ER
lies maux ; les désirs même qui suivent de si près les besoins, et le sentiment qui paraît attaché aux maux , l'hoinme doit l'attirer d'ailleurs. De là cependant ne doit pas naître le découragement et le désespoir ^ nos ressources sont encore plus infinies que nos besoins. Nous appartenons à un Dieu qui peut et qui veut nous donner tout ce qui nous est nécessaire : mais à quel prix?Venez, pauvre , venez sans or et sans argent ; venez , homme , venez sans mérite ; venez , pécheur , venez malgré votre indignité : demandez seulement , et vous recevrez : ne mettez point de bornes à vos demandes, et Dieu n'en mettra point à ses dons. Faibles et inutiles ressources que celles que l'hommecherche dans l'homme!
Nous ne devons rien attendre de nos soins, rien de notre sagesse, rien de notre lumière , rien de nos efforts ; quoique la providence de notre Dieu nous ait assujettis à nous servir de tout cela , tout nous doit venir de la grâce de Dieu; et sa grâce, Dieu l'a attachée à la prière , et la lui a promise. Vous ne me demanderez pas après cela , chrétiens , ce qu'il faut demander à Dieu.
David ne lui demanda tous les jours de sa vie qu'une seule chose ; et en effet , cette seule chose suffit à l'homme, et épuise, comme l'a remarqué saint Augustin, toutes les demandes d'un chrétien. Mais eu combien de grandes et de petites choses se diversifie cet unique objet de
SEK i
nosdemandes qui renferme tout?!
Nous ne nous connaissons pas!
nous-mêmes , nous ne connais-; sons pas Dieu ; de là naissent!
tous nos maux avec toutes nosi erreurs ; de là viendront tous!
nos malheurs. Que je vous con-i naisse donc , o mon D'eu ! aveci l'étendue de vos droits sur moi, avec la puissance de votre grâce 1 1 Que je vous connaisse avec la.
dignité de votre Etre , avec lahauteur de votre justice , avec:
la profondeur de vos miséricor-; des , avec la sagesse de vos con-i seils , et la sainteté de vos œu-i vres : Noi'erù?i te. Et que je mej connaisse moi-même avec l'é- ■ tendue de mes devoirs envers vous ; que je me connaisse avec mes vices, avec mes mauvaises^ dispositions, avec tout le fond" de ma faiblesse et de ma corruption : Noverim me. Que je; vous connaisse , ô mon Dieu I i pour vous aimer, pour vous ré-j vérer, pour recourir à vous î Et; que je me connaisse pour me :
haïr , pour me mépriser et pourj me craindre : Noverim /e , no-\ \>erim me !
Où. me mène mon ignorance.:
avec ma faiblesse , si vous ne] me détournez du précipice pari votre vigilance; et , s'il le faut , ! avec votre verge et votre bâton?] Où me conduiront mes fausses i lumières avec mes misérables ; forces, si vous ne me conduisez | vous-même avec la main douce | et foile de votre grâce dans la 1 voie droite ? Dans les embarras \ et les tentations dont la vie est; pleine , où chercherai - je de la ;
uuiière et du secours ? Daas ma aison et dans ma sagesse, je n'y rouveiai que de l'augmentation 1 iUes embarras , et de l'appui à lies tentations. A qui m'adreserai-je? A d'autres hommes?
\s n'ont que des paroles et des ecours impuissansà me donner.
j'est à vous , mon Dieu I que 'élèverai mon âme, et en vous eul que je mettrai ma coniance ; je m'adresserai à celui [ui nous a été donné de Dieu )our nous être tout en toutes hoses ; à celui qui est la lunière qui nous éclaire , la véité qui nous instruit, la force [ui nous soutient , la voie qui lous conduit , la vie qui nous ait arriver à lui à travers les érils de la inort. A tous ces caactères , mes frères , vous reonnaissez tous Jésus - Christ , u votre propre religion vous st trop étrangère.
