SES TBIBUS SAUVAGES^ ETC
énoere i lui porler de vigoureuses atteintes. Lorsque enfin leur estomac fut satisfait et que Ton eut remporté Pimmense plat à moitié vide^ le cheik rompit l6 silence : « Vraiment, dit^ il, vous Tenez de faire une bien pauvre chère ; il vous fiiut ab« solument du porc à vos repas, i ce que chacun me dit; c^cst votre nourriture naturelle, et sans cela vous ne pourriez pas ▼ivre. On m'a aussi assuré que vous avez l'habitude de traire Tos cochons et d'en boire le lait : bon Dieu , - est-il possible que tes créatures puissent errer à ce point!— Que le Seigneur bénisse votre barbe, m'écriai-je à mon tour ; mais c*est pitié de yoir quelles idées fausses tous autres mahométans vous vous êtes formées des serviteurs de Sidina Asia (notre Seigneur Jésus). Quant h cette chair de porc, je veux en parler avec Yous, — Dieu m'en garde ! interrompit l'Arabe, c'est déjà un péché que d'y penser.— -Un péché que de penser i un cochon ? lui dis-je avec yivacité ; un péché, dites-vous ? Daignez m*apprendre, fidèle disciple du prophète, quel est celui qui a créé le cochon?— C'est Dieu, me répondit lecheik, — Ainsi donc, de votre propre aveu. Dieu a créé le péché. » Le vieux cheik réfléchit un instant; puis se tournant vers son ami le kald, il lui dit : «c Par notre saint prophète, ce jeune nazaréen m'a fait donner dans un pîége; je n'avais jamais entendu la chose dite de cette manière. » Après quoi il tomba dans une profonde rêverie. Je ne pensais pas l'avoir converti ; mais si si je m'en étais flatté, ses premières paroles n'auraient pas tardé ^ & ro'ôter cette illusion ; car revenant encore une fois sur le pauvre animal détesté des fidèles , il dit avec un soupir à demi étouffé : «On assure qu'il n'y a dans tout le cochon qu'une seule partie qui nous soit défendue; mais malheureusement notre prophète a oublié de nous la désigner. Quoi qu'il en soit, que Dieu nous fasse à tous miséricorde !-— Amen ! repris-je de bon cosur, et nous changeâmes d'entretien. i>
Mr. Drummond-Hay a consacré un chapitre au pauvre Davidson, voyageur anglais, qui perdit la vie en cherchant à se
290 LA HABBARIE OCCIDERTALE,
90 rendre à la ville de Tombouclou. Les observations et le« réflexions de Mr. Drummond sur les chances de succès <}ue peuvent espérer d'autres voyageurs, dans tine entreprise seioblable^ confirment, d'après les renseignements les plus sûrs, J'opinion exprimée à plusieurs reprises dans VAthenœum, savoir que Tuiûque moyen de pénétrer jusqu'à Tombouctou, esl de s'y rendre sous Thabit et la profession d'un petit marchand.
«Davidson, dit Mr. Drummond, conçut d'emblée son expédition de la manière la plus propre à. lui créer une foule d'obstacles. Il avait publié partout le projet et le but final de )on voyage , de manière que son entreprise était connue et commentée, le bruit de sa prochaine arrivée répanda dans Gibraltar, longtemps avant qu'il s'y présentât lui-même. De tout temps ce roc fameux et la population qui y réside , oiU formé comme une sorte de serre chaude où s'engendrent et s^élaborent une foule de rapports aussi peu charitables que mensongers ; mais lorsque ces commérages ont la moindre relation directe ou indirecte avec l'état de Maroc, on peut être certain qu'ils franchiront bientôt le détroit, et qu'ils arriveront à la cour de ce royaume sous la forme la plus exagérée et la plus défavorable. Davidson fut reçu à Gibraltar d'une manière extrêmement flatteuse, soit par les autorités de la ville, soit par les habitants^ et on l'y fêta avec empressement pendant toute la durée de son séjoiu*. Cette distinction, le courageux et entreprenant voyageur la méritait sans doute; mais une hospita* lité aussi marquée était tout à bit impolitique» et ne pouvait que nuire à celui qui en était l'objet, car plus on paraissait attacher d'importance, dans la société de Gibraltar, au mérite de Davidson et à son entreprise, plus cette entreprise devait reu'^ contrer de diflficultés et d'empêchements de l'autre côté du dé* troit. En effet j dès que la nouvelle de son prochain pssage se fut répandue à Maroc, tous les Maures virent en lui un agent expédié par le gouvernement anglais, pour étudier l'état de la contrée, ses productions , ses moyens d'attaque et de dé-
SM TtIBOS SAOTAOO^ BTC. 291
