VOYAGE DU DUC DB BORAN, EN HOLLANDE
1600 il ne pouvait jeter que quelques aperçut plu» ou moins heureux ; aussi bien n'y emploie- t-il que trente petites pages. Nout allons en extraire quelques* unes.
Commençons par la comparaison de TAIIemagne et de Tllalie.
« Selon mon avis et le jugement de la plupart , les deux naiions sont les plus conrorroes en gouvernement , et les plus difformes (dissemblables) en leurs mœurs et façons de vivre. Car l'Allemagne et l'Italie sont l'une et l'autre diverses en prin* ces et républiques , reconnaissant toutefois des supérieurs , l'une l'empereur > une partie de l'autre le même , et le reste le pape. Pour la ditersiié de mœurs , l'expérience le montre clai* rement. Ce qui procède de la ditersiié de leurs climats, car l'un étant froid rend leurs esprits assez grossiers et pesants , et l'autre plus chaud donne plus de vivacité et de subtilité. Le défaut qu'apporte cette pesanteur aux uns fait qu'ils ne sont si courtois et mêlés de si agréable conversation , ni si inventifs que les autres ; qui aussi pour leur trop grande vivacité et subtilité j la tournant plutôt au mal qu'au bien , ont moins de probité et de foi ; et même on trouvera plus aisément en AU lemagne un personnage exceller en quelque art singulier qu'en Italie , pour ce que ce sont esprits plus arrêtés , qui portent plus longtemps la peine, et qui ne s'adonnent qu'à tine étude principalement , au lieu qu'en Italie il se trouvera plus commu* nément de beaux et agréables esprits , pour ce que leur curiositi leur fait apprendre de tout un peu , et ne leur permet d'employer le temps requis à se rendre parfaits h une seule science.
« Quant à la diversité des heurs et malheurs des princes et sujets des deux nations , je dis que les princes d'Allemagne sont beaucoup plus riches en fonds que ceux d'Italie , mais non en revenu , pour .ce qu'ils ne chargent pas leurs sujets d'exactions ; et difficilement le sauraient>ils faire quand ils voudraient , tant pour n'avoir de citadelles , desquelles les princes ilalirns se servent comme d'entraves pour tenir en bride
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leurs sujets , qu'aussi pour ce que les peuples d'Ailemagne auraient recours à l'empereur. Outre cela ils dépendent (dépenseni) leurs biens assez magnifiquement , tant en leur train or* dinaire^ composé d'un nombre infini de personnes» qu'aussi à embellir leurs arsenaux. Car je crois qu'il y a plus de canons el de toutes autres sortes d'armes en Allemagne qu'en tout le restç de la chrétienté. Puis chaque prince» en ce pays-li » selon ce que son humeur le porte particulièrement » a quelque exercice auquel il dépend à bon escient ; de sorte que, pour la plupart » s*ils ne sont en arrière au bout de Fan » au moins épargnent-ils fort peu de chose ; ce qui peut à bon droit être Mxé de peu de prévoyance. Au contraire, les princes d'Italie» outre le trafic que ceux d'Allemagne ont en horreur» chargent tous les jours de nouvelles impositions leurs sujets » qui auraient en vain recours à l'empereur» tant pour être trop éloigné que pour le peu de puissance qu'il a en Italie. Pour le pape » le reconnaissant user de mêmes exactions que leurs maîtres » ce serait folie de s'adresser à lui pour tirer du soulagement de ce côté-là. Ils font aussi fort mécanique dépense en leur maison ; tellement que » si ce n'est en quelque pompe so^ lennelle , ils ne jettent pas les doubles dueais par les fenêtres » croyant que leur sûreté consiste seulement en l^urs grandi trésors» comme à la vérité c'en est un des principaux instni» ments. Mais seul il n'est assez fort assuré. Car encore que l'argent soit comme le corps des belles entreprises » et la bonne ambition comme l'âme » qui sont Tun sans l'autre sans effet et sans vie » comme le corps et l'âme séparés ; toutefois» tout ainsî que ceux qui ont plus de masse corporelle et même qui s'étudient à Taccroltre , ne sont pas d'ordinaire les plus spirituels, aussi a-t-on remarqué que ceux qui se sont proposé pour but d'avoir de grands trésors » les ont plutôt laissé perdre qu'ils n'en ont extcuté choses dignes de mémoire» ayant entende la btille ambition qu'ils devaient avoir dans les entrailles de la terre
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« Les princes d'Allemagne, quoique grands dépensiers, n*eicèdent point jusque-là que d'être entraînés de tyranniser leurs sujets pour subvenir à leur dépense , et par conséquent sont plus aimés de leurs peuples et vivent avec eut sans aucune défiance. En quoi je mets la principale félicité d'un prince, de laquelle il est impossible que les princes d'Italie jouissent. Car puisqu'ainsi est que tous les tyrans sont bals de leurs peu* pies , et ne peuvent vivre sans continuels soupçons et craintes, il s'ensuit que la plupart des princes d'Italie, qui sont baïs de leurs peuples , ne peuvent vivre sans continuels soupçons ei
crainlea La raison que nous avons dit rendre les princes
d'Allemagne plus beureux , fait participer leurs peuples i cet heur, n'étant point tyrannisés comme ceux d'Italie.
