SER 3(J
tesse salutaire dont saint Paul félicitait les Corinthiens , votre tristesse retournera en joie , et cette joie sera le centuple de toutes les joies du monde , dont vous serez privés.
C'est donc , chrétiens , un abus, et un étrange abus, quand nous nous faisions de la sévérité de la pénitence un obstacle à la pénitence même ; et l'un des artifices les plus oi'dinaires et les plus dangereux , dont se sert l'ennemi de notre salut, pour endurcir les hommes dans le péché , et pour les détourner des voies de Dieu , est de leur représenter la pénitence sous des idées afFreuses , qui leur en donnent de l'horreur, et qui les rebutent. Il semble même qu'on prenne plaisir à se la figurer comme telle , pour avoir droit de s'en dispenser, et parce qu'il se trouve quelquefois entre les ministres de Jésus-Christ et les pasteurs de son troupeau des hommes zélés , mais d'un zèle qui n'est pas selon la science ; des esprits portés aux extrémités , qui , pour ne pas rendre la pénitence trop facile , la réduisent à l'impossible ; qui n'en parlent jamais que dans des termes capables d'effrayer; qui la projiosent crûment et d'une manière sèche, sans y mettre jamais ce tempérament d'amour et de confiance qui en doit être inséparable ; qui croient avoir beaucoup fait , quand ils ont , non pas redressé, mais embarrassé et troublé une conscience faible ; et qui , manquant
36a SER SER dans îe principe , ne foP-t jamais et qu'on n'aura partie de fQ envisa{»er Dieu au péclieur , que charger jamais du toul. sous une forme terrible, comme Ainsi raisonne le libertin : et s'ils craignaient qu'il n'y eût, d'ailleurs que conclut le faible ? pour ainsi dire , du danger pour Rien autre cho'^e , que de se dé- Dieu à paraître miséricordieux courager , de s'attrister , de s'aet aimable , et qu'ils soi^aitas- bandonner à de secrets désessent eux-mêmes qu'il le fût poirs ; de regarder la pénitence moins; parce qu'il se trouve, comme impraticable , de se perdis-je , des esprits préoccupés de suader qu'il ne la soutiendra ces sentimens , et encore plus jamais, qu'elle l'accablera d'un déterminés à les inspirer aux ennui mortel, et qu'il y succoiiïautres. Qu'arrive-t-il ? le liber- bera ; de dire sans cesse, comme tin en profite et le faible s'en l'Israélite j)révaricateur : Quis scandalise. Lelibertinen profite, nosirûm valel ad cœlum ascenravi qu'on lui exagère les choses, dere? Et quel est l'homme sur pour élre en quelque manière la terre qui puisse espérer de autorisé par là à n'en rien croire, parvenir là et de s'y maintenir ? ou à n'en rien faire , et cju'on car c'est ainsi que notre lâcheté lui en demande trop, pour avoir se prévaut des erreurs du monde un spécieux prétexte de renoncer pour secouer le joug de Dieu, à tout ; c'est-à-dire , que des ca- Mais fauJra-t-il , Seigneur , ractères outrés de la pénitence, qu'une illusion aussi grossière qu'il paraît néanmoins estimer, que celle-là, nous trompe et età quoi il donne de faux éloges, nous perde , et que notre ignoil ne tire point d'autre conclu- rance sur ce point nous tienne sion , que de se confirmer dans toujours lieu d'excuse ? Non , son impénitence. mon Dieu, car tandis que vous Car voilà, mes cliers audi- meconfierezle minislèrede votre teurs , le raffinement du liber- sainte parole , je prêcherai ces tinage de notre siècle : on veut deux vérités sans les séparer jaune pénitence extrême, sans mais. La première, que vous êtes adoucissement , sans attrait , un D:eu terrible dans vosjugeparce qu'on n'en veut point du mens; et la seconde , que vous tout. Si je la faisais, dit -on, êtes le père des miséricordes et c'est ainsi que je la vomirais le Dieu de toute consolation, faire; mais on en demeure là , Je ne serai jamais assez téméet l'on se sait bon gré de cette raire pour prêcher votre miséridisposilion prétendue où l'on corde , sans prêclier votre jusest de la bien faire , supposé tice ; parce que je sais les conséqu'on la fît quoiqu'on ne la fasse quences dangereuses qu'en tirejamais. Ou tout , ou rien , dit- rait l'impiété : mais aussi me on , mais bien entendu qu'on ferais-je un crime de prêcher les s'en tiendra toujours au rien , rigueurs de votre justice , sans
SER parler en même temps des douceurs de votre miséricorde, parce que la foi m'apprend , et que c'est vous-même qui me l'avez révélé, que- votre miséricorde sauve IfS péclieurs, au lieu que votre justice seule ne peut que les (iaumer et les réprouver. Je joindrai donc l'un et l'autre ensemble , pour pouvoir toujours dire comme David : Misericordia?n et judicium cantabo tibi ■, Domint: : Seigneur, je chanterai vos bontés et vos jugemens: et quand les pécheurs du siècle devraient abuser de cette inépuisable miséricorde que je leur annoncerai , pour votre justification , Seigneur , je ne cesserai point de la publier iiautement , afin que vous soyiez reconnu pour ce que vous êtes , c'est-à-dire , pour un Dieu également juste et bon ; et qu'à l'égard des impies mêmes , vous soyiez à couvertde tout reproche, quand l'excès de leurs désordres vous forcera un jour à les condamner ; L t jitsiifîceris in sernionihus tins , et luncas cùrn jiidicaris. Je dirai à votre peuple, que par le péché nous contractons une dette infinie ; mais je ne manquerai pas aussitôt de l'avertir, que par le secours de votre grâce il nous est aisé de nous acquitter, parce que vous nous donnez vous-même de quoi vous payer. Je lui dirai , que la pénitence doit être sévère, afin qu'il ne se perde pas par une malheureuse présomption ; mais aussi afin qu'il ne tombe pas dans un funeste désespoir , je le
consolerai en lui disant , que la plus sévère pénitence devient la plus douce par l'onction c[ui y est attachée : et vos promesses, ô mon Dieu , les oracles de votre écriture, sont les preuves touchantes et convaincantes que je lui en apporterai. Je lui dirai , pour ne le pas tromper , que cette sévérité de la pénitence est un joug ; mais je n'oublierai pas de lui dire , pour l'animer à le porter , que c'est votre joug , et que vous vous êtes obligé à le porter vous-même avec nous ; que , selon l'expression de votre apôtre , c'est votre esprit qui pleure en nous , qui s'afflige en nous , qui fait , si j'ose parler ainsi , pénitence en nous , parce que c'est par lui que nous la faisons , et que c'est lui qui , })our nous mettre en état de la l'aire, nous élève au-dessus de nous-mêmes.
Gardant ces règles, mon Dieu, je ne craindrai , et jusqu'en présence des rois de la terre , je parlerai sans confusion , aussi bien que David , des obligations de votre loi : Loquebar de testimoniis luis in conspectu regiim , et non confundebar.
