EV ASGLBTBRRB ET SC088E
•oient désunis par guerres civiles. Car le fossé qu'^a œtui d'Angleterre supplée à ce que celui de France est beaucoup plus puissant. Je finirai disant qu'encore que l'Angleterre soit aujourd'hui plus heureuse que la France» il semble qu'elle est bien près du période (déclin) de sa félicité, qui dépend de la vie de leur reine qui a soixante-dix ans, et mourant laisse bien un héritier légitime, mais non approuvé de tous. Nous , s'il platt à Dieu Qe le prophétise pour le long temps qu'il y a que dure notre malheur), sommes tantôt près d'entrer en possession d'une meilleure fortune , qui commencera, lorsque celle d'Angleterre finira. »
Chacun remarquera à quel point Rohan a prophétisé juste<> Il semble pressentir Louis XIV, et en même temps le désordre et la tempête à la suite de Tavénemeni des Sluarts.
Dans le parallèle de l'Ecosse et de la Bohême , il se déclare pour le système de l'hérédité royale contre le système électif, et ses raisons sont les meilleures qu'on puisse donner.
« Il est certain qu'on sert avec plus de plaisir son prince né tel qu'aucun autre élu ; et que le prince par la même sympathie s'étudiera plus à bien traiter ses sujets , aura plus de soin de conserver son royaume qu'il doit laisser à ses héritiers, que ce-* lui qui est incertain qui en jouira après sa mort ; ne sachant point s'il tombera entre les mains de son ennemi aussitAt que de son ami. Outre cela, parce que l'élection, quoique autorisée par toute une noblesse et de tout un peuple , se fait le pfus souvent des personnes qu'ils n'ont jamais vues ni connues que par une réputation quelquefois menteuse, comme il est arrivé diverses fois aux Polonais. Quand ils se voient par expérience frustrés de leiu* espoir, ils ont recours au repentir ; et quand le repentir n'apporte point de remède pour être trop tard, il apporte un déplaisir extrême qui fait recourir à des remèdes violents. A quoi l'empereur (Rodolphe 11, roî de Bohême) voulant remédier, fait son ordinaire séjour en Bohême, pour l'appréhension qu'il a de ce qui se pourrait machiner contre lut
72 V0YA6£ HO DOC J» BOBAN, EN HOLLAHDE^
en son absence. Ceci donc peut à bon droit ienir rang entre les malheurs qui accompagnent ordinairement un royaume ëlec* fir : duquel semble étreexempi un successif, où le plus souvent on connaît celui qui succédera , ei lui-même le sachant s'ëludie de se rendre agréable au peuple qui doit être à lui; au lieu que celui qui doit être élu a peut-être pris une nourriture (out« contraire »
Rohan compare ensuite le roi d^Ecosse au roi de Bohême^ Jacques Vl à Rodolphe II.
« Les exercices du roi d'Ecosse doivent plus apporter de contentement, pour ce qu'ils sont aussi convenables à un grand prince que ceux de l'empereur en sont indignes. Car l'un exerce son esprit à la lecture d*auteurs capables de former et faire cette belle et miraculeuse conjonction de prince et de philosophe, et endurcit son corps aux peines de la chasse qui est Texercice le plus conforme à celui de la guerre ; au contraire l'empereur prend beaucoup de peine h se rendre peintre , la« pidaire^ et à voir travailler ses chevaux du haut d'une tour, sans jamais monter dessus, pour se reUcher l'esprit de si belles occupations et si convenables à un qui porte le titre d'empe* reur de Rome, de César et d'Auguste. Il se récrée dans un petit sérail qu'il a, pour imiter en cela les empereurs des Turcs, et non i se trouver personneliement à là conduite des ar* mées.... »
Pour abréger, nous laissons la comparaison de Venise et de la Hollande, et nous arrivons au dernier chapitre de l'ouvrage^ chapitre charmant, où Ton voit le jeune et brillant compagnon d'Henri lY mettre aux pieds de sa mère, en fils respectueux et tendre, la relation telle quelle de sa pérégrination de vingt mois.
« Il ne me reste plus que le royaume de Hongrie, lequel je ne puis comparer, tant pour me demeurer seul que pour être^ a la vérité, seul malheureux, sans y trouver aucune espèce il'beur; car étant délaissé de Dieu et du monde, il se peut
Ur AVQLBnUB BT BG08SB. 73
bien dire être la proie tous les jours des armes turquesqnes et chrétiennes ; royaume qui encore que la rivière <lu Danube^ tant renommée en Europe, passe tout au travers, et que le ciel ne couvre endroit de terre plus fertile , toutefois il se peut aujourd'hui, pour le moins ce qu'en tiennent les Chrétiens, accomparer au pays le plus stérile de la terre, pays^ dis-je, plus fertile de têtes et os de morts que de champs de blé ou clos de vignes. Je ne saurais m'amuser à décrire telles misères. Aussi ne voulant finir cette description par un si mélancolique dis* cours, je le changerai pour vous dire, ma mère, qu'après avoir vu l'état que vous faisiez de mon osuvre, plutôt pour l'amour de moi que pour le mérite d'icelle , j'ai pris la hardiesse de vous l'adresser, ne voulant faire comme ceux qui, après avoir écrit quelque belle oeuvre, la dédient plutôt i ceux de qui ils espèrent de la faveur qu'à ceux à qui ils la doivent. J'aime mieux faillir en ce que je vous adresse chose indigne de vous pour la rendre plus digne, que de les ensuivre en cela. Aussi ne l'ayant fait que pour moi et pour mes plus particuliers amis^ je ne le pouvais mettre entre les mains de personne qui sût si bien choisir ceux qui la doivent voir pour m'apprendre et non pour s'en moquer, que vous, /icceptez-la donc comme vôtre, je vous supplie, si vous l'en trouvez digne; car puisqu*elle est latte par la personne du monde qui vous est la plus obéissante, vous ne la devez refuser, mais plutôt supporter ses défauts, et, pardonnant à mon ignorance et i mon peu d'esprit, en approuver le don puisqu'il égale mon pouvoir. Vous aurez pu voir en ieelle la description, l'assiette, Torigine des lieux où j*ai passé : aussi, de petits discours sur quelques royaumes et l'ordre de quelques républiques ; puis des comparaisons des nations les unes aux autres. Bref, c'est le tableau de mon voyage que j'essaie de vous représenter le plus naïvement que je puis, plus orné de vérité en la simplicité de son langage que fardé de mensonges en paroles superflues, ce qui me fait finir par cette vérité, que je suis et prie Dieu d'être éternellement votre, etc.:D
