PREMIÈRE PARTIE
Il est nécessaire qu'il arrive des scandales : c'est Jésus-Christ qui l'a dit , et c'est un de ces profonds mystères oùlesjugemens de Dieu nous doivent paraître plus impénétrables. Car sur quoi peut être fondée cette nécessité ? n'eu cherchons point d'autres raisons que l'iniquité du monde , dont Dieu sait bien tirer sa gloire quand il lui plaît; mais dont il ne lui plait [jas toujours d'arrêter le cours par les voies extraordinaires de son absolue puissance. Le monde , remarque fort bien saint Chrysostome , expliquant ce passage, le monde étant aussi perverti qu'il est; et Dieu, par des raisons supérieures de sa providence, le
laissant dans la corruption où nous le voyons , et ne voulant point faire de miracle pour l'en tirer , il est d'une consét[ueuce nécessaire qu'il y ait des scandales: Necesse est veniant scandala. Mais quelque nécessaire et quelque infaillible que soit cette conséquence , malheur à l'homme par qui le scandale arrive. C'est ce qu'ajoute le Fils de Dieu , et c'est le terrible anatbème cju'il a prononcé contre les pécheurs scandaleux : f^cruinlamen vce howini illi ptr quem scandalum venit. Anathème , dit saint Chrysostôme , que les prédicateurs de l'Évangile ne sauraient ni trop souvent répéter à leurs auditeurs, ni trop vivement leur faire appréhender. Appliquez- vous donc, chrétiens ; et souvenez-vous que voici peut-être le point de notre religion sur quoi il nous importe le plus d'être solidement instruits. T^œ liomini illi, malheur à celui qui cause le scandale :
pourquoi? parce qu'il est homicide devant Dieu de toutes les âmes qu'il scandalise , et parce qu'il doit répondre à Dieu de tous les -crimes de ceux qu'il scandalise.
Quiconque est auteur du scandale, selon tous les principes de la religion , devient homicide des âmes qu'il scandalise. Péché monstrueux, péché diabolique, péché contre le Saint-Esprit , péché essentiellement opposé à la rédemption de Jésus-Christ , péché dont nous aurons singulicremexit à rendre compte de-
vaut le tribunal de Dieu : mais ce qui mérite encore jilus vos réflexions , péché d'autant plus dangereux qu'il est plus ordinaire dans le monde 5 que tous les jours on le commet , sans avoir même intention de le commettre ; que souvent il est attaché à des^ choses qui paraissent en elles-mêmes très-légères , et dont on ne se fait nul scrupule ; mais qui , selon Dieu, sont d'une malice énorme , parce qu'elles servent de matière au scandale. Comprenez bien tout ceci , et voyons s'il y a rien en quoi je passe les bornes de la plus étroite vérité.
Péché monstrueux : car quelle horreur de causer la mort à une âme qui , juste et innocente , étaitagréableetprécieuseàDieu, de lui ôter une vie surnaturelle et divine , et de lui faire perdre son droit au royaume de Dieu?
or , voilà , mes chers auditeurs , le péché que vous commettez cjuand vous scandalisez votre prochain. Fût-ce le dernier des hommes pour qui vous êtes un sujet de chute , ou en le détournant du bien , ou en le portant au mal, ou en lui communiquant vos sentimens dépravés , ou en l'entraînant par vos exemples contagieux : iiît-ce encore une fois le dernier des hommes et le plus méprisable d'ailleurs, vous êtes toujours coupable , et c'est ce que le Fils de Dieu a voulu nous marquer clairement et distinctement dans l'Évangile par ces paroles , clont le sens est si étendu : Qiiis autem scandalisa-
v'erit unum de pusillis i.stis qui in me crediint, Que si quelqu'un!
scandalise un de ces petits qui croient en moi. Il est vrai , c'est une indigne créature , une créature de néant que vous pervertissez , c'est une âme vile , selon le monde , que vous faites servir à votre incontineuce:mais cette âme , selon le monde , si vile et si abjecte , ne laisse pas dans l'idée de Dieu d'être d'un prix infini ; et voilà pourquoi le Dieu même qui l'a créée , qui l'a rachetée , et qui sait la priser ce qu'elle vaut, vous déclare qu'autant de fois que vous la scandalisez, il vaudrait mieux , nonseulement pour elle , mais pour vous , qu'on vous précipitât au fond de la mer : Expedit ci ut demergatitr in profundum maris .