Ce qu'il y a peut-être de plus lalheureux et de plus criminel ans les gens du monde , c'est ; peu d'usage qu'ils ont de la rière, et le mépris qu'ils païissent en faire : ils la laissent ux prêtres , et la regardent 3mme l'occupation de l'oisieté des cloîtres. Gens du luone ! est-ce parce que vous avez lus de difficulté de faire le bien, lus de facilité de faire le mal ue les solitaires, que vous vous échargerez sur eux de l'obliation de la prière ? Est-ce parce ue vous êtes dans une occasion lus fréquente de tomber et dans n danger plus évident de périr ue les vierges renfermées, que
•■EH 4i5
vous ne prierez point vous-mêmes , comptant peut-être sur leurs prières pour vous ? Est-ce parce que vous êtes dans un pays d'ensorcellement et de corruption , parce que vous êtes environnés de toutes parts de l'erreur et de l'iniquité , que vous êtes toujours buius de tempêtes violentes , et menacés de plus grands orages encore ?
Est-ce, en un mot, parce que vous avez plus besoin de force et de secours que dans les retraites, que vous ne prierez point, ou que vous prierez si peu et si mal ?
Nous sommes hommes, et de là notre vie est remplie de fautes, dont il faut continuellement demander à Dieu la rémission ; il faut prier pour ne point faire le mal ; il faut prier après l'avoir évité ; il faut prier pour faire le bien ; il faut prier après l'avoir fait. Que deviendra notre , piété si la prière ne la soutient, si la prière ne la ranime? après tant d'années que nous devrions être si forts , nous nous trouvons si affaiblis ; nous ne faisons plus que nous traîner dans les voies où d'abord nous courions si bien : à un amour vif et agissaut a succédé la pesanteuret un dégoût pour toutes les choses de Dieu; nos premiers penchans nous entraînent : et comment ne nous écrions-nous pas alors avec saint Augustin : ^ge, Deiis, et foc , excita et revoca ; accende , râpe yjlagra, didcesce , ut jàm aineniua cl curTainus.
Agissez en moi , ô Dieu I faites
4i6 SER
par la puissauce de votre grandeur : réveillez-moi , rappelezmoi , entraînez- moi , enlevezmoi , embrasez - moi , versez votre joie dans mon âme et jusque dans mes sens, afin que vous aimant de toute l'étendue de mon cœur, je courre de toutes les forces de mon âme dans la sainte et aimable voie de vos préceptes.
Nul homme n'est étranger à un autre homme : nous devons donc nous intéresser à un certain bonheur, mais singulièrement au salut éternel de tous les hommes , grecs et barbares, comme parle saint Paul. Or , ce n'est que par la prière que nous pouvons marquer cet intérêt que nous prenons au genre humain tout entier : notre prière doit donc embrasser tous les hommes , et les aller chercher dans les terres les plus éloignées, et parmi les plus mortels ennemis de notre religion ; parce que la prière de ces hommes convertis avant nous à la foi , a été nous chercher dans l'erreur et la corruption de la genlilité ; mais nous devons singulièrement la charité, et par conséquent la prière aux domestiques de la foi , à ceux qui sont nos frères , à ceux qui ne font avec nous qu'un même peuple , qu'une même maison de Dieu , qu'un même corps en Jésus-Christ, en qui il n'y a ni scythe ni barbare.
Parmi les chrétiens , il y en a sans nombre à qui nous ne pouvons donner ni consolation, ni instruction , ni bon exemple. A
l'égard deceux mêmes au milieii de qui nous vivons , nous ne pouvons ni rendre la santé au»
malades , ni donner la patience à ceux qui souffrent. Nous ne sommes peut - être pas en état d'assister de nos besoins ceux qui sont dans le besoin , ni de notre crédit ceux qui sont dans l'op-»
pression ; mais nous pouvons , et nous devons prier le Dieu de toute consolation , Père des miséricordes , pour tous ces hom-i mes affligés.
Les leçons ne conviennent pas toujours; les corrections révoltent assez souvent ; le zèle importune pour l'ordinaire; la représentation de la vérité est presque toujours odieuse; une seule chose ne peut déplaire à personne; et toujours bien reçue des hommes , n'est presque jamais rejetée de Dieu ;-i c'est la prière , c'est la grande ressource pour la correction des mœurs d^ ceux qui déshonorent la reli* gion, ou de ceux qui nous affligent personnellement , et c'était la grande ressource de David :
Ego nuteni ornbam. i
Pieuse Monique, en vain vou»
reprenez , en vain vous sépare»
de vous un fils vicieux : quoique l'un et l'autre soit convenable et^ nécessaire , vous perdez encorajl vos remontrances avec un épouX; peu touché de la piété ; mais voi prières et vos larmes , devant 1 Seigneur , feront ce c|ue la parolqj et une conduite sévère n'ont pu!
faire; ces prières assidues , ce^^ larmes abondante» enfanteront Patrice à Jésus-Christ , et don-i
SER neionlà l'Église , en la personne d'Augustin , un de ses plus grands saints et le plus illustre de ses docteurs.
