PREMIÈRE PARTIE
Le chef-d'œuvi'e de Jésus- Christ surla terre c'est son Église; et plus l'ouvrage était important, plus il fallait un fondement solide et durable pour le soutenir. C'est aussi sur la pierre ferme que l'Église de Jésus- Christ a été établie , et la Providence ne pouvait clioisir un plus digne sujet que le glorieux apôtre dont je fais l'éloge, pour porter ce grand et ce vaste édifice.
Parlons , messieurs , sans figure ; et si nous voulons entrer dans les vues du Sauveur du monde, je trouve qu'en choisissant saint Pierre pour gouverner son Église, il a eu égard premièrement à la foi de cet apôtre. En premier lieu, comme l'Église est la so-
ciété des fidèles , et que la foi en est le premier nœud , elle ne pouvait être mieux confiée qu'à un apôtre distingué lui-même par l'excellence de sa foi. En second lieu, comme l'Église est encore la sainte épouse de Jésus- Christ, et qu'elle ne se maintient que par une étroite communication avec lui , elle ne pouvait être commise en de meilleures mains qu'en celles d'un apôtre connu lui-même par un spécial attachement à Jésus-Christ.
Si c'était un prince du monde qui élevât un sujet aux premiers emplois de l'état, et le destinât au gouvernement de son empire, je vanterais, pour justifier le choix du maître , les qualités naturelles du ministre, la noblesse de son origine, l'étendue de ses lumières, et son habileté dans les affaires ; mais couHne les dons de la nature n'ont nulle part dans l'estime de Dieu , ils n'ont pas communément aussi plus de part dans le choix de Dieu , et c'est de quoi nous avons un exemple bien sensible dans le chef que donna Jésus-Christ à son Église, et qu'il établit en sa place pour lui succéder. Bien éloigné des fausses idées du siècle, je ne crains point de dire d'abord que ce fut un homme sans naissance :
que ce ne fut ni un riche , ni un sage du monde , en qui la fortune ou le génie suppléât à la bassesse du sang; un pécheur réduit à la plus vile condition du peuple d'où il était sorti :
SER sans autre richesse que ses filets, et sans autre connaissance que celle de son art; tout occupé de son travail, et incapable par lui-même de porter plus haut ses vues , tant l'esprit était borné et l'éducation grossière : voilà les premiers traits de son tableau ) et les dispositions qu'il reçut du sang et de la chair , mais il eut le mérite de la foi , et un mérite propre. Cependant les autres , aussi-bien que lui , furent fidèles : mais toutes les vertus ont leur degré; et Pierre, en s'élevant au-dessus de tous les autres par la sublimité de sa foi, eut aussi sur tous la préférence dans le royaume de Dieu , et y tint sous Jésus-Christ le premier rang.
Comme je parle d'une foi plus marquée, je me trouve obligé , messieurs, de laisser ce qu'elle eut de commun avec les autres disciples qui s'attachèrent, comme notre apôtre , à Jésus-Christ.
Je ne dis point avec quelle facilité il suivit les premières impressions de la grâce qui l'éclaira, quand , sur le rivage de la mer, et à la voix du Sauveur du monde, il reconnut sous de faibles apparences le Messie qui lui parlait, et devint tout à coup sensible à l'attrait dont il avait été touché. Avoir promptement et pleinement répondu à la vocation duciel,quandlecieirappela à la foi , et que le Sauveur des hommes se fit entendre à lui :
avoir découvert par la foi le Messie que tout Israël attendait, et qui néanmoins demeurait in-
connu jusqu'au milieu d'Israël :
avoir fait à la fois le sacrifice de tous les intérêts humains ; sacrifice toujours difficile , et presque autant parmi le simple peuple , n'eût-on qu'une cabane à quitter , que dans des états pîus relevés , parce qu'on a partout ses attachemens et ses liaisons :
avoir reçu avec une humble docilité de la bouche de Jésus- Christ la sainte doctrine de la foi, et avoir déjà travaillé à la répandre j lorsqu'elle venait à peine de lui être communiquée :
ce furent d'abord d'excellens exercices de la foi de Pierre ; mais c'est après tout ce que fit comme lui André, son frère; c'est ce que firent après lui les enfans de Zébédée , Jacques et Jean , Matthieu le publicain , et tous ceux que Jésus-Christ s'était associés dans les fonctions de l'apostolat et pour l'établissement de la foi.