fSensej et il esi phit que probable qu'ils soupçonnèrent sa mission de se ratlacber i des plans ultérieurs de conquête» Da- Tidson apportait avec hii une lettre de recommandation de Guiliaume IV adressée i Temperenr de Maroc^ et dont Tobjet principal était d'assurer ce dernier que la mission du Toyageur était toute scientifique. La remise d'une semblable lettre au monarque oMure tut en elle-même une mesure imprudente^ car eHe imprimait i celui qui en était chargé, le caractère d'un agent du gouvernement britannique, et dès ee moment Davidèon fut regardé d'un mil plein de défiance par tous ceux qui composaient la cour de Maroc. L'empereurde cette contrée comprend fort peu de chose aux recherches scientifiques, mais il comprend encore moins le vif intérêt que nous y mettons en Europe. Jamais il n'est entré dans la tête d*un Maure, même du plus éclairé, du plus intelligent d'entre eux, qu'un homme doué de son bon sens puisse exposer volontairement sa vie en traversant les contrées sauvages de la Barbarie occidentale^ en pénétrant à travers mille dangers dans des régions désertes où la mort, sous vingt formes différentes, le menace à chaque pas, et cela uniquement par amour pour les voyages et pour la science. Danè un cas sembbble le Maure n'hésitera pas à croire que le but de tant de fatigues doit être le gain, et que le voyageur n'expose sa vie que soutenu par Tespérance de profits considérables. C'eat à cette opinion fermement établie parmi les ri-» ches marchands de Fez et de Tafilet, qu'il faut attribuer la mort de l'infortuné voyageur anglais . De temps immémorial, ces négociants et un grand nombre d'autres qui habitent les principales villes du royaume de Maroc, tiennent entre leurs mains le monopole du commerce de l'Afrique septentrionale, c'est-àdire du trafic de la poudre d'or, de l'ivoire, des plumes d'autniehe« etc. On devine aisément de quel «il ces hommes durent
*,Nous rappelons h dos lecteurs rarticle géographique sur Tempirc de Maroc, que nous avons donné dans noire numéro d*aoùt de celte àûnée. (Bedact.)
Tifl LA BA110ARIB OOClMmALB,
considérer celui qu'ils regardaient comme Témissaire d'une grande nation éminemment commerciale, qui fait depuis longtemps elle-même le trafic de toutes ces marchandises. Quelle dut être la conclusion toute naturelle que les Maures tirèrent de la mission de Davidson ? La voici : cet homme se propose de pénétrer dans le cœur du pays ; là^ il compte sans doute se créer des agents avec lesquels il entrera en arrangement^ pour se faire expédier les marchandises de la contrée vers des ports d'un abord plus commode pour les Anglais que ceux du royaume de Maroc y et d'où rex|»ortation sera plus directe et plus facile; s'il réussit dans son entreprise, notre commerce sera entièrement ruiné. » Sous l'empire d'une semblable per« suasion, et endurcis d'ailleurs i certaines actions auxquelles la diversité de croyance ôte pour eux Todieux du crime, il est permis de supposer que ces négociants regardèrent comme une espèce de devoir d'empêcher par toute sorte de moyens^ bons ou mauvais , qu'un voyageur dont le succès assurerait leur ruine, put retourner dans son pays. »
Les personnes qu*une longue résidence dans l'état de Maroc avait mises à même de juger des dangers et des difficultés d'un pareil voyage^ étaient si convaincues de l'impossibilité du succès de Davidson et des obstacles que nous venons d'indiquer, qu'elles le pressèrent instamment de renoncer, au moins pour quelque temps, à son entreprise. Elles lui conseillaient de répandre d'abord le bruit qu'il avait abandonné son projet, puis de retourner en Angleterre et d'y demeurer tranquille jusqu'à ce qu'on l'eût tout \ fait oublié ; ensuite il aurait pu changer de nom, s'embsu^quer \ Londres en se dirigeant vers Mogadore, pMis de là se mettre en marche sous le personnage d'un petit marchand , et, après avoir formé des relations commerciales aycc les négociants de l'intérieur, il aurait joint une KaJUa pour y faire des achats de marchandises, c Si Davidson, ajoute Mr. Drummondj avait eu la prudence d'adopter de semblables mesures, il aurait très-probablement réussi à pénétrer dans l'in-
8E8 TBIBUS 8AUTA6BS> ETC. 293