« Ce que les Italiens ont d'avantage sur les Allemands , c'est que les étrangers qui en les conversant pourront s'empêcher de comm\iniqtier i leurs vices, recevront plus de contentement en Italie qu'en Allemagne , pour ce que cette naiion est plut civilisée, plus gentille, plus attrayante, non-seulement qtie l'allemande , mais qu'aucune autre nation que j'aie pratiquée. Voilà la différence et ressemblance que je trouve entre les na* Hurels , les mœurs , les gouvernements , les beurs et les malheurs des princes et peuples d'Allemagne et dltalic. Ce que j'ai remarqué , sans y porter aucune passion ( n'ayant reçu en icelles nations que toute courtoisie ) , mais seulement mon opinion pure, qui ne sera peut-être approuvée de la plupart. Aussi me contenterai-je qu'elle le soit non du plus grand iiomibre, mais du meilleur. »
Certes , ce morceau fait grand honneur à notre jeune duc ; il prouve lui esprit d'observation bien remarquable i son âge , et l'on chercherait en vain sur le même sujet , dans tous les écrivains du dix-septième siècle , quelque chose d'aussi nettement saisi, d'aussi judicieusement pensé.
La comparaison de la France et de l'Angleterre présentait plus de difficulté y des oppositions plus nombreuses, plus cobi*
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plexes^ des ressemblances plus éloignées; néanmoins on y troU"* fera plus d'un irait à noter.
c La nation française est tenue fort courageuse , Tort clé* raenlè f fort courtoise en paix et en guerre , fort civile et fort spirituelle : vertus qui sont combattues de grande légè* reté, inconstance, insolence, vanité et outrecuidance. Maintenant voyons les vertus et les vices qui accompagnent la nation anglaise. On ne leur peut Ater qu'ils ne soient fort belliqueux, fort courtois en temps de paix, civils et assez spirituels; ma», au contraire, ils sont cruels, vindicatifs, superbes, soupçonneux , gens' qui s'offensent aisément et pardonnent difficilement , qui , en somme (je parle de la plupart ), ont pour patron ritalie ; mais, comme n'ayant pas tant d'esprit, n'ont pas si bonne grâce , au prix d'eux , à dt^guiser leurs mauvaises conceptions
c L'Angleterre vit aujourd'hui plus beureusement que la France. Car il y a plus de 60 ans qu'elle n'a eu aucune guerre civile ; et pour celle qu'elle a avec l'Espagnol , elle l'incommode fort peu , pour avoir affaire à un ennemi éloigné , et lui sert de prétexte à une infinité de voleries qu'ils exercent sur mer , et contre les Espagnols et contre les Français. Au contraire , le peu de temps qu'il y a que nous sommes sortis d'und si longue guerre civile , fait que parmi nous plusieurs volontés sont disposées i y retourner. Mais qui comparera celles qu'ont eues les Anglais avec les nôtres , trouvera qu'il n'y a nulle ressemblance ; car encore qu'aux nôtres , lorsque le conseil italien s'est mêlé avec l'exécution française , il y ait eu de grandes cruautés, elles ne sont toutefois comparables i celles d* Angleterre ; pourvu qu'il me soit permis d'en excepter^ la. seule journée du massacre de St. Barthélémy; journée qui sera aussi malheureuse en l'autre monde aux inventeurs et exécuteurs d'icelle, qu'elle le fut en celui-ci aux gens de bien; journée aussi indigne d'être advenue en la chrétienté, que sont indignes d'être appelés chrétiens les exécuteurs de telles cruau-
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tes; journée» dis-je, advenue en France non natureilemenC mais par Part du diable qui eut , par permission de Dieu , celte puissance sur ses serviteurs , afin de montrer la constante résolution de ceux qui restèrent , et que ce n'était la prudence humaine de ces massacres qui maintenait son Eglise^ mais la seule divine puissance.
« Je confesse aussi que le peuple d'Angleterre est plus heureux que celui de France, pour ce que quand les guerres ci^ viles y sont allumées elles se terminent par batailles, ce qui fait qu'elles ne durent si longtemps ; outre ce que la cruauté s'exerce contre les grands et non contre les peuples. En temps de paix aussi il n*est tant chargé de tailles et impositions que le nôtre. Mais quant à la noblesse , la française , à mon jugement , est beaucoup plus heureuse que l'anglaise, tant pour ce que celleci paie taille comme le peuple, qu'aussi pour la rigueur de justice qui est si ordinairement exercée contre eux , qu'il y en a qui prennent la grandeur de leurs maisons par le nombre de leurs prédécesseurs qui ont eu la tête tranchée. . • . Outre cela les privilèges de la noblesse en France , sa liberté , la fomiliariié dont le roi use en leur endroit, au lieu de la superstitieuse ré-* vérence que les Anglais rendent au leur, fera préférer sans doute à un étranger la noblesse française à l'anglaise.
« Au reste si l'heur d'un roi consiste à avoir un beau, riche el grand royaume, i être bien servi de sa noblesse, et ii lever argent quand il veut de son peuple, le roi de France surpasse de beaucoup celui d'Angleterre qui a un royaume de la moitié moindre que la France , qui est assisté d'une noblesse de bas aloi, les cadets de laquelle ne font point de difficulté de trafiquer et même d'exercer métiers mécaniques , et qui n'oserait avoir levé un denier sur son peuple, outre l'ordinaire, sans avoir premièrement assemblé les États, qui l'octroient ou le refusent à leur volonté.
<c Quant à la sûreté des deux royaumes contre l'ennemi étranger, ils semblent être également invincibles, pourvu qu'ils ne