Ce n'est donc point à cela précisément que saint Pierre fut redevable d'une si glorieuse distinction : allons-en chercher plus loin lfi|Nrincipe. Souvent il ne faut qu'un généreux effort pour se rendre digne des plus illustres privilèges, et un coup généreux fait seul quelquefois les plus héroïques vertus. Prenons le point essentiel; et pour bien juger de la foi du saint apôtre, arrêtons seulement les yeux sur ce qu'elle a eu de plus éclatant.
Vous voyez d'abord , messieurs, où j'en veux venir. Vous savez à quelle épreuve le Fils de Dieu mit la foi de ses disciples ,
lorsque , jaloux de la gloire de sa divinité qu'il voulait leur faire connaître , pour la publier eux-mêmes ensuite , il leur donna lieu , par la célèbre question qu'il leur fit , de sea expliquer en sa présence , et de produire leurs sentimens. \'ous savez de quelle bouche sortit cette fameuse confession , quand Jésus- Christ au milieu des apôtres , chancelans encore et incertains , saint Pierre prenant la parole , reconnut, sans hésiter, le Fils unique de Dieu, et Dieu même dans Jésus-Christ : Tu es Christus Filius Uci l'ù'i. Tout le ciel applaudit à cet oracle ; il a retenti dans toutes les parties du monde ; au fond des cachots et au milieu des feux , sur les croix , sur les roues des martyrs ; et c'est sur quoi , depuis tant de siècles, est encore appuyée la créance de l'Église, et l'article fondamental de la religion.
Voici, après les pères, quelques circonstances que j'y remarque et qui en relèvent le prix. Ce fut le premier témoignage que reçut Jésus-Christ de la part dlÇjiommes comme Fils de Dieu. On l'avait mis au rang des prophètes; on l'avait égalé à Jean-Baptiste , comparé même à Elie : mais c'était s'en former de trop imparfaites idées ; et Pierre avait bien pénétré plus avant, et s'était élevé bien plus haut. Parmi les diverses opinions qui partagent les juifs, telle est, non point seulement sa conjecture sujette à l'erreur, et toujours mêlée de quelque incertitude ;
SER mais pour parler de la sorte , la jilus constante résolution de sa foi et sa réponse : Vous êtes le Christ , le Fils unique de Dieu :
Tu es Christus Filius Dei vivi.
Ce fut un témoignage public. A la tête des apôtres assemblés , il parla déjà sans le prétendre comme leur chef; il confondit l'incrédulité des uns; il affermit la foi des autres ; sa voix fut pour eux une leçon vivante et animée ; et comme forcés par un secret pressentiment à lui donner une attention respectueuse , ils apprirent de lui un mystère encore enseveli darl'obscurité , et qu'il leur était le plus nécessaire d'éclaircir. Ce fut un témoignage tout divin :
la flatterie, l'exemple, les sens n'y eurent point de part : mais du sein même du Père céleste s'écoulèrent sur lui de si saintes lumières. Sa foi n'eut point d'autre règle que la révélation du ciel; et à l'assurance qu'il marqua , il était aisé de connaître qu'il s'exprimait en homme inspiré d'en-haut : Caro et sanglas non re\>elavil tibi , sed Pnter qui in cœlis est. Ce fut un témoignage souverainement glorieux à Jésus-Christ. Ce n'est pas , selon l'observa lion de saint Chrysoslôme , qu'il n'eût pas été jusque-là plusieurs fois appelé Fils de Dieu ; mais seulement comme les saints, plus chéris de Dieu, en sont appelés les enfans et les héritiers de son royaume ; et non point comme saint Pierre le fit enfin connaître , né de son père par une gé-
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nération étemelle, égal à Dieu , homincs t-sse Filiiim Hominis ?