térieur de rAfrique, jusqu'à Tomboiiclou^ peut-être même plus loin encore s^il en ayait eu Penvie; personne n'aurait rien su de son voyage, ou du moins^ si les marchands de Vez et de Maroc en avaient eu connaissance^ on peut affirmer que la pensée ne leur serait pas Tenue d'égorger un pauvre petit Iraficant de Mogadore, qui ne nuisait en rien i leurs intérêts, et qui faisait sans doute de bien petites affaires, puisqu'il n'avait personne pour Taider et qu'il accomplissait lui-même, par économie, un voyage périlleux pour lequel les négociants aisés emploient des agents. J'attribue le non succès de tous nos voyageurs anglais, partis avec le but de pénétrer dans l'intérieur de TACrique, i l'espèce de publicité donnée d'avance à leurs entreprises,et par conséquent à la défiance des geos du pays, peut-être aussi à la jalousie des étrangers. Quant aux récits du voyageur français Caillé, ils m'inspirent peu de confiance. Est-il vraiment parvenu à Tombouctou ? Cela est possible ; mais dans ce cas il ne paraît pas avoir eu, comme dessinateur, le mérite de l'exactitude. J'ai montré moi-même à un natif de Tombouctou le croquis que Caillé donne de cette ville : cet homme n'a reconnu ni la forme des maisons, ni même la situation de la ville ; cependant lorsque je lui présentai des dessins d'autres villes et villages de sa connaissance, il les reconnut sur-le-cbamp et me les nomma tous sans la moindre hésitation. »
TOTALE DU DUC HE ROHAN FAICT EN l'AN 1600, EN ITALIB, ALLBMAIGNB, PATS-BAS UNI, ANGLETERRE ET ES€OSSB. Amslerdam, 1646, chex Louis EIzeTÎer; in-18® de 256 pp.
(Premier article.)
Rendre compte d*un oïlvrage publié il y a tout à l'heure deux siècles pourra sembler assez étrange . Mais cet ouvrage est d'un grand bomme, et ce grand homme, quand il récrifit, n'avait que vingt et un ans ; de plus, c'est un voyage entrepris i une époque où Ton ne voyageait guère ; enân, ce petit livre, devenu rare, est oublié depuis longtemps ; et, en vérité, dans la disette de la littérature actuelle, les Revues ne feraient pas si mal de remettre en lumière bon nombre de livres oubliés, qui valent cent fois mieux que la plupart des prétentieuses nou* veautés en faveur desquelles s'évertue la complaisance payée de nos join*naux.
Le duc Henri de Rohan est peut-être Thommë le plus complet que présente l'ancienne noblesse française. Bile a produit, sans doute , plusieurs capitaines d'an mérite égal ; mais où trouver, dans ses rangs, un homme qui ait fait une étude aussi profonde du gouvernement et des affaires ? Quelle distance entre le duc de Roban et les nobles de la Fronde, même en y comprenant Turenne et le Grand Condé ! Ce ne fut pas sans résistance que la noblesse se laissa abaisser à la nullité politique où la rcduisit Richelieu; mais, on doit le reconnaître, cette résistance n'a le caractère de la force et du génie que chez le duc de Rohan. Si la France eût possédé beaucoup de seigneurs de cette étoffe, elle n'eût jamais plié sous le pouvoir absolu. Ce que Roban a pu faire, malgré son isolement, et en face d'un adversaire tel que Richelieu, montre assez de quoi il
VOYAGS DU DUC DB ROBAH^ BTC. 295
eût éié teapdile dans des ctrconstantes phtt fa^^orablet ; et les ouvrages qu'il a composés^ dans les courts loisirs que lui lais* sôrem la paît om la disgrice^ prouvent que, chez lui, rborome dé eabioei n'élait pas inférieure rbomme d*action. Aussi n^esi* ce poini uoe flatterie que ces vers souvent cités de Voltaire, et où Ton ite peut trouver à reprendre qu une antithèse plus brti* lante que sérieuse, plus monarchique que sincère :
Avec tous les talents le ciel l'avait fait naître. Il agit en héros» en sage il écrivit ; n fut même grand homme en combattant son maître, Et plus grand lorsqu'il le servit.
Le dénouement de la lutte, sous Louis XllI, a certainement dépendu de Richelieu. Si le cardinal eût été du même côté que Rohan, qui peut dire le cours que les événements auraient pris ? Et à quoi a-t-il tenu que Richelieu ait mis son génie au service du pouvoir ? Etait-ce un homme de dévouement ? « S'il n'avait pas été ministre de Louis XIII, a dit un écrivain d'une rare sagacité, Louis XllI n'aurait pas eu de plus mauvais sujet. S'il n'avait pas été en place d'abaisser les seigneurs, il se serait
uni à eux pour abaisser le roi S'il n'avait éié le souverain
maître à la cour, il faurait troublée par ses intrigues ; il aurait été l'âme de toutes les mésintelligences qu'il concilia, de toutes les conspirations qu'il prévint^ de toiites les rébellions qu'il étouffa. Qui dirait que celui qui apprit aux Français à obéir ne savait pas obéir ! Il eût répandu moins de sang, s'il n'eût pas cru que les rebelles étaient aussi ambitieux que lui : son génie les vainquait, son cœur les jugeait ' . » La supériorité de Richelieu, c'est d'avoir discerné dans le parti monarchique celui qui avait le plus de conditions de force et de durée. La supériorité de Rohan, c'est d'avoir consacré toute son existence à une cause dont il connaissait mieux que personne les faibles appuis, mais qu'il tenait pour la plus juste et la plus sainte.