Voilà ce que saint Jean-T5aptiste prêchait dans la Judée : à qui ? non-seulement au simple peuple , mais aux grands du monde et de la cour qui venaient l'écouter; et à ceux-ci encore plus qu'aux autres, parce qu'il savait que la pénitence leur était encore plus nécessaire.
Comme les grands de la cour, selon le rapport de rÉvang;ile,
l'allaient chercher dans le désert, il ne sortait point de son désert pour leur annoncer ces vérités. Maintenant que les prédicateurs sont obligés de quitter leur solitude pour venir les faire entendre à la cour, voilà ce que je vais prêcher, mes cbers auditeurs , avec un mérite bien inférieur à celui de Jean-Eaptiste, mais de la part du même Dieu.
Pœnitentiam agite; appropinquavit enim regniim cœlorum ; faites pénitence , parce que le royaume du ciel est proche. Il est proche , chrétiens , puisque nous touchons de près au grand mystère de notre rédemption.
Mais dans un autre sens , il est peut-être encore plus proche que vous ne le pensez. Le terme de notre vie , l'instant de la mort , le jugement qui la suit , c'est ce que l'Écriture ;en mille endroits veut nous marquer par cette proximité du royaume de Dieu. Or, à l'entendre de la sorte , combien y en a-t-il dans cette assemblée pour qui il est proche ; et combien de ceux mêmes qui s'en croient les plus éloignés , si Dieu , au moment que je parle , me les désignait en particulier, et que, m'adressant à chacun d'eux, je leur dise de cette chaire : C'est vous, mon cher auditeur , qui n'y pensez pas, c'est vous qui devez mettre ordre à votre conscience ; car vous mourrez dès demain , et voici le dernier avertissement que Dieu vous donne ; si je leur parlais ainsi , et qu'ik fussent certains de la révélation que
j'en aurais eue de Dieu , il n'y en aurait pas un qui ne se convertît , pas un qui ne renonçât dès aujourd'hui à tous ses engagemeus, pas un qui n'acceptât la pénitence la plus sévère que je pourrais lui imposer. Pourquoi ? parce qu'ils seraient assurés que leur dernier jour approche , et qu'ils ne voudraient pas perdre le temps qui leur resterait. Ah I chrétiens , pourquoi ne faites-vous pas ce que feraient ceux-ci ? et pourquoi ne font-ils pas eux-mêmes dès maintenant ce qu'ils feraient alors? Avons-nous une caution contre l'inconstance de la vie et l'incertitude de la mort? Ce que nous ne voulons pas faire présentement , et ce que nous pouvons néanmoins faire utilement, sommes - nous certains que nous aurons dans la suite le temps de le faire , et les moyens de le bien faire ? Qui vous répond de Dieu ? Qui vous répond de vous-mêmes? Les exemples de tant d'autres qui ont été surpris, et des exemples présens , des exemples domestiques ne doivent-ils pas vous faire trembler ? les avez - vous déjà oubliés ? Pour un pécheur qui trouve encore à la mort le temps de faire pénitence après l'avoir perdu pendant la vie, ne peut-on pas dire qu'il y en a cent qui ne le trouvent pas ? et de cent qui l'ont, n'est-il pas vrai , et ne puis-je pas ajouter qu'il n'y en a presque pas un qui fasse une bonne pénitence ?
Pœniienliani agite. Faisons-la
donc , chrétiens , et faisons-la proniptement , et faisons-la sans ménap^ement , afin qu'elle nous obtienne grâce devant Dieu , et qu'elle nous mérite la gloire.
( Le Père Bourdaloue , aveiit , t. 4 , p- 196 etsuiv.)
PENTECOTE.
SERBION ABRÉGÉ.
Repleti sunt omnes Spiritu- Saucto.
Ils furent tons remplis du Saint- Esprit. (Act. ch. 2.)
C'eût été peu pour les apôtres d'èlre remplis et comblés de grâces par l'effusion du Saint- Esprit , si par l'heureuse possession de ce même Esprit ils n'eussent été maintenus et confirmés en grâce. Aussi cet Esprit de vérité voulant lui- même nous découvrir les effets secrets et visibles de sa présence par les signes extérieurs etsensibles de son avènement , ne se contente pas de faire paraître sur ses disciples assemblés une multitude de langues de feu : Et apporuerunt illis dispertitœ linguœ tanquàm ignis ; mais il veut que le feu sacré s'arrête et se repose sur chacun d'eux : Seditque suprà singuloseorum. Double mystère, s'écrie sur cela saint Ciirysostôme , dont l'un nous marque l'abondance, et l'autre la stabilité de la grâce qui leur fut communiquée. Abondance de grâces qui fit des apôtres autant de vases d'élection ; stabilité dans la grâce qui les changea en au-
tant de cieux animés et de colonnes vivantes de l'Église : Effusa est SpiritûsSancti gratia et cœlos in ecclesiu tôt operala est.
Voilà , chrétiens auditeurs , l'abrégé des merveilles que vous admirez en ce jour dans les apôtres , et que vous voudriez voir sans doute renouvelées dans vos cœurs.
Vous désirez , dites-vous, être remplis de grâces comme les apôtres, et cependant vous ménagez mal la mesure que l'esprit de Dieu vous en communique :
vous voudriez, dites-vous, être confirmés en grâces comme les apôtres , et cependant vous ne faites nul effort pour en surmonter les obstacles. Deux illusions que l'Esprit-Saint détruit dans ce mystère, où il nous découvre , non-seulement toute la force , mais encore l'admirable économie et la sage dispensation de sa grâce. Comuîent cela ? en ce qu'il ne communique l'abondance de ses dons qu'à ceux qui ont su profiter de ses moindres faveurs : en ce qu'il ne confirme dans sa grâce que ceux qui font de généreux efforts pour s'en assurer la possession. Deux vérités pratiques contradictoirement opposées à vos plus dangereuses erreurs sur la grâce. Car quand on vous rappelle aux anciens temps de la primitive Église , et qu'on vous propose pour modèles les héroïques vertus des premiers disciples du Sauveur, vous ne manquez pas de dire , pour vous défendre , qu'ils étaient remplis du Saint-Esprit et con-
366 SEP, SER firmes en grâce : et moi je vous et (|ui réformèrent l'univers, qui dis aujourd'hui , Soyez fidèles ont été les disciples du Sauveur comme eux aux moindres grâ- et les maîtres du monde, ces, et comme eux vous en re- En effet, s'il est permis de revrc'z la plénitude : combatttz comparer ici Dieu même avec généreusement comme eux les Dieu même, le Fils unique du ob^tacles qui s'opposent à la Père avec le Saint-Esprit , l'un grâce, et comme eux vous en et l'autre sont descendus du ciel assurerez lastabililé. Abondance sur la terre , pour enseigner aux de la grâce accordée aux âmes hommes la même doctrine: tous fidèles à la bien ménager : ce deux ont eu les mêmes disciples, sera le sujet de mon premier mais avec des succès bien diiïépoiiit.Pei>évérance dans la glace rens. Sous le premier Maître , je réservée aux âmes généreuses à veux dire sous Jésus-Christ , je combattre pour elle : ce sera le ne vois dans ses disciples que sujet du second. L'un et l'autre , ténèbres épaisses , qu'ijjnorance en vous développant tout ce profonde , que pitoyable aveumystère , vous instiuiront , et glement. Combien, dansl'Évandes dispositions nécessaires pour gjle j d'utiles leçons du Sauveur recevoir le Samt-Espril , et des iimlilement données à ses apômoyens infaillibles de le conser- très , quoique répétées cent fois ver : c'est tout mon dessein. lin- dans les termes les plus clairs, et plorons le secours de celle qui se soutenues des œuvres les plus trouva comblée de grâce , et con- éclatantes ! que de saints enseifirmée en grâce, au moment gnemensaboulissentàcelle triste qu'un ange lui dit: Ave Maria, conclusion : Ipsi aitlem nihil in- PKEM.