pour vous faire approuver ce qu'il y a de plus sévère dans sa pénitence. Encore une fois, elle n'a plus rien de plus sévère que ce que votre raison même vous prescrit ; ou pour parler plus juste , ce qu'elle a désormais de plus sévère, c'est ce que votre raison même vous prescrit.
Oui , mes frères , en quoi consiste et a toujours consisté son essentielle sévérité , c'est de nous réduire aux bornes étroites de la raison que Dieu nous a données ; et quand nous en sommes sortis , de nous y faire rentrer , en nous obligeant à être raisonnables contre nousmêmes , et aux dépens de nousmêmes. Car c'est là ce qui nous coûte , et ce que nous trouvons
SËR <le plus diiiicile dans la jiénitence. De nous inlerdiie tout ce que notre propre raison nous fait connaître, ou péclié, ou cause du péché , d'arracher de nos cœurs des afFections que nous jugeons nous-mêmes crimiuelles, et sources du péché ; de renoncer à mille choses agréables , mais que nous savons être pour nous des engagemens au péché ; de nous assujettir de bonne foi à tout ce que nous reconnaissons être des préservatifs nécessaires contre le péché ; de réparer par des œuvres toutes contraires les malheureux effets du péché.
C'est ce que je pourrai traiter avec plus d'étendue une autre fois ; et c'est en quoi , dis-je , la pénitence nous paraît sévère.
Hors de là , on se soumettrait à tout le reste ; et pourvu qu'on en fût quitte pour ce qui était ordonné parles anciens canons, on consentirait sans peine qu'ils fussent renouvelés ; on jeûnerait , on se couvrirait du cilice et de la cendre , on se prosternerait aux pieds des prêlres :
mais d'étouffer une vengeance dans son cœur , mais de pardonner une injure , mais de rendçe un bien mal acquis , mais de rétablir l'honneur flétri par une médisance , mais de sacrifier à son devoir une passion tendre , mais de rompre un commerce dangereux , et de se détacher de ce qu'on aime ; voilà ce qui révolte la nature , et ce qui désole le pécheur ; voilà ce qu'on a tant de peine à
obtenir de lui , et ce qu'on obtient si rarement ; voilà sur quoi vous vous défendez tous les jours contre les ministres de Jésus-Christ : sur quoi votre résistance énerve si souvent leur zèle, ou le rend inutile.
Cependant voilà ce que j'ap" pelle , souffrez cette expression et ce qui est eu effet le raisonnable de la pénitence, si raisonnable , que vous êtes les premiers à convenir qu'on ne peut pas se dispenser de l'exiger de vous ; si raisonnable , que vous seriez vous-mêmes scandalisés si l'on ne l'exigeait pas.
Le reste était d'institution humaine ; mais ce raisonnable est de droit naturel et divin : le reste a pu changer ; mais ce raisonnable subsistera toujours , et est en quelque manière aussi immuable que Dieu : le reste dépendait de l'Église ; mais ni l'Église , ni ses ministres ne peuvent rien sur ce raisonnable :
et il n'y a point d'autorité sur la terre , il n'y en a point dans le ciel , qui puisse nous décharger de l'obligation où nous sommes de l'accomplir.
Heureux , si nous goûtons aujourd'liui cette vérité, heureux , si, suivant les lumières de cette droite raison , à laquelle, malgré nous , nous sommes soumis, nous embrassons la pénitence dans toute la sévérité de ses devoirs ; si , pour venger Dieu de nous-mêmes , et pour le bien venger , nous faisons passer dans nous-mêmes toute la colère de Dieu. En sorte que
nous puissions lui dire, coniuie David : In me transierunt irce tuœ. Je dis , votre colère, Seigneur , car il lïie fallait la vôtre ; et il n'y avait que la colère d'un Dieu aussi grand que vous , qui pût détruire un mal aussi grand que le péché, La mienne aurait été trop faible : mais la vôtre a toute la force et toute la vertu nécessaire. C'est pour cela que vous l'avez toute répandue dans mon âme , parce que mon péché la méritait toute entière. Une partie n'aurait pas suffi ; mais il me la fallait dans toute sa plénitude, pour pouvoir haïr et punir l'excès de mes désordres: In me transierunt irœ tuœ. Au reste, mon Dieu, c'est en cela même que je reconnais votre miséricorde ; je dis , en ce que vous avez fait sortir votre colère de votre cœur pour la faire entrer dans le mien : car si elle était demeurée en vous , à quoi ne vous aurait -elle pas porté contre moi ? Au lieu que passant dans moi , elle s'y est , pour ainsi dire , humanisée :
encore , Seigneur , n'avez-vous pas voulu qu'elle passât immédiatement de vous dans moi.