* ^f es pensées. Berlin, 1752.
296 VOYAGB DU DUC UE ROHAH^
Oo sait que le duc de Rohan avail perdu son père de bonne heure, et que Henri IV prit un soin particulier de son enfance* «Le roi/ dit un contemporain, appela le duc de Rohan au conseil dVlat dès Tâge de neufiins, dressant dès lors par ses conseils le jeune seigneur, pour ce qu'il prévoyait bien qu'il était né à toutes choses grandes. Et de fait il donnait espérance de toutes choses hautes par la dignité excellente d'un corps si bien fait, par la gentillesse et gaillardise de tes gestes. Il avait le corps vigoureux et grandement capable de supporter le travail, et un esprit indéfaligable aux labeurs, qui sont deux outils bien utiles pour exécuter de grandes affaires ; et par accouslu* mance il s'était tellement fait à la fatigue, que sans se lasser il a été quelquefois en affaire bien pénible pendant quarante heures entières sans manger, sans dormir et sans reposer. Quand il commença h venir en âge, l'envie prit à ce prince de voyager en divers endroits de TEurope et de voir les principaux princes, afin que, à la Taçon des abeilles, de toutes fleurs il fit du miel. Il alla en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Italie et autres pays ' . »
Le duc était né en 1579. Au fameux siège d'Amiens , en 1597, on le trouve déjà chargé d'un commandement important, où il fait admirer sa bravoure et sa précoce capacité. La paix de Yervins s'étant conclue l'année suivante , le jeune capitaine prend la résolution d'aller voir l'empire des Turcs ; « non par superstition, dit-iP, comme la plupart de ceut qui, faisant ce voyage, y vont seulement pour voir Jérusalem ; mais, (me voyant inutile en France , la paix étant faite et mon peu d'âge plus propre à apprendre qu'à servir pour l'heure à sa patrie), pour passer autant de temps à voir la diversité de ces pays et de ces peuples-là. >> Mais il fut empêché dans ce projet par des circonstances qu'il n'explique pas.
< Il me fallut contenter de me promener par la chrétienté, en
• Voyez Bibl. Univ., juillet 1844 (vol. Ll), p. 47.
' Dans les ciblions nous suivons Torthographe actuelle.
EH ITALI£> ALLBHAGMB^ BTC. 297
laquelle ayani tu plu» de choses remarquables que ma mémoire ne saurait retenir, je l'en veux soulager par ce petit abrégé de ma pérégrination, a6n d'en tirer, s'il m'est possible, de l'uiilité pour moi el du contentement pour mes arois^ ayant moyen avec ce rafratchissement de les en entretenir quand ils le désireront. L'utilité que je pense en deroir prendre, c'est cette dirersité que je Tois aux hommes aussi souvent comme ils changent de climat; d'où provient la diversité de leurs lois et gouvernements; la situation des villes où j'ai passé, leurs origines, leurs accroissements et leurs maintiens. Le contentement de mes amis sera de leur pouvoir raconter (sans leur donner pour excuse ma courte mémoire) ce qu'ils pourront désirer de ce que j'aurai vu* Voilà mon dessein : lequel, pour commencer, par ce que je vis même de la France, je dirai que je partis de Paris le 8 de mai, et passai par Rheims, ville de la Gaule Belgique, que Ptolémée a appelée DurocoUorum. César la nomme Durocortum, et le peuple d alentour Refni: dont est venu par succession de temps le mol de Rheims. C'est une ville qui est renommée en France, tant pour la grandeur, an* cienneté et beau portail qui est en TégUse , que pour ce que c'est le lieu où l'on sacre les rois. »
C'est ainsi que le jeune duc entre en matière. On voit, à ce style simple et rapide, qu'il n'a pas étudié sans profit les Commentaire» de César, et, à sa réflexion sur l'influence des climats, qu'il a médité le livre de politique le plus cél^e de son temps, la République de Bodin.