On tait qu'il est peu de grands bommet qui n'aieol dà i rinfluence maternelle la meiHeure partie du déTeloppeoKnt de leur caractère et de leur génie. Boban fut austi de ce nombre. Caiberine de Partbenay ta mère était digne d'un tel fik. Pendant que Roban tenait la campagne, i Tépoque du siège de La Rochelle, elle s'enferma dans la place arec sa &lle; \h, tro» mois durant, cette femme de 70 ans reçut de cbair de cberal et de quatre ou cinq onces de pain par jour. Après la capitubtion, on les retint prisonnières jusqu*à la paix dans le cbâteau de Niort. Roban, dans ses Mémoires, a raconté cette capti* ▼ité. Nous venons de Ten tendre jeune s'adresser à sa mère, jeune encore elle*méme ; on sera toudié de l'entendre parler encore de sa mère, alors que l'âge l'a atteinte, et que lui-même peut se dire Tieîlli dans les combats d'une rude et pénible TÎe: « Retenues captives, sans exercice de leur religion, et si étroite* ment qu'elles n'avaient qu*un domestique pour les servir, ceb néanmoins ne leur 6ta ni le courage ni le zèle accoutumé au bien de leur parti ; et la mère manda au duc de Roban son fils qu'il n'ajoutât aucune foi h ses lettres pour ce que Ton pourrait les lui faire écrire par force, et que la considération de sa misérable position ne le fit réclamer au préjudice de son parti,, quelque mal qu'on lui fit souffrir : résolution vraiment cbrétienne et qui ne dément point tout le cours de sa vie, qui, ayant été un tissu d'afBictions continuelles, eHe s'y est trouvée telle» ment fortifiée de l'assistance de Dieu, qu'elle est en bénédiction i tous les gens de bien , et sera à la postérité tm exemple illustré d'une vertu sans exemple et d'une piété admirable*.
• Voyez BibL t/mV., juillet 1844, pag. 56 et 57.
l9toigra|)t|tr*
NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE A.-P. DE €ANDOLLB» par Mr. le Professeur A. de la Rive.
Le 22 septembre 1841 ^ j'annonçai dans la Bibl. Univ. la ^nde perte que Genèfe et le monde savant venaient de faire par la mort de A. -P. De Candoile ; je pris alors l'engagement de rappeler les services que cet homme éminent à tant de titres avait rendus à la science et à son pays. Mais peu de temps s'était écoulé, et déjà des notices publiées en langues diverses avaient retracé, bien mieux que je n'aurais pu le faire, la vie et les travaux de De Candoile. Je me suis donc demandé^ quand j'ai voulu reprendre la plume^ s'il n'était point superflu que je vinsse, à mon tour, écrire la biographie de celui à la mémoire duquel tant d'hommages mérités avaient été rendus. J'ai hésité, je Tavoue; et si je me suis décidé à suivre ma première impulsion^ c'est que j'ai acquis la conviction qu'on est toujours à temps d'exciter l'intérêt quand on parle de De Candoile, et qu'il y a toujours quelque chose de nouveau à dire sur un . homme tel que lui. Cependant je ne me suis point dissimulé que les exigences du lecteur seraient d'autant plus grandes que j'a- Tais tardé davantage ; mais cette raison même, loin de me décourager y aurait suffi pour me faire tenir à honneur de persister dans ma résolution, quand des motifs impérieux ne m'en auraient pas fait un devoir. — Ces motifs, les voici :
J'avais à cœur, avant tout, de rendre à la mémoire d'un homme pour lequel j'avais autant d'affection que de respect, le seul témoignage de reconnaissance que je puisse maintenant lui offrir.
Je d&irais que la Bibliothèque Universelle^ à laquelle il portait un si Tir intérêt, ne fût pas prif ëc de la biographie de Tun de ses collaborateurs les plus actifs et les plus illustres , tandis qu'elle renferme celle de tous les autres.
Je voulais transmettre à la génération qui s'élève et qui n'a pas connu De Candolle, les détails d'une vie si bien remplie, vrai type de la vie du savant et du citoyen.
J'étais mu , enfin , par le sentiment qu'en racontant cette vie, dont la dernière et la plus longue partie est intimement liée à l'une des époques les plus remarquables de notre histoire, je trouverais l'occasion de rendre aux hommes qui faisaient alors l'honneur de Genève, un hommage dont l'expression vive et sentie ne peut partir que de ceux qui ont eu le bonheur de les connaître.
Une considération qui n'a pas été non plus sans influence pour me déterminer à prendre la plume , c'est qu'aucune des nombreuses notices qui ont été écrites sur De Candolle, ne me paraît avoir réellement embrassé dans son ensemble cette vie composée d'éléments si variés '.
' Voici la liste des notices écrites sur De CAodolIe auxquelles je fais allusion ; je ne parle pas de plusieurs autres qui ne sont guère que la répétition de celles-lù, avec moins de détails :
Mr. de Martius» Eloge prononcé devant la Société royale de bolaniftue de Bayière, a Raiisbonne, le 28 novembre 1841. Imprimé d*abord dans VAUgemeine ZeiUmg, puis d'une manière plus complète dans le Flora, journal botanique de Ratisbonne, n^ 1 de 1842. "Traduit en anglais dans Sillimarfs American Journal, vol. XLIV^ n<* 2.
Flourens, Eloge historique d*Aug.-Pyr. De Candolle , lu a la séance publique de l'Institut de France, le 19 décembre 1842. Imprimé à Paris, par rinstitut.
Morren , Notice sur la vie et les travaux d*Aug.-Pyr. De Candolle , lue à la séance publique de TAcadémie royale de Bruxelles, le 14 dé^ cembre 1842. Imprimée à Bruxelles, broch. in-12.
Daubeny, Sketch of the wrightings and philosophical character of A.-P. De Candolle, read at ihe Ashmolean Society of Oxford, Febr. 1S^ 1843. Imprimé dans Edinburgh new Philos, Joum,, avril 1843.
Danal, Eloge historique prononcé à la séance de rentrée des Faculté» de Montpellier, l« 8 novembre 1842. Imprimé a Montpellier, br. in-i®.