Péché diabolique ; et la raison qu'en donne saint Chrysostôme est bien évidente. Car , selon l'Évangile, le caractère particulier du démon ; Ille hoiiiicida erat ab initia : Il n'a été homicide , poursuit ce saint docteur , que parce que dès le commencement du monde il a fait périr des âmes en les séduisant , en les attirant dans le piège , en les faisant succomber à la tentation , en mettant des obstacles à leur conversion. Or, que fait autre chose un libertin , un homme vicieux, un homme dominé par l'esprit impui, qui , dans l'emportement de ses débauches , cherche partout , si j'ose m'expliquer ainsi, une proie à sa sensualité? que fait-il autre chose, et à quoi sa vie scandaleuse est-
elle occupée ? à troiïiper lésâmes et à les damner , je veux dire , à se prévaloir de leur faiblesse , à abuser de leur simplicité , à profiter de leur imprudence , à tirer avantage de leur vanité , à ébranler leur religion , triompher de leur pudeur , à dissiper leurs justes craintes , à arrêter leurs bons désirs , à les confir- Ttier dans le péché , après les y avoir fait honteusement tomber en les subornant , à les éloigner des voies de Dieu, lorsque, touchées de la grâce, elles commencent à se reconnaître , et qu'elles voudraient sincèrement se relever. Ne sont-ce pas là , mondain voluptueux et impudique , les œuvres de ténèbres à quoi se passe toute votre vie ? c'est donc l'office du démon que vous exercez? et vous l'exercez d'autant plus dangereusement , c[u'étant vous-même sur la terre un démon visibla.et revêtu de chair, ces âmes que vous scandalisez , accoutumées à se conduire par les sens, et cliarnelscomme vous, sont plus exposées à vos traits et en reçoivent de plus mortelles impressions. Le démon dès le commencement du monde a été homicide par lui-même , mais il l'est maintenant par vous :
c'est vous qui lui servez de suppôt , vous qui lui prêtez des armes , vous qui poursu'ivez son entreprise , vous qui devenez à sa place le tentateur , ou , pour user toujours de la même expression , le meurtrier des âmes , en sacrifiant ces malheureuses victimes à vos passions et à vos
SER plaisirs; Ille homicida eral ah iniiio.
Péché contre le Saint-Esprit ; parce qu'il attaque directement la charité , et que le Saint-Esprit est personnellement la charité même. Je n'en dis point encore assez , et j'ajoute , parce qu'il blesse la charité dans le point le plus essentiel , et qu'à l'égard de cette vertu si nécessaire , et dont le Saint-Esprit est la source, il rend l'homme criminel , ])0ur ainsi parler, au premier chef; car , pour raisonner avec saint Chrysostôme , si le larcin qui dépouille le prochain d'un bien passager, si la calomnie qui lui ôte une vaine réputation , si un mauvais office qui lui fait perdre son crédit, et qui ne va pour lui qu'à la destruction d'une fortune périssable , si ce sont là , dans toutes les règles de la religion , autant d'attentats contre la charité qui lui est due, qu'estce que le scandale , qui tend à la ruine de son salut éternel?
Non , non , concluait le disciple bien-aimé , un mal aussi grand que celui-là ne peut point être dans celui qui aime son frère :
Qui diligit fratrem suum , in eo non est. Je vais plus avant , et je dis : Péché essentiellement opposé à la rédemption de Jésus- Christ ; car au lieu que Jésus- Christ , qui s'appelle et qui est par excellence le Fils de l'Homme , est venu en qualité de Rédempteur pour chercher et sauver ce qui avait péri : T'enit eniin Filins Hominis qucerert- et sah'um facere quod periérat ; le
SER fils de perdition et d'iiùquité , (jui est dans la pensée de Tertullien , riionime scandaleux vient par un dessein tout contraire pour damner et pour perdre ce qui a été racheté. Et c'est en cela que le grand apôtre a fait particulièrement consister la grièveté du scandale. C'est sur quoi était fondée cette remontrance si pathétique et si vive qu'il faisait aux Corinthiens, quand il les conjurait de renoncer à certains usages auxquels ils étaient attachés , mais dont quelquesuns de leurs frères , moins confirmés dans la foi , se scandalisaient. Il y a des faibles parmi vous , leur disait-il , et les libertés que vous vous donnez leur sont des occasions de chute.