De quoi , servent en effet , épouse infortunée , ces reproches pleins d'aigreur que vous faites à un mari , ces plaintes amères que vous répandez de toutes parts contre lui ? A quoi bon ces fureurs au dedans , et ces éclats au dehors contre vos enfans , mère affligée ? Est-ce en révoltant un époux et en irritant des enfans qu'on les ramène?
Laissez là cet homme que le démon tourmente misérablement :
laissez là cette fille que l'esprit mauvais qui est en elle rendrait plus forte que vous , et courez à celui qui est plus fort que tout l'enfer : représentez-lui avec une humble confiance et un cœur touché le malheur de votre famille ; et peut-être ne serezvous pas sortie des pieds de Jésus-Christ , que le démon sera sorti de votre fille et de toute votre maison : Et sanata est filia ejus ex illâ horâ.
C'est un ami qui résiste à vos avis et à vos conseils : priez pour lui ; voti'e prière n'opère rien.
Saint Bernard trouvait la consolation assez triste quand on lui disait en pareille occasion : Du moins votre prière tournera à votre profit. Ajoutons donc quelque chosedeplusconsolant: Non, votre prière ne sera pas inutile jusqu'à la fin à votre ami ; et Jésus- Christ voyant votre foi, se laissera toucher pour celui que vous aimez et qu'il aime avec vous.
Vous êtes forcé d'abandonner le pécheur obstiné, ou plutôt c'est lui qui vous abandonne , lassé de vos soins. Ainsi Samuel fut autrefois rejeté des Juifs.
Mais, comme Samuel, en vous séparant de ceux qui se retirent de vous , dites : A Dieu ne plaise que je fasse jam«s un aussi grand péché que celui de cesser de prier pour vous : Absit à me hoc peccatum in Dominum , ui cessent orare pro vobis I
Ministre de la parole , un mondain ne vous écoute pas , un pécheur ne vous croit point , un libertin se rit de vos menaces , un homme furieux dans sa passion s'irrite de vos censures, un ennemi de votre doctrine ou de votre personne donne un tour malicieux à votre zèle :
priez , et priez encore.
Toute la religion nous prêche de prier les uns pour les autres :
toute l'antiquité le dit à haute voix , et l'histoire de l'Église nous a conservé cette belle parole d'un célèbre martyr des Espagnes: A Dieu ne plaise , dit saint Fructueux à un homme qui se recommandait à ses prières , le voyant aller au martyre ; A Dieu ne plaise que je prie pour vous en particulier; la prière d'un chrétien est pour l'Église catholique , qui est une. Saint Cyprien l'avait dit avant lui , et dans les mêmes termes ; et saint Cyprien l'avait appris de son maître Tertullien. Saint Augustin ne dit autre chose. Mais nous n'entendrons aujourd'hui que
saint AmbroiserVousdevezprier
4i8 SER
pour tout le corps , pour tous les membres de l'Eglise , qui étant tous mar((ué,s du caractère d'une charité mutuelle , doivent aussi tous prier pour vous. Si vous ne priez que pour vous seul , il n'y aura que vous seul qui prierez pour vous ; et la prière d'un seul a bieulpeu de force ; mais quand chacun de^ chrétiens prie pour tous les autres , il s'ensuit que tous prient pour chacun. Si donc vous })riez pour tous , tous prieront aussi pour vous ; et en cela , outre le fruit plus abondant, il y a moins d'arrogance et (le présomption. Vous avez péché , dit ailleurs ce père, faites que l'Église , votre mère , que les fidèles , vos frères, prient j)Our vous; car Dieu aime que plusieurs prient pour un seul :
Aniat ut pro uno multi rogent.