DS A.*P. DB GAHDOLLB. 77
Mr. de Martius et Mr. Flourens ont rëusti, l'un ayec la chaleur et rentralnement d'un poète» l'autre aTec la grâce et Tëlégance d'un littérateur plein de çoùt, à peindre DeCandoiie de la ma* nière la plus heureuse ; ils ont fait ressortir» en hommes placés i la hauteur du savant dont ils parlaient, ses mérites scientifi* ques, la nature et la portée de son génie. Mais» dans ces tableaux faits de main de maître, le sayant domine presque exclusivement» rhomme est trop sur le second plan : c'est l'œuvre de naturalistes éminents, parlant d'un naturaliste de premier ordre.
Mr. Morren nous donne, il est vrai, quelques aperçus de la vie intérieure de DeCandoiie; mais» l'auteur n'ayant pas connu personnellement celui dont il parle» ces aperçus ne peuvent être ni complets ni toujours justes ; aussi» malgré l'intérêt que Mr. Morren a su répandre dans sa notice» je n'y retrouve pas toujours le De Candolle que j'ai connu.
Mr. Daubeny est celui qui me parait avoir le mieux apprécié le caractère de De Candolle au point de vue de la science et du travail. On découvre dans sa notice les souvenirs du disciple intelligent» qui a vu de près le maître et a su le comprendre. Mais la science jHire n'était pas tout chez De Candolle» et le titre même de l'essai de Mr. Daubeny prouve que l'auteur n'a eu en vue qu'une appréciation philosophique des ouvrages du savant » qu'il est loin » par conséquent » d'avoir embrassé l'ensemble de sa vie.
Celui des biographes de De Candolle qui est entré dans le plus de détails intimes sur lui» tout en sachant faire une juste appréciation de ses travaux, est, sans contredit» Mr. Dunal son élève et son ami. Mais c'est surtout le De Candolle de Montpellier que Mr. Dunal nous a peint» et» quelque fidèle que soit le tableau qu*il nous a déroulé de la vie de noire compatriote» il est difficile que des Genevois n'y découvrent pas quelques lacunes.
Discours de Mr. le premier syndic Rigaud au Conseil Représentatif» le 27 septembre 1841. Imprimé dans le Mémorial de ce Conseil.
Discours prononcé» le 8 août 1843» par Mr. le professeur Cellérier» recteur de l'Académie» à la cérémonie des Promotions.
Deux notices faites à Gefiè?e, Tuoe en 1841, psr le premier syndic de la république, Mr. Rigaud, Tautre en 1842, par le recteur de T Académie, Mr. Cellérier, ont eu essentiellement en Tue le citoyen et le professeur genevois, tout en faisant quelques excursions heureuses dans le champ de la vie privée et dans le domaine de la science. Il est impossible d'ex* primer plus noblement, au nom du pays qui a vu naître De CandoUe, les regrets que sa mort y a causés, et le vide qu'elle y a laissé. Mais ces notices destinées à être lues publiquement, la première dans une séance politique» la seconde dans une séance académique , ne devaient nécessairement pas dépasser certaines limites ; aussi elles ne pouvaient être complètes.
Je ne me flatte point, on peut le croire, de faire aussi bien, et moins encore de faire mieux que mes nombreux prédécesseurs dans Tœuvre que j'entreprends; j'ai eu le temps de reconnaître combien il est diflficile de tracer le portrait fidèle et complet d'un De CandoUe ; mais j'ai aussi acqub la conviction que ce portrait était h faire. J'essaierai donc, et si, pour accomplir cette tâche, il faut surtout y moUre du conir, je ne désespère pas de réussir. Ce que je vais tenter, c'est de faire connaître l'homme tel que je l'ai compris, tel que je lai aimé. Pour atteindre ce but, je raconterai simplement sa vie : sa vie atee $es éirénements extérieurs, avec ses travaux scientifiques ; sa vie dans le silence du cabinet , comme dans le tourbillon des affaires et du monde; sa vie, enfin, dans les impressions qu'il éprouvait, autant du moins qu'il m'a été donné de les cotinattre» soit par les notes qu'il a laissées luimême', soit par les relations que j'ai eu le bonheur de soutenir avec lui.
• Mr. De Candolle a laissé des llémoires sur sa vie, qae son fils a bien Toulu me confier; mais je me suis imposé la loi de n'en faire usage que pour compléter ou rafraichir mes propres souyenirs. Je n*Ai cité aucun fait dont je n'eusse déjà eu connaissance par De CandoUe lui*méme; je n'ai laissé percer à son égard aucune impression que j« D*eussa déjà éprouvée avant la lecture de ses Mémoires.
DB A.P. m GA1I]>0LI*B. 79
Je ne m'étendrai pas beaucoup sur Tenfance de De Candolle. Je ne suis pas de ceux qui lisent après coup la vie de Thomnie fait dans celle de l'enfant ; je crois peu i l'avenir des fruiu précoces ; si De Candolle montre de très - bonne heure du goût pour l'élude^ de l'aptitude et de la facilité pour le tra« ▼ail , je ne ptiis voir là les symptAtnes d'un mérite bien trans* eendant. Que d'enfants^ en effet, qui ont donné les mêmes espérances ! combien peu qui les ont réalisées !
De Candolle naquit i Genève le 4 février 1778 ; on a souvent fait le rapprochement que Linné était mort le 1 0 janvier de la même apnée. Son père était Tun des premiers magistrats de la république» et sa famille, originaire de Provence, y existe encore et y jouit d'une considération méritée. L'un de ses ancêtres était venu s'établir à Genève , fuyant les pei-sécutions religieuses qui enrichirent cette ville de tant d'hommes puissants par l'intelligence et par l'élévation du caractère.
Le jeune De Candolle, après avoir suivi le Collège, entra en 1792, comme étudiant , dsins l'Académie. La tourmente révolutionnaire, qui aijiiait alors Genève, interrompit fréquemment ses études, et l'obligea de se réfugier avec ses parents dans une campagne située au pays de Vaud, près des bords du lac de NeuchAtel. Il put cependant revenir à Genève, au printemps de 1794, et y suivre quelques leçons de botanique que donnait alors Mr. Vaucber. Ces leçons achevèrent de développer lèpre* mier goût de botanique que le séjour de la campagne venait de provoquer en lui, et qu'il lui avait permis de cultiver. Elles eurent atissi pour effet de le mettre en rapport avec Mr. Vauclier ; et les relations intimes et toujours les mêmes , tnidgré des séparations nombreuses et prolongées, qu'il soutint avec cet homme distingué à tant d'égards, furent constamment pour tous les deux une grande source de jouissance. C'était chose étonnante, au premier abord, que ces deux hommes si différents par leurs goûts, par leurs habitudes, par leur manière de voir, se convinssent aussi bien, et fussent si fortement attachés Tun à
80 HOTICE SUR LA VIS STLB8 ODVBAGSS
Tautre. Et pourtant, pour qui les connaissait , rexpitcalion de ce pbënoroène moral était facile : il n'y avait pas uni<)ueiiieBt entre eux le lien d'une passion commune pour la même science; il y avait^ de plus, la même lucidité dans Tesprit, la même viya* cité dans la conception , le même plaisir à obliger, la même éléTation dans le caractère, le même amour pour leur pays.