On voudrait bien savoir en quel équipage et avec quelle suite cheminait noire voyageur; mais il n'en dit pas un mot. Ce jeune homme ne ressemble guère aux touristes de nos jours ; le moi est nul dans son récit : pas une aventure, pas une de ces impressions prétendues intimes et jetées négligemment dans un cadre pittoresque. Du reste, il voyage surtout en militaire ; le futur générai qui devait défendre tant de places pour la cause des réformés, ne passe pas légèrement sur l'assiette et
298 T0TA6S DO DUC DB ROHâS^
les fortifications des villes quMI traverse ; il abonde en détails sur la profondeur des fossés , le nond>re des bastions et dea forteresses.
Cependant les gouTemements ne laissent pas qudquefoia d'attirer son attention » témoin le curieux morceau sur Stras* bourg.
« Strasbourg est une ville assise sur les fins de la Gaule Celtique » comptée entre les pbis grandes villes d*Alleiiiagne^ en fort belle assiette^ et fortifiée tout sJentour de larges remparts et triples fossés tous pleins d'eau coulante. Le Rhin en passe k d^mi-lieue près » dont il en part un bras qui se vient joindre dedans la ville à la Preuse, rivière qui la traverse, et à une lieue de là se perd dans le Rhin. Ptolémée, Marcellin^ Sexie-Aurèle l'af^ellent Argentoralum, les autres Argenlina, a cause (seba l'opinion du vulgaire) que le trésor de Tempire était là. Regino, qui a écrit il y a plus de 700 ans, la nomme Strasbourg, pour ce qu'elle avait été tellement ruinée que ce n'était plus qu'un chemin passant ; a été depuis ce temps^là si bien rebitie, qu'elle est crue en cette belle grandeur que nous la Toyons mainte* nant. La ville a été premièrement aux Français, puis à l'empire, et depuis 500 ans a été (par une sédition où les villains foront les plus forts) érigée en république ; de laquelle façon elle a duré jusqu'à cette heure. C'est la raison pourquoi en tous leurs conseils il y a deux fois autant de roturiers que de nobles , et ont dtvbé leurs dits conseils en cinq, à savoir : cehii des Treise, des Quinze, des Vingt-un, des Trente, des Dix^buit, —Le pre* mier et le supérieur est composé de quatre nobles et de neuf villains, desquels l'Ammeistre est le plus souvent le président, et lorsqu'il ne Test pas, te consulat est annuel. Voici leurs titres et le temps qu'ils possèdent leurs qualités et leurs charges : Ammeistres roturiers, pour leur charge onl l'arsenal douze mois ; statmeisires nobles, pour la guerre trois mois ; consu* laires ou bourgmestres, pour Técurie six mois ; bourgeois, roturiers et archers, six n^ois. -— Le second, qui est appelé le
B|l ITAUKj AIMHACW^ ETC. 299
Conseil des Quinie« «si compoié de cinc} gemilihommes el dix roturierf . lié prennent garde (toute leur vie s'iU n'entrent en plus grande charge) aux mœurs d'un ejiacun, comme censeurs aux actions de tous les autres officiers» à tout le ménage de la ville, et à condamner seulement au> amendes.-p-*' Le troisième, qui n'appelle le Conseil des Vingt-un, est composé de sept gen* lilshomroes et quatorze villains, qui n^ont toute leur vie autre chose à faire, sinon qu'on les appelle au Conseil des Treize et des Quinze quand il y a quelque chose d'importance et ton se* crête. — Le quatrième, appelé le Conseil des Trente, est composé de dix nobles et vingt roturiers. Leur charge dure deux ans. Ils se trouvent tous les mardis au palais, et tous les avocats plaident devant eux toute sorte de cause, pourvu que Je principal ne passe point 800 florins. Le cinquième et plus petit est composé de six nobles et douze roturiers. Leur charge dure im «n ; ils connaissent de toutes les moindres causes comme des petites dettes et su<H^essions, L'élection de l'ammeistre eât an« nuelle et se fait par ceux du Conseil des Trente, desquels ont été pour cet efiet Iqs gentikhoipmes. Le dit ammeistre, durant s^ charge, est nourri aux frais de la seigneurie, et doit toujours manger en lieu public. Je n'ai pris la peine de décrire ce bizarre ordre de république que par bizarrerie aussi, et non pour approuver cet état populaire. Tout ce que j'en ai le mieux aimé a été la bonne chère qu'on m'y a faite ; et tout ce que je veux que ma mémoire en réserve, c'est le souvenir de plusieurs belles choses que j'y ai vues, qui seraient autant dignes d'un grand roi que telle populace est indigne d'elles. L'arsenal, autant admirable qu'il est possible, pour la quantité d'artillerie et autres armes , et grand nombre de munitions pour lés mettre en œuvre ; si bien entretenues , si nettes et si bien ordonnées^ qu'il ne se peut rien voir an monde de si beau. Le nombre de la dite artillerie est de 370 pièces de fonte, montées par rouets. Ik n'ont point de canon de batterie; leur raison tient fort du roturier ; car, h ce qu'ils disent , ils ne veulent attaquer per->