Dieu écoute la prière de plusieurs pour un seul; il a souvent écoulé la prière d'un seul pour plusieurs; il l'a souvent écoutée pour tout le peuple. Il veut user de miséricorde envers de grands pécheurs ; mais il veut que ce soit les justes qui la lui demandent. Il a des grâces toutes préparées dans ses trésors pour des hommes qui en sont entièrement indignes ; mais il ne veut tirer les grâces de ces trésors cachés qu'à la prière de ses serviteurs. Des objets de la prière , passons à ses qualités.
SFXONDE PARTIE.
Puisqu'il e>t écrit , et que c'est Jésus-Christ qui u dit ; Demandez , et vous recevrez ; cherchez
SER et vous trouverez ; frappez à la porte , et elle vous sera ouverte , il est visible que celui qui n'a pas reçu , qui n'a pas trouvé, et à qui l'on n'a pas ouvert , n'a pas bien demandé, ni bien cherciié , ni bien frappé à la porte.
C'est une conséquence que lire saint Jérôme de la promesse ([ue Jésus -Christ fait ici à la prière.
Oui , mes Irères , si en priant nous ne devenons ni plus vertueux, ni moins vicieux ; si en continuant de prier nous demeurons dans nos faiblesses et nos tiédeurs , dans notre pauvreté et notre misère, il faut , puisque Jésus- Clirist ne peut |i^s tromper, que ce soit quelque défaut de notre prière.
Pour connaître ce défaut , examinons aujourd'hui ensemble les qualités que doit avoir la prière. La prière doit être vraie :
elle doit être attentive : elle doit être ardente : elle doit être clirélienne : elle doit cire soumise : elle doit être humble : la confiance doit l'animer; et enfin , il faut qu'elle soit persévérante.
Nous mentons trop souvent à Dieu dans tous ces beaux discours que nous lui tenons en le priant: Lingua sua nicnliti siint ei. Nos prières sont les 'paroles des saints ; et nous sommes pécheurs d'affection et de volonté, car ceux-là seuls montent à Dieu dans la prière. Notre langage dans la prière est le sentiment d'un cœur touché de Dieu, d'une àme dégoûtée du monde : et toute notre âme est encore éloi-
SER gnée de Dieu, et tout notre cœur est encore a Llaché au monde. Nos oraisons expriment des désirs que nous ne sentons pas , des vœux que toutes nos passions désavouent: nous demandons à Dieu ce que nous ne voudrions pas recevoir , et nous le pressons pour ce c[ue nous craignons d'obtenir.
Le Coud de notre prière ordinaire, c[ui es'i la plus sainte des prière."* , est le mensonge :
avec un cœur où il n'y a vien d'un enfant de Dieu, nous appelons Dieu notre Père : avec uu cœur tout plein de nou^-iuèmes, et de ce qui a rapport à nous; avec uu cœur iudilïérent pour Dieu , p>our sa gloire , pour sa vérité, indifférent pour Jésus- Christ, et pour les intérêts de son Eglise , nous demandons que le nom de Dieu soit sanctifié. Avec un cœur passionné pour la vie présente , un cœur attaché à tou! ce que nous pos.sédons in ce siècle, nous demandons à Dieu que son lègne arrive. Avec uu cœur indocile , rebelle à toutes les volontés de Dieu , prêt à résister à tous srs desseins et à régler tous les obstacles qu'il voudrait mettre à nos entreprises , nous demandons à Dieu «jue sa volonté soit faite. Avec uu cœur insatiable, dont les désirs s'étendent à tous les biens , et se perdent dans le plus long avenir, nous deu)anc!ons à Dieu du pain pour le jour présent.
Avec l'aigreur, la haine, le désir de la vengeance dans le cœur; avec un dessein arrêté de
ne pardonner aucune oflfense , et coupables en effet de n'en avoir jaujais pardonné à personne , nous demandons à Dieu cju'il nous pardonne comme nous pardonnons au milieu des mêmes occasions où nous avons succombé mille fois. Prêts à chercher de nouveau le péril , et à courir aux plus certaines et aux plus séduisantes tentations , nous demandons à Dieu de ne pas nous induire en tentation.