En 1796, âgé par conséquent de 16 ans seulement. De Can* dolle fut , avec trois de ses condisciples , faire un court séjour a Paris. La circonstance qu'il fut recommandé à Dolomieu , et plus encore peut-être le besoin qu'il éprouvait de se rappro** dier des hommes distingués, le mirent en rapport avec plusieurs des naturalistes célèbres de Tépoque. Il entendit et connut Cu« ▼ier; il entrevit Desfontaines, qui devait être plus tard son maître et son ami ; il se mit de lui-même en relation avec Lamarck, dont il avait déjà étudié la Flore française , ouvrage qui devait devenir presque entièrement le sien. De retour à Genève, il sentit le besoin de soutenir avec les savants que renfermait alors sa ville natale , des relations du même genre que celles qu'il avait entamées à Paris. Il se mit facilement en rapport avec Senebier ; et la liaison qu'il contracta avec ce savant aimable et bienveillant, dont les travaux plus ingénieux que profonds sont marqués au coin d'une rare sagacité, contribua sans doute à augmenter chez lui le goût de la botanique , et par* ticulièrement de la physiologie Végétale. Aussi conserva*t-il tou« jours une profonde reconnaissance pour Senebier, et il lui dédia le premier genre de plantes qu*il fut dans le cas d'établir.
De Candolle connut également Horace*Bénédict De Saus* sure ; mais cette relation, de courte durée, ne fut pas bien in« time. Le caractère sévère et l'esprit rigoureux de De Saussure allaient moins bien à De Candolle que la facilité gracieuse et Tespèce de laisser-aller scientifique de Senebier. D'ailleurs , ce qui mil peut«être un peu de froideur dans cette courte relation entre le grand physicien dont s'bonore Genève , et le grand botaniste dont elle devait également s'honorer plus tard^ ce fut
DB A. -P. DK CANDOLLK. 81
rkiitôlance avec laqueHe De Saussure chercha à dégoAter De Candolle de la botanique peur le porter yen l'étude de la phy« tique ^ ei la fermeté avec laquelle le jeune homme de 19 ana tul résister à Tinfluence d'une autorité aussi imposante. Au reste, si De Saussure fut le premier, il ne fut pas le seul saTtnt qui eAt désiré que De Candolle dirigeât son génie vers la reebercbe des lois générales de la nature, au lieu de se borner ii en étudier un règne : j'ai entendu De Candolle lui-même tenir h honneur les regrets que son ami Biol lui avait eipriroés h cet égard y à la suite d'un travail de physique expérimentale qu'ib avaient fait en commun, et dont j'aurai plus tard occasion de parler.
Mais est-il possible, est-il convenable, d-imprimer forcément une certaine direction aux goûts et à Taptitude d'un jeune bomme? Je ne le pense pas ; d'ailleurs je ne crois pas beaucoup à l'influence des circonstances extérieures pour déterminer cette direction, il existe chez Thomme de génie, et c'est le seul ici que j'aie en vue, des prédispositions, des préférences qui tiennent à la nature de ses facultés, et qui le poussent yers une certaine élude plutôt que vers une autre, Je ptuà souvent même sans qu'il s'en rende compte. Les circonstances extérieures sont l'occasion qui permet la manifestation de ces tendances ; elles n'en sont pas la cause, sauf dans quelques rares exceptions. Maintenant, jugeant après coup, doit-on, quand un homme a fait faire de grands pas à une science, regretter que ce ne soit pas sur une autre qu'il ait dirigé ses travaux ? Je ne puis Tadmettre. De Candolle aurait été, sans doute, un physicien des plus distingués ; mais n'oublions pas qu'il a été le premier botaniste de son époque. Il était né botaniste, il serait devenu physicien.
Les conseils de De Saussure , joints aux directions de Seoebier, ne furent pourtant pas sans quelque influence sur le caractère spécial des premiers travaux botaniques de De Candolle : ils contribuèrent à porter principalement son attention vers la LIV 6
82 NOnCS 8UB LA VIB BT tBS OOVBAGES
partie physique, toit physiologique, de l'étude des vëgétaui. Dans Télé de 1797, et dans Thirer de 1798, il entreprit les recherches auxquelles je riens de faire allusion ; les résultats en furent consignés plus tard soit dans ses outrages, soit dant des mémoires particuliers. Elles araient eu principalement pour objet la germination des graines des légumineuses, la régétation du gui, la marche de la sère dans les lichens. Dans le même été de 1797, il découvrit la première plante nouvelle dont il a enrichi la botanique. Un jour, il se glissait le long d'un de ces couloirs qu'on trouve sur les cAles du Jura, lorsque, aperce* tant sur une branche un corps rose qui lui était inconnu , il arrache la branche en passant, et l'emporte dans sa course ra* pide jusqu'au bas de la montagne, il reconnut ensuite que sa précieuse conquête était la réiiculaire rose dont il inséra plus tard la description dans le Bulletin Philoroatique.
Les premiers travaux scientifiques de De Candolle indiquaient déji chex lui de la perspicacité et un vrai talent d'observation. Ses recherches sur la végétation du gui jetaient un jour tout nouveau sur la manière de vivre de ce singulier végétal et en général des plantes parasites ; ses observations sur la marche de la sève dans les lichens annonçaient « chex le jeune bounisie , le désir d'aborder les plus grandes difficultés de la science , et la capacité nécessaire pour le faire avec succès. Ce dernier travail n'était pourtant pas exempt et quelques erreurs que l'auteur eut l'occasion de rectifier lui-même plus tiird. La Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève, fondée depuis quelques années par Bonnet et De Saussure, à laquelle il avait communiqué ses premières recherches» l'admit alors , quoique ï peine âgé de vingt ans , au nombre de ses membres. Elle commença ainsi, pour lui, la série de ces nom* breux honneurs scientifiques qu'il reçut successivement durant toute éa vie, et qui ne^ cessèrent qu'à sa mort * .