300 rOYAGB DU DOC DB BOHAV,
sonne^ mais seulemeni se défendre. Ils ont aussi de grands magasins de Tins, de blés, de farines, de bois, de charbon èc de toutes choses nécessaires pour endurer un long siège. Il y a trois hôpitaux fort bien entretenus : celui des malades, celui des enfants trouvés et orphelins, auxquels, après les avoir élerés en Vige de douxe ans, leur font apprendre le métier qu'ils choisissent ; et le dernier est pour les pèlerins. Pour la (in, ce qu'il y a de plus bel édifice, c'est la maison de TÎlle et le clocher de réglise qui est tenu pour le plus haut de la chrétienté. Je parlerais de l'horloge qui est fort belle ; mais celle que j'ai vue h Augsboui^ refface. »
On serait tenté, au premier coup d'œil, de reconnaître dans ce morceau le péché originel de la noblesse française, le mépris où die tenait tout ce qui était roture et bourgeoisie. Toutefois, il faut y prendre garde, ce qui choque notre jeune duc, dans la constitution de Strasbourg, ce n'est pas la liberté des bourgeois, c'est que la roture y prime la noblesse , c'est que h première y est privilégiée au détriment de la seconde. Voità ce qu'il ne peut supporter : son admiration pour la Hollande, pour Magdebourg, pour La Rochelle, son estioae pour Genève, prouvent assez qu'il savait estimer à leur prix les vertus de la boui^eouie ; sous ce rapport, jl n'a pas été moins supérieur a sa caste que sous tous les autres.
Après avoir quitté Strasbourg, le diic passe le Rhin, et visite plusieurs villes d'Allemagne, entre autres Spire, Worms, Francfort, Mayence, Heidelberg, Ulm, Augsbourg, Munich. Il ne manque pas de rechercher avec soin le nom que chacune d'elles portait du temps des Romains; il décrit les bâtiments publics, les curiosités, et surtout les arsenaux; il se loue fort de la réception qui lui a été laite par l'électeur palatin et les autres princes allemands auxquels il a été présenté. Il s'arrête avec une admiration marquée sur une horloge merveilleuse qu'on lui montre à Augsbourg. Il remarque tout ce que les ducs de Bavière ont fait pour embellir Munich : les antiquités , les ra-
CB ITALIE, AUitKAGHEy ETC. SOI
relés qu'Us oui ratteinblées» parmi lesquelles il distingue le casque et ïépée que le roi François avait à la bataille de Pavie, «le plus rare trophée, dit-il, qui soit non-seulement li, mais en tout le monde^ » A Scbwatz , dans le Tyrol , il examine en détail des mines d'argent, et se sent saisi des mêmes impressions de pitié et de dégoût qu'ont si souvent exprimées ceux qui ont assisté à de semblables travaux. « Et est chose effroyable que d'ouïr au milieu d'une montagne, où Ton ne voit goutte du monde , que par le bénéfice de deux ou trois méchantes lampes, un bruit continuel d'eaux et de voix, y entrevoyant des hommes qui sont pâles, de vue égarée, qui seulement en V9US regardant donnent de l'appréhension. » A Hall, il Visite des salines où 11 trouve un labyrinthe de salles « aussi malaisé d'en sortir, dit-il, comme celui d'où Theseus par le moyen du peloton de fil que lui donna Ariadne se sauva. »
Arrivé à Trente, « ville demi-italienne», il se réjouit c de sortir de la petite barbarie et buvette universelle, ne trouvant point que tous les mathématiciens de notre temps puissent jamais si bien trouver le mouvement universel que les Allemands le font faire à leurs gobelets. De vrai, c'est une nation qui généralement fl beaucoup de bonnes parties, pour être tenus fort fidèles, fort vaillants , et fort ingénieux et studieux , comme il appert par les grands personnages qui en sont sortis. Mais , cette si grande fréquentation de bouteilles obscurcit tellement toutes les autres parties , que ceUt les rend méprisables et inaccostables de tout le monde ; car ils ne pensent faire bonne chère, ni permettre amitié ou fraternité comme ils di* sent^ i personne , sans y apporter le seau plein de vin pour la sceller i perpétuité. »
« De Trente je passai à Bassan , petite ville d'où est ce bon peintre qui en a pris le nom. Elle est au pied des montagnes, et me réjouis extrêmement quand je la vis , pensant avoir recouvré la vue, pour ce que je ne l'avais plus Kmitée de ces montagnes, où je fus dix jours entiers à les passer. » On voit, par ce LUI 20
302 voTAOB DU dik: de rohan,
passage, et le peu de goât que nos ancêtres, semblables en cela à Mr. de Cbileaubriand, a? aient pour les nioniagnes, et la difficulté, l'incroyable lenteur, avec lesquelles on TOyageait alors.