Sortant de votre sein, elle aurait été trop ardente et trop allumée , et je n'aurais pu la supporter : mais pour la tempérer, vous l'avez fait passer premièrement dans le cœur de votre Fils , où elle a presque amorti tout son feu par les saintes et innocentes cruautés qu'elle a exercées sur lui , et parce que le i cœur de votre Fils est la source
de toutes les grâces ; c'est là , c'est dans le centre de la sainteté et de la miséricorde qu'elle a pris une vertu salutaire pour me sanctifier. C'est ainsi, mon Dieu , qu'elle est venue en moi. C'est ainsi que je l'ai reçue , et que je la veux conserver : In me transierunt irce tuœ. Elle rendra ma pénitence sévère ; et par un heureux retour , plus ma pénitence sera sévère, plus elle me deviendra douce. C'est le sujet de la seconde partie.
SECONDE PARTIE
J'appelle , avec Tertullien , la félicité du pécheur dès cette vie , ce qui produit en lui la paix et le calme de la conscience, ce qui le remplit de la joie du Saint-Esprit, ce qui le met dans toute l'assurance où il peut être contre les jugemens de Dieu. Or voilà les effets naturels de la pénitence que je vous prêche : première vérité ; vérité incontestable, et qui est de ,la foi. J'ajoute, qu'il n'y aura que la pénitence exacte et sévère qui ait la vertu d'opérer ces divins effets, c'est-à-dire, qui produira dans le pécheur cette tranquillité, qui lui fasse goûter cette joie , qui lui donne cette assurance , ou du moins cette confiance chrétienne : S(Conde vérité qui s'ensuit infailliblement de l'autre. N'ai-je donc pas droit de concl'ire que la pénitence , dans sa sévérité même, nous devient douce et ainiable ?
Écoutez-moi : ceci vous édifiera plus que tout ce qu'il y a
ireffrayant el de terrible dans la religion.
Oui , c'est la véritable pénitence , et par conséquent celle où le pécheur se flatte moins, où il s'é|)argne moins , qui produit la paix : et de là vient que le Fils de Dieu ne sépara point ces deux grâces qu'il accorda tout à la fois à la plus généreuse et la plus fameuse pénitente , Marie - Madeleine , lorsqu'il lui dit, au moment de sa conversion : Reinillunlur tibi peccata tua, vade in pace. Vos péchés vous sont remis ; allez eu paix. Cette paix de Dieu, comme l'appelle saintPaul, parcequ'elle est en effet souverainement et par excellence le don de Dieu :
Pax Dti. Cette paix que le monde ne peut donner, parce qu'elle n'est pas de son res sort : Qiiàin mundus dare non potest pacem. Cette paix qui surpasse tout autre sentiment, tout autre bien , tout autre plaisir, et sans laquelle même il ne peut y avoir m plaisir, ni bien dans la vie : Pax Dei qiiœ exsuper at onmeni sensum. Cette paix qui met le repos dans un cœur , qui en fait cesser les troubles, qui en apaise les remords : celte paix , dis-je , fut le fruit des saintes dispositions avec lesquelles Madeleine vient se présenter à Jésus-Ciirist. Jusque-là rebelle à Dieu, et livrée à elle-même , elle avait eu de continuels combats à soutenir.
Jusque-là, emportée sur sa passion , mais au même temps gênée et bourrelée par sa rai-
son , elle avait senti l'aiguillon du péché, c'est-à-dire, elle avait senti la confusion , l'amertume , le repentir , bien plus qu'elle n'en avait goûté la douceur. Jusque-là, elle avait vécu dans des inquiétudes mortelles ; mais elle commença à jouir enfin de la paix, dès que par sa pénitence elle eut trouvé grâce devantson Dieu. Car ce fut alors qu'elle entendit cette divine parole , et qu'elle en éprouva l'effet : Fade in pace : Allez en paix. Comme si le Sauveur du monde, usant de l'empire absolu qu'il avait sur le cœur de cette pécheresse, lui eût commandé, aussi bien qu'aux vents et à la mer de se calmer : Iniperavit i^entis et mari , et fada est tranquillitas magna.
Quoi qu'il en soit , je prétends , mes chers auditeurs , qu'autant que nous pratiquons la pénitence avec cet esprit de ferveur, et cette exacte sévérité envers nous-mêmes, autant nous y trouvons de consolation :
que ce qu'éprouva Madeleine convertie , Dieu , par sa misé* ricorde , nous le fait sentir, puisqu'il nous dit , comme à elle intérieurement , et même sensiblement , par la bouche de ses ministres : Tout vous est pardonné : Remitlunlurtibi peccata tua. Ne soyez plus en peine ; Fade in pace.
