TROISIÈME PARTIE
Ce n'est plus votre piété, mes frères, ni votre religion, ce n'est plus votre charité ni votre compassion que je prétends exciter ; ce n'est plus une grâce que je sollicite eu faveur de ces âmes abandonnées , c'est une justice qui leur est due , et que quelques-uns d'entre nous ne peuvent leur refuser. Oui , mou
SER cheraudifeur, je vous deinainle, au nom des âmes du purgatoire, ce que vous leur devez, et le 3oulagement qfie vous êtes indispensablement obligé de leur procurer. Mais à qui dois-je particulièrement m'adresser ? est-ce à ces bénéficiers qui font servir l'argent des morts à leur luxe et à leur faste , sans penser à acquitter les fondations ordonnées pour le soulagement de leurs âmes ? est-ce à ces héritiers qui jouissent d'un bien qu'on leur a laissé , sans remplir les conditions prescrites en faveur des pauvres? est-ce à ces faux amis, qui, instruits de la dernière volonté des mourans, la dissimulent, et s'approprient des aumônes dont on les a fait les dépositaires par une confiance qu'ils ne méritaient pas ? est-ce à ces enfans dénaturés qui , sur le moindre défaut de formalité , cherchent à faire casser un testament , pour priver l'Église et l'hôpital des libéralités qu'on leur a faites ? Oh ! si , sans avoir besoin de ma voix , ces infortunées paraissaient ici , et pouvaient elles-mêmes parler, quels reproches auraient à essuyer tant de personnes qui m'écoutent tranquillement , sans vouloir convenir de leur propre injustice ? injustice cependant d'autant plus criminelle , qu'elle prive ces âmes du plus grand de tous les biens , en leur retardant la possession de Dieu. Car je veux même que ce Père de bonté ait égard à la bonne volonté des mourans , et que la
faute des vivans ne soit pas absolument ni entièrement imputée aux morts: cependant peuton douter que le sacrifice olTert , que des aumônes faites n'eussent encore un efTet plus prompt et plus grand? Et qui sait si Dieu , pour les punir de n'avoir pas fait eux-mêmes ces sortes de bonnes œuvres pendant leur vie , ne les rend pas tout-à-la-fois les victimes, et de l'injustice des autres, et de leur propre indolence à faire le bien ? De là , apprenez en passant , mes frères , à ne vous point trop reposer sur le prétendu bon cœur, ou de vos amis, ou même de vos enfans. Faites pendant que vous le pouvez , faites par vous - mêmes tout le bien que vous ne ferez qu'imparfaitement par les mains d'autrui ; il y a plus de mérite à donner aux pauvres ce qu'on peut encore posséder , qu'à leur laisser ce qu'il faut nécessairement abandonner. Jugez des autres par vous-mêmes, ou du moins apprenez à craindre qu'on ne vous fasse après votre mort une injustice que vous voyez faire tous les jours à tant d'autres; injustice d'autant plus criminelle , que l'effet en est irréparable. Car , faites à présent tout ce qu'il vous plaira , tout ce que vous ferez n'empêchera pas que ces âmes n'aient soufTert éloignées de leur patrie , et séparées de leur Dieu , parce que vous n'avez pas restitué ce bien comme on vous l'avait ordonné, parce que vous n'avez pas fait ces aumônes dont vous aviez
été chargés. Mais ne vous y trompez pas , l'obligation est toujours la même , et il n'y a point de salut à espérer pour vous , pendant que vous possédez un bien qui ne vous appartient pas. Injustice d'autant plus criminelle , qu'elle a peut-être fait lanfîuir le pauvre , en le privant d'un soulagement qui lui était dû , et qui lui était nécessaire. Faut -il s'étonner si les hôpitaux , ces retraites publiques des malheureux , ces glorieux monuniens de la charité des fidèles se trouvent quelquefois réduites à la dernière nécessité, pendant qu'on leur dispute, qu'on leur enlève , qu'on leur arrache ce qui leur est légitimement laissé? injustice d'autant plus criminelle , que c'est toujours un attachement désordonné aux biens de la terre , et une avarice insatiable qui en est le principe : injustice d'autant plus criminelle , que c'est souvent une aversion , une haine particulière pour ceux qui sont avantagés par la disposition des morts, qui est le motif de toutes les mauvaises chicanes qu'on cherche pour faire casser leurs testameus : injustice d'autant plus criminelle , que l'usage qu'on fait de ces biens est plus criminel , vous servant pour perdre votre âme de ce que vous devriez employer pour soulager celles des morts. Parens, amis , enfans ingrats , est-ce donc là l'effet de ces attachemens prétendus, de ce zèle fardé que vous vantiez si fort à ceux dont les
SER intérêts semblaient vous être plus chers que les vôtres? Est-ce là le fruit de cette bonté , de cette tendresse à l^uelle vous j paraissiez si sensible?Sachez qu'il j est sur votre tête un juge qui | prendra en main la cause de ceux que vous abandonnez , et qui punira justement la plus criminelle de toutes les injustices.
Si vous êtes touchés , mes frères , des peines de ces âmes infortunées , ou par un sentiment :
de charité , ou même par un ; sentiment de justice, ne leur :
refusez pas le secours que vous !
pouvez leur procurer ; aidez-les i par vos aumônes ; priez et faites prier pour elles; adressez-vous à Dieu , et dites-lui souvent avec toute l'Église : Lux œterna luceal els ciim sanctis tui's in œternum , quia pius es. Montrezvous, Seigneur, montrez -vous à des âmes qui ne soupirent plus que pour vous , ouvrez-leur le sein de la gloire , de cette gloire éternelle qui fait la félicité des bienheureux , et où vous brillez dans la splendeur des saints :
Lux œterna luceat eis cum sanctis tuis in œternum. Nous vous le demandons , mon Dieu , non parce que ce sont des âmes innocentes , mais parce que vous êtes un Dieu miséricordieux , Quia pius es. Nous vous le demandons , non parce qu'elles ont droit à l'héritage de vos prédestinées , mais parce que vous aimez à le donner. Qwa pius es. Nous vous le demandons , non par leurs mérites ou par les nôtres , mais par les uié-
rites de votre Fils , par le sang de cette victime sans tache qui vous a été immolée sur les autels , et qui est elle-même le plus riche don que nous ayions reçu de votre main bienfaisante, Quia pius es. Pensez à nous, Seigneur, au même temps que vous pensez à elles : aidez-nous à nous mettre en état d'aller, en sortant de cette vallée de larmes, goûter les douceurs de notre patrie.
Ecoutez en notre faveur cette bonté , cette miséricorde que nous sollicitons en faveur de ces âmes qui nous sont si chères , Quia plus es. Nous travaillerons à mériter cette grâce , et vous y seconderez nos soins. Nous commencerons avec vous l'ouvrage , nous le continuerons avec vous , vous le consommerez , en nous recevant dans la glorieuse éternité. ( Le père Fallu , dans son sermon pour les morts , qui est dans le tome de i'avent.)