Sorti de Bassano , le duc se rend h Padoue. Padoue <x bâtie par Antenor et qui a été ancierniement renommée et désirée d'être vue par^dessus toutes villes d'Italie, non pour sa beauté, mais pour Toir un si grand personnage comme était Tite-Lire, auquel on a dressé dedans la saHe du palais son image, avec celles de plusieurs grands personnages qui par leurs écrits ont perpétué leur nom et honoré leur patrie. »
Partenu en vue de Venise , «c c'est bien un des miracles du monde, dft*il, que cette ville... Aussi ne vois* je point que rien ait été capable de faire prendre cette bisarre assiette de ville à personne du monde que la peur (car die fut commencée du temps qu'Attila mettait à feu et a sang toute l'Italie), par les ci«» toyens des villes d'alentour qui en étaient les plus saisis.... Les premiers fondements en furent jetés à Réalte (où il y a un fort beau pont, bâti tout dessus une arche), et s'est toujours agran« die, de telle façon que d'une retraite de paoureux , il s*en est aujourd'hui rendu une république, la plus riche et la plus redoutable de toute la chrétienté, et qui n jusqu'ici gardé sa vir» ginité, pour n'avoir jamais été prise, ni jamais changé de gouvernement depuis 1 100 ans qu'elle dure, par le moyen de leur bon ordre, de leur grand trésor, de leur rare et superbe ar* senal, où il y a cent galères^ si bien garnies tant d'artillerie et d'autres sortes d'armes , que de toutes choses qui y peuvent être nécessaires... Quant à leur sorte de gouvernement , elle est fort semblable au Spartiate ; mais leur duc a encore moins de crédit , lequel ils font fort vieux , afin qu'il ne dure guère , pour ce qu'en cela ils aiment le changement. Depuis qu'il est ccéé, il ne sort jamais du palais de Saint-Marc que les grandes fêtes, et le jour qu'il épouse In mer. C'est pourquoi^ h ce que je crois, ils ont embelli ce palais, ou plutôt cette prison du duc, car ils n'ont rien épargné afin d'avoir les phis excellants peîn«
EN rfAhlM^ ALbKnAGMSy BVC. 303
très qui se pouvaient trouver pour rembeUir : entr'autres le Titien, Tinloret^ le Bassan et Paul Véronèse y ont autant fait de cbefs-d'cnivre que de tableaux, q II parle ensuite de TégUte el de la place de Siiint-Maro. «e Pour le faire court, si je voulais^ rèmiarquer tout ce qui en est digne, je Craindrais que le papier me manquai. Contente^toi Jonc ma oaémoire» de te ressouvenif qu'ayjEmt vu Venise, tu as vu un des cabinets des merveilles du monde, duquel je suis parti aussi ravi et content tout ensemble de Tavoir ftie, que triste d*y avoir demeuré si peu, raériiant non trois ou quatre semaines, mais un siècle, pour la considé^ rer à l'égal de ce qu'elle mérite. )»
Passons Vioence , Vérone ^ Brescia, et Crémone «limitedelà puissance des Vénitiens, dit le duc, mais non de leurs désirs, » et arrivons avec lui à Milan. Là , après sa dissertation de rigueur sur l'origine de la ville, jl adipire la fertilité de ses environs et Thabileté de ses artisans. «.Sous cet état, dit-il» et celui de Naples, les gentilshommes ne sont point marchanda, comme par tout le reste de l'Italie, et sont fort. somptueux en riches habillements , et pour eux et pour leurs chevaux; appliquant toute leur industrie à faire, quelque jour de parade et. particulièrement au carnaval, que leurs riches habillements suppléent au défaut de leur bonne mine, ce qui a tellemept fSyC ' adonner les artisans à bien travailler, qu'ils se sont rendus excellents, chacun en leur métier, sur tous ceux d'Italie, de façon que qui veut avoir de belles armes, de belles étoffes,, de beaux harnais de chevaux , de toute sorte de broderie , et bref de tout ce qu'on peut souhaiter, il n'en faut point chercher ailleurs si Milan n'en fournit. »
Ce sont les produits de cette industrie milanaise qui attirent le plus l'attention du jeune voyageur, après la citadelle» « J'avais plus mon cceur, dit-il, à voir toutes les rues de ces artisans que le reste des beaux bâtiments de Is^ ville (enire lesquels le dôme est très-aiiperbe et bâti de marbre blanc), pour ce qiie le peu de demeure que j'ai été contraint d'y faire , ne m'a pas