d'une mèinesubstanceavecDieu. Mais la foi du disciple sut bien
Orautant que Dieu est au-dessus relever l'humilité du inaître : il
de riioiuine, c'était autant éle- le prononça à haute voix, que
ver le Sauveur du monde, et ce Fds de l'Homme était le Fils
sans de longs éloges, découvrir de Dieu : T'a es Filius Dei vivi.
en quelques mois toute sa gran- Et saint Pierre, jusque-là , n'a-
deur. vait eu en effet nulle jn-ééini-
II n'en fallait pas aussi da- nence qui le rendît supérieur
vantage, messieurs, j^our tou- aux autres apôtres : ils avaient
cher singulièrement lo maître tous été interrogés à la fois :
en faveur de son disciple. Le Inlerrogavit discipulos. Mais le
retour delà part deJé.sus-Christ maître, à ce moment, sut bien
fut prompt; mais surtout, dit démêler delà troupe son disci-
saint Jérôme, il fut entier. Je pie ; il le marc[ua expressément,
ne sais ici ce qui mérite plusnos il le fit Ijautement entendre,
réflexions, ou le témoignage de que cette pierre serait Iç fonde-
Pierreà lagloire de Jésus-Christ, ment de son Église, et cet apô-
oule témoignage de Jésus-Christ tre le premier entre tous, et
à l'avantage de saint Pierre : ja- leur chef : Sttper hnnc pclram
mais il ne fut un combat plus œdificnbo ecclesiam meant. Il y
saint ni plus heureux de l'une a cette ditTérence que la parole
et de l'autre part. Saint Pierre de saint Pierre ne donna rien à
dit à Jésus-Christ : "Vous êtes le Jésus-Christ qu'il n'eût déjà.
Christ : 7^« e5 Chrislus. Jésus- mais qu'elle le représenta seule-
Ciirist dità saint Pierre : Vous ment tel qu'il avait toujoursélé :
êtes Pierre : T'a es Peints, au lieu que la parole de Jésus-
Quand saint Pierre s'adresse à Christ fut eiïicace, et qu'elle
Jésus-Christ, c'est un homme communiqua à saint Pierre ce
qui parle; mais un homme con- qu'il ne pouvait avoir par lui-
duit par la sagesse éternelle : un même : Et ego d/co tibi. Vous
Dieu de la part des hommes ne rendez hommage à ma divinité,
pouvait recevoir un plus bel et un hommage qui lui est dû:
éloge : RfSpondens Peints liixil . voici ce que je vous rends : Et
Et quand Jésus-Christ s'adresse ego. Pour moi, qui d'un souffle
à saint Pierre, c'est un Dieu qui puis opérer les jdus grands mi-
parle,' et la sagesse même in- racles, je vous h? dis; et ce que
créée; il n'est rien de plus grand je dis, je le fais en le disant;
à un homme que d'avoir jiour que vous êtes l'iiérilier de ma
lui la ])arole d'un Dieu : Res- ])uissance, et que j'appuie sur
pondens aulem Jésus dixit. Je- vous la foi que j'ai enseignée
sus-Christ n'avait parlé d'abord aux hommes : il faut que par-
de lui-même que comme du tout où mon nom sera adoré, le
Fils de l'Homme : Quem diciint nom de Pierre soit vénérable. Il
sera «ia-us le ciel , dont je vous mets les clefs en main , comme le sif^ne d'un suprême pouvoir :
'ri})i dabo claves regni cœlorum. Il le sera sur îa terre; et toujours de concert avec vous .
tout ce qui sera pardonné à votre tribunal, je le [)ardonnevai ; tout ce (jui sera condamné à votre tribunal, je le condamnerai. La sentence de Pierre réjjlera en quelque façon la sentence et le jugement de Dieu même : Et r/uodcUmc/ue ligavens super tar- I am , triL ligatiim et in cœlis ; quodcuinque solveri-s super terrain, erit solutwn et in cœlis.
Vous êtes donc heureux, et vous l'êtes parce que vous avez cru. :
Beotus es. Heureux nous-mêmes, chrétiens, comme cet apôtre , si notre foi répond à la sienne : sa grandeur a été le fruit de sa foi ; et j'ai dit encore que c'était la récompense de son amour.