* Le lendemain de sa mort il arrivait encore à Genève un diplôme d'une Sociéié scieulifîqiie d'Amérique» qui décernait à De Candolle le titre de membre honoraire.
OB A. -P. DE CANDOLLC. 83
Nous somme» au commencement de 1798 » les circonslances politiques dans lesquelles se trouvait Genève devenaient de jour en jour plus graves; une réunion à la France était imminente. De Gindolle se décida à aller chercher une carrière hors de Genève, et à retourner à Paris, où l'attendait un vaste champ ouvert à sa noble ambition, et où rappelaient les souvenirs pleins de vivacité et de fraîcheur de son premier voyage. Il part, et do cette époque date pour lui la vie de Thomme fait, celle qui nous intéresse essentiellement, et qui doit surtout nous occuper. Paris 9 Montpellier, Genève» sont les villes qu'habite successi* vement De Candolle, et où s'élaborent ses travaux. Leurs noms résument d'une manière heureuse les trois grandes périodes entre lesquelles sa vie se partage naturellement à dater de 1 798; c'est ce dont il est Tacile de se convaincre, en jetant un coup d'ail rapide iur chacune d'elles.
La première période s'écoule à Paris de 1798 à 1808; elle •e passe au milieu du mouvement social et scientifique qui agitait alors cette grande ville, et auquel DeCandolle prit part ayec l'ardeur de la jeunesse et avec l'activité qu'il apportait à toute chose. La position honorable que lui assignent l'originaUté et l'importance de ses recherches le met bientôt dans l'intimité de ces savants qui étonnaient TEurope par le nombre et la grandeur de leurs travaux. La chaleur de son cœur et ton goût pour les sciences soeiales le poussent à s'associer aux efforts des amis de l'humanité, qui s'occupaient activement afors det moyens de soulager les classes pauvres. Ses qualités aimables et la haute portée de son intelligence le font accueillir avec faveur par les hommes les plus éminents dont se composait la société française k cette époque. Savant, philanthrope, hommo du monde. De Candolle trouve du temps potir tout ; sa vit déborde de toute part.
A cette période d'activité et, je dirai, d'effervescence, sdkv cède, de 1608 à 1816, une époque de tranquillité et de méditation. De Candolle est i Montpellier et, pendant les huit an-
nées de son séjour dans cette ville, il met en ordre, il élabore la prodigieuse quantité d'idées et de mitériiux qu'il avait em* portée de Paris.
Mais cette vie tranquille et peut-être un peu monotone ne pouvait longtemps lui suffire. Le besoin d'activité et la verve d'intelligence dont il était doué requéraient d'autres aliments. Paris devait être naturellement son point de mire ; il aurait été sans aucun doute le lieu de son retour, si les événements poli* tiques, en créant pour DeCandolle des circonstances nouvelles, ne l'eussent déterminé à quitter Montpellier pour Genève. Des souvenirs moins briibnts, mais peut-être plus profonds; des amis moins expansifs, il est vrai, mais tout aussi affectueux; des parents respectés et chéris de leur Bis, une patrie qui renaissait belle d'espoir et d'avenir, attiraient De Candolle à Genève ; un concours momentané de circonstances décida son retour. Il y revint en 1816; il ne l'a dès lors plus quittée : ee séjour, de 1816 i 1841, constitue la dernière et la plus longue des trois périodes de son histoire. Ce n'est pas le mouvement d'idées ni l'éclat de la vie de Paris^ ce n*est pas non plus la vie douce et facile de Montpellier, s'écoulanl au milieu d'un cercle d'amis intimes et de paisibles travaux, que De Candolle retrouve i Genève. Ce qu'il y trouve, c'est un mélange de Tun et de Pautre de ces genres de vie, c'est-à-dire une vie è la fois d'action et d'étude, de société et de cabinet ; heureuse combinaison des éléments qui avaient sticcessivement dominé dans les deux premières périodes.
On le voit , ces trois séjours de Paris , de Montpellier, de Genève, constituent dans la vie de De Candolle trois phases bien distinctes, et forment par conséquent, dans son histoire, trois époques bien tranchées et les divisions les plus naturelles sous lesquelles je puisse grouper les détails de celte vie si Ueii remplie , dont j'essaierai en terminant d'envisager Tensemble. C'est alors que je pourrai examiner jusqu'à quel point la succession de ces trois périodes, si différentes dans leur ca-
DB A. «P. DB CAMDOLfcB. 85
raciëre> a pu cdnlribuer ii la inanireslatioii des hautes fiicullés dont la Providence avait doué De Candolle : question intéressante que je me borne à indiquer maintenant» car il serait prématuré de l'aborder avant d'avoir réuni les éléments nécessaires, pour la résoudre.
1798-1808 (pABis).
Voilà De Candolle pour la seconde fois à Paris. Ce n'est pFus^ comme i son premier voyage, un simple séjour d'agrément en société avec quelques amis, qu'il a en perspective ; c'est seul, en vue de se (aire une carrière, que le jeune bomme de vingt ans se trouve fixé , pour longtemps peui-éire , dans cette grande ville. Il retrouve Dolomieu prêt à partir pour l'Egypte, et refuse de l'y suivre par déférence pour ses parents. Il essaie quelques études de médecine, et dans ce but il fréquente les hôpitaux; mais la vue des malades lui inspire une profonde tristesse , et it sent bien vile qu'il n'est point propre à l'art médical. C'est vers le Jardin des Plantes que se dirigent ses pas; son assiduité y est remarquée, it n'y est bientôt plus désigné que sous le nom du jeune homme à Varrosoir, à cause de l^abitude qu^il a contractée de s'asseoir des journées entières sur un arrosoir pour étudier des plantes et prendre des notes. Cette ardeur scientifique n'échappe point au directeur du Jardin, Mr. Desfontaines^ dont l'estime pour le jeune naturaliste ne tarde pas à se manifester. Le botaniste ^Héritier avait engagé Redouté, le fameux peintre de fleurs, à faire le dessin de toutes les plantes grasses qu'il verrait fleurir, afin de suppléer ain^i à l'impossibilité de les conserver dans un herbier; mais il fallait publier un texte avec ces dessins. Mr. Desfontaines, consulté, indique De Candolle qu'il connaissait à peine, mais qu'il avait deviné. Cette circonstance fit naître l'intimité qui a duré sans la moindre altération jusqu'à la mort de Des- ^ntaines, entre le maître et le disciple ; relation que la biea^
Bd NOTICE SUB LA Tl£ BT LB9 OOTBAGBS
▼eillanle prëTenance du inaUre avait commencée^ ei que la reconnaissance du disciple, pour celui qui avait su le comprendre si tôt, entretint de la manière la plus touchante. De Candolle ne pouvait parler de Destoniaines que les larmes aui yeux» et la tiolice qu'il a publiée en 1836 sur cet homme excellent» qu'il appelait son second père» laisse percer i chaque page les sentiments de vénération et de profonde affection qu'il avait pour lui.