Mais savez-vous que ces faibles, à qui votre conduite est un scandale , sont des hommes , et des hommes fidèles , pour lesquels Jésus - Christ est mort ?
Savez-vous qu'en les scandalisant , en les perdant par votre exemple , vous détruisez au moins dans leurs personnes tout le mérite et tout le fruit de la mort d'un Dieu ? Il faudra donc, poursuivait l'apôtre , que Jésus- Christ ait souffert inutilement pour eux ? 11 faudra que votre frère , encore faible , périsse et se damne , parce qu'il ne vous aura pas plu de ménager sa faiblesse , ni d'avoir pour lui les égards que la charité et la prudence chrétienne exigeaient de vous? Il faudra que vous arrachiez , comme par violence , à Jésus-Christ ce qui lui a coulé
tant de sang ? Et peribit infirmiis in tiid scientiâfraler^ propler quem Clirisliis morliiiis est.
C'est ainsi que leur parlait saint Paul , et cette raison seule les persuadait. Le zèle dont ils étaient animés pour Jésus-Christ, les engageait à se contraindre , et à ne s'attirer pas le juste reproche d'avoir été les ennemis de sa croix, en servant à la perte de ceux pour qui ce Dieu-Homme a voulu être crucifié : Propler qucm Christus mortiais est. Touchés de ce motif, ils renonçaient sans hésiter à des pratiques qu'ils se croyaient d'ailleurs permises.
Or , quel droit n'aurais-je pas , mes chers auditeurs , de vous reprocher aujourd'hui , je ne dirai pas de semblables libertés , mais des libertés bien plus condamnables ? car , combien de fois et en combien de rencontres n'avez- vous pas dû vous appliquer ces paroles : Et peribit infirmas in tua scientiafrater , propler quem Christus mortuus estl Combien de fois, par des^ libertés crixninelles qu'il vous était aisé de retrancher , n'avezvous pas blessé des conscience* et donné la mort à des âmes faibles , pour qui votre Dieu a donné sa vie ? Et si ce qu'a dit saint Jean dans sa première épître canonique, il est vrai, comme il l'est en eifet , qu'il y a déjà dans le monde plusieurs anlechrjsts, Et nunc antidirislirnuUi facti sunt , pourquoi? parce que le monde est plein d'indignes chrétiens , qui , par leurs seau-, daleux exemples , ruinent l'eu-
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vaage de Jésiis-Chrisl, et anéantissent le prix de sa rédemption adorable. A combien de ceux qui m'écoutent cette malédiction , dans le sens même littéral de l'apôtre, ne peut -elle pas convenir ? Et mine anlichristi vnilli facti sitnt. Combien d'autechrisls au milieu du christianisme , d'autant plus à craindre , qu'ils sont moins déclarés et moins connus ?
De là, péché dont Dieu nous fera rendre un compte plus rigoureux à son jugement. Car, une des menaces de Dieu les plus terribles que je trouve dans l'I-'criture, est celle-ci : Qu'il nous demandera compte , non-seulement de nous-mêmes, mais de notre prochain : Sanguùwm outeni cjiis de ivanu liid rcquirani.
Mais dois -je répondre d'un autre que de moi , disait Caïn eu parlant à Dieu , et voulant se justifier deva^^t lui? M'avez-vous établi le tuteur et le gardien de mon frère ? Nlim custos fratiis mei sitiu ego ? Langage que tiennent encore tous les jours taut de mondains : suis -je chargé du salut d'autrui ? En suis-je responsable? Oui , reprend le Seigneur par sou prophète , vous m'en répondrez ; et quand je viendrai , comme Juge souverain , pour rendre à chacun ce qui lui aéra dû , et pour porter mesderniersarrèts, j'aurai droit, selon toute les lois de l'équité , de me venger sur vous de bien des crimes , dont vous aurez été le premier principe.
J'en ai dit assez , chrétiens ,
SER pour vous faire connaître la grièvcté de ce péché ; mais sans insister là - dessus davantage , voici ce qui doit surtout exciter notre vigilance , et nous servir de règle , pour apprendre à nous en préserver.
Péché dont souvent on se rend coupable sans avoir même intention de le commettre.