Quel souvenir vais -je vous rappeler, messieurs, car en ])arlant de l'amour fort et tendre de sainlPierre pour Jésus-Christ, et de l'attachement plus étroit qu'il marqua en toutes les rencontres au Fils de Dieu, je ne puis, je ne dois pas même dissimuler son infidélité, ni entreprendre de cacher son crime. Je Sais que ce soleil eut son éclipse.
Cet apôtre si ferme tomba; ce disciple si dévoué aux intérêts de son maître le trahit et le renonça: mais les bel les âmes, a près tout, jusque dans leurs égaremens, se fout toujours reconnaître; et, si je l'ose dire de la
Ol .Al
sorte, je trouve jusque dans \c péché de saint Pierre des gages certains de son amour. Que futce autre chose que son attachement à Jésus - Christ , mais un attachement alors trop vif, je l'avoue, et téméraire, qui, sans se défier assez de ses forces, lui fil protester avec tant d'assurance, que quand tous les autres auraient abandontié leur maître, seul, il le suivrait partout, et y perdrait, s'il le fallait, la vie? Que fut-ce autre chose que la constance de son amour, qui , malgré la fuite des apôtres, le conduisit et le fit entrer après Jésus-Christ jusque dans la salle de Caïphe , et l'engagea dans la triste occasion où il succomba ?
Que fallut-il davantage, après l'analhème que la crainte lui fit prononcer contre Jésus-Clivist , qu'un regard de Jé.sus- Christ ujême pour le toucher? Cette promptitude à revenir marque bien un cœur qui a véritablement aimé, et plus ca[)able encore d'ainïer que jamais. Dans un moment malheureux où le trouble saisit , les plus fidèles peuvent être tout à coup refroidis; mais aux cœurs sensibles, il ne faut aussi qu'un moment pour s'çmbraser tout de nouveau. Saint Pierre n'aima jamais plus tendreu\ent son maître , qu'alors même qu'il en venait de paraître plus ennemi, et cette lâche désertion ne servit qu'à l'attacher à lui par un lien plus fort et désormais éternel. Enfin quelle douleur fut plus amère (jue la sienne, et quels torrens
SER de larmes fera-t-elle sortir de ses yeux? L'amour seul anima une si vive pénitence, comme l'amour aussi n'y mit jamais de terme : Et egressus foras Jlevit amare.
C'est ainsi , messieurs , qu'un parfait attaciiement réjiare tout et se retrouve en tout. Cette 'fatale rencontre ôta peut-être à saint Pierre , sur les autres apôtres, l'avantage d'une plus entière innocence ; mais elle lui laissa toujours l'avantage d'un dévouement plus solide et plus ardent à Jésus -Christ. Qui des apôtres que saint Pierre, lorsque les disciples se retirèrent de Jésus-Clirist, scandalisés de sa doctrine, retint les autres par son exemple , et fit si précisément connaître que pour lui jamais il ne s'en séparerait? Qui des apôtres que saint Pierre voulait demeurer sur le Thabor , toujours occupé de Jésus CLrist, et sans autre bonheur que de jouir éternellement de sa présence ? Qui des apôtres que saint Pierre se précipita deux fois dans la mer pour courir à Jésus-Christ qui l'attendait sur le rivage , oubliant son propre péril, pour satisfaire son empressement ?
Qui des apôtres, à la dernière cène, plus que saint Pierre, marqua son zèle à venger Jésus- Christ du perfide disciple qui le devait livrer aux Juifs? Il le chercha sans le pouvoir connaître ; mais s'il l'eût connu, dit saint Jean-Chrysostôme, l'ardeur qui l'inspira alors l'eût porté contre lui à toutes les ex-
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trémités. Qui des apôtres que saint Pierre prit au jardin la défense de Jésus-Christ? Il s'arma du glaive, se présenta au combat contre une multitude assemblée , ignora le danger, et n'écouta que son cœur.