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permis de pouvoir tout voir. Me contentant donc de ce qui en est le plus remarquable^ me disant être Lorrain^ j'entre dans la citadelle j que je vis fort à mon aise, pour ce que, comme Français , il est très-difficile et presque impossible de la voir, à cause que les Espagnols craignent plus ce nom qu'ik ne Taiment. » Suit la description de la citadelle. « En somme, c'est la plus accomplie que j'aie jamais vue , n^y manquant rien à mon jugement, sinon que la garnison n*est pas française. » Puis il fait ses adieui à la ville par celte phrase caractéristique : c Après donc l'avoir vue selon que le peu de temps m'en donna le loisir, je partis de Milan , non sans regret de ne la voir possédée de ses légitimes seigneurs, mais en espérance qu'un jour nous la reconquerrons justement, avec plus de gloire que nous ne Ta vous perdue par malheur. »
Celte manière de sentir^ toute française , éclate encore davantage aux approches de Pavie. « De Milan allant à Pavie , je passai par un parc qui a vingt milles de tour, et dont maintenant les murailles sont toutes ruinées, où le malheur accompagna et noire roi et sa nation , de telle façon que ne pouvant être défaite que par soi-même , il fallut qu'un de nos princes du sang , après avoir été disgracié , allât se rendre à Charles-» Quhrt , qui par Téprenvc qu'il avait faite contre nous , et trop connu pour lui que la nation française ne pouvait être vaincue que par elle-même , fit chef de son armée Mr. de Bourbon par qui le roi François fut pris et défait.» Il y a là, sans doute, de cette vanterie gauloise qui ne s'est pas perdue depuis ; mais il faut le reconnaître , c'est une dos formes du patriotisme français. On remarquera aussi ces mots: notre roi et êa nation; une expression pareille ne se trouverait pas sous Louis XIV. Du reste, Pavie lui paraît c une grande et vilaine ville, où il y a un méchant château et un fort beau pont de pierre tout couvert. Il y a encore une chapelle où , disent-îls , les os des corps de ceux qui furent tués en une bataille , ayant été transportés du champ en un certain lieu pour les faire brûler, la nuit, par
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miracle > se trouvèrent tous arrangés dans la dite chapelle , où ils sont encore gardés fort soigneusement : mais> ce que me dit un des moines de là-dedans, il n'est pas damné qui ne le crott.
€ Cette Tille est du duché de Milan, lequel suivant , je passai leThesin et le Pô , deux des plus grandes rivières d'Italie, et arrivai à Tortonc ^ petite ville et château qui n'est remarquable que pour être le lieu où le roi Charles VIII , revenant de la conquête du royaume de Naples avec la moitié de son armée , après avoir descendu les monts Apennins ( qui ne sont guère loin de lii), fut attaqué des Milanais et des Vénitiens, lesquels, suivant l'ancienne coutume française, il défit, et malgré eux retourna en son pays. Et sortant du duché de Milan , je commençai à entrer dans ces monts Apennins , qui est le commencement du pays des Génois, fort stérile et fâcheux i passer. Mais quand j'arrivai à Gènes , j'oubliai la peine passée , par le présent contentement que je reçus de voir une si belle ville. 9
Suit la description de Gènes c située en Ligurie entre les monts Apennins, au plus méchant pays de l'Italie , et le plus fitioheux abord de ville qui se puisse voir. Son assiette est- fort gênée, pour être bornée d'un c6té de la Mer Méditerranée, où il y a un fort bon port, et de l'autre, de montagnes. Mais comme ils ont eu peu d'espace, ils Tont bien employé, et ont tellement pris peine de la rendre belle , qu'elle a acquis le nom de Superbe. Elle a été une des puissantes républiques d*Italie> mais ils ne se sont su bien maintenir, n*étant rien , quoiqu'ils soient encore puissants, au prix de ce qu'ils ont été....
« Sortant du Genevois , je passai par Messe (Massa) , qui est une ville et un château et un pays tout ensemble , aussi grand comme est le renom de son prince. Sa plus grande force con^ siste eh insectes qui affligent journellement les passants, et les persécutent de telle façon, que la demeure n'y est pas sûre pour eux, ce qui m'en Gi partir promptement , n*y ayant pas grande peine. Car en un pas et un saut j*en fus dehors, et entrai de-