ÈHE PARTIE. tdlexerunt , ils n'y comprenaient rien du tout : El erat vcrbum Quand nous nous retraçons illud ab.'<conditum ab eis , c'ériiistoire des apôtres, et que rap- talent autant d'énigmes pour prochant les jneniiers et lesder- eux. Tels furent les apôtres l'esniers temps de leur apostolat , jjace de trois années entières à nous en comparons et les faibles l'école de Jésus-Christ ; mais à commencemens et les fins glo- l'avènement du Saint - Esprit rieuses, nous avons peine à les tous ces défauts disparaissent , comprendre : nous les perdons , leurs yeux se dessillent, leurs tépour ainsi dire, de vue, nous ne nèbres se dissipent, leur iiiflexiles reconnaissons plus ; et sans le ble indocilitése changeen pieuse témoignage exprès des divines soumission ; et leur foi , faible Ecritures, nous ne pourrions ja- autrefois et chancelante, devient mais nous persuader que ce sont le plus ferme soutien et le plus les mêmes hommes qui ont reçu solide appui de la religion ; ce et qui ont publié l'Évangile, qui n'est plus que don de science , furent formés par Jésus-Christ , don de sagesse , don d'iutelli-
SER /fence : tout leur est présent , \'avenir comme le passé , point de mystère si profond qu'ils ne pénètrent, de prophéties si obscures qu'ils n'expliquent , de fijfjures si cacliées dont ils ne dévoilent le sens. Les voilà devenus tout à coup les interjM'ètes du ciel , les prodi(5;es du siècle , et les oracles du monde entier.
Que si des dispositions de l'esprit nous passons à celles du cœur , dans les mêmes liommes appelés à la s.iintelé par le Fils de Dieu , et formés à la perfection par le Saint-Esprit , quel contraste de mœurs, quelle opposition de senti mens , quelle différence de conduite I Ici ce sont des âmes vaines , que l'éclat de je ne sais quel royaume ciiimérique éblouit: que l'envie d'y tenir les premiers rangs engage tantôt à des brigues secrètes , et tantôt à des disputes ouvertes :
que leurs jalouses prétentions partagent et désunissent : là ce sont des cœurs tout divins que l'amour de Dieu seul embrase , que l'intérêt de sa gloire anime, que le dessein de le faire connaître et aimer réunit.
Dans les premiers temps vous diriez que ce sont de faibles roseaux qui plient au moindre vent , qui cèdent au gré de la tempête , qui succombent aux plus légères atteintes. Dans les derniers temps ils paraissent , selon l'expression de l'Écriture , des colonnes d'airain inébranlables aux plus rudes secousses , insensibles aux plus cruels assauts , victorieuses des plus vio-
lens efforts. Au commencement de la carrière , lâches et timides combattans , on les voit abattus presque aussitôt qu'attaqués par l'ennemi ; mais dans la suite , fortifiés de l'onciion du Saint- Esprit, ils désarment à leur tour le fort armé , et le dépouillent de ses conquêtes. Les merveilleux cliangemens , chrétiens auditeurs I mais quel en fut le principe? Pourquoi les mêmes iiommes , autrefois si aveugles et si faibles , aujourd'hui si éclairés et si forts? Ne cherchons point d'autre raison de la différence de ces deux états , que "le (iifïérent usage des grâces.
Tandis que les apôtres vécurent avec Jésus-Christ , ils furent d'assez mauvais économes des trésors du ciel ; serviteurs timides et paresseux , ils enfouirent plus d'une fois les talens précieux de leur divin Maître ; ils ne com|;renaient alors qu'imparfaitement l'excellence de la grâce. Ils n'avaient pas encore vu couler le sang d'un Dieu Sauveur , qui en est le juste prix : il fallait que son absence et la soustraction de ses favorables secours leur en fissent regretter la perte et désirer le retour. Et voilà le sens naturel de ces mystérieuses paroles que le Siuveur leur dit sur le point de les quitter : il est de votre intérêt que je m'en aille:
Expedit vobis ut ego vadnm.
Car si je m'en vais , l'esprit sanctificateur ne viendra point à vous : Si enim non abiero, Paraclelus non véniel ad 7ws. C'était leur dire , en termes équi-
valens , Jusqu'ici ma présence visible, en vous attachant à moi, ne vous a pas encore détachés de vous - mêmes : plus occupés de la consolation sensible que vous eu receviez , que du solide usage que vous en deviez faire, vous avez laissé passer inutilement tant d'heureux momens que ma bonté ménageait : et mes grâces , pour être trop ordinaires , vous en étaient devenues moins précieuses ; il faut que mon éloignement vous engage à mieux recevoir le nouveau Maître que je vous destine : que mon silence vous rende plus attentifs à sa voix , et que la suspension de mes faveurs vous fasse plus avares et moins prodigues de ses dons : Expedit vobis ut ego vadam.
Leçons de fidélité et de correspondance à la grâce , que les apôtres comprirent alors parfaitement, et dont ils surent profiter; car depuis que Jésus Ciirist eut quitté la terre , ils ne cessèrent , dit l'Écriture , de lever les yeux au ciel , d'où ils attendaient leur force et leur secours : Qnid stalis aspicic.nles in cœJiim ? Au lieu que la prière et la vigilance , dispositions si importantes au salut , et si fort recommandées par le Sauveur, leur paraissaient auparavant insoutenables ; l'espace même d'une heure , dans la compagnie du Sauveur , à la veille des plus dangereuses tentations : Non potuislis und hord vigilare mecum. Aujourd'hui , loin du péril et de leur Sauveur, ils veillent et ils prient , et les
SER jours entiers consacrés à ces saints exercices leur paraissent encore trop courts : Erant per^ severantes in oratioue. Bien loin qu'il soit nécessaire de les exhorter, comme autrefois à , conserver la paix et la charité entre eux , l'Esprit-Saint les trouve tous réunis , et ne faisant plus désormais qu'un cœur et qu'une âme : Cor uninn et anima itna.
Et voilà ce qui leur a mérité cette abondance de grâces, dont ils sont aujourd'iiui remplis et comblés : leur fidélité à se bien disposer avec les grâces cju'ils avaient, aux grâces qu'ils n'avaient pas encore , leurs saintes dispositions à y coopérer : s'ils eussent persisté dans leur révolte ou dans leur négligence , eu vain le Fils de Dieu eût-il monté au ciel datis le dessein de leur envoyer son Esprit, ils ne l'auraient jamais reçu ; ou s'ils l'avaient reçu , ils n'en eussent pas profité : pourquoi ? Sans doute , dit saint Ambroise , parce que la plénitude de la grâce ne s'accorde qu'aux âmes fidèles à la bien ménager.