Des marques si engageantes ne furent pas sans effet ; mais il est vrai aussi, messieurs, qu'elles étaient nécessaires. Jamais le Fils de Dieu ne voulut être plus assuré de nul autre que de celui qu'il regardait comme le dépositaire de son autorité : et avant que de mettre enfin le sceau au transport qu'il lui en avait fait, la dernière et la plus authentique déclaration qu'il demanda à saint Pierre , ce fut celle d'un inviolable attachement. Il le voulut apprendre de lui-même, et dans les termes les plus exprès : Pierre, m'aimez-vous? 5'/nionJoannes , diligis-me? \\ ne se contenta pas d'un amour commun , il y voulut quelque chose de plus particulier : M'aimezvous? et m'aimez-vous plus que tous ceux-ci? C'était les apôtres que le Sauveur du monde lui montrait. Diligia-me plus liis 7 Ce ne fut point encore assez que deux fois. Il l'interrogea une troisième fois : M'aimez - vous enfin? Amas-me? Ne le saviezvous pas, Seigneur, et ne lisîezvous pas dans l'âme de votre apôtre ses plus secrets sentimens? Oui, répond saint Augustin : cependant cetteconduite de Dieu ne fut pas sans de trèssolides raisons. Il fallait, dit le père, qu'après avoir trois fois
profané sa voix, en renonçant Jésus- Christ , il la consacrât trois fois en lui témoignant son amour : Ralditur trinev negationi trina conjeasio. Il était encore à propos de l'engager toujours davantage par de .si solennelles protesta lions: et le bon pasteur, en se reposant sur un autre du soin de ses ouailles, ne devait rien auparavant omettre pour le lier à ses intérêts, afin de le rendre par là même plus sensible à ceux de son troupeau.
Mais au moment que le Fils de Dieu put désormais com[)ter sur son disciple, il n'eut plus rien de si cher qu'il ne lui mît dans les mains pour le conserver; ce furenlses brebis : Pasceoi'esmeas. Tout le bercail sans distinction fut à lui, et il n'y a |)oint encore pour lui de réserve : Pasce. ngnos rripos. Tout ce qui n'est point du troupeau de Jésus-Christ, n'est point dès là du troupeau de saint Pierre; et dès là aussi, tout ce qui n'est point du troupeau de saint Pierre , cesse d'être du troupeau de Jésus-Christ. L'union est parfaite entre l'un et l'autre; l'un est entré dans tous les droits de l'autre. C'est à saint Pierre à nourrir le troupeau :
Pasce. C'est à lui à le diriger, à le régler : et voilà ce que lui ont inévité sa foi et son amour. Car, pour ne vous pas laisser, chrétiens , sans quelque instruction , c'est la foi et la cliarité qui nous approchent davantage de Dieu.
Toutes les vertus sans la foi , et sans la foi de saint Pierre, une foi ferme, vive, pure, toutes
les vertus, sans cela, toutes les œuvres ne sont que des œuvres mortes, et des apparences sans principes ; comme aussi sans l'amour de Dieu, sans la charité, la foi perd toute sa force, et devient inutile ; et sans une charité même animée comme celle de saint Pierre, solide comme la sienne, prompte et agissante, qui vivifie, qui enrichisse, qui honore notre foi : vous l'avez dit comme saint Pierre, et vous le dites dans le sein de la vraie Eglise, que Jésus-Christ est le Fils éternel de Dieu : Tu es CJiristus Filius Dei vivi ; mais comment le dites-vous? Avec quelle indifférenceet avec quelle langueur dans la pratique? Pouvez-vous ajouter, comme le mêlïie apôtre : Je ne me contente pas de vous adorer. Seigneur, et de vous craindre comme mon Dieu; mais vous savez encor'C que je vous ainie : Tti scis, Domine, quia amo te. Vous le savez : Tu scis. Mais à quoi le lui avez-vous fait jusqu'à présent connaître, et où en sont les témoignages? Où est l'observation de ses commandemens divins , la fidélité à garder ses conseils, l'horreur de tout ce qui le blesse, la délicatesse de conscience? Où sont vos pénitences , vos jeûnes, vos aumônes, vos prières, vos exercices de piété? quel ordre les règle? quelle exactitude les entrelient?quel zèle, quelle ferveur les accompagne? Voilà comment on aime Dieu, comment l'aime saint Pierre; comment il a réciproquement animé , et son