Avec un cœur où le mal règne sans contradiction , où le vice est goûté malgré ses aniertumes, et où la, vertu est haïe malgré ses attraits , nous demandons à Dieu de nous préserver du mal.
Prenez garde, mes frères, qu'une telle prière, qui est un mensonge à Dieu , ne soit un péché. Je ne dis pas qu'il faille être tout-à-fait hors du mal, et entièrement guéri de toutes ses passions , pour pouvoir faire cette prière au Seigneur ; mais je dis que pour ne pas mentir en le priant , il faut haïr eu nous des dispositions si contraires aux paroles qui sortent de notre bouche , et avoir du moins le désir des sentimens qui sont exprimés dans notre prière.
Nos prières sont distraites.
On s'approche de Dieu sans précaution ; on vient le prier sans jienser seulement à ce qu'on vi^)t faire; on lui parle sans sa|R5ir ce qu'on lui dit; on lui a parlé .«-ans pouvoir se rendre compte à soi-même de ce qu'on a pu lui dire. Le temps parait
bien long, quoique la piière soit bien courte. Un air dissipé qui porte le scandale et le mépris de la divinité dans la maison de Dieu , un ennui qu'on ne sait comment exprimer , des inquiétudes et des murmures qui reprochent à Dieu ce qu'on fait auprès de lui, quand on n'y est que pour soi-même : voilà comme on nous voit prier, e't c'est là, non pas faire une action religieuse envers la majesté de Dieu, dit saint Cyprien , mais l'offenser , mais l'insulter : Hoc est majesLalem Dei tiegligenlid orationis ojfcndere. Avertis d'élevernoscœurs auSeigneur, c'està-dire , de ne penser à rien autre chose qu'à Dieu , et ayant répondu que nous les avons élevés au Seigneur , penser encore à d'autres choses , penser à tout excepté à Dieu , est-ce là une prière que Dieu puisse écouter , ou qui doit l'irriter? C'est alors, dit saint Basile, que la prière se tourne en péché. Devant le prince, quand on lui parle, toute l'application de l'âme se joint au plus grand respect du corps :
et devant Dieu, en le priant, l'indécence au dehors se joint à l'inattention au dedans.
Le grand défaut de nos prières, qui est la tiédeur, vient de l'état de notre cœur. C'est par le cœur que nous parlons à Dieu et que nous le prions : ainsi nous pouvons , en parlant beaucoup à Dieu, être muets devant Dfiîu, comme nous pouvons crier bien fort à Dieu sans remuer seulement les lèvres. Que criez-vous
vers moi, disait un jour le Seigneur à Moïse ? Quand Moïse n'ouvrait pas même la bouche , et que Dieu voyait toute la préparation de son cœur, et son zèle ardent pour Israël : Qiiid clamas ad me ? Est-ce en effet le cœur qui prie en nous? un cœur qui sent ses besoins , que sa misère presse , que la vue du péril épouvante? Est-ce du fond d'un cœur affligé de ses fautes , touché de ses crimes, pénétré des bontés de Dieu , tout plein d'amour et de reconnaissance pour son libérateur, que nos prières s'élèvent vers le ciel?
Nous demandons à Dieu de grandes grâces , et dont nous nous reconnaissons trop indignes ; mais ces grâces précieuses ; les demandons-nous comme nous demanderions ou les honneurs , ou les richesses de ce siècle? Les demandons-nous comme le pauvre demande son pain? Demandons-nous à Jésus-Christ ses miséricordes spirituelles , comme cette mère infortunée de notre l'évangile demande la guérisou corporelle de sa fille? Nous prions dans les termes, tantôt de cette Cananéenne , tantôt du lépreux, tantôt de l'aveugle; mais prionsnous avec le même sentiment de nos malheurs? Les paroles de David sont incessamment dans notre bouche , et ces paroles toutes pleines de la grandeur de Dieu , de sa miséricorde , de sa justice; ces paroles, qui sont l'expression même delà charité, de la ferveur et de la pénitence ; ces [)aroles toutes enflammées
SER du désir de la grâce et de la gloire , nous les prononçons avec un cœur froid : elles ne laissent après elles ni trace , ni impression de vertu dans nos âmes, et n'opèrent aucun changement dans nos mœurs. Seigneur , je vous fais ici, avec la peinture de mon cœur , celle de mes prières ; et si quelque douleur que je puis sentir de vous prier si mal , ne me tient lieu de prière auprès de vous, vous ai-je jamais prié ?