L'ouvrage des plantes grasses eut un grand succès ; il le dut au mérite du texte^ joint à la beauté des dessins et à la nouveauté de ce genre de publication. Cette entreprise eut aussi pour De . Candolle l'avantage de lui ouvrir l'accès de tous les herbiers, et de lui procurer plusieurs relations scientifiques, entre autres celle de l'Héritier lui-même» dont les riches collections botaniques furent entièrement mises à sa disposition. A la mort de l'Héritier^ qui eut lieu en 1800» il devint possesseur de l'herbier que ce botaniste» amateur distingué» s'était plu à enrichir des plantes les plus remai^quables ; et cet herbier fut ainsi le noyau et la base de celui qu'il n'a cessé d'augmenter durant sa vie» et qui a rendu de si grands services à la science» par le parti qu'en a tiré le propriétaire et par la générosité avec laquelle il en a facilité l'accès h tous les botanistes. Quelques herborisations faites dans l'été de 1 798 k Fontainebleau» avec Brongniart, Cuyier etDuméril» furent pour De Candolle l'origine de sa liaison avec ces hommes supérieurs. Une course qu'il fil alors en Normandie ne fut pas sans résultat pour la science: il explora avec soin les côtes de TOcéan, et en étudia les productions tant végétales qu'animales. Des observations anatomiques et physio» loigiques sur les algues marines» dont il fit usage plus tard dans la Flore française , et des recherches microscopiques sur les fucus^ qu'il publia dans le Bulletin Philomatique» furent le fruit de ses explorations.
De Candolle avait aussi fait au bord de la mer quelques Ira- \^\\x sMr les poissons^ et^ à son retour k Paris»- une circonstance
DB A.-P. DE CAMDOLLB. 87
particulière que je liens i mentionner l'appela i continuer quelques études de zoologie. Il Tenait d'être chargé de recor ▼oir de T Administration du Muséum d'Histoire naturelle de Paris tout ce que cette Administration Toudrait bien adresser à Genève, où Ton désir4iit avoir une collection zoologique. Il consacra deux mois entiers à ee travail^ dont il s'acquitta arec zèle et activité. Ses relations avec les proresseurs do Muséum contribuèrent i lui faire obtenir, eu Taveur de Genève, une collection nombreuse et assez méthodique pour pouvoir servir avec fruit i renseignement ; mais, arrivée à sa destination, la collection disparut ; et quand en 1 81 8^ vingt ans plus tard, recommençant è nouveaux frais. De Candolle entreprit avec quelques-uns de ses coliques et de ses amis de fonder un Musée d'Histoire naturelle dans sa patrie, il ne retrouva de son ancien envoi qu'un zèbre mal empaillé, qu'on a vu longtemps figurer dans les armoires de ce Musée. Les études de zoologie qu'il fit en 1798 dans le but d'être utile a sa ville natale, et dont une malheureuse négligence annula pour le moment le résultai, ne devaient pas éire perdues pour Genève ; elles étaient destinées à remplir plus complètement encore le but en vue duquel il les avait entreprises. Ces études lui permirent, quand il accepta en 1816 les fonctions de professeur d'Histoire naturelle dans l'Académie de Genève, de joindre à l'enseignement de Ta Botanique celui de Zoologie, et de diriger, jusqu'à ce qu'il eût formé des élèves capables de Taider, rétablissement du Cabinet d'Histoire naturelle dans le Musée.
L'anné'e sumnte, c'est-à-dire en 1799, De Candolle fit un voyage plus considérable que celui de Normandie dont nous venons de parler : il visita la Hollande avec un ami. La science ne fut pas Tobjet exclusif de ce voyage ; le pays lui-même, les moeurs de ses habitants, les hommes remarquables qu'il renfermait fixèrent surtout son attention. A Amsterdam, il étudia le commerce ; à La Haye, il s'occupa de politique ; à Leyde, il exainina en détail l'enseignement supérieur, saisissant rapidement;,
avec son esprii clair cl méthodique, ce que chacune de ces trois Tilles présente de spécialement intéressant pour celui qui les visite. Ce voyage fut pour De Candolle une véritable expérience sur la manière de voyager utilement ; il devint pour lui un type qu*il suivit constamment plus tard; et lorsque en 1840, souffrant déjà cruellement de la mnladte qui Ta enlevé, il fut au congrès scientifique de Turin où j'eus le bonheur de raccompagner, je retrouvai chez lui ce même besoin de tout voir, d'interroger sur toute chose, de recueillir des renseignements exacts, qui avait caractérisé déjà son premier voyage.
A son retour de Hollande, De Candolle reprit avec un zèle nouveau ses occupations scientifiques. Mais le voyage qu'il venait de faire, en élargissant le cercle de ses idées, et en dirigeant son esprit sur des objets étrangers à la science pure, avait créé paur lui de nouveaux besoins intellectuels. Il sut y satisfaire sans que les occupations qui étaient l'objet principal de sa vie, en souffrissent le moins du monde; et la vie sociale qu'il se créa à Paris est si intimement liée à sa vie scientifique , qu'on ne peut comprendre l'une qu'au moyen de l'autre. Essayons donc de faire connaître, avant d'entrer dans le détail de ses travaux, la manière dont il sut prendre dans la société de Paris la place honorable qu'il y a constamment occupée.
La première et la plus intime de ses relations fut celle qu'il forma avec la famille Delessert , avec cette famille qu'on retrouve toujours, depuis plus d'un demi-siècle, mêlée à l'histoire des hommes illustres, et à celle des grandes et bonnes choses en science comme en philanthropie. C'est à la femme respectable qui était à la télé de cette famille, que Rousseau adressait ses Lettres sur la botanique ; c'est avec sa fille, non moins remarquable par les qualités du cœur que par celles de l'esprit, que sir S. Romilly entretenait une correspondance pleine d'intérêt sur les événements de la révolution française*; ce sont ses
' CcUe cori cs}»onJance a élc rccenimcnl publiée dans les Mémoires de sir S. Romilly, dont la Biôl. Univ. a rendu compte. Voyez cahier de mai 1810 (toI. XXVII), page 65.