SER SER 389 amour par sa foi, et sa foi par Dieu; rien ne nous lend plus son amour. grands devant Dieu , que ce qui Or, sur cela, mes frères, un nous approche plus de Dieu; et moment de réflexion; et voilà rien ne nous approche plus de tout le fruit de cette première Dieu, que la foi et l'amour de partie. Vous vous plaignez quel- Dieu. Qu'importe que nous quefois de l'état ob>cur et hum- soyions ou revêtus de la pourpre blc où la Providence vous a fait ou couverts d'Iiabits usés et dénaître : vous enviez le sort de chirés? Qu'importe que nous ces grands du monde, que vous ayions toute l'élo([uence desoravoyez sur vos tètes, et dont l'é- teurs ou que tout notre lan^jage clat vous éblouit. Mais apprenez soit barbare et grossier? Qu'imque , dans votre état même, porte (|ue nous habitions en de dans cet état tout obscur qu'il magnifiques palais ou dans des est, dans cet état tout humble, cabanes dénuées de tout, si sous tout pauvre qu'il est, il ne tient ces habits usés et déchirés, si qu'à vous de devenir plus grands malgré ce langage grossier et bardevant Dieu que tous les con- bare, si dans ces cabanes étroites quérans, que tous les rois mê- et dénuées de tout, nous sommes mes de la terre. Qui de tous les plus agréables à Dieu que les hommes le Sauveur du monde princes sous la pourpre, que les choisit-il préférablement aux orateurs avec toute leur pomautres, etjugea-t-il plus digne peuse éloquence, (lue les maîtres de la plus éminente , de la plus du siècle dans les [)lus superbes sainte dignité? Je l'ai dit, et je palais? Ainsi , mes chers audine puis trop vous le faire obser- leurs, au lieu de demander à ver : ce fut un pécheur, peut- Dieu une fortune temporelle, au être plus obscur que vous, peut- lieu de lui demander des trésors être plus humilié que vous, périssables et une puissance hupeut-étre plus pauvre que vous, maine, demandons-lui une foi Vous avez la foi de saint Pierre , soumise et agissante, deiuanet vous êtes chrétiens comme dons-lui une charité vive et arlui ; vous pouvez avoir la charité dente. Ce double mérite disposa de saint Pierre, et aimer Dieu saint Pierre à la souveraine dicomme lui ; par consécjuent vous gnilé de l'Église, où Jésus-Christ pouvez comme lui mériter toute le voulait élever. Nous allons l'estime du Ciel, et ses regards voir l'emploi qu'il en fit après les plus favorables : voilà la vé- qu'il y fut parvenu, et combien ritable grandeur, une foi ani- il sut dignement la soutenir ; mée de la charité, c'est-à-dire, c'est la seconde partie, de l'amour de Dieu, et une cha-
j , V • /- • SECONDE PARTIE.
rite soutenue de la loi. Car rien
ne nous rend plus grands que ce C'est dans les grandes diffi-
qui nous rend grands devant cultes que paraissent avec plus
d'éclat les grandes vertus: et jdus le fardeau est pesant et le ministère sublime est vaste, plus il est beau d'en porter le poids, et de remplir toute l'étendue de ses devoirs. Il faut donc voir d'abord, messieurs, de quoi se trouva chargé le prince des apôtres., quand, après la glorieuse ascension du Fils de Ditu , il commença à prendre la conduite du troupeau de Jésus -Christ, dont il était le pasteur et le souverain pontife. Par la grandeur de l'entreprise, nous mesurerons la gloire de celui qui l'a si dignement soutenue, nous jugerons de sa vigilance et de ses soins, de l'activité de son zèle, de la fermeté de son courage, de la prodigieuse multitude de ses travaux, et de son bonheur enfin dans les merveilleux progrès de l'Église, à quoi il sacrifia jusqu'à sa vie. Tel est l'usage que fit saint Pierre de son élévation, et à quoi il fit servir l'auguste dignité dont il avait été revêtu.