C'est de là que j'ai dit, et plût au ciel que vous sussiez profiter des malheureuses épreuves que vous en faites tous les jours , et de l'expérience que vous en avez, ou que vous en devez avoir, c'est de là que j'ai dit , et je le dis encore , que cet homicide des âmes est souvent attaché à des choses très-légères dans l'opinion du monde ; mais qui , pesées dans la balance du sanctuaire , sont des abominations devant Dieu ; à des immodesties dans les habits ; à un certain luxe dans les ])arures ; à des nudités indécentes 5 à des modes que le dieu du siècle , c'est-à-dire , que le démon de la chair a inventées ; à des légèretés et des privautés où l'on ne fait point difficulté de se relâcher d'une certaine bienséance ; à des entretiens particuliers , dont le secret , la familiarité, la douceur affaiblit les forts et infatué les sages ; à des airs d'enjouement peu régulierset trop libres; à desaffectations de plaire , et de passer pour agréable. Tout cela , dites-vous, est innocent. Hé! quoi, répond saint Jérôme , vous appelez innocent ce qui fait à l'âme de votre prochain les plus profon-
ijes el les plus inortclles blessures ! et quand , sfelou vos vues que Dieu saura bien confondre , tout cela en soi-même serait innocent , du moment que les suites en sont si funestes , devezvous vous le permettre , ou plutôt , ne le devez-vous pas avoir en horreur? Non , doit dire avec l'apôtre de Jésus-Christ une âme vraiment chrétienne , si ces pratiques , si ces coutumes qu'autorisent le monde , et qui flattent mon amour-propre , sont en moi des sujets de scandale , quoi qu'allègue ma raison pour me les justifier, je veux me les interdire : quelque innocentes qu'elles me paraissent , je les abliorre , je les déteste , j'y renonce pour jamais, Sitsca scandalisât fratreifi meitm, non manducabo carnein in œlernwn.
Voilà comment vous devez parler et raisonner, si vous raisonnez el si vous parlez selon lés principes de votre religion. Autrement , el c'est comme je l'ai d'abord marqué, le second malheur de celui qui donne le scandale : autrement , mon cher auditeur , vous vous chargez devant Dieu et deva ut les hommes, non-seulement du crime particulier que vous commettez en scandcilisant votre frère , mais généralement de tous les crimes que commet, et que commettra celui ([ue vous scandalisez : or , qui peut creuser et mesurer la profondeur de cet abîme, et, pour me servir de l'expression du Saint-Esprit , quelle multitude d'abîmes ce seul abîme
n'atlire-t-il pas ? Abjssns ahj-ssimi iiH'ocat. Qui pourrait en faire le dénombrement ; et quel autre que vous , ô mon Dieu , qui sondez les abîmes , les peut connaître ? Deus qui intueris abyssos. De combien de péchés, par exemple, un mauvais conseil n'est-il pas la source ? Un conseil violent et injuste donné à un homme puissant , et c|ui l'engage à satisfaire ou sa vengeance ou son ambition : quels maux ne cause-t-il pas? de quels désordres n'est - il pas suivi ?
quelle propagation , si j'ose ainsi dire , et quelle multiplicité de crimes n'entraîne-t-il pas après lui ? Vous êtes trop éclairés pour n'eu pas voir les conséquences , et trop sensés pour n'en pas frémir. Or il est de la foi que quiconque est auteur d'un tel conseil , au même temps qu'il l'a donné , sans y contri!)ùer autre chose que de l'avoir-donné , s'est déjà rendu par avance coupable de tous ces malheurs ; qu'il s'est fait malgré lui complice et garant ; disons mieux , qu'il se trouve malgré lui solidairement chargé de toutes les injustices de celui qui le suit et qui l'exécute. Que vos jugemens , Seigneur, sont incompréhensibles!