Je dis plus : elle ne s'accorde qu'aux âmes attentives à inénager les moindres faveurs : seconde réflexion que nous fournit encore ce mystère ; car , remarquez , je vous prie , et c'est ici que j'ai besoin d'une nouvelle attention : remarquez, que quelque rapide que soit l'efiusion de l'esprit de Dieu sur les apôtres , elle a néanmoins ses accroissemens et ses progrès ; en sorte qu'à suivre par ordre
SER les opérations de FEsprit-Saint, nous trouvons qu'il prépare le cœur de ses disciples par les grâces les plus communes ; que ces grâces ordinaires , bien ménagées , leur en attirent de plus abondantes : et que celles-ci , soutenues d'une égale fidélité , sont enfin couronnées de ses dernières juiséricordes. En effet , chers auditeurs, quelles furent les premières intincelles de ce feu sacré qui se répand aujourd'hui dans les cœurs des apôtres?
A les bien examiner de près, vous les trouverez toutes renfermées dans ces dernières paroles de Jésus -Clirist montant au ciel :
f^os aiitem sedete in cUntale , qiioadusquh induawini virluLs ex allô.
Demeurez tous dans la cité sainte : ne sortez point de l'enceinte de ses murs , jusqu'à ce que , remplis du Saint-Esprit , vous soyiez revêtus de force :
grâce de recueillement , grâce de fuite , grâce de retraite , grâce commune , grâce ; propre des âmes faibles , et qui ne sont pas encore bien affermies dans les voies du salut I L'aurait-on cru , que de si légères dispositions dussent conduire à tant de rares vertus? Quelle apparence, que des grâces ordinaires , et d'un ordre bien inférieur aux autres grâces, puissent jamais former des hommes extraordinaires et supérieurs au reste des hommes I Quelle proportion entre la suite et les rudes combats (ju'ils ont à livrer et à soutenir contre le monde : entre le doux repos de
la contemplation et l'agitation sainte d'une vie apostolique :
entre les ténèbres où ils cherchent à Siî cacher , et le grand jour auquel ils vont être exposés dans la suite I
Cependant, fidèles, à cette première grâce , ils y répondent dans toute sou étendue : non contens de demeurer à Jérusalem , comme le Fils de Dieu le leur avait prescrit , ils ne sortent pas même du cénacle et du temple : Et eraiit scmper in iemplo ; et cela pour marquer encore mieux leur obéissance et leur docilité. Quelle ea est la récompense ? Une nouvelle grâce plus puissante , c'est celle de la prière : grâce néanmoins ordinaire , et que Dieu ne refuse jamais , pas même aux plus grands pécheurs ; mais grâce que les pécheurs négligent tous les jours, et que les apôtres mettent soigneusement à profit. Car , que font-ils dans le cénacle et dans le temple? Ils y louent, ils y honorent , ils y bénissent Dieu nuit et jour , dit le texte sacré :
El erant sernper in templo , laudantes et benedicentcs Deum.
Quel en est fruit? Une troisième grâce 'plus choisie, celle de la ferveur et du zèle , marquée par ces langues de feu qui se partagent sur leurs têtes , et qui semblent leur annoncer cju'il est temps pour eux de se déclarer , et que le moment de leur mission est enfin arrivé ; ils sortent en effet à l'instant du Hou où ils étaient enfermés; et ne pouvant retenir l'ardeur qui
3no
les dévore , ils publient à haute voix les merveilles de leur Sauveur ; mais d'une manière toute nouvelle, et avec toute l'ardeur que leur inspire le Saint-Esprit :
Et cœperunt loqui prout Spiritus Sanctus dabat eloqui. Et le bon usage qu'ils firent de la parole , leur attira bientôt celui des bonnes œuvres ; nouveau talent qu'ils ne laissèrent pas non plus inutile. Fortifiés du secours d'en haut , avec quel empressement ne travaillent-ils pas à la vigne du Seigneur ! Ils arrachent et ils plantent , ils détruisent et ils édifient , ils frappent et ils guérissent : il se fait à Jérusalem une révolution publique de créance et de mœurs, et l'on voit en peu de jours une nouvelle Église s'élever sur les débris de l'ancienne synagogue , par les soins et les travaux infatigables de ces nouveaux ouvriers évangéliques.
Quel est le salaire de leurs peines? Une grâce plus précieuse que toutes les précédentes ; la grâce de souffrir pour la justice et pour les intérêts de Jésus- Christ ; grâce de persécution , grâce de prédilection ! et qui, reçue avec reconnaissance, comme elle le fut par le» apôtres, paie , selon l'expression de saint Paul , chaque moment de souffrance d'un poids immense de gloire :
y^ternum gloriœ pondus opéra tur.
Tels furent , chrétiens auditeurs , dans les apôtres , les accroissemens sensibles de la grâce réglés sur le fidèle usage qu'ils
SER firent de ses bienfaits. L'Esprit- Saint leur inspira d'abord du penchant pour la retraite : l'amour de la retraite leur donna le goût de la prière : la ferveur de la prière alluma dans leurs cœurs le feu de la charité: le feu de la charité se répandit au dehors pardes discours touchans et par des œuvres éclatantes :
l'onction de leurs paroles et l'éclat de leurs actions leur attirèrent la persécution ; et la persécution épurant leur vertu , la rendit digne des récompenses éternelles.
C'est donc aujourd'hui que se vérifie à la lettre cet oracle du roi prophète: heureux l'homme, Seigneur, en qui votre grâce opère, et qui coopère à votre grâce :
heureux celui qui y répond :
Beatiis vir ciijus est auxiliwn abs le. Dans la route pénible du salut où les autres se lassent , s'arrêtent et s'égarent , chaque pas est pour lui une nouvelle démarche qui le conduit au terme de son bonheur. Son cœur , comme une terre fertile , multiplie à l'infini les précieuses semences que votre bonté daigne y répondre 5 et la moindre de vos faveurs devient à coup sûr entre ses mains, par le saint usage qu'il en fait , une source féconde de mérites et de bénédictions : Ascensiones in corde suo disposuit.
Si nous ne méprisons point les petits avantages , nous obtiendrons aussi les grands : mais si nous négligeons les moindres , nous n'obtiendrons jamais rien.
SER En effet , ou ne devient riciic qu'en prenant soin des moindres profits, aussi-bien que des plus considérables. Non , chrétiens auditeurs , la grâce , pour l'ordinaire , ne se communique pas d'abord avec tant profusion : ce n'est au commencement, dit le même prophète , qu'une douce rosée qui , tombant jjoutte à goutte , attendrit peu à peu la dureté d'une âme peu touchée de Dieu : Descendit siciit stillicidïa stillantia super terram.