Nos prières doivent être chrétiennes et partir du même esprit , dit Tertullien , que l'esprit auquel elles sont adressées.
Le Juif demandait la rosée du ciel, la graisse de la terre, la gloire de ce monde, de longues années, une postérité florissante.
Le Juif avait recours à Dieu quand Dieu l'afSigeait, ou dans son corps , ou dans ses biens ; il pressait le libérateur, quand il était pressé lui-même par l'ennemi; il criait à Dieu de tout le cœur, quand sespassionsétaient alarmées de quelque châtiment du ciel. Ils s'adressaient souvent à Dieu contre eux-mêmes : nous le voyons dans les psaumes; et saint Augustin l'a remarqué en mille endroits. Pourquoi ai-je à reprocher aujourd'hui à des chrétiens de prier en Juifs, et de ne connaître point d'autres prières?
Que pouvaient demander les païens à d'injustes, à de cruelles, à d'infâmes divinités, si ce n'est ce qui flatte les sens et ce qui satisfait les désirs déréglés du
SEK 4iii
cœur, la vanité et les plaisirs de ce monde? Nous prions dans d'autres termes; mais c'est dans le même esprit ; les mêmes prières sont adressées au Dieu du ciel:
c'est ce qui les rend plus indé^ ce n tes.
C'est aujourd'hui une passion de ce siècle, et demain une autre , qui nous conduit au pied des autels. C'est tantôt pour obtenir ces biens qui passent si vite , et tantôt pour être délivrés, nous ou les nôtres, de ces maux qui finissent du moins avec la vie, que nous importunons le Sauveur de nos âmes , que nous le pressons , criant après lui. C'est pour cela seul que notre prière s'échauffe et que les larmes s'y joignent; c'est pour cela seul que nous essuierons mille rebuts , ne voulant pas quitter Jésus-CIirist qu'il ne nous ait accordé ce que nous lui demandons. Et quand il est constant à nous refuser ces sortes de grâces par une plus grande grâce , comment pensons-nous de sa bonté , et comment parlons-nous de sa justice? Le ciel , la grâce , la vertu , c'est ce que nous ne demandons guère, ce que nous demandons froidement , sur quoi nous n'insistons pas, souffrant à cet égard tranquillement tous les délais de Dieu.
Ne croyez pas, cependant, que nous rejetions , comme n'étant pas chrétiennes, ces prières, qui, avec un véritable rapport au salut et à la piété , regardent la santé du corps et certains bon^ heurs de la vie. Ces prières sont
422 SER SER tous les jours {lortées au saiul «juoiques saints, est une pensée autel, où rien que de chrétien mal entendue, ou plutôt une n'est porté : ces prières sont fable. Mais tout le reste, et les tous les jours dans la bouclie moyens même du salut, il faut le de l'Église , animée de l'esprit iiiettre dans la main de Dieu , qui fait les chrétiens. Je n'ap- sachant qu'il a soin de nous, et pelle donc prières de Juifs, que reconnaissant c[ue ses pensées ne celles qui se bornent à la terre, sont pas les nôtres. Vous vouet je ne regarde comme des prié- driez aller au ciel par une voie , res de païens que celles qui ont Dieu veut vous y conduire jxar pour objet des passions mondai- une autre. Vous demandez imnes, ou qui tendraient à favo- patiemment d'être délivré d'une riser le vice. Je dirai cependant faiblesse qui est votre force ; à l'homme chrétien , avec saint d'une tentation qui est votre Ambroise : Pour vous , quand sûreté.Vous trouvez queriiumivous priez Dieu, demandez-lui liation est trop grande , que l'inde grandes choses : Tti auteiii , firmité est trop longue, cjucvous cùm oras , magna ora. ^e xous serviriez mieux Dieu dans une abaissez pas à lui demander des situation plus tranquille et plus choses périssables , de l'argent , heureuse; et Dieu veut que vous qui n'est que de la rouille, des le serviez et que vous vous sauhéritages, qui ne sont que de la viez par les agitations et les traterre ; demandez-lui des choses vers;'s. Priez, plus disposé à cet célestes et divines : Ora quœ égard à ne pas recevoir ce qui cœlsstia sitnl et dk'ina.XJn chté- ne vous serait pas utile , qu'à tien , dit Tertullien , demande obtenir ce que vous demandez, à Dieu d'être rendu ferme dans Priez , persuadé que Dieu vous la grâce qu'il a- reçue, capa!