et qu'il faut que les enfans des hommes soient livrés à un sens bien réprouvé , c[uand ils oublient de si grandes et de si terribles vérités ! Tout scandaleux est homicide des âmes qu'il scandalise ; et tout scandaleux doit répondre à Dieu des crimes de ceux qu'il scandalise ; mais si
490 ' S£R le scandale absoluiiieut et en soi est un si grand mal, que sera-ce du scandale causé par celui dont on doit attendre l'exemple? Malheureux celui qui est auteur du scandale; mais doublement mallieureux celui qui le donne, lorsqu'il est spécialement obligé à donner l'exemple. Encore un moment de votre attention, c'est la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Il n'y a point d'homme dans le monde qui par la loi commune de la charité ne doive au prochain le bon exemple : et quand saint Paul établissait cette grande maxime qu'il donnait pour règle aux Romains , Unusquisque proximo suo ploccat in bonum ad œdificaùonem : Que chacun de vous fasse paraître son zèle pour le prochain en contribuant à son édification , il est évident qu'il parlait en général , et sans nulle exception , ni de conditions , ni de rangs , ni de personnes. Mais il faut néanmoins avouer , qu'il y a sur cela même des engagemens et des devoirs particuliers ; et que , selon les divers rapports par où les hommes peuvent être considérés dans la société humaine , et dans la liaison qu'ils ont entre eux , les uns sont plus obligés que les autres à l'accomplissement de cette loi. Ainsi , dans l'ordre de la nature , un père , en conséquence de ce qu'il est père , doit-il donner l'exemple à ses enfans. Ainsi , dans l'ordre de la providence , un maître, et
SKR quiconque a le pouvoir eu main, doit-il , par sa conduite et par ses mœurs édifier ceux qui lui doivent obéir. Ainsi , dans l'ordre de la grâce , les prêtres et les ministres des autels doivent-ils, comme dit saint Pierre, par la sainteté de leur vie être les modèles et la forme du troupeau de Jésus -Christ : Forma facli gregis ex animo. Ainsi, dans la doctrine de l'apôtre saint Paul, les serviteurs de Dieu par profession, en pratiquant les bonnes œuvres , doivent-ils prendre singulièrement garde à être sincères dans leur piété , et même , s'il se peut , exempts de tout reproche , pour fermer la bouche aux impies , ou pour les attirer à Dieu ; du moins , pour ne les pas scandaliser et ne les pas détourner des voies de Dieu : Sinceri, et sine offensa. Ainsi les forts dans la foi , je veux dire les catholiques , doivent-ils vivre parmi les faibles , c'est-à-dire , parmi leurs frères ou séparés encore ou nouvellement réunis , avec ])lus d'à t tuntion sur eux-mêmes , et plus de vigilance et de précaution. Tout cela fondé sur les principes les plus solides et les plus incontestables du christianisme.
Si donc au préjudice de ces devoirs, le scandale vient de la même source, d'où l'édification et le bon exemple auraient dû venir; ou pour m'expliquer plus clairement , si celui qui dans l'ordre de Dieu a une obligation spéciale d'édifier les autres, est le premier à les seau-
SER daliser : ah ! chrétiens , c'est ce qui met le comble à la malédiction du Fils de Dieu , et c'est alors qu'il faut doublement s'écrier avec lui : Vœ aiitem hoinini illi : Malheur à cet homme I pourquoi ? parce que c'est alors, dit saint Chrysostôme , que le scandale est plus contaf;ieux , et qu'il fait dans les âmes de plus promptes et de plus profondes impressions; parce que c'est alors qu'il est plus difficile de s'en préserver ; parce que c'est alors que l'impiété en lire un plus grand avantage , et que la licence et le relâchement s'en font un titre plus spécieux, non -seulement de possession , mais de prescription. Appliquez-vous à cette seconde vérité , et n'en attendez point d'autre preuve que l'induction simple , inais vive et touchante , que j'en vais faire , en me réduisant à ces espèces de scandale que je viens de vous proposer.
Car, quel est , mes chers auditeurs, le crime d'un père, qui, déshonorant sa qualité de chrétien , et non moins indigne du nom de père qu'il porte, scandalise lui-même ses enfans , et les corrompt par ses exemples ?