"Vous savez, messieurs, ce que c'était alors que l'Église naissante encore, et à peine formée.
Ce corps, tout faible qu'il fût dans son origine, venait d'être tout à la fois affligé, et dans son chef et dans ses membres. Jésus-Christ, condamné parPilate, avait été crucifié par les Juifs; et sa mort, en jetant la consternation parmi les disciples', les avait tous dispersés. Il est vrai que la résurrection du Sauveur du monde en rassembla quelques-uns, mais si timides encore, que, renfermés dans le cé-
SER nacle, ils craignaient de se montrer; et d'ailleurs dans un si petit nombre qu'on ne pouvait faire beaucoup de fonds sur leurs secours, ni attendre d'eux de grands efforts. Ce fut dans ces conjonctures et à la tête de cette première chrétienté, que saint Pierre se vit engagé à la relever, à la maintenir, à l'étendre. II fallait lui servir de guide et d'appui, la rassurer dans ses troubles, l'éclairer dans ses doutes, la seconder dans tous ses combats. Elle devait passer aux nations les plus barbares, et jusqu'aux extrémités de la terre, pour unir tous les peuples dans la même religion ; et elle avait , dans le cours de ses piospérités, à se défendre contre l'enfer et SCS ministres, à abolir dans la Judée la synagogue , à détruire parmi les gentils le paganisme , et à triompher enfin des persécutions , des croix , du fer et du feu , jusqu'à ce que la foi ait été prèchée dans toutes les parties du monde. Ce ne pouvait être là que l'œuvre de Dieu même , qui l'avait commencée, et qui seul la pouvait consommer :
mais après Dieu , le principal ouvrier qui devait agir dans cet important dessein , c'était sans doute le vicaire de Jésus-Clirist ; et quand je marque ainsi ce qu'il y avait à faire pour saint Pierre , c'est déjà dire par avance tout ce qu'il a fait.
Nous n'en avons vuj usqu'à présent que des dispositions; mais nousl'allonsvoir désormais dans l'action. Au reste , comme son
8ER zile fui sans mt:sur^, il faudrait parcourir avec vous toutes les parties de la terre, si je voulais vous marquer tous les lieux où il en a fait sentir les effets. Et comme son ministère fut sans bornes, ce serait eMreprendre toute l'histoire de la naissance de l'Église, et des plus fameuses victoires de la foi cli rélien ne , que de prétendre raconter par ordre tous les faits mémorables et les {'.lorieuses conquêtes de saint Pierre ; ses prédications , ses vertus miraculeuses, ses courses sur la terre , ses périls sur la mer ; combien de peuples il a écairés , de temples il a bâtis, v'i'autt'ls il a consacrés ; tout ce qu'il fit par lui-même en parlant, en écrivant, en ordonnant, en agissant; tout ce qu'il fît par les autres, en les formant, en les envoyant , en les animant , en les soutenant. La matière est infinie, et le plus amjile discours n'en peut être encore (ju'ua abrégé.
Si ce plan , messieurs , a déjà «le quoi vous surprendre , je dois vous faire souvenir d'abord que le Saint-Esprit en fut le conducteur. Saint Pierre l'attendit dans le cénacle avec les autres apôtres, et par l'ordre même de Jésus- Christ; et ses premières faiblesses lui avaient bien appris à ne se point exposer , sans avoir auparavant reçu la force d'en-haut.
Mais au moment qu'il fut embrasé de ce feu divin , tarda-t-il à en suivre les mouveuiens ? Ce fut comme un homme xransforiné dans un autre homme : un
tsurit détrompé «^e ses anciennes erreurs , aussi grand dans ses conseils que sage dans ses mesures , et non moïjis pénétrant <lansstsconnaissances, que ju<:le dans ses décisions : un cœur dég^igé de toutes les vues terrestres; égaleiuent prompt et constant , droit et réglé, mais entreprenant et hardi ; inébranlable au milieu des plus inviocibles oppositions , et conduisant tout , suppléant h tout par sa Hirmeté et son courage.