DE A. -P. DE CAHDOLLB. 89
fils qu'on a tus constamment et qu*on voit encore à la télé de tout ce qui est bon , de tout ce qui est utile, de tout ce qui é!ève l'intelligence et ennoblit le cœur. De Candolle dcTail se trouver bien au milieu d*une semblable famille ; aussi les moments qu'il Y passa, faisant de la botanique avec Mr. Benjamin Delesscrt , jouissant de distractions littéraires avec la sœur et le frère de son ami, cl savourant avec tous les douceurs de la vie intérieure et d'une confiance affectueuse, se gravèrent en caractères ineffaçables dans son souvenir.
De Candolle fut bientôt reçu dans plusieurs maisons des plus agréables de Paris, et y rencontra les notabilités littéraires cl scientifiques les plus marquantes de l'époque. Il se lia plus particulièrement avec Dupont de Nemours, dont l'esprit toujours jeune et Timaginailon vagabonde avaient pour lui un charme tout particulier. Il connut Morellet, ce vieillard aimable qui, débris encore vert du dix-buitième siècle, en était demeuré un représentant fidèle, par sa conversation piquante et gracieuse, par son esprit fin et caustique , par un mélange de véritable savoir et de légèreté séduisante dont la tradition a disparu avec les restes de la brillante société de cette époque. Je ne puis résister au plaisir de raconter l'anecdote qui mit De Candolle en rapport assez intime avec Morellet.
Le bon abbé venait d*avoir 80 ans, et il avait composé pour le jour anniversaire de sa naissance dix-buit couplets qu'il avait chantés à ses amis, mais qu*il ne voulut jamais consentir à leur laisser. De Candolle ayant réussi à les lui faire chanter une seconde fois, et les ayant écoutés avec attention, les retint si bien qu'il put, par un efl'orl de mémoire extraordinaire, écrire immédiatement lui-même toute la chanson. Aussi dès lors, chaque fois que Morellet voulait chanter quelqu'une de ses jolies chan- • sons dont il tenait à garder le monopole : Mais, faites sortir De Candolle, disait-il, parce qu'il me volera. Et De Candolle ne sortait pas, et De Candolle le volait, ce dont ne s'accommodait pas trop mal la petite vanité pleine de bonhomie du poète, qui
n'ignorait pas que les mains entre lesquelles son bien était tombé sauraient le Taire valoir au profit du vrai propriétaire.
On comprend tout l'intérêt que devait présenter^ à un jeune homme plein de feu et d'intelligence , ce spectacle de la société française à l'époque dont nous parlons. C'était le moment où, après le déluge des six années de la rérolution, l'arche rendait à la France le peu de restes de l'ancien régime qu'elle avait recueillis , et qui , appelés à vivre sur on sol métamorphosé, devaient eux-mêmes pour s'y acclimater se modifier notablement. Rien n'était plus curieux et plus instructif que la vue de celte époque de transition , où le passé jetait ses dernières lueurs pleines de charmes , en venant se fon* dre dans un présent et surtout dans un avenir plus sérieux et plus solide peut*étre, mais sans contredit bien moins aimable. Je me représente Morellet , Dupont de Nemours , épanchant leurs souvenirs pleins de fraîcheur dans des anecdotes et des saillies où la grâce le disputait à l'esprit, et tempérant la gravité des penseurs sérieux dont ils étaient entourés, par quelques paroles d'où une plaisanterie douce et fine n'excluait point la profondeur. Je me demande comment la réunion de semblables éléments, si propres à la fois à charmer l'esprit et à élever l'in* telligence, n'aurait pas été, pour un homme tel que De Candolle, une jouissance des plus vives et un enseignement de chaque instant. Je ne m'étonne plus que , formé à une semblable école, et prédisposé comme il l'était à en recevoir impression, il soit devenu l'homme de société aimable et spirituel que nous avons connu, tout en demeurant le savant profond et laborieux dont nous avons admiré les travaux.
De Candolle avait peu de goût pour la politique et ne s'en mêlait point. Il fut, cependant, forcément appelé à y jouer un rôle momentané dans une occasion remarquable. Il s'agissait de faire connaître au Premier Consul les vœux de chaque département. Désigné à cet effet, avec Mr. Fabry de Gex et Mr. Basiian de Frangy, au nom du département du Léman, De
DB A. «P. D£ CAMDOLLB. 91
Candolle n'ignorait pa$ ce qu'il y avait de délicat i représeniery auprès du gouvernement françait^ Genève qui avait vu avec douleur sa réunion à la France^ et dont Bonaparte disait : On parie trop bien anglais à Genève. Aussi > quand s'approcbant de la députation du département du Léroan^ et s'adressant plus particulièrement au député de Genève, le Premier Consul de* manda : Eh bien , Genève esl^elle contente de sa réunion à la France?'-^ Non, générai, répondit De Candolle» mais rfepuis /e 18 brumaire elle est un peu moins mécontente, cachant ainsi habilement , "kous la fleur d'une flatterie personnelle qui avait un Tond de vérité» ce que cette réponse courageuse d'un véritable Genevois avait de hardi et de peu obligeant pour la France. Bonaparte ne parut point blessé de la Tranchise du député ; il chercha seulement à lui démontrer les avantages pour Genève de sa réunion à la France, sous les rapports commer* ciaux et industriels. S'aperçut-il qu'il n'avait pas produit une bien grande conviction sur l'esprit de son interlocuteur ? On peut le croire, car De Candolle fut du petit nombre des savants de l'époque qui n'eurent jamais part aux faveurs impériales.