C'était à lui , comme père , à les former aux exercices de la religion ; et c'est lui au contraire qui , par ses discours impies , par ses railleries au moins imprudentes sur nos mystères , par son éloignement des choses saintes, par son opposition affectée à tout ce qui s'appelle œuvre de piété, en un mol par sa vie toute
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païenne , leur communique son libertinage et son esprit d'irréligion. C'était à lui, par son devoir de père , à corriger les emportemens de leur jeunesse , et à réprimer les saillies de leurs passions ; et c'est lui-même qui les autorise par des emportemens encore plus honteux dans un âge aussi avancé que le sien , et par des passions encore plus folles et plus insensées. C'était à lui à régler leurs mœurs ; et c'est lui-même qui par des débauches , dont ils ne sont que trop instruits , et qu'il n'a pas même soin de leur cacher, semble avoir entrepris de les entraîner et de les plonger dans les plus infâmes déréglemens. A combien de pères dans le christianisme, et peut-être à combien de ceux qui m'écoutent , ce caractère ne convient-il pas ? On ne se contente pas d'être libertin , on fait de ses enfans, par l'éducation qu'on leur donne , une succession et une génération de libertins; on n'a sur eux de l'autorité, que pour contribuer plu*; efïicacement à leur perte ; on n'est leur père , que pour leur transmettre ses vices , que pour leur inspirer son ambition, que pour leur faire sucer avec le lait le fiel de ses inimitiés , que pour les engager dans ses injustices en leur laissant pour héritage des biens mal acquis. Ne vaudrait-il pas mieux , dit saint Chrysostôme , les avoir étouffés dès le berceau? et si nous avons horreur de ces peuples infidèles , qui par une superstition barbare
immolaient leurs enfans à leurs idoles , en devons-nous moins avoir de ceux qui , au mépris du vrai Dieu , à qui ils savent que leurs enfans sont consacrés par la grâce du baptême , les sacrifient au démon du siècle , dont ils sont eux-mêmes possédés ?
Tel est , par la même raison , le désordre d'une mère mondaine qui , chargée de l'obligation d'élever dans la personne de ses filles des servantes de Dieu et des épouses de Jésus- Christ , est assez aveugle , disons mieux , et souffrez ces expressions, est assez cruelle pour en faire des victimes de satan et des esclaves de la vanité du monde , qui , sous ombre de leur apprendie la science du monde , leur apprend celle de se damner, qui leur en montre le chemin , et qui détruit par ses exemples toutes les leçons de vertu qu'elle sait si bien d'ailleurs leur faire par ses paroles; car , malgré les scandales qu'on leur donne , on prétend encore avoir droit de leur faire des leçons : à quelque liberté que l'on se porte , et quelque commerce ou suspect ou m^^me déclaré que l'on entretienne en vi'vtu du titre de mère , on ne laisse pas de prêcher à une fille la régularité , et d'exiger d'elle la modestie et la retenue : on veut ([u'elle soit souple et docile, tandis que l'on s'émancipe, et que l'on secoue le joug de ses devoirs les plus essentiels. Mais c'est en cela même que consiste
SER l'espèce du scandale que je combats. Car , quelle force peut avoir ce zèle , quoique mater, nel , quand l'exemple ne le soutient pas ; ou plutôt quand l'exemple l'anéantit ? Et de quel effet peuvent être les instructions et les remontrances d'une hîère , dont la réputation est ou décriée ou douteuse , à une fille qui n'a plus la simplicité de la colombe , et qui, à force d'ouvrir les yeux , est peut-être devenue aussi clairvoyante et aussi pénétrante qtie le serpent ?
Quel est le crime d'un maître, d'un chef de famille qui , sans se souvenir de ce qu'il est, et s'oubliant lui-même; ou qui, abusant de son pouvoir , et renversant tout l'ordre de la providence divine, devient le corrupteur de ceux dont il devrait être le guide et le Sauveur? Saint Paul ne croyait point outrer les choses , et en effet il ne les outrait pas , quand il disait que , Quiconque n'a pas soin du salut des siens , et particulièrement de ses domestiques , a renoncé la foi, et est pire qu'un infidèle; parole courte , mais énergique , dont je me promettrais bien plus pour la réformation et la sanctification de vos mœurs, que de tous les discours , si vous vouliez , mon cher auditeur , vous appliquer sérieusement à la méditer : Si qids suorum, et maxime doinesticoritm , ciiram non liabet , fîdem negavit , et est infich'lideterior. Mais si saint Paul parlait ainsi des maîtres peu soigneux et peu vigilans, comment
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aurait-il parlé des maîtres scandaleux? Et s'il liailait d'aposlasie la simple négligence ou le simple oubli de ce que doit un maître, comme chrétien , à ceux de sa maison, quel nom auraitil donné à celui qui, bien loin de veiller sur eux et de s'intéresser pour leur salut , dont il est , comme maître , responsable à Dieu, les pervertit lui-même, et est une des causes les plus prochaines leur réprobation ?
