‹ Bibliothèque universelle de GenéveChapitre 22 sur 93 · STATISTIQUE AGRICOLE · texte numérisé non relu

STATISTIQUE AGRICOLE

On pourrait croire que des notions plus justes furent acquises lorsque^ sous le règne de Louis XV ^ les économistes discutèrent avec talent les questions relatives à la production. Il n'en Tut point ainsi : les publicistes de ce temps ^ rebutés sans doute par des recherches stériles dans les archives de rétat> se bornèrent à des cas particuliers, i des exemples hypothétiquesy tels que ceux d'une terre, d'une ferme dont ils supputaient les produits d'après des données réelles ou Traisemblables, mais qui ne pouvaient être généralisées.

Depuis les tentatives faites par Louis XIV , pour arriver à connaître l'étendue de la culture et celle de la production, il s'écoula un siècle entier sans aucun progrès. Un témoignage irrécusable en est donné par deux hommes célèbres qui, pour suppléer au défaut de toute donnée authentique, furent obligés de recourir aux plus singuliers expédients.

Un savant agronome anglais, Arthur Young, qui parcourut nos provinces en 1788, ayant vainement cherché, dans les documents de celle époque, des nombres exprimant Tétendue des diflérentes parties du territoire, divisé d'après son état plqfsique et agricole, imagina d'obtenir ces données statistiques par le procédé suivant : il porta ses belles et nombreuses observations sur une carte générale de la France, qu'il découpa soigneusement d'après leurs indications; il pesa chacun des fragments, puis, en comparant le poids total de la carte à l'étendue de la surface qu'elle représentait, il détermina le rap* port de ces deux termes, et le chiffre de chaque poids partiel lui donna celui de chaque espèce de superficie. La seule excuse de l'usage d'un pareil moyen, c'est qu'il n'en existait pas d'autre moins défectueux ; et la preuve en est dans celui dont on se servit peu de temps après dans une occasion solennelle.

Le comité de l'Assemblée nationale, chargé, en 1790, de préparer l'établissement de TimpAt d'après des bases ration* nelles, ne trouvant point, dans les archives du royaume, les données positives dont il avait besoin , recourut aux lumières

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d'un «avant iliustre^ Lavoisier^ qui^ ayant été Tun des fermiersgënéraux^ devait avoir élaboré, avec les avantagea d'un esprit supérieur, toutes les notions de statistique qu'on possédait alors sur cette importante matière.

L'écrit que le comité reçut en réponse est un document rare et curieux, qu'on peut considérer comme donnant d'une manière o(6cielle la situation de la science économique, relativement i la France, à la fin du siècle dernier. Ce document procède ainsi qu'il suit, en ce qui concerne la statistique agricole du royaume, qui est le seul objet dont on ait à s'occuper ici. Il pose, en premier lieu, comme un fait capital, un accessoire qu'on négligerait aujourd'hui, et qu'on ne peut voir sans surprise devenir la base de tous les calculs : c'est le nombre des charrues. Il éublit qu'il y en avait akirs en France :

320 000 conduites par des cheyaux ; 600 000 <» ' par des bœufs.

Chaque charrue :

Arpents. Heclarei.

Condiiile por des cheranx, labourait, en automne. 30 ou 15,32

•* par des bœufs 15 7,66

— par des chevaux, au printemps 30 15,32

On concluait de ces nombres qu'il y avait annuellement :

arpenU hectares

a 600 000 ou 4 902 910 'cultivés par des chevaux, en automne,

9 000 000 4 596 480 — par des bœufs,

9 600 000 4 902 910 — par des chevaux, au printemps.

26 200 000 ou 14 402 300 hectares en céréales.

.On supposait que les jachères avaient exactement l'étendue des terres cultivées en automne, et qu'il y en avait conséquemment :

arpents hectares

9 600 000 ou 4 902 910 dans les pays cultivés par des chevaux. 9 000 000 4 596 480 dans ceux cultivés par des bœufs.

18 600 000 ou 9 499 390 hectares en jachères.

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On admettait^ de phiSp qu'il y avait^ dans les pays cdiités par des bœufe^ une étendue de terres en vaine pâture double de eelle de leurs jachàres ; savoir :

18 000 000 arpents ou 9 193 000 hectares en pâlis et communaux.

Ces nombres réunis conduisaient à croire qu'il y avait :

arpenta lierlare*.