Mais quand une fois reçue avec fidélité, et conservée avec soin , elle a fait éclore les ])remières fleurs d'une piété naissante, alors elle se change en une pluie abondante, qui produit les fruits mûrs d'une solide perfection :
Plmàam volunlariam scgregabis , Deus y hcEvedilati titœ. Or, si vous voulez , pour parler le langage de l'Evangile , ce n'est d'abord qu'un soutfle léger de l'Esprit divin qui cherche à s'insinuer au fond d'un cœur : Spi- I itui iiùïi.'idt, •'jiirat.McMS dès que ce cœur docile à ses premières approches lui a ouvert l'entrée, alors t'est un vent impétueux qui en remplit toute la capacité:
Factus est repente soniis , tanquàm ndi>enienlis Spiritiis vehementis, et replevit totam domum. Toutes ces figures , chrétiens auditeurs , sont pour nous autant d'excellentes instructions : elles nous marquent que la conduite ordinaire de l'Esprit-Saint est de nous élever par degrés de %erlusen vertus, d'attendre que nous avions répondu pleinement
à ses premières faveurs , pour nous communiquer d^s grâces plus choisies , de mesurer ses largesses sur l'usage que l'on en fait, et de n'être libéral à notre égard qu'à proportion que nous lui sommes fidèles : elles nous apprennent que comme dans la voie de perdition un abîme attire un autre abîtne , selon l'expression du prophète , c'est-àdire , qu'un péché fraie le chemin à un péché plus grand , de même dans la voie du salut , un bon mouvement , une sainte inspiratioji , une touche secrète miseà profit, est un gage assuré pour obtenir bientôt un nouveau surcroît de lumières et de forces : Bénéficia Dei , dit saint Augustin , bénéficia et pignorn snnt. Mais aussi elles nous font entendre , par une conséquence nécessaire, que quiconque néglige de faire valoir les dons qui lui sont confiés , se rend indigne de ceux qui lui sont préparés, que de ne point user des secours du ciel , c'est en arrêter le cours :
et que, comme l'accroissement des grâces est la récompense ordinaire du profit qu'on en relire, l'affaiblissement ou la soustraction de ces mêmes grâces est la juste punition du mépris qu:
l'on en fait, suivant cet oracle mémorable du Sauveur : Je vous déclare que l'on donnera à celui (jui a déjà , et qu'il sera comblé (le biens ; mais que celui qui n'en a pas j^ar sa faute , sera privé même du peu qu'il a :
Dico l'obis , quia on\,'ii habenii dahhuv el aht(ndn!>k , ab co nu-
tem qui non habet , et quod habet aiiferelur ab eo.
Là dessus , chrétiens auditeurs, coadaninons-nous nousmênaes , et rendons une bonne fois justice à la grâce de notre Dieu. Si malgré tant de moyens de salut que sa bonté nous présente à toute heure , nous sommes encore bien éloignés du royaume de Dieu ; si dans l'heureuse affluence de ses plus précieux trésors, nous languissons dans une affreuse indigence ; si depuis tant d'années passées dans le sein du christianisme , où chaque jour devait être marqué par quelque nouveau progrès , nous ne remarquons en nous aucun changement ; si nos passions sont toujours aussi vives , nos attaches aussi fortes , nos faiblesses aussi grandes , nos chutes aussi profondes ; si tant de confessions réitérées n'ont pu diminuer le nombre de nos vices, ui tant de communions fréquentes augmenter celui de nos vertus : en un mot, si nous sommes toujours les mêmes , à quoi devons-nous nous en prendre ?
Est-ce au défaut de la grâce?
Ah I chrétiens, le bras de Dieu n'est point raccourci ; la grâce n'a rien perdu de son pouvoir ; l'effusion de son Esprit est également offerte à tous : la promesse en est générale : Effundam de Spiritii meo super omnem carnem. Nul sexe , nul âge , nul état n'en est exclu : Super servos vieos et siij}cr ancillas mens. Si ses effets luiraculeux , extérieurs et visibles ne sont plus si com-
SER muns , don de langues , don de miracles , don de prophéties , c'est qu'ils étaient alors nécessaires à l'Église naissante et persécutée , et qu'ils le sont moins à présent qu'elle est florissante et bien établie. Mais quant à ses effets essentiels , intérieurs , invisibles , don de piété , don de force, don de crainte de Dieu, ils seront toujours les mêmes, dit l'Ecriture , parce qu'ils seront toujours nécessaires au salut : Et omnis quicwnque invocaverit nonien Domini , sahus erit. D'où vient donc, je vous prie , cette disette et cette stérilité de grâces dont vous vous plaignez tous les jours ? Quel obstacle en arrête le cours ?
Qu'est-ce qui peut en tarir la source ? Votre seule infidélité , mon cher auditeur , à y coopérer. Le peu de soin que vous avez de les ménager , et comme saint Etienne le reprochait aux Juifs, votre résistance continuelle aux premiers mouvemens du Saint-Esprit : T^os semper Spiritui Soncto resistitïs.
Vous n'avez , dites-vous , que bien peu de grâces : mais, ditesmoi, chrétiens auditeurs, lesapôtrès, au commencement de leur conversion, en avaient-ils beaucoup plus que vous? Vous ne sauriez , par exemple , esclaves du respect humain, vous affranchir de sa tyrannie ; vous n'oseriez , dans le grand monde , lever l'étendard de la piété : vous ne pouvez vous exposer à l'air contagieux qu'on y respire , sans mettre votre salut en danger :
SER le moindre souffle de l'esprit du siècle est capable île vous abattre ; vous tremblez à la vue d'un héros du libertinage; votre faible vertu se dément aussitôt; vous oubliezalors vos plusfermes résolutions, et vos sermens les plus sacrés deviennent autant de parjures : tout prêts à renier Jésus-Christ, ou du moins à rougir de lui au premier mot que vous dit un impie. Telle est votre faiblesse : telle et plus déplorable encore était celle des premiers disciples; et leur chef n'en fit , hélas I qu'un trop funeste essai.
Mais vous pouvez au moins, comme eux, par une sage retraite, vous épargner la peine du combat , et ôter à l'ennemi l'honneur de la victoire ; vous pouvez par la suite mettre votre salut en sûreté; vous pouvez vous dérober aux yeux de ce monde séducteur; n'y paraître qu'autant que le devoir vous y appelle ; vous y faire un choix d'amis chrétiens et vertueux. Vous le pouvez, et vous ne le faites pas :
ehl vous étonnez-vous que vous ne receviez pas cet esprit de force dont les disciples furent revêtus?
Ils le chercheront dans le sein de la retraite; et vous, dans la dissipation elle tumulte du monde; vous le fuyez toujours : Vos scmpev Spiritui- Sancto resisti'tis.
Mais au moins il ne tient qu'à vous de vous disposer, comme les apôtres, au martyre de la patience, par le martyre de la charité , d'aimer sincèrement vos frères, si vous aie pouver tout-
à-fait aimer vos ennemis ; et par l'oubli des moindres offenses^ vous accoutumer peu à peu à tout pardonner et à tout souffrir : il ne tient qu'à vous, vous en avez la grâce ; mais il ne vous plaît pas de vous en servir, et vous vous étonnez de ne pas recevoir cet esprit héroïque d'abnégation et de détachement si essentiel au christianisme, et que reçurent les a pôtres : Abneget semelipsum. Ils y avaient préparé leurcœur par le repentir de leurs divisions passées , et par le sacrifice de leurs intérêts présens :
Coriinum et anima una. Et vous, par de continuels retours sur vous-mêmes, par des aigreurs et des ressentimens éternels, vous fomentez, vous réveillez, vous augtnentez même la délicatesse et la sensibilité de votre amourpropre : Vos sewper Spiritui Sancto resistilis. Ah ! chrétiens , n'est-ce pas faire injure à la sagesse de notre Dieu, que d'eu attendre des grâces de distinction et de choix, tandis que l'on abuse de ses grâces ordinaires ?