Que dirai-je maintenant de ceux que j'ai appelés les forts dans la foi , parce qu'ils sont nés et qu'ils ont été élevés dans le sein de l'Église catholique? Sontils excusables , lorsqu'au lieu de seconder le zèle de tant de saints ouvriers , et contribuer à ramener ceux de nos frères qui se trouvent encore malheureusement engagés dans Terreur ; ou à confirmer ceux dont la foi , même après leur conversion , est encore chancelante , ils ne servent au contraire par leurs exemples , ou qu'à les éloigner davantage de nous , ou qu'à les replonger dans leur premier aveuglement ? Car ce sont , mes chers auditeurs , avouons-le à notre honte , et profitons enfin une fois de la vue que Dieu nous en donne ; ce sont nos mauvais exemples qui empêchent le parfait retour de tant de personnes que le malheur de leur naissance a séparées de notre communion , ou qui s'y sont nouvellement réunies. S'ils ont tant de peine ou à revenir ou à demeurer parmi nous , n'en cherchons point
d'autres raisons que nos relàchemens, que nos désordres, que nos impiétés dans l'exercice même du culte que nous professons. S'ils nous voyaient aussi sincères et aussi fervens catholiques , que notre devoir et le nom ciue nous portons nous oblige à l'être , ils le deviendraient eux - mêmes comme nous. Ce qui les fortifie dans leurs préjugés, c'est la monstrueuse opposition que nous leur donnons lieu d'observer entre nos actions et notre croyance. Que pensent-ils et que peuvent-ils penser , quand ils sont témoins de la manière dont nous assistons à l'auguste sacrifice du corps de Jésus-Christ ? Cela seul n'est-il pas capable de détruire dans leurs esprits et dans leurs cœurs toutes les bonnes dispositions qu'ils pourraient avoir à en croire la réalité ? Cela seul , (car c'est ainsi qu'ils s'en expliquent) ne les fait-il pas douter si nous la croyons bien nousmême , et s'il ne leur est pas plus avantageux de ne la point croire du tout , que de se rendre coupables de telles profanations?
Quelque zèle que nous fassions paraître pour l'entière extinction du schisme , ils ne sauraient se persuader que nous soyions bien convaincus de la présence de notre Dieu dans son adorable sacrement, tandis qu'ils voient eux-mêmes les scandaleuses irrévérences qui se commettent dans nos églises et à la face de nos autels y ils tirent de là des preuves entre nous, dont ils soûl
d'autant plus touchés , qu'elles
sont plus sensibles.
C'est donc à nous de faire cesser ce scandale , comme bien d'autres que l'hérésie , si vous voulez avec malignité , mais peut-être avec vérité , nous a de tout temps reproché ; et voilà le grand secret pour achever dans nos frères l'œuvre de Dieu. Voilà l'aimable violence c|ue l'Évangile nous permet de leur faire , pour les forcer , si je l'ose dire , à rentrer promptement dans la maison de Dieu. Édifions-les par nos exemples : sans tant de discours , nous, les convertirons.
Montrons-leur par notre conduite qu'il y a entre ce que nous croyons et ce que nous pratiquons une pleine conformité; ils ne nous résisteront pas. Honorons notre foi par nos mœurs ; honorons par notre modestie et notre piété le grand sacrifice de notre religion. Le seul motif que nous propose David doit nous y engager. Ne qnandà dicant génies , ubï est Deus eoriim ? De peur que les nations ne demandent ou qu'elles n'aient sujet de demander, où est leur Dieu? Et s'il est là où ils font profession de le reconnaître , comment ne l'y adorent-ils pas? ou même comment vont-ils tous les jours l'y déshonorer , l'y insulter , l'y outrager?
Enfin,quedirai-jedeceuxqui, déclarés pour la piété, et fidèles à en pratiquer les œuvres, y laissent d'ailleurs glisser et apercevoir des défauts dont les libertins se prévalent contre la piété
mêaie?Car le monde, quoicjue impie et libertin, veut que les serviteurs de Dieu soient irréprochables: il veut que leur vie soit à l'épreuve de la censure, et qu'il n'y ait rien dans leur conduite qui démente leur profession.