Encërëales 28 200 000 ou 14 402 300

En jachères 18 600 000 9 499 390

Bn vaine pâture 18 000000 9 193 000

Total des terres labourables. . 64 800 000 33 094 690

— des prës, bois, etc. . . . 40 200 000 20 530 910

Surface totale du royaume. . . 105 000 000 53 625 600

En eiaminant ces données statistiques, on trouve qu'auoune d'elles n'avait été acquise par des investigations locales^ et qu'elles n'étaient qu'une suite de déductions tirées de l'hypothèse qu'on peut connaître Tétendue des terres labourables d'un pays par le nombre plus ou moins exact de ses charrues. C'est ce qu'avaient déjà imaginé quelques-uns des intendants des provinces^ en s'efforçant d'exécuter les instructions de Louis XIY ; et l'on voit avec étonnement que^ à la distance d'un siècle^ la statistique agricole était encore réduite à un tel expédient, et qu'elle n'avait fait, en réalité, aucun progrès pendant cette longue période.

Cette grande entreprise dut trouver des Tacilités plus nombreuses quand, en 1810, Napoléon ordonna Texécution d'une statistique générale de la France. Alors Tœuvre capitale de la division du territoire par départements, les opérations du cadastre, Tassiette régulière des impdts, les recensements de la population, une administration centralisée, et la diffusion plus étendue de Tinstruction publique, étaient des auxiliaires qui pouvaient la servir utilement. Toutefois, on s'exagéra extraordinairemenl les effets de ces avantages, lorsqu'on adressa, par une circulaire, trois cent trente-quatre questions statistiques à

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cbacim des prëfeu, et qv'on exigea det fonedoimaires qo'Ut en donnassent la solution en deux mois^ sous peine de desiilulioa. Le gouYernement fut trompé complétemeni dans son attente; car^ trois ans après, ayant touIu exposer la situation de Te»* pire, il fut obKgé d'eflaprunter aux inventaires de Tadminittration des droits réunis les chiiEfes reiatiCi aux vignes et à leura produits ; et il ne put donner, sur la récolte des céréales, qu'im tableau sommaire , où toutes les espèces sont confondues en« semble, à tous égards, et dans lequel un seul cbiffre exprime tous les nombres appartenant à dix ou douie départetnenls. Cette forme, qui fut sans doute nécessitée par Timperfection des matériaux, Ate toute valeur à ce document, puisqu'elle ne permet de comparer en rien ni la production d'un départe* ment, ni celle d'aucune espèce de céréales. Bile ne laisse pas même connahre la totalité des récoltes attribuées alors h notre territoire ; car elle mêle aux quatre?vingt«six départements de Tancienne France les quarante-cinq autres qui lui avaient été réunis, et dont les récoltes, par suite de cette confusion, ne peuvent en être séparées.

L'entreprise de b Statistique de la France et. la direction qui en était chargée furent supprimées en 1814; et la nouvelle administration, qui ne leur épargna pas les reproches, résolut de procéder différemment, en ce qui concernait Tagriculture. Au lieu de tableaux numériques, dont Texécution était, disaitdie, trop difficile, elle demanda des cahiers d'observations, des situations, auxquelles elle donna le titre bixarre de Comptes moraux. Néanmoins, dès Tannée suivante, la nécessité politique d'avoir quelque idée des subsistances disponibles pour b popn* lation do royaume b fit revenir aux chiffires dont elle avait bUUné l'usage. Dès lors s'établit celui de demander aux prélels des rapports annuels sur les récoltes des céréales de leurs départements. Ces rapports, et surtout la coUeciion des prix locaux donnés par les mercuriales, fournissent des renseignements qui, dans quelques occurences, peuvent é|re utiles i

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l'administration ; mais ilt ne coottituent point une Statktiqite agricole, comme quelques puUîcistés Tont suppose, et, pour en être conyaincu, il suffit de considérer leur mode d'exécution.

La première pièce de cette information manifeste son oarac^ tère et sa portée ; c'est un tableau envoyé annuellement aur préfets, à dater de 1815, et qui contient dans ses colonnes huH séries de questions. La première : Quelle est la population de votre département? "— attend une réponse directe et déci* siTe ; et, en eflTet, le recensement, qui remonte du moindre hameau jusqu'à la plus grande TÎIIe, donne le pouyoir de salisfoire à cette demande par un chiffre certain. Mais pour les autres questions, dont l'objet n'a jamais été soumis à des in- Testigattôns semblable,, les interrogations sont rédigées d*une tout autre manière. • Elles portent: lexiuellemènt : À combien, d'hectolitres évaluez-vous le produit de la récolte en froment,, en méteil, en seigle ? — A combien évaluez-vous la quantité de grains nécessaire annuellement à la consommation de votre département ? -— Â combien d'hectolitres évaluez-vous Texcédantdes ressources sur la consommation, ou le déficit existant dans ces ressources ?-^- Â combien évaluez-vous la quantité de grains nécessaire pour la nourriture des habitants, ceUe pour la nourriture des animaux domeitiques, etc.