Quel est le père de famille assez prodigue pour confier ses plus précieux trésors à une main coupable de mille infidélités reconnues? Où est le maître assez peu réservé pour découvrir les secrets de son art à un disciple indocile qui en dédaigne les premières leçons? Eh quoi! la sagesse divine sera donc moins réglée dans l'économie de ses grâces, que la prudence humaine dans le partage de ses dons? Vous êtes si bien instruits à l'égard
des grands du siècle , et vous le dites tous les jours , que leurs moindres faveurs demandent de la fidélité et du retour ; que tout dépend d'y répondre; que de n'en pas profiter, ce serait le contraindre à ne vous en plus faire; mais que d'en bien user, c'est les forcer en quelque sorte à vous en accabler de jour en jour : que n'appliquez-vous ces règles à la conduite du Saint-Esprit? Si vous entendez aujourd'hui sa voix, n'endurcisstz point vos cœurs : faites valoir, par une sainte usure, le talent, quoique unique , que sa grâce vous confie; profitez du peu que vous tenez de lui , et vous en obtiendrez tout : l'abondance des grâces est préparée aux âmes fidèles à les bien ménager ; vous l'avez vu par l'exemple des apôtres :
montrons maintenant, par le même exemple, que la persévérance dans la grâce est réservée aux âmes généreuses à combattre pour elle. C'est le sujet de ma seconde partie.
SECONDE PAUTIE.
Quand nous disons , chrétiens auditeurs, que les apôtres furent confirmés en grâce , n'allez pas vous figurer un état où le péché devienne impossible, et la vertu nécessaire , oîi la sainteté passe en nature , et le vice en contradiction , où l'assurance enfin exclut tout danger. Une si heureuse disposition ne se trouve que dans le ciel; et si nous voulions l'attribuer aux apôtres durant le cours de la vie, eu fixant
SER leur bonheur, nous diminuerions leur mérite : et les faisant arriver au terme avant le temps, nous leur ôterions la qualité de voyageur sur la terre ; mais nous devons juger de cette heureuse consistance dans le bien , par opposition à l'endurcissement dans le mal. État directement contraire. Or, comme les apôtreii nous apprennent que l'effet propre de cette damnablc opiniâtreté dans le mal est de rendre la pratique du bien, non pas absolument impossible, mais entièrement diflicile, et qu'elle est en ce sens un signe funeste de réprobation : aussi devons-nous dire, que le don de stabilité dans la grâce consiste proprement à nous rendre la pratique de la vertu aisée et facile, et qu'il devient par là même un présage presqu'assuré de prédestination.
C'est donc dans la facilité qu'eurent les apôtres à persévérer dans la justice , que je fais consister ce don de stabilité que l'Esprit- Saint leur communiqua ; facilité qui fixa leur inconstance , et les vendit comme immuables dans le bien ; facilité qui leur aplanit les voies les plus pénibles de la vertu la plus élevée ; facilité qui les délivra de cette vicissitude si déplorable , mais , hélas I si commune de ce cercle malheureux de conversions et de péchés , de pénitences et de rechutes; mais facilité qui fut le [)rix de la sainte violence qu'ils se firent d'abord, et de leurs généreux efforts pjour surmonter les ennemis de la grâce. Quels
SER sont ces ennemis? le monde et la cbair.
Que ne fit pas le monde pour étouffer la grâce dans le cœur des apôtres, au moment qu'ils venaient de recevoir le Saint-Esprit? Il semblait que le prince du siècle eût rassemblé tout ce qu'il avait de plus zélés partisans , pour combattre ces nouveaux béros de la foi , et les arrêter dès le commencement do leur carrière. Vous le permîtes, ô mon Dieu ! non - seulement pour signaler le courage de vos disciples par un combat plus éclatant , mais encore pour leur faire acheter, par un peu de résistance, la merveilleuse facilité qu'ils devaient trouver dans la suite à triompber de tous les obstacles. Car telle est l'économie de votre divine grâce : jamais la moisson n'est plus riche ni plus sûre, que quand elle a le plus coûté de sueurs et de travaux ; et ceux-là recueillent dans la joie, dit le prophète, qui ont semé dans la tristesse : Eunles ibant etjlebant niitlentes sewina sua ; venicntes aiilem venient cuin exultatione. C'est ce qu'éprouvèrent les apôtres, nialgré la force dont ils étaient revêtus. Comme la grâce, toute puissante qu'elle est , ne détruit point la nature , que ne dut pas leur coûter la généreuse résolution ([u'iLs prirent tous enseinble, de se déclarer les disciples de Jésus- Christ ? que de secrets combats renfermés dans ces deux courtes paroles du texte sacré : Ils commencèrent à parler! CœperiinL
loqiii. Parler pour un humme mis à mort depuis peu, pour qui personne ne s'intéresse , et que toutle monde abhorre; prêcher son triomphe et sa gloire aux auteurs mêmes de sa mort , et aux ennemis de sa résurrection I prendre hautement le parti <\i^ l'innocence opprimée, de la vertu persécutée , de la sainteté réprouvée , contre tout ce qu'il y a de plus respectable et de plus respecté , les docteurs de la loi , et les juges du peuple : re|)rocher en face à tout un peuple le crime le plus énorme , la plus noire ingratitude, le plus monstrueux forfait, l'attentat le plus horrible que l'on puisse com me ttre , un déicide I Auctorcm vitœinterfecistis. Grand Dieiil qui ne serait effrayé d'une pareille entreprise ? Mais encore , quel temps et c{uel lieu choisissaientils pour exécuter leur dessein ?
le jour le plus solennel et l'assemblée la plus nombreuse : lorsqu'ils ont autant d'yeux ouverts sur leurs démarches, qu'il y a de nations que le soleil éclaire, autant de bouches toutes prêtes à les critiquer , à les contredire, à les condamner, qu'il y a de langues différentes qui partagent l'univers. A votre avis, lâches adorateurs des opinions du siècle, et timides esclaves de ses jugemens , est-ce-là savoir bien triompher du monde , et s'élever au-dessus de tout respect humain ?
Peut-être au moins garderont-ils quelque ménagement dans la manière de s'expliquer ?
■Point de ménagement pour des chrétiens , quand il s'agit de se vaincre; ils craignaient le monde , ils veulent le braver. Pierre, de tous autrefois le plus timide et le plus lâche , est le premier à se déclarer; il donne aux autres un exemple de fermeté et de courage ; il prend la parole ; il élève la voix : Lcvavit vocem suam. Ce n'est plus à une simple servante , c'est à tout Israël ; c'est surtout aux anciens du peu- ]de et aux docteurs de la loi qu'il va rendre compte de sa foi :
Principes popiili et sci^iores, au- (Jite , certissimc sciât doimis Israël. Jésus n'est plus cet homme qu'il méconnaissait il y a peu de jours : non , non ! c'est le Christ, c'est le Messie , c'est le Sauveur, c'est le Seigneur son Dieu qui est ressuscité : Quia et Dominurn eitm et Christum fecil Deiis hune Jesum.