>\e donnera ce qu'il doit donnera de celle qu'il désire ,<iigne de la ceux qu'il aime , et qu'en cela gloire qu'il attend : Petit eo~ même il redressera votre deritm quœ liabet stnlnUtatem,eo- mande, si elle s'écartait àc ses rum quœ cona/p/scit nptitudi- dcsseitisde miséricorde sur vous; nem eorum quœ ventura sur.t et alors il vous exaucera en ne œternitdtem. vous exauçant pas. C'est ainsi Notre prière doit être sou- que saint Augustin , loin de mise : une seule chose, qui est n.urmurer, se réjouissait de n'aie salut , doit être demandée voir pas été exaucé selon sa voabsolument à Dieu, supposant lonté , pour l'rtre selon celle dvi toujours que Dieu veut nous le Dieu , qui était son salut. Qui donner. La résignation là dessus, sommes-nous pour o.ser nous loin d'être un acte de religion et présenter devant le Seigneur, et d'amourpur, estl'impiété même oser s( uleuienl ouvrir la bouche et un acte de désespéré; et ce en sa présence? cti.-lre et pousqu'on nous raconte là dessus de sière , viles créatures, plus in-
SEK SER 423
Jigncs pétlieurs , mais voici vos quivquid aupplivitcr ciitn liniorc
titres pour deinaiulei' et pour et honore Dei pelitui- , insius
obtenir : Nous sommes pauvres , pielate pt œstalur.
et Dieu est riclie : nous som- Mais si le juste doit prier dans
mes malades", et il est le inéde- l'Iiumilité, le pécheur doit le
cin : nos misères sont grandes faire dans la confusion. En de-
et en grand nombre , ses misé- mandant la grâce , le pécheur
ricordes sont étendues et sur- doit sentir que c'est le pain des
abondantes : nous avons besoin enfans, qui ne devrait pas être
de secours , et Jésus-Christ veut donné aux chiens. En deman-
nous soulager, et Jésus-Christ dant le pardon de ses pécliés, il
nous a été donné de Dieu pour ne doit l'attendre que de la
nous secourir. Voilà nos titres bonté divine et de la grande
pour nous approcher de Dieu miséricorde. Le péclieur doit
par Jésus- Christ : osons donc porter dans la prière le poids de
lui demander, mais en nous te- son péché; et une âme humiliée
nant enveloppés dans notre de son péclié ne se répand pas en
néant , sentant notre misère et paroles. A.yez pitié de moi , mon
notre indignité , la sentant plus Dieu , qui suis un pécheur ;
vivement , si la misère est plus voilà ce que le publicain au bas
grande et l'indignité plus con- du temple dira dans une longue
nue. Superbes, eussiez - vous oraison. Ayez pitié de moi , Sei-
d'ailleurs mille vertus, vous dé- gneur, mon âme est profondé-
plairez à Dieu , et Dieu résiste à ment affligée et misérablement
votre prière. Humbles, n'eus- tourmentée de son péché : voilà
siez-vous , coupables d'ailleurs tout ce qu'une pécheresse dira
et entièrement indignes, que aux pieds de Jésus-Chris\ La
votre humilité , vous toucherez prière, humble parle sentiment
Dieu, et il vous donnera sa grâce, de notre misère et la connais-
Loin donc de vous la pré- sance de notre indignité, doit
somption dans la prière. Juste, en même temps être pleine de
plus juste, saint parfait : que confiance parla vue de la bonté
personne ne demande les grâces de Dieu et des mérites de Jésus-
de Dieu comme y ayant droit et Christ , par qui , en qui et avec
les méritant. S'il est juste, il se qui nous prions. Ah! combien
doit à Dieu : s'il est plus juste, il de prières rejetées par le défaut
sedoitàDieu : qu'il donne donc de confiance! combien de priè-
toul à Dieu , dit saint Cyprien ; res ne sont exaucées qu'à demi ,
en confessant sa j)ropre indi- parce qu'il n'y a qu'une dcmi-
gnitc, qu'il rende à Dieu cet confiance I Oui , mes frères, Dieu
iionneur et ce respect , et la nous traite selon la confiance
bonté de Dieu lui accordera que nous avons en son Fils.Vo-
toul : Diun pra'cedit humilis ire confiance en Jésus - Christ
lonfesiio , et datitr lotuni Deo , csl-clle vraie? elle ne sera point
vaine; votre confiance est-elle grande ? rien ne lui sera refusé.