Ni l'expression, ni le séné de ces interrogations ne permet de croire qu'elles puissent réclamer autre chose. que des évaluations, en masse, laissées entièrement i la discrétion des préfets ; et il faut bien qu'il en soit ainsi quand on leur demande de séparer, dans la production de telle ou telle céréale, la quantité consommée par les anioMux àe celle qui est consommée par les hommes ; opération qui est pratiquement de toute impossibilité, et qui ne peut être tentée que. par le moyen d'estimations arbitraires tout à fait en dehors des limites de la statistique.

Les chiffres envoyés en réponse par les préfets ne peuvent

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avoir «ueuoe autre origine ; car, a Texception de la vigne, le cadastre ne fournil aucune donnée sur l'étendue des cultures ; les rôles des impositions n*en donnent point sur la production agricole, et les octrois n'indiquent que les consommations des grandes villes , dont encore une notable partie échappe i leur action. Ainsi, les documents officiels ne procurent point de luviiires sur l'agriculture , et, pour en acquérir, il fallait une exploration spéciale qui, jusqu'en 1838, n'a jamais été ni tentée ni même projetée.

Lorsque cette exploration fut instituée et prescrite, chacun de ceux qui devaient y concourir se récria sur l'impossibilité de son exécution. Or, si elle avait existé, rien n'était plus facile que de la rqiroduirCy et puisque tout était à faire, c'est qu'on n'avait jamais cessé de tout ignorer. On ne connaissait, en réalité, ni l'étendue des cultures, ni la quantité de semences qu'elles exigeaient, ni celle des produits qu'elles rapportaient ; et les nombres assignés à chacune de ces choses étaient des évaluations à tout hasard, et privées de toute base rationnelle. On peut les apprécier exactement par ce fait remarquable, que tel administrateur qui, depuis 1815, a fourni vingt-trois fols le chiffre des récoltes d'un département, n'aurait pu donner celui d'un arrondissement ou seulement d'une commune. C'est qu'il est très -aisé d'énumérér des masses quand on ne tient nul compte de leurs éléments, et qu'au contraire il est fort difficile d'arriver, par l'analyse des éléments, l la connaissance de la composition des masses.

Il résulte de ces faits :

V Que, pendant tout le dix-huitième siècle, la statistique agricole a tiré exclusivement ses termes numériques d'un sys • tème d'induction si large, que de l'observation d'un territoire d'une lieue carrée on concluait la détermination de toute la surface de la France ; —que du nombre des charrues on inférait rétendue des cultures ; — et qu'en comparant le poids et la

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superficie de la carte du royaume, on en déduUait la division physique et agricole du pays.

2^ Que, dans des temps moins éloignes, on a substitué à ce système d*induction celui d'évaluations arbitraires, qui donnent d'emblée les totaux de toutes choses, en laissant tout à fait inconnus les nombres partiels dont ils doivent être essentiellement formés. D'où il suit que, tandis qu'il ne manquait pas en apparence une seule donnée à la statistique agricole d'un département, il n'en existait aucune sur les différentes parties dont se compose son territoire.

Il était réservé. Sire, au règne de Votre Majesté, de voir ramenées enfin dans de meilleures voies, après un siècle et demi de tentatives infructueuses, les investigations qui doivent faire connaître avec certitude et précision l'agriculture de la France, ce premier des intérêts de l'état, cette belle science, qui nourrit le peuple, et qui a toujours excité les plus vives sympathies de Votre Majesté.

H. OIOYBHS D'eXICUTION DE LA STATISTIQUE AGRICOLE ACTOBLLI.

Le programme de la Statistique générale de la France que Votre Majesté daigna accueillir, en 1 835, indiquait l'agriculture comme l'une des principales parties de cette grande entreprise, et comme devant prendre place après celles qui faisaient connaître le territoire et la population. Une circulaire du 12 juillet 1836 ordonna aux préfets d'en préparer les matériaux, et leur prescrivit les mesures qu'ils devaient prendre pour arriver à cet objet.

L'expérience avait enseigné comment , avec la puissance de Louis XIV et la volonté de Napoléon, on pouvait ne pas réussir à exécuter la statistique agricole de la France ; mais elle n'avait indiqué dans aucun pays de l'Europe par quelles dispositions il était possible d'y parvenir. Il fallut en faire le sujet d'études nouvelles et sérieuses, qui conduisirent à considérer , comme étant les principes de la matière :

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