Déclaration authentique I confession généreuse ! quelle en sera la récompense? Une grâce pareille à celle qu'il reçut autrefois , après une profession de foi toute semblable , quoique moins publique. Et moi je vous dis,reprit Jésus Christ, que vous êtes Pierre , et que sur celte Pierre j'établirai mou Église , et les portes d'enfer ne prévaudront jamais contre elle. Car ne vous semble- t- il pas entendre aujourd'hui Jésus-Christ dire à ses apôtres, du trône de sa gloire:
Parce que , remplis de mou esprit , vous avez fait un généreux effort pour vous vaincre, et pour rompre ce timide silence qui te-
nait en vous ma vé rite captive ; j'établis en vous l'empire de ma grâce, et tous les efforts de mes ennemis et des vôtres ne prévaudront point contre elle. Que l'enfer frémisse , que la synagogue entre en fureur , que le paganisme se déchaîne , que le monde, conjurécoutre moi, s'arme aussi contre vous ; qu'il déploie toutes ses armes pour ébranler les vertus faibles et mal affermies; railleries piquantes, mépris outragea ns, persécutions continuelles, affronts, menaces, iusultes, tout sera contre vous sans succès : Non prœvalebunt.
Grâce privilégiée ! faveur singulière ! mais expressément marquée dans le texte sacré. Peutêtre n'y avez-vous jamais fait réflexion, âmes lâches et timides, vous qui n'osez entreprendre le grand ouvrage de votre conversion , dans la crainte de ce que dira le monde , si vous venez à manquer de persévérance. Apprenez aujourd'hui les moyens infaillibles de persévérer , et de vous élever au-dessus des terreurs tyranniques du monde.
Les apôtres, disent leurs actes , après leur déclaration , jugeant bien, par la peine c[u'ils avaient eue à faire cette première démarche , de celle qu'ils auraient à la soutenir, eurent recours à la prière : Unaniniiter levaverunt vocem ad Deu/n. Seigneur , dirent -ils, témoin de nos combats, vous savez la force de nos ennemis , et vous connaissez notre faiblesse! vous entendez leurs menaces, et vous
sentez notre effroi : Et nnnc, Domine , respice in winas eoriim.
Grâce à votre secours, nous en avons déjà triomphé , mais non pas sans bien des efforts : notre cœur frémit encore à la vue du péril : bannissez ces indignes frayeurs, restes bonteux de notre lâcheté ; et si vous agréez la victoire c[ue nous venons de remporter sur nos répugnances, accordez-nous de n'en plus ressentir désormais : Da servis tiiis cu/n fiditcid loqiii. Nous ne demandonsplusseulementla grâce d'obéir à vos ordres : Da loqui, mais la grâce de vous obéir sans timidité, et avec courage : Da cimi onini fducid loqui. On les exauce ; le Ciel se déclare à sou tour, la terre tremble, et leur cœur s'affermit : Hfotus est locus in quo erant , et loquehanlur verhum Dei ciim fiducid. Depuis ce moment , dit l'Écriture, toutes leurscraintessedissipent,le fantôme effrayant du monde s'évanouit ; plus de répugnance, plus d'alarmes : les hommes parlent , mais ils n'écoutent que Dieu :
les hommes commandent , mais ils n'obéissent qu'à Dieu : les hommes menacent, mais ils ne craignent que Dieu : Obsdire pporlet Deo magis quàui hominibiis. Un seul combat contre le monde vient de les affranchir de la tyrannie : un seul effort contre la chair va les rendre victorieux de sa faiblesse.
La chair et l'esprit , deux ennemis irréconciliables, dit saint Paul , et dont les lois opposées se contredisent et se combattent
sans cesse. Il faut donc, et c'est aussi la conclusion qu'en tire le même apôtre; il faut nécessairement dompter ce corps de péché , si l'on veut affermir le règne de la grâce j c'est ce que firent les apôtres , dès qu'ils eurent reçu le Saint-Esprit : comment cela ? en s'offrant généreusement à souffrir pour Jésus- Christ : malgré toutes les révoltes de la chair, toujours alarmée des croix et des souffrances; car ne croyez pas , chrétiens auditeurs , que pour être pleins de Dieu , ils en fussent moins hommes. La voix du Saint-Esprit ne fait point taire la voix de la nature : elle la laisse murmurer, et lui résiste, s'il le faut, jusqu'au sang, dit saint Paul , comme les disciples de Jésus-Christ lui ont résisté : Nondiim iisque ad sanguineni restilislis. Au sortir de leur retraite , ils n'ont devant les yeux que des objets capables de les effrayer, d'alarmer leur courage : des mains teintes encore du sang de Jésus- Christ. Les tribunaux où il fut présenté, les juges qui l'avaient condamné, les bourreaux qui l'ont crucifié, tout ne leur parle que de ses tourmens et de leui's supplices : ils se regardent déjà comme des victimes destinées au même sacrifice : AEstimati sinnus sictit oves occisionis.
Éclairés cju'ils sont des plus vi-' ves lumières , ils comprennent assez qu'ils ne doivent pas attendre une destinée plus heureuse que celui dont ils prennent la cause : ils jugent bien que
ceux qui n'ont pas épargné le maître , n'épargneront pas plus les disciples : et que , comme ils l'ont persécuté jusqu'à la mort, la mort seule finira leur martyre. Ils le savent : ils le voient, le Fils de Dieu même le leur a prédit. Cependant, ô courage héroïque .' ô générosité chrétienne! ils abandonnent la chair pour s'attacher à l'esprit : ils la dévouent aux fers et à la captivité, aux fouets et à la nudité, aux croix et à la torture : et je les vois à Jérusalem sortir du premier champ de bataille , baignés de sang et couverts de plaies. C'est ainsi que combattent et que triomphent les vrais soldats de Jésus- Christ. Ainsi vainqueurs du monde et de la chair , les deux plus puissans ennemis de la grâce, qu'avaientils désormais à craindre pour elle , et ne pouvaient-ils pas dès lors faire à toutes les créaturcs le généreux défi que leur donna depuis saint Paul, quand il disait : Qui de vous nous séparera de la charité de Jésus- Clirist ? (^iiis nos separabit à charitate Ciiristi ? Seront - ce vos promesses ou vos menaces ?
monde trompeur ! nous avons renoncé aux unes, et nous méprisons les autres en vue des promesses et des menaces de Jésus- Christ : serait-ce l'amorce de la volupté ou les atteintes de la douleur ? servitude du corps , dur esclavage ! si nous n'avons pu encore secouer votre joug , nous avons du moins bien affaibli les liens qui nous y atla-
SER chent : grâces au secours toutpuissant du Saint-Esprit , après quelques combats nous jouissons d'une paix profonde ; et nous aurions autant ou plus de peine à nous conformer aux maximes corrompues du monde , ou aux désirs déréglés de la chair , que nous en avons eu d'abord à suivre les plus purs mouvemensde la grâce : Quis nos separabit?