Je vous le demande , nations encore incrédules ; et puisque vous en fûtes les premiers témoins, parlez , vous qu'une coutume solennelle avait rassemblées dans Jérusalem de toutes les réglons du monde, et que saint Pierre en sortant du cénacle regarda comme les prémices de sa mission. Craignit- il de se montrer au milieu d'une multitude ennemie? Se laissa-t-il ou intimider par les menaces ou piquer par les uiépris? Déguisat-il rien aux Juifs du crime qu'ils avaient commis dans la personne de Jésus-Christ, et cessat-il, nïal^ré leur haine, de leur annoncer la nouvelle loi? Il se considéra là proprement pour la première fois . en présence de tant de peuples différens , comme le maître des âmes : il y agit, il y parla avec toute l'autorité que lui donnait son caractère :
il commença à en bien sentir la grandeur, et à en connaître les obligations. 11 les y remplit. Plus de huit mille personnes, touchées et converties dans l'cinace
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de quelques jours, furent à l'Églibe un heureux accroisseineiil; et ce coup d'essai servit de j)résage pour l'avenir, et fit tout espérer d'un tel pontife, pour l'honneur et la propagation de ia foi. L'événement répondit , messieurs , au présa{;e, et le succès passa mèiueen quelque sorte les esj)érances. Déjà je me figure saint Pierre, qui lire de tout autant de moyens pour étendre la foi (ju'il publie, et dont il doit être le soutien. S'il y faut des miracles, d'un seul mot, à la porte du temple, aux yeux des ouifs, il lait marcher un ])auvre, perclus de ses membres depuis sa naissartce, et jette à ce spectacle tout le jieuple dans l'admiration. Tout cède même à son ombre. Démons, maladies; et l'ascendant que lui donne cette vertu divine, communique encore à ses paroles une efficace qui les fait écouter. S'il y faut une juvte rigueur et de sévères châlimens, il fait tomber morts à ses pieds Ananias et sa femme, pour avoir osé mentir au Saint-Esprit; et par cette prompte vengeance, il imprime profondément dans les cœurs le respect que demande la sainteté de la loi. S'il y faut le don des langues, dans un même langage, il parle toutes les langues du monde. Parlhes, Mèdes, Élamiles, Egyptiens, Arabes; ceux de l'Orient, ceux de l'Occident, chacun entend le prédicateur de l'Evangile; et surpris d'un prodige si nouveau, tous sont obligés de connaître là le doigt de
SER Dieu. Jésus • Ciirisl n'éi)argiia lien à son vicaire : et lui-n»ème il n'épargna rien aussi pour avancer les desseins de Jésus- Christ.
Ç'au rai t été assez pour un aut re que d'établir l'I^glise à Jérusalem, et de la répandre même dans toute la Judée. Saint Pierre le fit; mais ce ne dut pas être un long ouvrage pour un homme que le bras du Seigneur secondait en tout, et (jue Dieu formail à la conquête de l'univers.
Juifset gentils, tous étaient également appelés, et tout ce qui était éclairé des rayons du soleil, le devait être de la foi de Jésus-Christ. C'est ce que saint Pierre connut d'une manière sensible par cette révélation ])leine de mystères, et dans ce linge qu'il vit descendre du ciel, où sous mille espèces d'animaux lui furent figurés tous les peuples de la terre. Une telle vocation ne l'étonna ])lus , dès c|u'il apprit que c'était la vocation divine; et il ne pensa qu'à obéir à la voix qui le rassura dans son premier étonnement, et lui découvrit les profondssecrets d'une vision si nouvelle.
Avec cette confiance , saint Pierre entra dans le vaste champ qui lui était ouvert, plus intrépide encore c|ue le prophète , lorsqu'il fut envoyé aux rois de Juda , et chargé d'une ]j1us noble fonction queMoise, quand Dieu l'établit le législateur de son peuple. C'est bien à la lettre que s'accomplit en lui la parole de Dieu même à Jérémie : Ecce