Dites-moi , pécheurs qui voulez quitter votre péché , croyez-vous que votre iniquité soit plus grande que la bonté de Dieu ?
Croyez - vous que Dieu aime mieux traiter les hommes selon leur indignité , que selon les mérites de son Fils? Croyez-vous que Jésus-Christ ne soit plus aujourd'hui ce qu'il était quand il passa dans la Judée ? qu'il ait perdu auprès de son père la qualité de Sauveur, et que celle de perpétuel intercesseur soit en lui un nom vide? Croyez-vous qu'il se soit dépouillé en montant dans le ciel de ces entrailles de miséricorde dont il s'était revêtu, quand il vint sur la terre visiter les enfans des hommes? Ah I Jésus-Christ serait pour nous ce qu'il a été pour tant d'affligés , pour tant de malades , s'il trouvait en nous la même confiance, si notre confiance se soutenait dans l'épreuve, si elle résistait à des rigueurs apparentes, si à chaque reproche denotre indignité qu'il nous ferait par la voix de notre conscience, nous répondions , sans nous troubler , sans nous effrayer : Cela est vrai, Seigneur, Etfam Domine : cela est vrai , je nemériteque des h umiliationset des refus. Le pain des enfans ne doit j)as être pour moi ; mais les miettes qui tombent de la table d'un Dieu si riche , me serontelles refusées dans ma misère , à cause de mon indignité? Je vous dis en vérité que Jésus-
Christ lui - même admirerait cette foi , comme celle de la femme de notre Évangile ; et toutes nos demandes nous seraient accordées.
Enfin la jjrièi'e doit être persévérante. Suffira-t-il donc de nous être prosternés une fois par occasion aux pieds de Jésus- Christ, de lui avoir demandé, comme en passant, sesplusgrandes grâces? Ah ! il faut suivre Jésus-Christ, s'attacher à lui , crier après lui , tout souffrir de lui. Devons-nous donc prendre ses délais pour des refus , nous rebuter quand il nous rebute , et enfin nous retirer quand il nous dit que ses grâces ne sont paspournous? Non, mes frères, Dieu veut être pressé, il veut être importuné : il l'a dit expressément dans son Évangile; etcette femme , vrai modèle de la prière, nous le met devant les yeux ; voyez ce qu'elle a fait et ce qu'elle a obtenu. Elle interprète en sa faveur le silence de J. - C. ; rien ne la rebute , rien ne la dégoûte :
elle répond à tout , elle convient de tout, mais elle ne cède point, et Jésus-Christ cède luimême; il ne peut pas résister à une si grande persévérance : elle force les lois qu'il s'était prescrites : elle lui enlève pour une étrangère ce qui était destiné pour les seules filles d'Israël :
elle lui arrache ce c^u'il semblait d'abord ne vouloir pas donner, ou même ne pouvoir pas accorder.
Puissent nos prières avoir ces qualités, être vraies, attentives,
SER ferventes, chrétiennes, soumises, humbles, animées par la confiance, et enfin persévérantes ! De telles prières nous enrichiront des dons du ciel, nous ranimeront dans le service de Dieu, nous guériront de nos faiblesses et nous délivreront de nos maladies. De telles prières , employées pour nos frères , les rendront tels que nous le demandons pour eux. De telles prières ramèneraient les vertus sur la terre, rappelleraient la paix et la concorde dansl'Église, renouvelleraient la face du christianisme. Mais de telles prières sont aUes-mêmes un don et un gran ™on du ciel : faites-le descendre sur nous, Seigneur, et sur toute votre Église avec l'esprit de la grâce. (Sermons choisis, tome 4- )