Tant il importe , chrétiens auditeurs, à quiconque veut persévérer dans la vertu , de faire effort au commencement de la carrière , et de vaincre généreusement tous les obstacles que le respect humain et l'amour-propre opposent aux inspirations du Saint-Esprit!
Appliquons-nous ceci , chrétiens auditeurs, et tirons-en cette importante instruction , que si l'on ne persévère pas dans le bien , c'est qu'on ne veut pas se vaincre. Combien de fois, en effet , avez - vous déjà reçu le Saint-Esprit, et combien vos cœurs touchés de ses premières impressions ont -ils formé de fois le plan d'une vie nouvelle !
Dans ces heureux momens où la grâce vous présentait les vérités éternelles sous un si beau jour, rien ne vous paraissait diiîicile ; et dans les saints transports de votre zèle , vous disiez intérieurement au Maître invisible qui vous parlait au cœur , ce qu'un apôtie disait au Sauveur , peu Je temps avant qu'il allât au calvaire : Seqiiar le quocuinquc icris. Oui , Seigneur , vous êtes juon guide ; je vous suivrai par-
SER toutou il vous plaira me conduire : fallût -il descendre dans les prisons ou monter sur les échafauds ; fallût-ildonner mon sang et ma vie , je vous suivrai, quoi qu'il m'en coûte : Sequar te quoc'umque ieris. Vous le disiez, vous le pensiez, vous le vouliez même alors ; mais avouezle à votre confusion ; faute de résister aux attraits du monde ou aux révoltes de la chair, vous êtes bientôt retombé dans vos premières faiblesses : dès que i'Esprit-Saint a voulu vous faire entrerdans des routes inconnues au siècle ou pénibles à la nature, vous avez changé de langage, et vous avez dit avec les impies :
Recède à nobis scientia/n inaruni tuaruin , noîunius. Retirezvous de nous , portez ailleurs vos lumières : il en coûte trop pour les suivre. Vous vous trompiez, cher auditeur; il ne vous en eût coûté qu'un léger effort. Le premier pas fait, ces voies, en apparence si difficiles, se seraient trouvées tout à coup i-.planies : ronctiou sainte était toute j>rète à se répandre sur ces croix qui vous rebutaient si fort; un moment de générosité eût fixé votre inconstance, et assuré votre salut. Combien de saints dans le ciel , sans parler des apôtresaussifaiblesetaussichangeans que vous , doivent leur persévérance et leur couronne à une seule action héroïque, tentée sous la direction du Saint- Esprit , et par le mouvement de sa grâce! et combien de réjnouvés, plus chéris autrefois de Dieu
que vous , imputent leur malheur éternel à la lâcheté qu'ils ont fait paraître dans une tentation délicate , mais décisive pour leur salut! Abraham et sa postérité est comblé de bénédictions; pourquoi? parce qu'il a été généreux et fidèle dans une épreuve bien rude à la vérité , mais passagère : Quia ftcisti hanc rem. Saûl et toute sa famille est rejeté, abandonné, déchu de ses plus légitimes espérances : pourquoi? parce qu'il a manqué de fermeté pour refuser à un peuple impatient et avare un sacrifice que Dieu ne voulait pas si tôt , et des dépouilles que Dieu demandait sur-le-champ :
Pro eo abjecit le Donilniis. Un moment de constance, Saûl était heureux pour toujours: Prœparasset Dominas regnum luum super Israël in sempiternum. Un moment de faiblesse, Abraham n'aurait jamais été ce qu'il est:
c'est là que Dieu les attendait l'un et l'autre. De tant de pécheurs , heureusement changés pour toujours , (jue l'Lvangile nous propose pour modèles, trouvez-m'en un seul qui n'ait ])as signalé sa conversion par quelque victoire éclatante , ou sur le monde , ou sur l'amour-propre , ou même sur l'un et sur l'autre.
Concluons donc par les paroles consolantes de saint Augustin , âmes fidèles, vous qui avez aujourd'hui reçu les dons du Saint- Esprit ; ou qui du moins avez entendu sa voix , il ne tient qu'à vous , si vous voulez ,
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de persévérer dans sa grâce : O homo, in eo quod audieras , perseverares siveïles. Eh! pourquoi ne le voudriez-vous pas? tout vous y engage ; l'intérêt de Dieu même, et votre propre intérêt.
Je dis l'intérêt de^Dieu : car ne pensez pas que ce soit sans une violence extrême que le Saint- Esprit se voit banni d'un cœur dont il est si jaloux : il en est affligé , dit l'Ecriture : JjOlixerttnt Spiritum Sanctum ej'us.
Et quoique sa félicité soit indépendante de notre bonheur , toutefois son amour infini lui fait ressentir nos mépris, à proportion de ce que ses bontés ont droit d'attendre de reconnaissance de nos coeurs ; ne coutristez donc point l'Esprit-Saint par vos injurieuses résistances, disait saint Paul aux premiers fidèles : Nolite contristare Spiritum Sanctum : souvenez-vous que vos âmes sont ses conquêtes, ses épouses, ses temples mêmes, conquêtes achetées du plus pur sang d'un Dieu : Quàm acquisivit sanguine suo. Épouses chéries et recherchées de toute éternité : Sponsabo te mihi in sempilernwn. Temple consacré par autant d'onctions réitérées que vous avez reçu de sacremens :
Nescitis quia templum Dci estis.
Après cela , peut -il être indifférent à votre perte ? mais vous, pouvez -vous être insensible à son éloignement ? Votre propre intérêt ne vous cngage-t-il pas à conserver soigneusement sesgrâces ? N'est-il pas à craindre qu'après tant d'outrages, vous n'ar-
riviez enfin à ce dernier péché contre le Saint-Esprit, qui n'est autre, selon saint Augustin, que l'impénitence finale, péché qui ne se consomme à la vérité qu'à la mort ; mais qui dès cette vie, dit saint Paul , amasse un trésor de colère ; péché , enfin , qui est proprement l'ouvrage de l'homme obstiné dans sa malice , mais qui n'en est pas moins le châtiment d'un Dieu justement irrité de tant d'infidélités criminelles.
Seigneur, préservez-nous d'un malheur si funeste ; et quelque grandes qu'aient été nos iniquités , ne nous privez point de votre esprit, gage précieux de votre amour, source féconde de tout bien, principe unique de toute vie spirituelle -.Spiritum Sanctum tuum ne au feras à me.
Fortifiez les liens qui nous unissent à lui : écartez tout ce qui peutles rompreoules affaiblir, et rendez-les, de notre part autant que de la sienne , indissolubles et éternels : Spirilu principali confirma me. Faites surtout que, par le bon usage de ses grâces , nous en méritions la plénitude, et que par de généreux efforts , nous nous en assurions la stabilité. C'est, chrétiens auditeurs, tout le fruit que nous devons tirer de ce mystère, et le seul moyeu sûr d'arriver à l'éternité bienheureuse. (Le père Segaud.
tom. 1 , des mystères. )