S'ils ne répondent pas là-dessus à l'attente du monde;s'ils deviennent hommes comme les autres , et que leur piété ne soit pas exempte des faiblesses ordinaires; s'ils mêlent avec la dévotion le dérèglement de leurs passions, le raffinement de leurs vengeances , le faux zèle de leurs intérêts , les vues et les intrigues de Lur ambition , la vivacité de leur humeur, l'intempérance de leur langue; si l'on voit un dévot, délicat sur le point d'honneur , jaloux , avare , injuste , médisant, double et de mauvaise foi , n'est-ce pas un triomphe pour le libertinage , et comme un droit qui l'autorise? Je sais que le monde , eu censurant la dévotion , lui fait souvent injustice : mais c'est pour cela mêmême , reprend saint Chrysostôme , que ceux qui veulent servir Dieu en esprit et en vérité, doivent se rendre plus exacts et plus réguliers ; qu'ils doivent se préserver avec plus de soin des moindres fautes; que selon l'avertissement de saint Paul , ils doivent par là fermer la bouche aux impies : En sorte, disait cet apôtre aux premiers chrétiens , que nos enneniis n'aient rien à dire de nous : en sorte que le nom du Seigneur ne soit point blasphén»é , ni son culte avili :
SER en sorte que notre religion ou que Dieu dans notre religion soit glorifié : Ut is qui ex adverse est , verealitr , nihil hahens malitin dicere de nobis.
Concluons , mes chers auditeurs ; et pour recueillir en deux mots tout le fruit de ces grandes vérités , mettons-nous eu garde contre les scandales qu'on peut nous donner: mais ayons encore plus de soin nous-mêmes de ne jamais scandaliser les autres. Disons tous les jours à Dieu comme David : Cnstodt me à scanda lis operantiiim iniqiiitalem : préservez-moi , Seigneur , des hommes scandaleux ; de ces pécheurs qui commettent ouvertement l'iniquité : mais ne soyons pas aussi nous-mêmes de ce nombre. Si notre prochain est pour nous une occasion de chute , observons les saintes règles que Jésus-Christ nous a prescrites ; et n'épargnant ni l'œil ni la main qui nous scandalise , arrachons l'un et coupons l'autre , c'est-à-dire, quelque violence qu'il nous en coûte , séparonsnous de ce que nous avons de plus cher, plutôt que de perdre notre âme : mais gardons-nous aussi d'engager le prochain dans la voie de perdition, parce f{u'en le perdant avec nous, nous sommes doublement coupables , et doublement enfans de colère. Et vous, surtout, que Dieu a distingué , qu'il a élevé dans le monde , appliquez-vous cette morale , et souvenez-vous que votre élévation même vous impose un devoir particulier , et une obli-
gation d'autant plus étroite d'édifier le monde , qu'il y a plus à craindre que vos exemples n'entraînent les faibles. Car qui peut y résister, et où sont les âmes solides qui se roidissent, et qui tiennent ferme contre ce torrent? Souvenez-vous de cette parole de Jésus-Christ : Sic lurent lux 7->estra coràm liominibus , ut videant opéra vestra bona. Faites que votre lumière brille aux yeux des hommes , afin que les hommes édifiés de votre conduite et accoutumés à vous suivre , se trouvent réduits à l'heureuse nécessité de fuir le mal , et à la nécessité encore plus heureuse de faire le bien.
N'oubliez jamais c[ue c'est à vous à purger le monde des scandales qui y régnent , et que Dieu pour cela vous a choisi et placé sur la tête des autres. Ali ! Seigneur , que ne puis-je faire aujourd'hui dans cet auditoire et dans cette cour ce que feront les anges dans le dernier jugement!
Une des commissions que vous leur donnerez , sera de ramasser et de je ter hors de votre'royaume tous les scandales qui s'y trouveront : Et mitlet angelos suos, et colligent de regno ejus omnîa scanda la. Que ne puis-je les prévenir ! que ne puis-je par avance exécuter l'ordre c{u'ils recevront alors de vous ! que ne puis-je dès maintenant , pour bannir tous les scandales , délivrer votre Eglise de tous les scandaleux , non pas comme vos anges exterminateurs, en les réprouvant de votre part, mais comme prédi-
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catear de votre Évangile , en les convertissant, en les sanctifiant!
Il ne tient qu'à vous, mes clxers auditeurs , que mes vœux ne soient accomplis. Il y va de votre intérêt , et de votre plus grand intérêt , puisqu'il y va de votre salut , et du bonheur éternel que je vous souhaite. ( Le père Bourdaloue , tom. i . )