En dehors de ses travaux scientifiques, peu d'occupations intéressèrent plus vivement De Candolle que la part qu'il prit i l'œuvre de la Société Philanthropique, dont il fut l'un des fondateurs. Convaincu que, quelle que soit Tutilité des scien* ces prises dans leur ensemble , un homme voué à leur étude doit cependant rendre quelques services à la société, il choisit de préférence à la politique» pour laquelle il se sentait peu de goût, des occupations philanthropiques. La confection des soupes économiques, l'institution de secours mutuels entre les ouvriers, le développement de l'instruction primaire, furent les points importants qui occupèrent essentiellement la Société Philanthropique, dont De Candolle fut longtemps le secrétaire et Tun des membres les plus actifs, avec MM. Benj. Delessen, de Rumfordt, de Pastoret, de Lasleyrie, Matthieu de Montmorency, Degérando, etc. Cette circonstance le mit en rapport
non-seutemenl arec les hommes distingués que nous venons de nommer» mais avec une classe de la société bien différente. Appelés par les ouvriers eux-mêmes à les aider dans l'organisation de leurs sociétés de secours mutuels^ les membres de la Société Philanthropique se rendaient fréquemment , le dimanche y au milieu d'eux. De Candolle, qui était l'un des plus zélés pour répondre à ces appels, apprit ainsi à bien connaître le peuple deParis^ les besoins de la classe pauvre, ses défauts et ses qualités. Cette expérience pratique, que rendirent encore plus complète les visites nombreuses qu'il fit aux hôpitaux et aux prisons avec Mr. Delessert en vue d'en améliorer le régime, contribua beaucoup à former son opinion sur la bienfaisance publique et sur les questions sociales et économiques qui s'y rattachent. Les services qu'il a rendus plus tard à Genève, sous ce rapport, font voir le parti qu'il avait tiré d'observations faîtes sur une grande échelle , et de réflexions inspirées à la fois par un esprit juste et par un cœur compatissant.
Une autre circonstance l'avait appePé à s'occuper d'économie politique, mais h un point de vue bien différent. Il avait obtenu l'autorisation de visiter les prisons, et il devait cette autorisation Ik rintervenlion de J.-B. Say ; il fit ces visites avec lui ; dès lors il était difficile qu'il ne s'établit pas une liaison entre deux hommes qui, mus par les mêmes sentiments, mettaient en commun leurs observations et leurs réflexions. Ainsi , Mr. Say devint et est toujours resté un ami pour De Candolle, qui, de son côté, avait conçu une véritable affection pour le célèbre économiste et pour toute sa famille. Mr. Say était fort occupé alors de son ouvrage d'économie politique, et il en entretenait souvent De Candolle, qui conserva toute sa vie les notions qu'il avait puisées dans ces conversations, et sut, dans bien des occasions, les appliquer utilement.
Tout en travaillant avec ardeur au développement de la Société Philanthropique, De Candolle avait été amené à réfléchir sur les causes de la pauvreté, et il avait attiré Tattention de ses
DE A.-P. DE CAJIDOLLE. 93
collègues sur ravantaçe qui pourrait résulter d'encourajjfements pécuniaires accordés aTec discernement aux industriels. Cette •idée trouva faveur ; le ministre de l'intérieur, qui était alors Mr. Cbapraly y donna suite et faciliia les moyens de la réaliser. Elle eut pour conséquence la création de la Société d'encou« ragements, dont l'organisation fut Touvrage d*un comité res* treint dans lequel était De Candolle. Il a eu dès lors la satisfaction de voir cette société constamment prospérer; et en 1833^, dans une séance à laquelle il assistait^ il reçut des témoignages de considération qui lui prouvèrent qu'on n'avait point oublié les services qu'il avait rendus, en sa qualité de l'un des fonda* teurs de cette précieuse institution.
Mais la science, au milieu de ces occupations variées et du mouvement du monde, ne perdait point ses droits. Encouragé par Desfontaines, De Candolle venait d'achever la Monographie des Astragales. Il Tavait déj>i présentée à l'Institut et avait obtenu l'approbation de ce corps savant, quand il apprit que Pallas ,venait de faire paraître un ouvrage sur le même sujet ; cette circonstance retarda la publication de son travail , et si elle lui 4ta l'honneur de la description de quelques espèces nouvelles, cite lui laissa du moins en entier celui de l'établissement des genres et de l'application de la méthode naturelle^ à laquelle se prétait admirablement bien le groupe des Asiragales. Quelques recherches d'anatomie végétale l'occupaient en même temps; mais le travail le plus remarquable qu'il fit à cette époque, fut son élude du sommeil des plantes. Trois semaines employées nuit et jour, sauf le peu de temps qu'il consacrait au repos, à suivre comparativement les mêmes espèces de plantes, exposées les unes à la lumière du jour dans le Jardin même, les autres à des alternatives d'obscurité et d'éctairement artificiel dans un local fermé , le conduisirent à reconnaître l'influence de la lumière solaire sur ce curieux phénomène^ et la possibilité d'en remplacer l'action par celle d'une lumière artificielle. Il parvint aussi à changer complètement les habi'»
94 VOTICB SVB LA YIB BT LES 0UTBA6BS
tiidet des planlet et i renrerter entiàrement les heures è^ leur soœmeilj en les éclairant artiBciellemeiiC pendant la nuit et en les plaçant dans robscuritë pendant le jour.
Visite souvent 9 lorsqu'il traTaillait i ses expëriencesj par Desfontaines et Tbouin, De Candolle vécut pendant ce temps dans riniimitë des professeurs du Jardin des Plantes , dont la société intéressante et instructiTO contribua beaucoup i son développement scientifique. Les recherches sur le sommeil des plantes, suivies jour par jour avec un vir intérêt par ces professeursy firent sensation dans le monde savant ; c'était un genre d'observations tout nouveau, sortant des sentiers battus de la science, et dans lequel la persévérance, jointe à rinvention> avait amené les résultats les plus curieux. Aussi ce travail valut-il à son auteur sa présentation k une des places vacantes dans la section de botanique de l'Académie des Sciences ; etsi, à cette époque, on lui préféra un botaniste beaucoup plus âgé et qui avait des droits incontestables à la place, le fait même de cette présentation n'en fut pas moins des plus bonorablet pour un jeune homme de vingt-deux ans.
Reçu à cette occasion membre de la Société Philomatique, il se trouva faire partie du comité composé de MM. Brongniart, Biot, Cuvier, Duméril, Lacroix et Silvestre, qui, chargé de la rédaction do Bulletin, se réunissait le soir, une fois par se* maine , pour faire en commun ce travail et pour causer familièrement. Ces réunions avaient beaucoup de charmes, soit par l'intimité qui régnait entre ceux qui les composaient, soit parce qu'elles mettaient en contact. des hommes supérieurs, mais occupés de sciences différentes, qui, disciples et maîtres chacun à leur tour, se trouvaient tous gagner à cet échange mutuel de connaissances. De Candolle rencontra plus tard le même avantage dans la Société d'Arcueil dont il fit également partie avec Berihollet, Laplace, Thenard, Gay-Lussac, Humboldt, Ârago, etc. Il inséra dans le recueil des travaux de cette Société, qui forme l'une des parties les plus importantes de