Mais comment esl-il possible qu'une pénitence sévère , qui , selon la maxime de Tertullien , fait en nous la fonction de la justice et de la colère de Dieu ,
36o SER
nous donne néanmoins la paix ?
Ah! chrétiens, voilà le miracle que je vous prie de remarquer:
car c'est par sa sévérité même qu'elle apaise Dieu , qu'elle désarme Dieu , qu'elle nous rend amis de Dieu ; que d'un Dieu courroucé et irrité , lequel n'avait pour nous que des rigueurs et qui ne nous préparait que des châtimens , elle le force , tout Dieu qu'il est , par une sainte violence , et par une espèce de conversion qui se fait en lui , à devenir un Dieu de bonté ; un un Dieu qui met sa gloire à nous pardonner sans réserve tout ce que nous ne nous pardonnons pas ; qui ne se souvient de nos offenses que pour en faire le sujet et la matière de ses grâces ; qui n'est notre juge , que pour nous montrer encore plus authentiquement qu'il est notre père , puisqu'alorsilnousjuge en père, au lieu qu'à la fin des siècles il nous jugera en maître ; enfin , un Dieu qui , déposant toutes pensées , tous sentimens de vengeance , n'a plus désormais , comme il s'en déclare lui-même, que des sentimens de compassion et de charité , que des pensées de réconciliation et de paix:
Dicit Dominiis, ego cogito cogitaliones pacis , et non ajjlictionis.
De cette paix intérieure naît une sainte joie : autre fruit de la sévérité de la pénitence , autre don de l'esprit de Dieu, qui pour cela même est appelé dans l'Écriture la joie du Saint-Esprit :
Gnudiiun in Sjjiritit Sancto. Qui
SER peut l'exprimer, chrétiens, qui peut la connaître sans l'avoir sentie ? Qui peut comprendre la consolation dont est remplie une âme criminelle, mais pénitente , quand , par un généreux effort, elle est enfin parvenue à remporter sur elle - même la jvictoire d'où dépendait sa conversion ? quand elle a fait à Dieu le sacrifice de la passion dont elle était auparavant esclave : quand elle a une fois rompu ses liens, qu'elle commence à respirer la liberté des enfans de Dieu , et qu'elle peut lui dire comme David : Dirupisli vincula mea , tibi sacrificabo hostiain laudis : C'est vous qui avez brisé mes chaînes , et qui m'avez tii'é de la servitude où mon péché m'avait réduite ; je vous bénirai, Seigneur, je vous louerai , je vous rendrai d'éternelles actions de grâces. Elle s'est fait violence pour eu venit là , et la résolution qu'elle a prise de rompre ce commerce qui la perdait , de s'arracher l'œil qui la scandalisait , de sortir de l'occasion où elle se damnait :
cette résolution chrétienne, mais si difficile à prendre , mais encore plus difficile à exécuter , a été pour elle une espèce d'agonie , et c'est sans doute ce qu'il y a de plus sévère dans la pénitence ; mais aussi le coup une fois porté , l'ouvrage une fois achevé , de quelle abondance de joie Dieu ne la coinble-t-il pas?
C'est un mystère impénétrable pourl 'homme charnel et animal.
Comme il n'a là dessus nulle
SER expérience, il ne m'entend pas; inais c'est justement , dit saint Chrysostôme , parce qu'il n'en a nulle expérience , qu'il ne doit , ni s'en croire, ni en être cru, c'est parce qu'il ne l'a jamais éprouvé, qu'il doit s'en rapporter à ceux qui l'éprouvent.
Or , quelle épreuve n'en font pas ceux qui se convertissent de bonne foi , et avec quel épanchement de cœur ne s'en expliquent-ils pas ? Combien tout à coup , disait saint Augustin , surpris du changement miraculeux que la grâce avait fait en lui , et racontant , non plus ses misères , mais les miséricordes du Seigneur : combien tout à coup trouvai-je de plaisir à renoncer aux plaisirs criminels du monde ; et combien me fut-il doux de quitter ce que j'avais tant craint de perdre I Car vous, ô mon Dieu , qui êtes le seul vrai et souverain bien , capable de remplir une âme , vous me teniez lieu de tous mes plaisirs ; et la joie de me voir enfin soumis à vous, la joie de m'ètre surmonté moi - même , était pour moi quelque chose de plus délicieux , que toutes mes délices passées. Ainsi la pénitence de saint Augustin vérifiait-elle la promesse du Fils de Dieu :
Mundus gaudebit , vos aiitem coniristabimini ; sed tristilia vestra verlelur in gaudium : Le nîonde sera dans la joie , et vous serez dans la tristesse ; mais votre tristesse , c'est -à - dire , I votre pénitence, qui est proprement et uniquement cette tris-